§ 1.--_Opinions émises jusqu'à ce jour._
Dès la fin du XVIe siècle, les érudits ont cherché à soulever le voile
sous lequel se cache l'auteur de l'intéressante chronique, depuis
longtemps connue sous le nom de _Journal d'un bourgeois de Paris_.
Étienne Pasquier et le président Fauchet appelèrent les premiers
l'attention sur ce précieux document qu'ils attribuèrent à un personnage
ecclésiastique, homme d'église ou théologien; c'est notamment Fauchet qui
inscrivit en marge du plus ancien manuscrit de notre Journal la note
suivante: «Il semble que l'autheur ait esté homme d'eglise ou docteur en
quelque faculté, tout au moins de robe longue.» Cette mention se trouve
précisément en regard du passage tant de fois cité où le narrateur se met
en scène au milieu des clercs qui argumentèrent contre Fernand de
Cordoue, ce jeune Espagnol, dont le savoir prodigieux émerveilla
l'Université.
Au milieu du XVIIe siècle, Denis Godefroy inséra dans son recueil
consacré au règne de Charles VI, des extraits de notre chronique et la
donna comme l'œuvre d'un bourgeois de Paris.
Au XVIIIe, l'académicien de La Barre, à qui nous sommes redevable de la
première édition complète du Journal parisien, fort embarrassé de
concilier l'attribution de ce texte à un bourgeois de Paris avec le
passage signalé plus haut, trouva commode d'imaginer deux auteurs
successifs, l'un bourgeois de Paris pour la première partie, l'autre
suppôt de l'Université pour la seconde, à partir de l'année 1431. Bien
que cette opinion ait été adoptée sans conteste par les éditeurs des
collections historiques, tels que Buchon et Michaud, elle ne saurait
soutenir la discussion: comme l'a très justement observé M. Jules
Quicherat[12], le Journal parisien n'a qu'un style, qu'un esprit et qu'un
auteur.
[12] _Procès de Jeanne d'Arc_, t. IV, p. 461.
De nos jours de nouvelles hypothèses se sont produites et pour la
première fois l'on a essayé de dénommer l'auteur présumé du Journal. MM.
Vallet de Viriville et de Beaucourt[13], se fondant sur le chapitre de la
chronique de Mathieu d'Escouchy, relatif au _josne clerc natif des
Espaingnes_, ont cru pouvoir considérer comme l'auteur de la chronique
des règnes de Charles VI et Charles VII un théologien bien connu, Jean de
l'Olive, l'un des docteurs de l'Université qui assistèrent à la dispute
du collège de Navarre; mais la seule présence de Jean de l'Olive à
l'examen du clerc espagnol dans une assemblée comptant, au dire de
l'auteur du Journal, plus de cinquante des plus parfaits clercs de
l'Université suffit-elle pour justifier des conclusions aussi
affirmatives? Nous ne le pensons pas.
[13] Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. III, p.
97.--De Beaucourt, _Chronique de Mathieu d'Escouchy_, t. I, p.
72.
Récemment, l'un de nos chercheurs les plus ingénieux et les plus heureux
a repris la question, et dans un intéressant mémoire[14] a émis de
nouvelles conjectures qui méritent un plus sérieux examen.
[14] _Conjectures sur l'auteur du Journal parisien de 1409 à
1449_, dans les _Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris_,
t. II, p. 310 à 329.
En effet, grâce au rapprochement fort habile de certaines particularités
recueillies çà et là dans l'œuvre qui nous occupe, grâce surtout à une
coïncidence remarquable entre un passage du Journal qui nous montre le
chroniqueur animé de sentiments peu bienveillants à l'égard de l'évêque
Denis du Moulin et un procès intenté par ce prélat au curé de
Saint-Nicolas-des-Champs, M. Longnon n'est pas éloigné de penser que
l'auteur du Journal parisien serait Jean Beaurigout, qui exerçait en 1440
les fonctions curiales à Saint-Nicolas-des-Champs.
Cette attribution nouvelle qui repose sur un ensemble de faits
rigoureusement déduits, n'a soulevé jusqu'ici aucune objection. Est-ce à
dire que l'on doive accepter sans discussion les conjectures de M.
