[1405][83].
1. ..... Et environ dix ou doze jours après, furent changées les
serreures et clefs des portes de Paris, et furent faiz monseigneur de
Berry et monseigneur de Bourbon cappitaines de la ville de Paris, et vint
si grant foueson de gens d'armes à Paris que aux villaiges d'entour ne
demeurerent aussi comme nulles gens; toutesvoies les gens du dessusdit
duc de Bourgongne ne prenoient riens sans paier, et comptoient tous les
soirs à leurs hostes et poioient tout sec en la ville de Paris[84]. Et
estoient, ce temps durant, les portes de Paris fermées, ce non IIII,
c'est assavoir la porte Sainct-Denis, Sainct-Anthoine, Sainct-Jacque et
Sainct-Honoré. Et le dixiesme jour de septembre ensuivant furent murées
de plastre la porte du Temple, la porte Sainct-Martin et celle de
Montmartre[85].
[83] C'est à tort que tous les éditeurs du Journal parisien,
depuis La Barre, ont rapporté à l'année 1408 ce fragment initial
de notre chronique; en effet, les mesures relatives à la clôture
des portes et le voyage de l'évêque de Liège à Paris eurent lieu
en 1405, ainsi qu'il résulte de la chronique du Religieux de
Saint-Denis, de Juvénal des Ursins et de la chronique liégeoise
de Jean de Stavelot.
[84] Nous ne savons jusqu'à quel point cette allégation de notre
auteur est fondée; en effet, les déprédations multipliées des
gens de guerre obligèrent Charles VI à rendre, le 6 novembre
1405, une ordonnance enjoignant aux bandes armées de retourner
dans leur pays. La mise à exécution de cette ordonnance, publiée
à Paris le mercredi 11 novembre 1405, fut confiée au prévôt de
Paris qui devait, s'il trouvait en sa prévôté «aucunes d'icelles
gens d'armes pillans et prenans aucunes choses sur les subgiez
sans paier raisonnablement», en tirer punition exemplaire. (Arch.
nat., Y 2, fol. 227 rº.) Ces mesures de rigueur suivirent les
lettres données au Bois de Vincennes le 12 octobre précédent et
publiées à Paris le 15 octobre, lettres par lesquelles le Roi
avait interdit aux ducs de Bourgogne et d'Orléans de procéder
l'un contre l'autre par voie de fait ou d'injure. (_Ibid._, fol.
226 vº.)
[85] Entre autres dispositions prises à Paris dans la crainte
d'une entrée à main armée du duc d'Orléans, Monstrelet rapporte
que l'on fit abattre «plusieurs apentis d'aucunes maisons, afin
que par les rues on peust plus facilement traire, lancier et
gecter pierres sans empeschement.» Une procédure engagée au
Parlement, en juillet 1407, contre la prévôté de Paris et la
prévôté des marchands, permet de compléter les notions un peu
vagues fournies par le chroniqueur bourguignon. Voici, d'après le
registre du Parlement (Arch. nat., X{1a} 4787, fol. 577 vº),
l'exposé présenté au nom du procureur du roi: «Le procureur du
roy dit que n'a que II ans ou environ que à Paris avoit molt de
gens d'armes, pour quoy fu ordonné de pourveoir à pluseurs
maisons notables et châteaux de Paris, comme au Louvre,
St-Antoinne, le Palaiz et les Chastellès, entre lesquelx fu
ordonné que les maisons qui estoient devant le Petit Chastellet
au Petit Pont seroient demolies et abbatues, pour faire front
audit Chastellet.» La démolition s'opéra de nuit, «à falos, à
grant foison de gens.»
2. Et le vendredi ensuivant, XIIe jour dudit moy, aryva à Paris l'evesque
du Liege[86], et lui fist faire serement le prevost de Paris et autres, à
l'entrée de la porte Sainct-Denis, que il ne seroit contre le roy,
n'encontre la ville, ne lui, ne les siens, mais leur seroit garant de
trestout son povair, et ainsi le promist-il par la foy de son corps et
par son signeur, et après entra à Paris et fut logé en l'ostel de la
Trimoullie[87]. Et icellui jour après sa venue, fut crié ce, que on mist
des lanternes à bas les rues et de l'eaue aux huis, et aussi le fist-on.
Et le XIXe jour dudit moys de septembre, fut crié et commandé que on
estoupast les pertuys qui donnoient clarté dedens les celiers. Et le
XXIIIIe jour ensuivant, fut commandé par trestous les [fevres[88]] et
marechaux[89] de Paris et chauderonniers que on feist des chaisnes[90]
comme autresfoiz avoient esté, et lesdiz ouvriers de fer commancerent le
lendemain et ouvrerent festes et dimenches et par nuit et jour. Et le
XXVIe jour dudit moys de septembre, fut crié[91] parmy Paris que, qui
auroit puissance d'avoir armeure, si en achetast pour garder la bonne
ville de Paris.
[86] Jean de Bavière.--La Chronique de Jean de Stavelot fait
connaître quelques particularités intéressantes sur son séjour à
Paris: les grands seigneurs français ayant eu l'idée de faire le
soir quelques parties de dés en l'hôtel habité par l'évêque de
Liège, le sort favorisa tellement ce prélat qu'il leur gagna tout
leur argent. «Adonc, raconte le chroniqueur, uns des prinches
mult yreis deist: «Queil dyable de priestre a-t-y chi? Comment,
nos gangnerat ilh tout nostre argent?» Adonc monsangneur de Liege
soy levat del tauble et dist en chourchant: «Je ne suy pas
preistre, et de vostre argent je n'ay que faire.» Et le prist et
le jetta et l'espandit partout, dont y pluseur orent grant
mervelle de sa grant liberaliteit.» (P. 96.)
[87] L'hôtel de la Trémoille, logis seigneurial de la famille de
ce nom, bien connu au XVe siècle sous la dénomination de «maison
des Carneaux», à cause des créneaux qui couronnaient ses murs de
clôture, était situé dans la rue des Bourdonnais et s'étendait le
long de la rue de Béthisy jusqu'à la rue Tirechape. (Legrand,
_Paris en 1380_, fol. 62.) Après l'entrée des Bourguignons à
Paris, il fut occupé par Jean de la Trémoille, seigneur de
Jonvelle (Sauval, t. III, p. 312). Lorsque Charles VII rentra en
possession de sa capitale, les détenteurs de cet hôtel, en vertu
d'un appointement en date du 28 mars 1437, furent obligés «de
s'en departir et d'en laisser joïr maistres Adam de Cambray,
premier président au Parlement, et Gilet de Vitry.» (Arch. nat.,
X{1a} 1482, fol. 15 vº.)
[88] Ce mot manque dans le manuscrit de Paris.
[89] Ms. de Paris: marchands.
[90] Plus de six cents chaînes de fer furent forgées en huit
jours, les ouvriers serruriers ayant reçu ordre de laisser toute
autre besogne, afin d'expédier ce travail dans le plus bref
délai. (Religieux de Saint-Denis, édit. Bellaguet, t. III, p.
309.)
[91] Ms. de Paris: commandé.
3. Et le Xe jour d'octobre ensuivant, jour de sabmedi, vint telle esmeute
en la ville de Paris, comme on pouroit gueres veoir sans savoir pourquoy;
mais on disoit que le duc d'Orleans estoit à la porte de Sainct-Anthoine
à toute sa puissance, dont il n'estoit riens; et les gens du duc de
Bourgongne s'armerent, car les gens de Paris furent si esmeuz, comme ce
tout le monde feust contre eulx et les voulsist destruire, et si ne sceut
on oncques pourquoy ce feust.
[1408.]
4. ..... dont il leur print mal, car il en mourut là plus de XXVI mil, et
fut le XXIIIe jour de septembre cccc et huit, et en tant que la guerre
dura, par feu, par fain, par froit, à l'espée plus de XIIIIm; or sont
bien quarante mil[92].
[92] Aucune des éditions du Journal ne contient ce passage mutilé
et peu intelligible, qui s'applique à la révolte des Liégeois
contre leur évêque, révolte comprimée par le duc de Bourgogne.
Monstrelet (édit. Douët d'Arcq, t. I, p. 355) rapporte «que le
XXIIIe jour de septembre (1408) yssirent de la cité de Liege bien
50,000 hommes ou environ»; le même chroniqueur (t. I, p. 365),
ainsi que Le Fèvre de Saint-Remy, évalue à 28,000 le nombre des
combattants de cette ville qui périrent dans cette rencontre.
Juvénal des Ursins (édit. Michaud, p. 448) indique un chiffre un
peu moins élevé, 20 à 24,000, mais atténue dans des proportions
exagérées les pertes des Bourguignons.