Longnon et considérer désormais le curé Beaurigout comme ce conteur plein
de verve, auquel nous devons l'une des plus curieuses chroniques du XVe
siècle? ce n'est point notre sentiment. Notre tâche d'éditeur nous impose
l'obligation de soumettre à une impartiale critique les résultats obtenus
par M. Longnon et de voir s'ils concordent en tous points avec les
données de notre Journal.
M. Longnon s'appuie tout d'abord sur le récit d'événements qui se
passèrent à Paris, au mois d'août 1413 et au mois de février 1414, pour
placer la demeure du prétendu bourgeois de Paris dans le quartier de la
ville situé sur la rive droite de la Seine, son jugement est fondé; mais,
après avoir conclu d'une mention, spécieuse à la vérité, de
Saint-Nicolas-des-Champs, que l'auteur du Journal demeurait en 1413 à
proximité de cette église, notre confrère trouvant, sous l'année 1435, le
récit d'un événement particulier au cimetière de Saint-Nicolas[15] en
arrive à considérer que le personnage ecclésiastique auquel on doit le
Journal était vraisemblablement le curé de cette paroisse. N'est-ce pas
là un peu s'aventurer, et, avant de tirer parti d'incidents se rattachant
au séjour du chroniqueur à Paris, pendant les années 1413 et 1414, avant
de les faire entrer dans l'argumentation qui permet d'attribuer le
_Journal parisien_ à Jean Beaurigout, curé de Saint-Nicolas-des-Champs en
1440, ne fallait-il pas démontrer que, dès 1413, ce personnage se
trouvait investi de fonctions pastorales dans cette église; là est le
côté faible de la thèse de M. Longnon, côté que ce critique n'a pas au
reste cherché à dissimuler lorsqu'il dit lui-même n'avoir pas rencontré
de mention nominative de Beaurigout comme curé de Saint-Nicolas
antérieure à l'année 1440.
[15] Il s'agit du récit d'un mouvement populaire dirigé le 4 août
1413 contre la faction cabochienne, où nous voyons l'auteur du
Journal nous dire que l'hôtel de Jean de Troyes fut pillé en
moins de temps «que on ne seroit allé de Saint-Nicolas-des-Champs
à Saint-Laurent.» M. Longnon estime qu'en prenant ainsi
Saint-Nicolas pour point de départ, l'anonyme désigne l'édifice
le plus rapproché de sa demeure.
Aussi notre premier soin a-t-il été de fixer autant que possible le temps
pendant lequel ce curé de Saint-Nicolas-des-Champs a conservé le
gouvernement de sa paroisse et de rechercher en même temps le nom de son
prédécesseur. La tâche était ardue, les archives du XVe siècle ne
fournissant que des renseignements très vagues et très clairsemés sur la
personnalité des curés de Saint-Nicolas-des-Champs. On savait jusqu'ici
que, le 18 mai 1399[16], les paroissiens de Saint-Nicolas-des-Champs,
voulant agrandir leur église et construire trois chapelles, entrèrent en
arrangement avec leur curé, Guillaume de Kaer, chanoine de Notre-Dame,
docteur en décret, qui venait de succéder à Pierre Mignot.
[16] Arch. nat., S 3453.
Au commencement du XVe siècle, le curé de Saint-Nicolas-des-Champs était
donc Guillaume de Kaer; durant quel laps de temps exerça-t-il les
fonctions curiales? Les registres capitulaires de Notre-Dame ne nous
renseignent que sur l'existence du chanoine, mais ne nous apprennent rien
sur le curé de Saint-Nicolas-des-Champs, aussi serait-on en droit de
supposer une résignation de sa cure au profit de Jean Beaurigout, si de
longues et minutieuses investigations dans les archives du chapitre de
Notre-Dame ne nous avaient fait découvrir un document décisif qui lève
tous les doutes à cet égard. En 1416, Guillaume de Kaer se trouvait
engagé dans un procès contre un épicier de Paris, Philippe Boussac,
procès qui fut porté devant l'officialité de Sens; comme Guillaume de
Kaer, en sa qualité de chanoine de Notre-Dame était exempt de la
juridiction épiscopale, l'official de Sens adressa, le 12 octobre 1416,
une requête au chapitre de Notre-Dame, à l'effet de faire citer devant
son tribunal Guillaume de Kaer, lequel dans ce document est qualifié de
curé de Saint-Nicolas-des-Champs[17]; aussi sommes-nous en droit de
penser qu'il conserva le gouvernement de sa cure jusqu'à sa mort, arrivée
le 29 septembre 1418. En présence d'un texte aussi formel, que deviennent
toutes ces déductions basées sur les différents passages où l'auteur
du Journal indique en quelque sorte le lieu de sa demeure? elles
tombent forcément et ne peuvent d'aucune façon s'appliquer à Jean
Beaurigout, puisque à cette époque il n'avait rien de commun avec
Saint-Nicolas-des-Champs et que rien n'autorise à croire qu'il aurait
fixé son domicile à proximité de cette église.