5. Le XVIe jour de novembre ensuivant, à ung sabmedi, les davantdiz
signeurs, c'est assavoir Navarre, Loys, etc., enmenerent le roy à Tours,
dont le peuple fut moult troublé; et disoient bien que, ce le duc de
Bourgogne eust (esté) icy, qu'ilz ne l'eussent pas fait, ainsi le firent;
et là fut, que là que à Chartres, XVII sepmaines, et par plusieurs foys y
fut le prevost des marchans[93] et des bourgois de Paris, qui y furent
mandez, et si n'y arresterent oncques preu pour eulx ne pour le peuple.
[93] Charles Cul-d'Oe, qui occupa avec honneur la prévôté des
marchands dans des temps difficiles, fut envoyé à Tours pour
obtenir le retour du roi à Paris; en 1411, il se rendit à Melun
avec mission de négocier un rapprochement entre les ducs
d'Orléans et de Bourgogne (Juv. des Ursins). Devenu complètement
impopulaire lors de la sédition cabochienne, il prit la fuite
avec plus de trois cents bourgeois, fut destitué et remplacé par
Pierre Gencien. On le retrouve à Paris quelques années plus tard,
au milieu de circonstances non moins critiques. Le lundi 22 août
1418, une troupe armée envahit le Louvre pour en arracher trois
ou quatre prisonniers, «entre lesquelz estoit maistre Charles
Cul-d'Oe qui fu amené au Chastellet et baillié au lieutenant du
prevost de Paris, qui vix pro tunc vivus evasit.» (Arch. nat.,
X{1a} 1480, fol. 143.) S'il faut en croire le Religieux de
Saint-Denis (t. VI, p. 267), Cul-d'Oe, tiré de la bastille
Saint-Antoine, aurait été sauvé du massacre des prisonniers par
Capeluche. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il parvint à
s'échapper et à quitter Paris une seconde fois; en 1421, sa
maison rue de la Tournelle était occupée par Louis de Robersac,
chevalier (Sauval, t. III, p. 289). Charles Cul-d'Oe mourut très
vraisemblablement de 1435 à 1436, car sa veuve, Jacqueline
Quipie, était alors en procès avec Jean de Villiers, seigneur de
l'Isle-Adam, au sujet de la propriété d'un immeuble non désigné,
mais qui doit être un grand hôtel avec jardin, sis rue de la
Tonnellerie et donnant sur la rue des Prouvaires (Arch. nat.,
X{1a} 1482, fol. 3 vº; cf. Sauval, t. III, p. 310).
[1409.]
6. Le neufviesme jour de mars ensuivant revint le duc de Bourgongne à
tout noble gent, et le XVIIe jour dudit moys de mars à ung dymenche
amenerent le roy à Paris, qui fut receu le tres plus honnorablement qu'on
vit passé à deux cens ans, car tous les sergens, comme du guet, ceulx de
la marchandise, ceulx à cheval, ceulx à verge, ceulx de la XIIne avoient
diverses livrées toutes especialment de chapperons, et tous les bourgois
allerent à l'encontre de lui. Devant lui avoit XII trompettes et grant
foueson menestrées, et, partout où il passoit, on crioit [tres
joieusement]: «Nouel!» et gectoit on viollettes et fleurs sur lui, et au
soir soupoient les gens emmy les rues par tres joyeuse chere, et firent
feus tout partout Paris, et bassynoient de bassins tout parmy Paris[94].
Et le lendemain vint la royne et le daulphin, si refust la joie si tres
grande comme le jour de devant ou plus, car la royne vint le plus
honnorablement qu'on l'avoit oncques veue entrer à Paris depuis qu'elle
vint la premiere foys.
[94] Ce récit de la rentrée de Charles VI à Paris a été reproduit
ou plutôt analysé par Godefroy dans ses extraits de notre
journal; il n'est peut-être pas sans intérêt d'en rapprocher la
version inédite que donne le greffier Nicolas de Baye: «Ce jour,
le roy nostre sire est retourné et rentré à Paris environ v
heures après midi à moult grant compagnie....... et a l'en crié:
«Noé», par toutes les rues où a passé, et aussy au soyr l'en a
fait par les rues publiquement feus en signe de joye et de leesse
pour la revenue dudit seigneur.» (Arch. nat., X{1a} 4788, fol.
252 vº.)
7. Le XXVIe jour de juing ensuivant, fut fait le Saint Pere, c'est
assavoir Pierre de Candye[95], et le lundi VIIIe jour de juillet
ensuivant fut sceu à Paris. On en fist moult noble feste, comme quant le
roy vint de Tours, comme devant est dit, et par tous les moustiers de
Paris on sonnoit moult fort et toute nuyt aassi.
[95] Pierre de Candia, de l'ordre des Frères Mineurs, maître en
théologie à Paris, fut élu pape par le concile de Pise le 26 juin
1409, et prit le nom d'Alexandre V, ses compétiteurs Grégoire XII
et Benoît XIII ayant été condamnés par sentence du 5 juin
précédent. Selon Nicolas de Baye, la nouvelle de son élection
parvint au roi le dimanche soir 7 juillet, et dès le lundi matin,
entre six et sept heures, le Parlement en fut avisé, «dont cedit
jour fut faicte moult grant et joyeuse feste à Paris, par toute
la ville, tant en feux que en mengiers publiques.» (Arch. nat.,
X{1a} 1479, fol. 82.) Alexandre V occupa peu de temps le trône
pontifical; il mourut le 4 mai 1410, laissant la réputation d'un
excellent théologien, «sed parum peritus in tanto regimine»,
ainsi que le remarque le greffier du Parlement (Arch. nat., X{1a}
1479, fol. 114).
8. L'an mil IIIIe et IX, le jour de la my aoust, fist tel tonnoyre,
environ entre cinq ou six heures au matin, que une ymaige de Nostre Dame,
qui estoit sur le moustier de Sainct-Ladre, de forte pierre et toute
neufve, fut de tonnoyrre tempestée et rompue parmi le mylieu, et portée
bien loing de là; et à l'entrée de la Villette Sainct-Ladre[96] au bout
de devers Paris, furent deux hommes tempestez, dont l'un fut tué tout
mort, et ses soulliers et ses chausses, son gippon furent touz dessirez,
et si n'avoit point le corps entamé; et l'autre homme fut tout afollé.
[96] La Villette Saint-Ladre, dépendance de l'hôpital
Saint-Lazare, connue dès le XIIe siècle, n'était au XVe qu'un
lieu assez désert et mal famé; c'est là que les deux prétendus
clercs pendus par ordre du prévôt Guillaume de Tignonville,
rôdant et «espiant les chemins» dans ces parages, avaient assommé
un compagnon qui portait à Bruges une lettre de change (Arch.
nat., X{2a} 14, fol. 299 rº).
9. Item, le lundi VIIe jour d'octobre ensuivant, assavoir IIIIe et IX,
fut prins ung nommé Jehan de Montagu, grant maistre d'ostel du roy de
France, emprès Sainct-Victor, et fut mis en Petit Chastellet; dont il
avint telle esmeute à Paris à l'eure qu'on le print, comme ce tout Paris
fust plain de Sarazins, et si ne savoit nul pourquoy ils
s'esmouvoient[97]. Et le print ung nommé Pierre des Essars, qui pour lors
estoit prevost de Paris; et furent les lanternes commandées à alumer,
comme autresfois, et de l'eaue à l'uis, et toutes les nuys le plus bel
guet à pié et à cheval qu'on vit gueres oncques à Paris, et le faisoient
les mestiers l'un après l'autre.
[97] Ms. de Rome: s'enfuyoient.
10. Et le XVIIe jour dudit moys d'octobre, jeudy, fut le dessusdit grant
maistre d'ostel mis en une charrette, vestu de sa livrée, d'une
houppelande de blanc et de rouge, et chapperon de mesmes, une chauce
rouge et l'autre blanche, ungs esperons dorez, les mains liées devant,
une croix de boys entre ses mains, hault assis en la charrette, deux
trompettes devant lui, et en cel estat mené es halles. Là lui on coupa la
teste, et après fut porté le corps au gibet de Paris, et pendu au plus
hault, en chemise, à toutes ses chausses et esperons dorés, dont la
rumeur dura à aucun des signeurs de France, comme Berry, Bourbon, Alençon
et plusieurs autres[98].
[98] La fin tragique de Jean de Montaigu, victime du ressentiment
de Jean Sans-Peur, souleva la réprobation générale: ce n'est pas
seulement à Paris qu'il fut, comme le dit Juvénal des Ursins (p.