[17] Voici les termes mêmes de la requête en question:
«Venerabilem virum et discretum, magistrum Guillelmun de Kaer,
presbyterum, decretorum doctorem, ecclesie Parisiensis canonicum,
curatumque ecclesie parrochialis Sancti Nicholai de Campis
Parisiensis.» (Arch. nat., L 408, no 129.)
Si jusqu'en 1418 Jean Beaurigout semble absolument étranger à
Saint-Nicolas-des-Champs, l'on ne saurait mettre en doute qu'il fut le
successeur immédiat de Guillaume de Kaer et qu'il resta curé de
Saint-Nicolas-des-Champs pour toute la durée de la domination anglaise;
c'est ce qui ressort d'un acte de désaisine du mois de juillet 1421, pour
une maison sise rue Saint-Martin et vendue à Anceau Langlois, prêtre,
acte où nous voyons intervenir «venerable et discrete personne, messire
Jehan Beaurigot, curé de S. Nicolas des Champs[18].» On peut donc
affirmer avec certitude que c'est le même personnage qui, en 1429, se
déclara publiquement l'un des adhérents de la politique anglaise, en
jurant devant le Parlement l'exécution du traité de Troyes. Ce fait vient
à l'appui de la thèse soutenue par M. Longnon, et il semblera tout
naturel d'établir un rapprochement entre les actes de ce curé parisien,
partisan non déguisé de la domination étrangère, et le Journal de ce
prétendu bourgeois de Paris où percent à chaque page les sentiments de
haine acharnée que nourrit l'auteur contre la faction des Armagnacs.
[18] Arch. nat., S 1448{1}, fol. 186 vº.
Gardons-nous toutefois de céder à cet entraînement, reprenons le texte du
Journal parisien et poursuivons l'examen des particularités qui semblent
aux yeux de M. Longnon justifier l'attribution du Journal au curé
Beaurigout.
Le seul fait que l'on puisse signaler pour la période comprise entre les
années 1418 et 1436 est celui qui est relaté à la date de septembre 1435,
et encore concerne-t-il non l'église de Saint-Nicolas-des-Champs, mais
son cimetière. Il s'agit d'un seigneur anglais, le neveu du sire de
Falstaff, tué à l'assaut tenté contre la ville de Saint-Denis, et dont
les restes furent enterrés dans le cimetière de Saint-Nicolas, après
avoir subi une sorte de cuisson dans une chaudière pour séparer les os de
la chair. Il est certain que l'auteur du Journal entre dans des détails
minutieux sur cette opération; mais, parce que le cimetière de
Saint-Nicolas-des-Champs est désigné comme lieu de sépulture de ce
chevalier anglais, est-ce suffisant pour en conclure que le curé de
Saint-Nicolas était vraisemblablement l'auteur du Journal? Notre anonyme
ne rapporte-t-il pas un trait absolument analogue en 1429, lorsqu'il
raconte la mort de Glasdale, dont le corps fut également ramené à Paris,
«despecé par quartiers, boullu, embasmé» et mis dans une chapelle à
Saint-Merry? L'auteur ne compte-t-il pas le nombre des cierges qui
brûlaient nuit et jour devant le corps de ce capitaine? Il faut convenir
que ces détails recueillis par le narrateur et qui ne pouvaient guère
intéresser que le clergé de Saint-Merry n'ont pas plus d'importance que
ceux dont notre chroniqueur nous entretient à propos de la mort du neveu
de Falstaff.
Voilà donc en quoi se résume, pour la période postérieure à 1418, le seul
et unique fait relatif, non à l'église, mais au cimetière de
Saint-Nicolas. En continuant à raisonner dans l'hypothèse qui permettrait
de rattacher à Jean Beaurigout le Journal parisien, l'on est
involontairement frappé du profond silence que garde ce curé dans le
cours de son existence sur tout ce qui peut toucher son église. Comment
s'expliquer, par exemple, que dans un laps de temps qui comprend plus de
vingt années, il n'ait pas trouvé une particularité digne de fixer son
attention et de prendre place dans un memento composé de notes
journalières, lorsqu'une grande partie de la chronique n'est remplie que
de ces incidents de la vie quotidienne, de ces menus détails auxquels se
complaît l'auteur? Il est vraiment surprenant que l'anonyme auquel
nous devons le Journal parisien, s'il doit s'identifier avec le
curé de Saint-Nicolas-des-Champs, ne souffle mot de la réédification
de son église, qui eut lieu en 1420, et qu'il ne parle point d'une
transaction conclue le 25 janvier 1421, entre le curé joint aux
marguilliers de Saint-Nicolas d'une part, et les religieux de
Saint-Martin-des-Champs d'autre part, au sujet de la construction
d'un nouveau presbytère attenant à l'église[19]. Si Jean Beaurigout,
curé de Saint-Nicolas-des-Champs de 1419 à 1440 (au moins), est bien
l'auteur de notre Journal, comment se fait-il que sa chronique ne
renferme aucune allusion à un fait assez curieux qui se passa au mois
de janvier 1439, et qui dut fortement émouvoir la personne du curé
de Saint-Nicolas, à raison du scandale causé dans son église? Voici
de quoi il est question. Vers le milieu de janvier 1439, un libelle
diffamatoire visant le prieur de Saint-Martin-des-Champs et plusieurs
autres personnages fut placardé dans l'église de Saint-Nicolas;
l'officialité, saisie de l'affaire, lança un monitoire contre les
auteurs inconnus de ce méfait.
[19] Arch. nat., S 3453.
Le dimanche 8 février, un sermon fut prêché à Saint-Nicolas-des-Champs,
par un religieux jacobin, qui exposa «en quel inconvenient de conscience
s'estoient mis ceulx qui avoient fait ung libelle diffamatoire.» Suivant
le compte du receveur de Saint-Martin-des-Champs[20], auquel nous
empruntons ces détails, après le sermon le prieur de Saint-Martin fit
offrir une collation au prédicateur «en attendant le disner, en l'ostel
du Gros Tournois, devant l'eglise de Sainct Nicolas.» Toutes ces
particularités, qui ne présentent à nos yeux qu'un intérêt très
restreint, avaient une tout autre importance dans le milieu où vivait un
homme d'église du XVe siècle. Pour le curé de Saint-Nicolas-des-Champs,
l'apposition d'un libelle diffamatoire dans son église, le sermon prêché
par ce jacobin, étaient autant d'événements de nature à produire
impression sur son esprit et qu'il n'eût pas manqué de rappeler dans sa
chronique.
[20] Arch. nat., LL 1383, fol. 130 rº, 159 vº.
Or, comme il est facile de s'en convaincre, l'auteur du Journal parisien,
pour toute l'année 1439, ne mentionne même pas l'église de
Saint-Nicolas-des-Champs, pas plus qu'il ne s'en occupe en 1440 et 1441,
au moment où le curé Beaurigout était en procès avec son évêque. Nous
touchons ici au principal argument, dont s'est servi M. Longnon, pour
justifier l'attribution du Journal parisien à Jean Beaurigout; à première
vue, il paraît décisif, tellement le jugement sévère porté par notre
chroniqueur sur l'évêque de Paris cadre bien avec l'animosité que
Beaurigout devait nourrir à cette époque contre Denis du Moulin, son
adversaire en cour du Parlement. Mais, en relisant le passage sur lequel
s'appuie M. Longnon et que ce critique reproduit en entier dans ses
_Conjectures_, on constate facilement qu'il comprend plusieurs détails
sans lien aucun avec le procès soutenu par Jean Beaurigout au Parlement
de Paris; ce n'est que très incidemment, en effet, que l'auteur du
Journal arrive à dire que Denis du Moulin «avoit plus de cinquante procès
au Parlement et que de lui n'avoit on rien sans procès.» Par quel
enchaînement d'idées cette réflexion est-elle amenée, s'agit-il dans ce
qui précède de l'église de Saint-Nicolas-des-Champs et de son curé?