451), «moult plaint de tout le peuple», mais le revers de fortune
si subit éprouvé par le grand-maître et l'iniquité de sa
condamnation excitèrent partout une profonde commisération; on en
trouve un témoignage bien curieux dans un procès plaidé en la
Cour des aides le 17 juin 1412, relativement à l'office d'élu
d'Avranches. Voici les propos imputés à celui que l'on voulait
déposséder de cet office: «Henry de Creux, esleu d'Avranches,
contre Guillaume Biote, dit que quant le grant maistre d'ostel fu
executé et que les nouvelles lui vinrent, il lui en despleust
moult et dist publiquement que c'estoit mal fait, et maudist
ceulx qui avoient ce fait, disant qu'ilz avoient mieulx gaigné à
avoir la teste copée que lui.» (Arch. nat., Z{1a} 5, fol. 304
rº.) Après l'exécution de Jean de Montaigu, ses biens furent
confisqués, mais sa veuve et ses enfants ne se trouvèrent pas
aussi dénués de ressources que le donne à penser M. Merlet dans
sa biographie du grand-maître (_Bibl. de l'École des chartes_, 3e
série, t. III, p. 248), car on voit, peu de temps après (de mars
à juillet 1410), Jacqueline de la Grange, sa veuve, plaider
contre le duc Louis de Bavière, qui avait été gratifié de la
terre de Marcoussis, pour obtenir la jouissance du château de
Marcoussis et de mille livres de rente à titre de douaire; le duc
de Bavière se défendit en alléguant qu'au moment de son mariage
Jean de Montaigu ne possédait rien à Marcoussis et que,
d'ailleurs, Jacqueline était bien pourvue de joyaux, linge,
vaisselle et autres biens que la reine lui avait rendus. (Arch.
nat., X{1a} 4788, fol. 447, 527.)
[1410.]
11. Dont il advint l'année ensuivant mil IIIIc et X, environ la fin
d'aoust, que chascun en droit soy admena tant de gens d'armes autour de
Paris, que à XX lieues environ estoit tout degasté; car le duc de
Bourgongne et ses freres admenerent leur puissance de devers Flandres et
Bourgongne, mais ilz ne prenoient que vivres ceulx au duc de Bourgongne
ne à ses aidans, mais trop largement en prenoient. Et les gens de Berry
et de ses aidans pilloient, roboient, tuoient en eglise et dehors eglise,
especialment ceulx au conte d'Armignac et les Bretons[99] dont si grant
charté s'ensuivy [de pain][100], que plus d'un moys, le sextier de bonne
farine valloit LIIII frans [ou LX], dont les pauvres gens de ville comme
au desespoir, fuoient; et leur firent plusieurs escarmouches et en
tuerent moult.
[99] Toutes les chroniques contemporaines, notamment celles de
Juvénal des Ursins et de Monstrelet, entrent dans certains
détails sur les désordres commis par les gens de guerre autour de
Paris; cependant on nous saura gré de signaler l'exposé impartial
de la situation, dû à la plume de Nicolas de Baye: «Armignagues,
Bretons, Brebançons, Lorreins et Bourgoignons, conclut le digne
greffier du Parlement, ont tout pillé et emmené ce que ont peu
emmener et rançonné, en grant deshonneur du roy et du royaume.»
(Arch. nat., X{1a} 4789, fol. 2.)
[100] Les courses des gens de guerre ne furent pas l'unique cause
de cette grande cherté; l'année 1410 fut une année de disette
générale, ainsi que semble le témoigner le passage suivant
extrait d'une plaidoirie du 23 juillet 1411: «Combien que l'an
passé aient esté longuement (dans le pays de Cotentin) sans
manger de pain pour la stérilité.» (_Ibid._, fol. 163.)
12. Et tout ce n'estoit que pour l'envie qu'ilz avoient, pour ce que les
gens de Paris amoient tant le duc de Bourgongne et le prevost de Paris
nommé Pierre des Essars, pour ce qu'il gardoit si bien la ville de Paris.
Car toute nuyt et toute jour il alloit tout parmy la ville de Paris, tout
armé, lui et grant foison de gens d'armes, et faisoit faire aux gens de
Paris toutes les nuys le plus bel guet qu'ilz povoient, et ceux qui n'y
povoient aller faisoient veiller davant leur maison, et faire grans feuz
par toutes les rues jusques au jour, et y avoit quarteniers,
cinquanteniers, diseniers qui ce ordonnoient. Dont ceulx de devers Berry
tindrent si court ceulx de Paris par devers la porte Sainct-Jacques,
Sainct-Marceau[101], Sainct-Michel, que les vignes demourerent à
vendenger et les semailles, et plus, à quatre lieues entour de Paris
devers lesdictes portes, jusques à la sainct Climent encore
vendengeoit-on, et par la grace de Dieu il y avoit tres pou de pouris,
car il fist tres bel temps, mays ilz ne se povoient eschaufer es cuves.
Et si ne venoit pain à Paris qu'i ne couvenist aller querre à force de
gens d'armes par eaue et par terre. Et y avoit ung chevalier logé à la
Chappelle-St-Denis, nommé messire Morelet de Betencourt[102], qui alloit
querre le pain à Sainct-Brice[103] et ailleurs, lui et ses gens, tant que
ce contens dura, qui dura jusques à la Toussains.
[101] C'est par erreur que le ms. de Rome ajoute la porte
Bordelle; la porte Bordelle et la porte Saint-Marceau ne sont
qu'une seule et même porte conduisant au bourg Saint-Marcel;
appelée d'abord porte Bordelle, elle prit plus tard le nom de
porte Saint-Marcel.
[102] Regnaud de Béthencourt, dit Morelet, chevalier bourguignon,
chambellan des ducs Philippe le Hardi et Jean Sans-Peur, apparaît
fréquemment dans les documents du temps de Charles VI et Charles
VII. Nous le voyons en 1406, sous prétexte de deniers à lui dus
par le roi, saisir au passage une somme d'argent que l'on
apportait à Paris pour la reine (Arch. nat., X{1a} 1478, fol. 279
vº). L'année suivante, Morelet de Béthencourt se trouva compromis
dans un procès fait par le bailli de Rouen à son serviteur Gilet
Harenc, procès qui révéla l'existence de «certaine dampnable
entreprise» et l'envoi de fausses lettres closes à un bourgeois
de Rouen au nom du vidame d'Amiens; le fait parut assez grave
pour motiver un ordre d'arrestation de la personne de Morelet,
ordre adressé le 7 août 1407 par le prévôt de Paris à Mathieu
d'Arly, chambellan du roi (Arch. nat., X{2a} 15, fol. 158 vº).
Toutefois, l'affaire ne paraît pas avoir eu de suite. Au mois
d'août de l'année 1410, Morelet de Béthencourt, obligé de quitter
Chartres où le duc de Bourgogne l'avait envoyé (Cousinot, _Geste
des nobles_, p. 131), revint aux environs de Paris et fut chargé
par Charles VI de veiller à l'approvisionnement de la capitale;
il résulte d'un procès engagé en 1413 au Parlement que le roi,
lui devant «XIIc escuz pour le service qu'il avoit fait de faire
venir les vivres à Paris,» lui abandonna la propriété d'une
maison en cette ville (Arch. nat., X{1a} 4790, fol. 19 vº). En
1412, le même chevalier favorisait le vol à main armée d'un
chariot chargé d'objets précieux appartenant au duc de Bavière
(Monstrelet, t. II, p. 245). Morelet de Béthencourt rentra dans
Paris à la suite des Bourguignons et obtint pour sa part des
biens confisqués la maison de Jean Haudry, sise rue
Geoffroy-Lasnier (Sauval, t. III, p. 321). Pendant l'occupation
anglaise, il exerça les fonctions de chevalier du guet et fut
chargé à ce titre d'arrêter Sauvage de Fromonville. En 1428, une
action lui fut intentée au Parlement par la veuve d'un sergent
tué dans cette expédition (Arch. nat., X{1a} 4795, fol. 231 vº).
Partisan dévoué de la domination étrangère, il assista, le 21
décembre 1431, à la tenue du Parlement par le roi d'Angleterre
et, le 12 janvier 1436, siégea dans le conseil réuni pour aviser
aux moyens d'assurer la défense de Paris (Arch. nat., X{1a} 1481,
fol. 48, 112 vº). Messire Morelet suivit probablement les Anglais
après leur expulsion en 1436. Il avait épousé l'une des filles de
Jean de Troyes, comme le montre le procès engagé en 1424 entre
les enfants de ce personnage (Arch. nat., X{1a} 4793, fol. 396).
[103] Saint-Brice-sous-Forêt (Seine-et-Oise, arr. de Pontoise,
cant. d'Écouen).