Nullement, le chroniqueur commence par nous apprendre qu'en 1440, le
cimetière des Innocents fut mis en interdit pendant quatre mois, et ce
par suite des prétentions exagérées de l'évêque de Paris, qui réclamait
une somme d'argent dépassant les ressources de l'église des Innocents;
c'est donc l'église des Innocents et non celle de Saint-Nicolas-des-Champs
qui est en question. Comprendrait-on dans la bouche du curé de cette
dernière église une diatribe à propos du cimetière et de l'église
des Innocents qui lui sont absolument étrangers, tandis que lui-même,
en procès pour sa propre paroisse, garderait le silence sur ce
qui l'intéresse personnellement; ce n'est pas admissible, à moins
de prétendre que l'auteur de notre Journal ait voulu cacher avec
un soin jaloux sa personnalité. Plus loin, après avoir montré l'esprit
processif et cupide de l'évêque Denis du Moulin, le chroniqueur insiste
longuement sur certains procédés vexatoires imaginés par ce prélat et ses
officiers pour extorquer de l'argent, en faisant rendre compte
d'exécutions testamentaires, dont la trace s'était perdue. Quel rapport
cela a-t-il avec le procès du curé Beaurigout et l'administration de la
paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs? Les préoccupations du chroniqueur
sont de tout autre nature. S'il nous parle du cimetière des Innocents,
s'il juge à propos de nous entretenir des testaments et de leur
exécution, c'est que ses intérêts personnels étaient en jeu, tandis que
la cure de Saint-Nicolas-des-Champs, comme le prouve surabondamment
l'ensemble de son Journal, devait lui être complètement étrangère.
Un point qui n'est pas sans importance et que M. Longnon a laissé dans
l'ombre est celui qui touche à la personne de l'auteur du Journal,
considéré comme membre de l'Université de Paris. Jean Beaurigout ne nous
apparaît dans la dissertation de M. Longnon que comme un homme d'église
assez obscur d'ailleurs; nulle part on n'entrevoit le suppôt de
l'Université, et cependant, à moins de tenir l'auteur du Journal parisien
pour l'un de ces «clercs enflés de science», qu'il tourne en ridicule
dans quelque endroit de ses mémoires, nous devons croire qu'il occupa un
rang assez élevé dans le corps universitaire, puisqu'il se met au nombre
«des parfaits clercs» qui prirent part à la dispute du collège de
Navarre. Beaurigout était-il un théologien, ou appartenait-il à quelque
autre faculté, comme beaucoup de gens d'église de son temps qui n'étaient
que simples maîtres ès-arts ou bacheliers en décret? rien ne nous
renseigne à cet égard; en tout cas, il faut bien que son rôle ait été
singulièrement effacé pour que pendant plus de quarante ans il soit resté
en dehors de tout ce qui s'est passé au sein de l'Université.
§ 2.--_Opinion personnelle du présent éditeur._
On le voit, l'opinion émise par M. Longnon soulève certaines objections
auxquelles il nous paraît difficile de répondre, et nous ne saurions
considérer comme irréfutable l'attribution du Journal au curé Beaurigout.
Reprenons l'examen de notre chronique et voyons si le texte conforme aux
manuscrits ne peut nous apporter aucune donnée nouvelle. Dans plusieurs
passages déjà signalés par la critique, l'auteur du Journal parle de sa
personne, mais en termes si ambigus qu'il ne laisse point pénétrer son
individualité. Ainsi l'on savait bien jusqu'à présent qu'en mai 1427, il
se trouva parmi les personnages ecclésiastiques qui accompagnèrent une
procession jusqu'à Montmartre; mais quel parti peut-on tirer d'un
renseignement aussi vague? Ici le manuscrit de Rome devient d'un précieux
secours, et nous permet de restituer ce passage de façon à introduire un
élément nouveau dans la discussion[21]. En effet il n'est pas indifférent
de savoir qu'au lieu d'_eschevins enfondrez_, il faut lire _chemins
effondrés_, qu'il s'agit d'une cérémonie exclusivement religieuse et que,
le lundi qui précéda l'Ascension (26 mai 1427), ce fut _la procession de
Nostre-Dame_ qui se rendit à Montmartre. En présence de déclarations
aussi explicites, n'est-il pas permis de supposer avec quelque
vraisemblance que l'auteur du Journal parisien, qui est, ne l'oublions
pas, un homme d'église, pouvait bien faire partie du clergé de
Notre-Dame, soit à titre de chanoine, soit à titre de chapelain? On nous
objectera sans doute que cette procession, comme la plupart de celles qui
avaient lieu à cette époque, pouvait comprendre non seulement les prêtres
de Notre-Dame, mais encore ceux d'autres églises.