13. Et ung pou devant, avoit presché devant le roy le ministre des
Mathurins[104], tres bonne personne, et monstra la crualité que ilz
faisoient par deffaulte de bon conseil, disant qu'il failloit qu'il y
eust des traistres en ce royaulme; dont ung prelat, nommé le cardinal de
Bar, qui estoit audit sermon, le desmenty et nomma «villain chien», dont
il fut moult hay de l'Université et du commun, mais à pou lui en fu, car
il praticoit grandement avecques les autres qui portoient chascun une
bende, dont il estoit embassadeur par le duc de Berry, et portoit celle
bende[105], et tous iceulx de par luy. Et ce tindrent tellement en celle
bende qu'il couvint que ledit prevost fust desposé[106] pour l'envie
qu'ilz avoient sur le commun de Paris qu'il gardoit si bien, car aucuns
et le plus de la bende[107] cuidoient de certain que on deust piller
Paris. Et tout le mal qui ce faisoit de delà, chascun disoit que ce
faisoit le conte d'Armignac, tant estoit de malle voulenté plain, et pour
certain on avoit autant de pitié de tuer ces gens comme de chiens; et
quelconques estoit tué de delà, on disoit: «C'est un Armignac[108]», car
ledit conte estoit tenu pour tres cruel homme et tirant et sans pitié. Et
certain, ceulx de ladite bende eussent fait du mal plus largement, ce ne
fust le froit et la famine qui les fist traictier comme une chose non
achevée, comme pour en charger arbitres. Et fut fait environ le VIe jour
de novembre mil IIIIc et X[109], et s'en alla chascun à sa terre jusques
à ce que on les mandast, et qui a perdu si a perdu; mais le royaulme de
France ne recouvra la perte et le dommaige qu'ilz firent en vingt ans
ensuivant, tant viengne bien.
[104] Renaud de la Marche, docteur en théologie, l'un des plus
célèbres orateurs de cette époque, se fit remarquer par la
virulence de son langage dans le sermon qu'il prononça, au mois
de mai 1408, contre l'antipape Benoît XIII et les porteurs de sa
bulle, «preschez» publiquement au parvis Notre-Dame. Le discours
auquel notre chroniqueur fait allusion termina la carrière de
Renaud de la Marche, dont le successeur, frère Etienne, est
mentionné dès l'année 1411.
[105] Ms. de Rome: dont il estoit embassadeur, car le duc de
Berry portoit celle bande.
[106] Pierre des Essarts, nommé prévôt de Paris le 30 avril 1408
au lieu et place de Guillaume de Tignonville, fut reçu Je 5 mai
suivant et prêta serment en séance du Parlement (Arch. nat.,
X{1a} 1479, fol. 26); ses lettres d'institution, insérées au
Livre rouge vieil du Châtelet (Arch. nat., Y 2, fol. 255), le
qualifient maître de l'hôtel du roi et capitaine de la ville de
Paris. A la suite du traité de Bicêtre conclu entre les princes
le 2 novembre 1410, Des Essarts dut se démettre de sa charge et
fut remplacé le 8 novembre par Bruneau de Saint-Clair qui remplit
les fonctions de prévôt jusqu'au 12 septembre 1411; après sa
disgrâce, il se retira avec le duc de Bourgogne en Flandre.
(Chronique des Cordeliers, édit. Douët d'Arcq, p. 205.)
[107] Les mss. portent ici un «qui» inutile au sens.
[108] Si à cette époque les partisans du duc d'Orléans recevaient
la qualification méprisante d'«Armagnac», associée souvent aux
mots de «traître, larron, coupaut» (Arch. nat., JJ 171, fol. 231,
et Z{1a} 5, fol. 248 rº), ils appliquaient à leur tour aux
Bourguignons l'appellation injurieuse de «maillet» que l'on
considérait comme flétrissante: c'est ainsi qu'un notaire du roi,
traité de «mailletus, mastinus, proditor, latro», fit infliger à
l'auteur de ces propos une condamnation à 30 livres d'amende et
30 livres de dommages-intérêts avec réparation honorable (Arch.
nat., X{1a} 56, fol. 369 vº). En 1412, les habitants de Soissons
tenant le parti du duc de Bourgogne se virent qualifiés de «faulx
vuillains maallès» (Arch. nat., X{2a} 17, 30 juin).
[109] Il faut voir dans le récit assez obscur de notre
chroniqueur une allusion au départ des princes stipulé par le
traité de Bicêtre.
14. Et en ce temps fut la riviere de Saine si petite, car oncques on ne
la vit à la sainct Jehan d'esté plus petite qu'elle estoit à la sainct
Thomas devant Noel; et neantmoins, par la grace de Dieu, on avoit à Paris
en ce temps, environ cinq sepmaines après l'allée des gens d'armes, tres
bon blé pour XVIII ou pour vingt solz parisis le sextier.
[1411.]
15. _Nota_ que le mardi darrain jour de juing IIIIc et XI, jour de sainct
Paul, environ huit heures après disner, gresla, venta, tonna, espartit le
plus fort que homme qui adonq fust eust oncques veu[110].
[110] Cette note, relative au terrible orage dont parle Juvénal
des Ursins (p. 464), se trouve dans les manuscrits de Rome et de
Paris, à la suite des extraits se rapportant à la fin de l'année
1408 et au commencement de l'année 1409; nous la rétablissons en
tête de l'année 1411.
L'an mil CCCC et XI ensuivant, recommancerent ceulx de la bende à
faire[111] leur mauvaise vie, car en aoust, vers la fin, vindrent devant
Paris, du costé de devers Sainct-Denis, et deffierent le duc de
Bourgongne, et fist chascun son assemblée vers Montdidyer. Mais que les
bandez sceurent la belle compaignie que Bourgongne avoit, ilz ne
l'oserent oncques assaillir, et si les attendit-il par cinq sepmaines.
Quant le duc vit la chose, il dist que ilz n'avoient guerre que au roy et
à la bonne ville de Paris, lors renvoya ses communes et les convoya[112]
grant païs[113].
[111] Les mots «à faire» manquent dans le ms. de Rome.
[112] Ms. de Rome: renvoia.
[113] Les faits ne sont pas présentés sous leur vrai jour; on
sait que les communes de Flandre abandonnèrent le duc de
Bourgogne malgré ses instances et en dépit des humbles
supplications que leur adressa le duc de Brabant (cf. le récit de
Monstrelet, t. II, p. 182).
16. Et les faulx bendez Armignaz commencerent à faire tout le pis que ilz
povoient, et vindrent au plus pres de Paris, en plaines vendenges, c'est
assavoir, environ mynuit entre sabmedy et dimenche, IIIe jour
d'octobre mil IIIIc et XI, furent à Pantin, à Sainct-Ouin, à la
Chappelle-Sainct-Denis, à Monmartre, à Glinencourt et par tous les
villaiges d'entour Paris dudit costé, et assegerent Sainct-Denis. Et
firent tant de maulx, comme eussent fait Sarazins, car ilz pendoient les
gens, [les uns] par les poulces, autres par les piez, les autres tuoient
et rançonnoient, et efforçoient femmes, et boutoient feuz, et quiconcques
ce feist, on disoit: «Ce font les Armignaz[114]», et ne demeuroit
personne esdiz villaiges que eulx mesmes. Cependent vint Pierre des
Essars à Paris, et fut prevost comme devant[115], et fist tant que on
cria parmy Parys que on abandonnoit les Armignaz, et qui pouroit les tuer
si les tuast et prinst leurs biens[116]. Si [y alla moult de gens qui
plusieurs foys leur] firent dommaige et, par especial, compaignons de
villaige, que on nommoit brigans[117], qui s'assemblerent et firent du
mal assez soubz l'ombre de tuer les Armignaz.
[114] Ms. de Paris: Ce sont les Armagnacs qui eux mesmes se
pendent.
[115] Pierre des Essarts fut remis en possession de la prévôté de
Paris le 11 septembre 1411, Bruneau de Saint-Clair ayant résigné
son office entre les mains du roi ou de son grand conseil (Arch.
nat., X{1a} 1479, fol. 172 vº).
[116] En vertu de lettres du 3 octobre 1411, par lesquelles
Charles VI déclarait rebelles et désobéissants les princes et
seigneurs d'Orléans, Bourbon, Alençon, Armagnac, Albret, et les
abandonnait corps et biens; ces lettres, suivies le 14 octobre
d'un mandement au prévôt de Paris pour la convocation de
l'arrière-ban, sont insérées dans le 1er volume des Ordonnances
du Parlement (Arch. nat., X{1a} 8602, fol. 286, 288). Une
commission spéciale fut instituée le 7 mai 1412 pour la vente des
biens confisqués après la forfaiture des princes du sang: elle se
composait du sire de Blaru, d'Eustache de l'Aître, de Nicole
d'Orgemont et de Guillaume le Clerc (Arch. nat., JJ 166, fol. 112
vº). Une ordonnance de novembre 1412 confirma les ventes et
cessions de biens faites par ces commissaires royaux (_Ibid._, JJ
167, fol. 57. _Ordonnances des rois de France_, t. X, p. 34).
[117] Voy. dans le Religieux de Saint-Denis (t. IV, p. 455) le
chapitre consacré au soulèvement des paysans qui, désignés sous
le nom de «brigands», exploitèrent les grands chemins et
rançonnèrent indistinctement tous les partis.
17. En ce temps prindrent ceulx de Paris chapperons de drap pers et la
croix Saint Andrieu, ou millieu ung escu à la fleur de lis[118]; et en
maint de quinze jours avoit à Paris cent milliers, que hommes que enfens,
signez devant et derriere de ladicte croix, car nul n'yssoit de Paris qui
ne l'avoit.
[118] On voit par un compte de la recette de Paris pour 1412,
publié en extrait par Sauval (t. III, p. 266), qu'en suite d'une
commission du 9 octobre 1411, le prévôt de Paris donna ordre aux
baillis, prévôts et capitaines royaux de faire prendre pour
enseignes, à tous vassaux et sujets du roi portans armes, «le
signe du sautoir blanc et de la fleur de lis d'or sur l'écu
d'azur».
18. Item, le XIIIe jour d'octobre, prindrent les Arminaz le pont de
Sainct-Cloud par ung faulx traistre qui en estoit cappitaine, que on
nommoit Colinet de Pisex[119], qui leur vendy et livra, et furent tuez
moult de bonnes gens qui estoient dedens, et tous les biens perduz, dont
il y avoit grant foison, car tous les villaiges d'entour y avoient leurs
biens, qui furent tous perduz par le faulx traistre.
[119] La trahison de Colinet de Puiseux, que taisent plusieurs
chroniqueurs, tels que Juvénal des Ursins et l'auteur de la
Chronique des Cordeliers, est attestée par des textes quasi
officiels. Voici en quels termes le greffier du Parlement, N. de
Baye, en parle dans son journal: «lequel pont de St-Cloud avoit
livré un appellé Colinet de Puiseux qui en avoit la garde, et qui
pour ce et aucuns de ses complices ont esté decapitez, et ledit
Colinet esquartelé.» (Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 179 vº.) Un
arrêt extrait des Jugés du Parlement (Arch. nat., X{1a} 59, fol.
22 vº) mentionne également la prise du pont de Saint-Cloud «par
la mauvaistié et traïson de Colinet de Puiseux».
19. Item, le XXIIIIe[120] jour d'octobre, prindrent Sainct-Denis, comme
Sainct-Cloud par traïson d'aucuns qui estoient dedens, si comme on disoit
que le signeur de Chaalons[121] en estoit consentent, lequel estoit au
duc de Bourgongne.
[120] Ms. de Paris: XIII.
[121] Jean de Châlon, sire d'Arlay, prince d'Orange, avait été
préposé à la garde de la ville et de l'abbaye de Saint-Denis le 3
octobre 1411, mais, après plusieurs attaques vigoureusement
repoussées, il ne voulut pas, faute de munitions, exposer la
ville au péril d'un assaut et, le lundi 11 octobre, il la rendit
aux ducs de Berry et d'Orléans par un traité que reproduit le
Religieux de Saint-Denis (t. IV, p. 501).
20. Quant les bendez furent maistres des deux, de Sainct-Cloud et
Sainct-Denis, ilz s'enorgueillirent tellement qu'ilz venoient jusques aux
portes de Paris, car leurs signeurs estoient logez à Monmartre[122] et
veoient[123] jusques dedens Paris, et qui y entroit et yssoit, dont ceulx
de Paris avoient grant doubte. En ce temps avoit à Paris ung escuier
nommé Enguerren de Bournonville[124] et ung nommé Amé de Vrey[125] qui
moult leur firent d'escarmouches et de jour et de nuit, car les Arminaz
doubtoient plus ces deux hommes que le conte de Sainct-Paul et toute sa
puissance, qui lors estoit comme cappitaine de Paris, et portait en sa
baniere fleur de bourache.
[122] Montmartre était occupé par le sire de Gaule qui, de ce
point, surveillait toutes les allées et venues des gens de guerre
dans Paris. (Juvénal des Ursins, p. 469.)
[123] Ms. de Paris: venoient.
[124] Enguerran de Bournonville, écuyer picard, attaché à la
personne du duc de Guyenne après le traité de Bicêtre, reçut avec
Amé de Viry et le sire de Heilly le commandement de l'un des
trois corps avec lesquels le duc de Bourgogne reprit Saint-Cloud;
l'année suivante, lors de l'expédition de Bourges, il figure au
nombre des chefs qui conduisirent l'avant-garde de l'armée royale
et finit misérablement ses jours en suite de la prise de Soissons
en mai 1414 (Cf. Monstrelet).
[125] Les mss. portent «Brey».--Amé de Viry, chevalier savoisien,
qui, en 1409, osa s'attaquer au duc de Bourbon et lui fit guerre
ouverte, fut nommé bailli de Mâcon le 4 novembre 1411, peu de
jours avant l'attaque de Saint-Cloud où il paya de sa personne;
après s'être signalé par de nouveaux actes d'hostilité envers le
duc de Bourbon, il prit une part active à l'expédition de Bourges
pendant laquelle il mourut (Monstrelet, t. II, _passim_; Arch.
nat., Xia 1479, fol. 174, 210).
21. Item, le XVIe jour d'octobre, estoient les Arminaz emprès le moullin
à vent au-dessus de Sainct-Ladre. Adong yssirent ceulx de Paris sans
gouverneur[126] et allerent sur eulx tous nuds d'armes, fors que de trait
et de picques de Flandres, et les autres estoient bien armez et vindrent
sur la chaussée à eulx, et tantost en tuerent bien de LX à IIIIxx, et
leur osterent quant qu'ilz avoient jusques aux brayes, et plus en eussent
tué largement, ce ne fust le chemin qui estoit estroit et la nuyt qui
venoit, car non pourtant moult de ceulx de Paris furent navrez, ainsi
advint[127].......
[126] Le récit de cette sortie désordonnée se trouve tout au long
dans Juvénal des Ursins (p. 469); on voit que les Armagnacs
s'étaient mis en embuscade derrière Montmartre, non loin du
gibet, et fondirent sur les gens du comte de Saint-Pol qui
parvinrent à rentrer dans Paris par la porte Saint-Honoré; deux à
trois cents malheureux Parisiens payèrent de leur vie leur
imprudente équipée. La note gaie de cette piteuse aventure est
l'histoire de cet «homme de pratique» qui sortit armé de toutes
pièces et qui, bon gré mal gré, fut entraîné à Saint-Denis par la
mule qu'il montait.
[127] Il y a ici une lacune qui correspond au bas du folio 16 du
ms. de Rome, mais elle ne résulte point d'une lacération qu'aucun
indice matériel ne permet de supposer; en marge, on lit la note
suivante dont l'écriture appartient à la seconde moitié du XVIe
siècle: «Desunt ... fueillez», note où le nombre des feuillets
reste en blanc. L'absence de ces feuillets est d'autant plus
regrettable qu'ils contenaient probablement le récit d'un
événement essentiellement parisien, le pillage et l'incendie du
château de Bicêtre où disparurent tant de trésors artistiques.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
22. Adong estoient ceulx de Paris moult esbahiz, car on ne savoit
nulle nouvelle du duc de Bourgongne, et cuidoit-on qu'il fust mort, et il
estoit allé traicter aux Englois en Engleterre, et revint à Paris le plus
tost qu'il pot, et y entra le XXIIIe jour d'octobre oudit an[128], et
amena en sa compaignie bien de VII à VIIIm Englois avec ses gens[129].
Et le XXVe jour dudit moys allerent les Angloys escarmoucher au moulin à
vent, et tuerent moult des Arminaz et de leurs chevaulx par force de
traict.
[128] Cette date du 23 octobre, assignée à l'entrée du duc de
Bourgogne à Paris, est aussi celle donnée par Monstrelet, mieux
renseigné que Juvénal des Ursins qui indique le 30 octobre; elle
est adoptée du reste par M. Gachard dans son Itinéraire de Jean
Sans-Peur (_Rapport sur les archives de Dijon_, p. 218).