[21] Nous reproduisons le texte de notre chroniqueur, tel qu'il
se trouve dans La Barre et dans toutes les éditions: «Le lundy
devant l'_Ascension de Nostre Dame et sa compaignie_ furent à
Montmartre, et ce jour ne cessa de plouvoir depuis environ neuf
heures au matin jusques à trois heures après disner, non pas
qu'ils se musassent pour la pluie, mais pour certain les
_eschevins_ furent si très fort _enfondrez_ entre Montmartre et
Paris que nous mismes une heure largement à venir de Montmartre à
Saint-Ladre.»
Nous répondrons que notre chroniqueur n'entend point parler d'une de ces
processions _générales_ qui mettaient en mouvement toute la population
parisienne, et où l'on voyait cheminer côte à côte prêtres, suppôts de
l'Université, magistrats et bourgeois, celles-là sont toujours bien
clairement désignées dans notre Journal; l'auteur n'a en vue qu'une
procession _ordinaire_ du clergé de Notre-Dame, qui se rendait chaque
année à Montmartre, le jour de la fête des Rogations, cérémonie
particulière à l'église cathédrale, à laquelle ne devaient participer que
les prêtres appartenant au corps de Notre-Dame[22].
[22] Les registres capitulaires de Notre-Dame établissent
constamment une distinction entre les processions propres à
Notre-Dame et les processions générales; dans la première
catégorie peuvent être rangées les processions qui se faisaient
traditionnellement chaque année à Saint-Martin-des-Champs et à
Montmartre. Il suffit de parcourir les registres capitulaires du
XVe siècle pour rencontrer, pour ainsi dire chaque année, mention
des processions de la fête des Rogations particulières à
Notre-Dame.
En voici quelques exemples:
1434.--«Veneris XX et ultima aprilis. Fiant processiones
Rogationum, ut in anno precedenti.» (Arch. nat., LL 217, fol. 94.)
1435.--«Veneris XX maii. Fiant processiones in ebdomada proxime
venienti ........ prout in anno preterito, propter guerras et
pericula, et fiat statio ante Sanctum Nicolaum.» (Arch. nat., LL
217, fol. 147.)
1443.--«Veneris XXIV maii. Fiat die lune proxima processio
Ecclesie apud Sanctum Montem martyrum.» (Arch. nat., LL 218, fol.
437.)
Le passage du Journal relatif à la procession du 26 mai 1427 avait déjà
frappé l'attention du plus ancien possesseur connu du manuscrit de Rome,
le président Fauchet, qui inscrivit en marge de son volume la réflexion
suivante: «Il semble que l'autheur fut du corps de Nostre Dame.» Du
moment que notre chroniqueur, auquel on ne peut refuser la qualité
d'homme d'église, se met en scène parmi les prêtres qui prirent part à
une procession spéciale au clergé de Notre-Dame, n'est-il pas rationnel
de croire qu'il appartenait lui-même à ce clergé? Bien que Beaurigout ait
été l'un des chapelains de l'autel Saint-Léonard en l'église cathédrale,
sa personne semble _a priori_ devoir être écartée; en effet, les
registres synodaux de Notre-Dame[23] qui à partir de 1428 donnent les
noms de tous les chapelains année par année, ne nous montrent Jean
Beaurigout comme titulaire de cette chapellenie qu'à une époque qui ne
saurait être antérieure à l'année 1435[24]. Eu égard au rang important
que l'auteur du Journal devait occuper dans l'Université, c'est plutôt
dans le corps des chanoines que dans celui des chapelains que ce
personnage doit être recherché.
[23] Arch. nat., LL 446.