[129] Ce contingent anglais, que commandait le comte d'Arundel,
paraît avoir été accueilli avec défiance par la population
parisienne dont le mécontentement s'accentua encore lorsqu'il
fallut contribuer au payement de ses services. La corporation des
bouchers surtout, quoique fort affectionnée au duc de Bourgogne,
les vit de très mauvais œil; ainsi, en novembre 1411, un des
Anglais qui venaient d'abattre une maison à
Saint-Germain-des-Prés fut tué, près des murs, par un valet
boucher, convaincu, sur la foi de certains bruits, «que les
Anglois avoient prins complot de tuer tous les bouchers de
Paris.» (Rémission de mars 1412. Arch. nat., JJ 166, fol. 76 vº.)
23. Item, le VIIIe jour de novembre ensuivant oudit an, fist chascune
disenne selon sa puissance de compaignons vestus de jacques et armez, et
firent leur monstre cedit jour, et furent bien XVI ou XVII cens, tretous
fors hommes. Et ce jour, environ dix heures de nuit, party de Paris le
duc de Bourgongne, avec lui les compaignons dessusdiz et les Anglois, et
alla toute nuyt à Sainct-Cloud, et party par la porte Sainct-Jacques et,
quant il fut devant le pont de Sainct-Cloud, il fut le point du
jour[130]. Adong il fist assaillir ledit pont et la ville qui estoit
toute plaine de tres puissans gens d'armes Arminaz qui moult se
deffendirent, mais pou leur valut, car tantost furent desconfiz et tous
mis à l'espée, et furent bien VIc tués. Et le faulx traistre qui avoit
vendu ledit pont fut prins en l'eglise de Sainct-Cloud, au plus hault du
clocher, vestu en habit d'un prestre. Il fut admené à Paris en prinson,
et le duc de Bourgongne fist mettre le feu dedens le pont leveys, dont il
s'en noya bien iiic [de paour et] de haste d'entrer en la tour. Et dit on
que ce fut ung des beaux assaulx que on eust point veu passé a long
temps[131], car une partie de la plus grant force des Arminaz estoient en
la tour, si que on ne la peust avoir si legierement, et aussi tous les
Arminaz de Sainct-Denis y vindrent de l'autre costé de l'eaue, si ne
porent riens faire l'un à l'autre que gaster leur traict. Lors fist le
duc de Bourgongne retraire ses gens, et s'en revint à Paris pour aller
assaillir ceulx de Sainct-Denis. [Et le lendemain allerent à
Sainct-Denis] le prevost, et Enguerren et ceulx de Paris, mais ilz n'y en
trouverent nulz: tous s'en estoient fuiz la nuyt de devant, et passé la
rivyere par ung pont de boys qu'ilz avoient fait en ladicte ville de
Sainct-Denys.
[130] Ms. de Paris: il y fust au poinct du jour.
[131] Voici, d'après une lettre de rémission du mois de janvier
1412 (Arch. nat., JJ 165, fol. 249 vº), les nouvelles de «la
besongne» de Saint-Cloud qui circulaient à Hesdin au mois de
novembre 1411. On racontait «que les Armaignacs avoient esté tous
desconfis, et y avoient les Picquars tres bien fait leur devoir,
et que nous et nostre tres cher et amé cousin le duc de
Bourgongne et nos gens y avions acquis grant honneur, et
aussy.... que les Anglois y avoient bien fait et avoient prins
Manssart du Bos, chevalier, et autres qui s'estoient mis contre
nostredit cousin le duc de Bourgogne.»
24. Et ce jour que noz gens furent à Sainct-Denys estoit la vigille
sainct Martin d'yver, et fut ce jour faicte procession generalle à
Nostre-Dame de Paris, et là, devant tout le peuple, fut maudicte et
excommuniée toute la compaignie des Arminaz, et tous leurs aidans[132] et
confortans[133], et furent nommez par nom tous les grans signeurs de la
maldicte bande, c'est assavoir: le duc de Berry, le duc de Bourbon, le
conte d'Alençon, le faulx conte d'Arminac, le connestable[134],
l'archevesque de Sens[135] frere du devantdit Montaigu, Robert de
Tuillieres lieutenant du prevost de Paris, frere Jacques le Grant[136]
augustin, qui le pis conseilloit de tous; et furent excommuniez de la
bouche du Sainct Pere, tellement qu'ilz ne povoient estre absoulz par
prestre nul, ne prelat, que du Sainct Pere et en article de mort. Et ii
ou iii foys devant avoit [esté] faicte à Paris telle procession et tel
excommuniement sur la faulce bande.
[132] Ms. de Paris: amis.
[133] C'est au parvis Notre-Dame que, le 13 novembre 1411, en
présence du duc de Bourgogne et au milieu d'une affluence
considérable de peuple, un frère mineur, dont Monstrelet ne cite
pas le nom (voy. t. II, p. 210), déclara excommuniés le duc
d'Orléans et ses complices. Les bulles d'Urbain V, sur lesquelles
fut basée l'excommunication, étaient celles que ce pape fulmina
contre les Grandes Compagnies de 1364 à 1369; on trouve inséré
dans le premier registre des Ordonnances du Parlement (Arch.
nat., Xia 8602, fol. 241) le texte de la principale de ces bulles
qui commence par ces mots: _Quam sit plena periculis_.
[134] Charles, sire d'Albret, connétable de France depuis la mort
de Louis de Sancerre.
[135] Jean de Montaigu, prélat guerrier, constamment armé de
toutes pièces, portant une hache en guise de crosse (Monstrelet,
t. II, p. 192), avait été banni une première fois en 1409, après
la mort de son frère; il trouva sur le champ de bataille
d'Azincourt une fin qui couronna dignement une carrière toute
militaire.
[136] Jacques le Grand, moine augustin, hardi prédicateur,
s'éleva dans un sermon prononcé en présence de la reine contre le
luxe excessif et les désordres des dames de la cour. Admis à
prêcher devant le roi, il attaqua avec une égale violence les
exactions de ceux qui étaient à la tête des affaires. Fidèle
adhérent des Armagnacs, il fit partie de la députation envoyée,
au commencement de l'année 1412, par les princes confédérés
auprès du roi d'Angleterre afin de négocier une alliance,
députation qui, dans son passage à travers le Maine, fut
poursuivie et arrêtée par le bailli de Caen, lequel s'assura de
leurs personnes et envoya à Paris leurs lettres et instructions.
La gravité du fait motiva une réunion extraordinaire du conseil à
Saint-Pol, sous la présidence de Charles VI: il y fut procédé à
l'examen des papiers saisis, et le chancelier de Guyenne donna
lecture d'un «petit advisement» sur le gouvernement, de la
composition de frère Le Grant, trouvé au milieu de ces documents.
(Cf. Monstrelet, Juvénal des Ursins et le Religieux de
Saint-Denis.)
25. Item, le jeudi XIIe jour de novembre, oudit an, fut mené le faulx
traistre Colinet de Pisex, lui VIIe, es halles de Paris, lui estant en la
charrette sur ung aiz plus hault que les autres, une croix de fust en ses
mains, vestu comme il fut prins, comme ung prestre. En telle maniere fut
mis en l'eschauffaust et despoullié tout nu, et lui coppa on la teste à
lui VIe, et le VIIe fut pendu, car il n'estoit pas de leur faulce bande.
Et ledit Colinet, faulx traistre, fut despecé les quatre membres, et à
chascune des maistres portes de Paris l'un de ses menbres pandu, et son
corps en ung sac au gibet, et leurs testes es halles sur six lances,
comme faulx traistres qu'ilz estoient; car on disoit tout
certainement[137] que ledit Colinet, par sa faulce et desloyaute traïson,
fist dommaige de plus de IIm lyons[138] en France, sans plusieurs bonnes
gens qui estoient avec lui, qu'il fist tuer les uns, les autres
rançonner, les autres emmener en tel lieu que en ouy puis nouvelles, puis
fist-on maintes justices.
[137] Ms. de Paris: mesmement.
[138] Ici, un mot est resté en blanc dans le manuscrit de Paris.
26. Ce pendent, alla monseigneur de Guienne et de Bourgongne devant
Estampes[139] qui estoit de la bande, et y furent par plusieurs jours,
tant que par miner, que par assault, ilz se rendirent au roy à sa
voulenté. Et fut prins le cappitaine nommé Bourdon, lequel fut mené en
prinson en Flandres, et depuis ot sa paix. Puis refut prins ung autre
chevalier de la bande, nommé messire Manssart du Bois[140], ung des beaux
chevaliers que on peust veoir, lequel ot la teste couppée es halles de
Paris, et de sa force de ses espaulles, depuis qu'il ot la teste couppée,
bouta le tronchet si fort qu'à pou tint qu'il ne l'abaty, dont le
bourreau ot telle freour, car il en mouru tantost après six jours, et
estoit nommé maistre Guieffroy. Après fut bourrel Cappeluche, son varlet.
[139] Au témoignage de Monstrelet (t. II, p. 222), les ducs de
Guyenne et de Bourgogne partirent de Paris le 23 novembre, tandis
que suivant l'Itinéraire de Jean Sans-Peur dressé par M. Gachard,
le duc de Bourgogne aurait quitté Paris vers le 20 novembre et
aurait séjourné du 20 au 27 à Corbeil où se trouvait le duc de
Guyenne; d'après une lettre de rémission d'avril 1412 (Arch.
nat., JJ 166, fol. 118), ce ne fut que le 5 ou 6 décembre «qu'ils
entreprindrent le voyage d'aler à Estampes.» Louis de Bosredon,
sénéchal de Berry, chargé de défendre cette place, opposa une
vigoureuse résistance et ne se rendit qu'à la dernière extrémité;
quoique Juvénal des Ursins prétende qu'il ne fut point considéré
comme prisonnier et qu'il n'eut aucune rançon à payer, il est
constant que le duc de Bourgogne le fit mener au château de Lille
en compagnie d'autres seigneurs et ne le relâcha que moyennant
bonne finance. (Chronique des Cordeliers, p. 214.)
[140] Mansart du Bois est compté au nombre des chevaliers de
renom faits prisonniers à Saint-Cloud par le duc de Bourgogne,
qu'il avait imprudemment défié peu de mois auparavant; enfermé au
Châtelet, il n'en sortit que pour aller au dernier supplice. A la
sollicitation de ses amis, on lui avait promis sa grâce s'il
consentait à prêter serment au duc de Bourgogne; mais il refusa
en disant «qu'il n'avoit fait chose pour laquelle il deust avoir
remission.» (Juvénal des Ursins.) Onze ans auparavant, plus
heureux que dans cette circonstance, il avait obtenu des lettres
de rémission pour le meurtre involontaire d'un berger qui lui
avait répondu arrogamment un jour où il était sorti dans la
campagne préoccupé par l'indisposition «d'une sienne fille malade
de la boce.» (Arch. nat., JJ 155, fol. 42 vº.) Mansart du Bois
fut décapité et son corps pendu à Montfaucon, ce qui a fait dire
au Religieux de Saint-Denis que ce seigneur fut pendu (t. IV, p.
593).
[1412.]
27. Et en cedit an fut fait connestable de France le conte de
Sainct-Paul, nommé messire Galleren[141], et alla en la conté d'Alençon;
et là estoit messire Anthoine de Craon, lequel devoit avoir journée au
conte d'Alençon, lequel n'osa oncques venir, si s'en revint ledit
connestable. Et en revenant le cuida ruyner et[142] destruire le signeur
de Gaucourt qui avoit bien en sa compaignie mil hommes d'armes, mais par
la grace de Dieu ledit Gaucourt et ses gens furent desconffys
honteusement; et en furent tuez bien vic, et bien cent noyez, et bien
cinquante des plus gros prins, mais Gaucourt eschappa par bon
cheval[143]. En icellui temps se firent plusieurs escarmouches, dont on
ne fait nulle mencion, car on ne faisoit rien à droit, pour les traistres
dont le roy estoit tout advironné[144].
[141] Waleran de Luxembourg, comte de Ligny et de Saint-Pol,
nommé grand-maître des eaux et forêts en 1402 et grand bouteiller
de France le 29 octobre 1410, reçut en 1411 le gouvernement de
Paris et l'épée de connétable de France au lieu de Charles
d'Albret, déchu de ses fonctions comme rebelle.
[142] Les mots «_ruyner et_» manquent dans le ms. de Rome.
[143] L'événement militaire auquel le chroniqueur fait allusion
dans ce paragraphe est la bataille de Saint-Remy-du-Plain, gagnée
le 10 mai 1412 par le connétable de Saint-Pol sur les Orléanais
commandés par le sire de Gaucourt (Cf. Monstrelet, t. II, p.
249).
[144] Rien ne saurait mieux refléter l'état des esprits à cette
époque profondément troublée que le curieux langage tenu contre
le roi par un certain Jacques Mestreau, roi d'armes de Champagne,
langage qui fut considéré comme séditieux et qui valut à son
auteur un emprisonnement au Châtelet de Paris. Mestreau «estant
surprins de vin ou autrement mal conseillié,» s'écriait: «Où sont
les proudommes chevaliers de ce royaume? Ne pevent ilz trouver
bon accord entre nosseigneurs?» Et, ajoutent les lettres royaux
auxquelles nous empruntons ces détails, «aussi a peu dire que les
seigneurs de nostre sang estoient mal conseilliez de ce qu'ilz
mettoient les Angloiz en ce royaume, pour ce qu'ilz pourroient
destruire le pays, et que s'eust esté prouffitable chose que
Jehan nostre oncle de Berry, feust venu à Paris pour trouver et
mettre aucun bon remede en ce royaume et mettre bon accord entre
les seigneurs dessusdiz. Et avec ce semblablement a peu dire que
nous estions en adventure de faire ainsi en France comme on avoit
fait en Angleterre, se Dieu n'y pourveoit et que on y mist
remede, laquelle chose il entendoit estre que les seigneurs de ce
royaume se rebelleroient à l'encontre de nous et nostre couronne;
et que on avoit osté de nostre Conseil les bons proudommes qui
desja s'en estoient alez, comme le sire de Blarru, le sire de
Torcy et autres, et que nous estions mal conseilliez, et qu'il
n'avoit nulz proudommes entour nous, et que ceulx qui se sont
armez à l'encontre de nous feroient de nous ainsi que l'en avoit
fait en Angleterre.» (Rémission de février 1412; Arch. nat., JJ
166, fol. 11 vo.) Vers le même temps, un habitant de Senlis fit
entendre ces «maugracieuses parolles»: «On savoit bien que ce
s'estoit du roy, et qu'il ne faisoit raison ne justice et qu'il
se gouvernoit par ce faulx traiste.» (Arch. nat., Z{1a} 5, fol.
336 rº.)
28. En l'an IIIIc et XII, VIe jour de may, ce mist le roy sur les champs,
avecques lui son aisné filx le duc de Guienne, le duc de Bourgongne et
plusieurs autres, et allerent droit en Ausserre, là furent aucuns jours.
De là se departirent et allerent assegier la cité de Bourges en Berry, où
estoit le duc de Berry, anxien de bien pres de IIIIxx ans, oncle dudit
roy de France, maistre et menistre de toute traïson de ladite bande,
cruel contre le menu peuple autant que fut oncques tirant sarasin, et aux
siens comme aux autres; pourquoy il estoit assiégé.
29. Et sitost que ceulx de Paris sceurent que le roy estoit en la terre
de ses ennemis, par commun conseil ilz ordonnerent les plus piteuses
processions qui oncques eussent esté veues de aage de homme: c'est
assavoir, le penultime jour de may oudit an, jour de lundi, firent
procession ceulx du Palais de Paris, les ordres mendians et autres[145],
tous nuds piez, portans plusieurs sainctu[ai]res moult dignes, portant la
saincte vraye croix du Pallays, ceulx de Parlement, de quelque estat
qu'ilz fussent; tous deux et deux, quelques xxxm personnes après
avecques, tous nuds piez.
[145] Voici l'itinéraire de cette procession: les Jacobins, les
Carmes et les Bernardins, tous nu-pieds et portant la vraie
croix, allèrent à Saint-Martin-des-Champs par la rue Saint-Denis
et revinrent par la rue Saint-Martin à la Sainte-Chapelle. (Arch.
nat., X{1a} 4789, fol. 278 vº.)
30. Le mardy derrenier jour de may, oudit an, partie des parroisses de
Paris firent procession, et leurs parroissiens autour de leurs
parroisses: tous les prestres revestuz de chappe ou de sourpeliz, chascun
portant ung sierge en sa main et reliques, tous piez nudz; la chasse
sainct Blanchart, de sainct Magloire, avecques [bien] iic petiz enfens
devant, tous piez nudz, chascun cierge ou chandelle en sa main; tous les
parroissiens qui avoient puissance, une torche en leur main, tous piez
nudz, femmes et hommes.
31. Le mercredi ensuivant, premier jour de juing, oudit an, en la forme
et maniere du mardi, fut faite la procession.
32. Le jeudy ensuivant fut le jour du Sainct Sacrement; la procession fut
faicte comme on a accoustumé.
33. Le vendredi ensuivant, IIIe jour de juing, oudit an, fut faicte la
plus belle procession[146] qui oncques fut gueres veue; car toutes les
parroisses et ordres, de quelque estat qu'ilz fussent, allerent tous nuds
piez, portant, comme devant est dit, saintu[ai]re ou cierge en habit de
devocion, du commun plus de XLm personnes avecques, tous nuds piez et à
jeun, sans autres secrettes abstinances, bien plus de IIIIm torches
allumées. En ce point allerent portant les sainctes reliques à
Sainct-Jehan en Greve; là prindrent le precieulx corps Nostre Seigneur,
que les faulx juifs boullirent[147], en grant pleur, en grans lermes, en
grant devocion, et fut livré à IIII evesques, lesquelx le porterent dudit
moustier à Saincte-Geneviefve, à telle compaignie du peuple commun, car
on affirmoit que ilz estoient plus de LII mil; là chanterent la grant
messe moult devottement, puis rapporterent les sainctes reliques où ilz
les avoient prinses, à jeun.
[146] Il s'agit d'une procession générale du clergé de Notre-Dame
à Sainte-Geneviève, ainsi décrite par le greffier Nicolas de
Baye: Le clergé, accompagné de nombre de bourgeois et
bourgeoises, tous nu-pieds, est «alé quérir _corpus Domini_ à
Saint-Jean en Greve, ouquel fu fait le miracle des Billettes, et
puiz fu porté à Nostre-Dame, et l'atendi la court à la porte du
Palaiz et de là à Nostre-Dame et de Nostre-Dame à
Saincte-Genevieve.» (Arch. nat., Xia 1479, fol. 203 vº.)
[147] Ms. de Paris: _voulurent_, avec une demi-ligne laissée en
blanc.
34. Le sabmedi ensuivant IIIIe jour dudit moys, oudit an, toute
l'Université, de quelque estat qu'il fust, sur peine de privacion, furent
à la procession, et les petiz enffens des escolles, tous nuds piez,
chascun ung cierge allumé en sa main, aussi bien le plus grant que le
plus petit, et assemblerent en celle humilité aux Mathurins[148], de là
s'en vindrent à Saincte-Katherine-du-Val-des-Escolliers, portant tant de
sainctes reliques que sans nombre; là chanterent la grant messe, puis
revindrent à cueur jeun.
[148] Ms. de Paris: Augustins.
35. Le dimenche ensuivant, Ve jour dudit moys, oudit an, vindrent ceulx
de Sainct-Denis en France à Paris, tous piez nudz, et apporterent sept
corps saints, la saincte oriflamble, celle qui fut portée en Flandres, le
sainct clou, la saincte couronne que deux abbez portoient, acompaignez de
XIII banieres de procession; et à l'encontre d'eulx alla la parroisse
Sainct-Huitace pour le corps sainct Huitace, qui estoit en l'une
desdictes chasses, et s'en allerent droit au Palays de Paris [tous]; là
dirent la grant messe en grant devocion, puis s'en allerent.
36. La sepmaine ensuivant, tous les jours [firent] moult piteuses
processions chascun à son tour, et les villaiges d'entour Paris
semblablement venoient moult devottement, tous nuds piez, priant Dieu que
par sa saincte grace paix fust refourmée entre le roy et les signeurs de
France, car par la guerre tout France estoit moult empirée d'amis et de
chevance, car on ne trouvoit rien au plain païs qui ne lui portoit.
37. Item, le lundy ensuivant, VIe jour dudit moys de juing[149], oudit
an, allerent ceulx de Sainct-Martin-des-Champs, avecques eulx
plusieurs parroisses[150] de Paris et du villaige (_sic_), tous nudz
piez, acompaignez comme devant de luminaire et de reliques, à
Sainct-Germain-des-Prez. Là dirent la grant messe en grant devocion, et
les autres parroisses allerent aux Martirs et là chanterent la grant
messe, et ceulx de Saincte-Katherine-du-Val-des-Escolliers vindrent
chanter la grant messe à Sainct-Martin-des-Champs.
[149] Ce jour, un coup de tonnerre d'une violence extrême
retentit soudainement à Paris; le greffier du Parlement est le
seul qui ait pris soin de noter cette perturbation atmosphérique:
«Hic subito et nullis aut paucis indiciis previis, insonuit
tonitru horridius quam unquam auditum fuerit hominum memoria.»
(Arch. nat., X{1a} 4789, fol. 281 rº.)
[150] Ms. de Paris: processions.
38. Item, les mardi et mercredi, VIIe et VIIIe jours dudit moys, oudit
an, fist on procession, les parroissiens autour de leurs parroisses.
39. Item, le jeudi IXe jour dudit moys, oudit an, furent plusieurs
parroisses, acompaignées de tres grant peuple d'eglise et de commun, tous
nuds piez, à grant reliquiaire et luminaire, et en ce point allerent à
Boullongne-la-Petite; là firent leur devocion et dirent la grant messe,
puis s'en revindrent.
40. Item, le vendredi ensuivant, Xe jour dudit moys, oudit an, fut faicte
une procession generalle, une des plus honnourables que on eust oncques
veue: car toutes les eglises, colleges et parroisses y furent tous, nudz
piez, et tant de peuple que sans nombre, car le jour de devant avoit esté
commandé que de chascun hostel y fust une personne. Et pour celle devote
procession plusieurs parroisses des villaiges d'entour Paris y vindrent
en grant devocion et de moult loing, comme de plus de quatre grosses
lieues, comme de par delà Villeneufve-Sainct-George, de Mongisson[151] et
d'autres villes voisines, et vindrent à toutes les reliques dont ilz
porent finer, tous nuds piez, tres anxiens hommes, femmes grosses et
petiz enfens, chascun cierge ou chandelle en sa main.
[151] Montgeron, cant. de Villeneuve-Saint-Georges
(Seine-et-Oise).
41. Les sabmedi et dimenche, XIe et XIIe jours dudit moys, oudit an, on
fist procession commune autour des parroisses.
42. Le lundi, XIIIe jour dudit moys, oudit an, vindrent ceulx de
Sainct-Mor-des-Fossez acompaignez de XVIII banieres, des reliques tres
grant foison, vingt croix, tous piez nudz, à Nostre-Dame de Paris
chanterent la grant messe.
43. Le mardi ensuivant, le XIIIIe jour dudit moys, oudit an, allerent
ceulx de Paris en procession à Sainct-Anthoine-des-Champs, là dirent la
grant messe.
44. Le mercredi ensuivant, XVe jour dudit moys, oudit an, fut faicte
[une] procession autour des parroisses.
45. Le jeudi ensuivant, XVIe jour dudit moys, oudit an, firent les
parroisses de Paris les processions aux Martirs et à Montmartre; là
chanterent la grant messe.
46. Le vendredi ensuivant, allerent à Sainct-Denis en France, c'est
assavoir Sainct-Paul et Sainct-Huytasse, les gens tous nudz piez; là
dirent la grant messe[152].
[152] Ces processions parisiennes, qui mettaient en mouvement des
milliers de personnes, ne se faisaient pas toujours avec le
recueillement désirable et donnaient parfois lieu à des scènes de
désordre. Nous trouvons, en ce qui concerne la procession de
Saint-Denis, un exemple d'autant plus curieux qu'il fait entrer
en scène la famille le Goix: «La femme J. des Oches, fille Thomas
le Goix, et la femme Guillaume le Goix, qui estoient alées avec
autres à la procession à Saint-Denis,» furent battues et
injuriées par un individu que l'abbaye de Saint-Denis réclama
comme son justiciable, malgré l'opposition des offensés, lesquels
se fondant sur la qualité d'officiers du roi qui leur
appartenait, prétendaient que le cas était privilégié (Arch.
nat., X{1a} 4789, fol. 294 rº).
47. Et tant comme on fist ces processions, ne fist jour qu'il ne pleust
tres fort[153], que les trois premiers jours. Pour vray ceulx de Meaulx
vindrent à Sainct-Denis, et de Pontoise et de Gonnesse, et de par delà
vindrent à Paris en procession.
[153] Le greffier du Parlement, plus explicite que notre auteur,
parle ainsi de la température de ces diverses journées: «Mercredi
XV juin, a fait moult grant froit, et a tombé pluies qui ont
succédé à grant chaleur hative qui estoit cheue par horribles
tonnerres.--«Venredi XVIIe jour de juin, cedit jour et toute la
nuit a aussy fort venté que fist passé a X ans.» (Arch. nat.,
X{1a} 1479, fol. 204, 205.)
48. Le sabmedi ensuivant firent ceulx de Chastellet, tous grans et petiz,
procession.