[24] Jean Beaurigout figure parmi les chapelains de Saint-Léonard
à la date du 23 février 1436 dans le registre des chapellenies de
Notre-Dame (Arch. nat., LL 192, fol. 1).
Nos investigations ont donc forcément dû prendre une autre direction; à
force de compulser les registres capitulaires de Notre-Dame et de
comparer les données que nous y avons recueillies avec le texte de notre
chronique, nous croyons pouvoir établir que l'homme d'église, à qui nous
sommes redevables du Journal parisien, est précisément un chanoine de
Notre-Dame, Jean Chuffart, successeur de l'illustre Gerson dans le poste
de chancelier de l'église de Paris.
Cette nouvelle hypothèse surprendra peut-être au premier abord, mais elle
est basée sur de longues et patientes recherches, et peut se défendre par
des arguments non moins sérieux et non moins probants que ceux dont on
s'est servi jusqu'à ce jour. A l'appui de nos conjectures nous avons
relevé à divers points de vue de nombreux indices qui permettront de se
former une opinion sur l'individualité de notre chroniqueur; pour plus de
clarté nous grouperons ces témoignages de nature différente sous un
certain nombre de propositions ou de théorèmes que nous essayerons de
démontrer.
_a._ L'AUTEUR DU JOURNAL PARISIEN APPARTIENT AU CLERGÉ DE NOTRE-DAME.
Nous attribuons, avons-nous dit, le Journal parisien à Jean Chuffart,
chanoine de Notre-Dame de Paris; examinons d'abord si l'époque de son
existence peut concorder avec les années extrêmes de notre Journal. Jean
Chuffart, originaire de Tournai, maître ès arts et licencié en droit
canon, succéda le 8 mai 1420 à Jean de Saint-Verain, décédé, et mourut le
8 mai 1451, chancelier de l'église cathédrale[25]; ces dates cadrent
parfaitement avec la période qu'embrasse la chronique anonyme des règnes
de Charles VI et Charles VII. Reste maintenant à examiner si le texte
même de ce document ne contrarie point notre hypothèse. De 1420 à 1449,
il n'est pour ainsi dire pas une année du Journal qui ne contienne
quelques particularités relatives à Notre-Dame ou au corps capitulaire.
L'auteur trahit involontairement sa qualité, soit qu'il décrive avec un
véritable luxe de détails la cérémonie des obsèques de Charles VI, la
réception du régent à Notre-Dame en 1424, le sacre du jeune roi
d'Angleterre en 1431, soit qu'il parle des processions de 1426, 1427,
1429, 1431, soit qu'il mentionne les élections des différents prélats qui
se succédèrent sur le trône épiscopal de Paris, élections auxquelles il
dut prendre part comme chanoine de Notre-Dame. S'il consacre un
paragraphe à l'élection de Nicolas Fraillon demeurée sans résultat, c'est
que Nicolas Fraillon fut choisi et recommandé par le chapitre, qui par ce
choix se mit en opposition avec le gouvernement anglais[26].
[25] Arch. nat., LL 215, fol. 268; LL 220, fol. 40.
[26] D'après un recueil d'actes capitulaires conservé à la
Bibliothèque nationale, Jean Chuffart fut l'un des trois
chanoines délégués, le 11 novembre 1426, auprès du roi
d'Angleterre, pour lui notifier le choix du chapitre et demander
son agrément (Mss. latin 17740, fol. 262).
Dans diverses occasions, l'auteur du Journal parisien nous entretient de
cérémonies religieuses qui se passaient à Notre-Dame et qui
n'intéressaient que le clergé de la cathédrale; nous voulons parler des
ordinations faites par l'évêque de Paris à la fin de la semaine sainte. A
deux reprises différentes, en 1433 et 1439, il mentionne la venue à Paris
d'un prélat étranger pour la célébration des offices de la semaine sainte
et la collation des ordres; il observe même à l'année 1433 que cet évêque
«les fit si matin que grande partie de toutes ordres à ce jour
faillirent.» Ces détails dans la bouche de notre chroniqueur ne peuvent
s'expliquer qu'en admettant sa présence habituelle au sein du clergé de
Notre-Dame, seul au courant de toutes ces particularités.
Lorsque l'auteur du Journal nous apprend qu'au mois de juillet 1427
l'évêque de Paris interdit à toute femme l'entrée du chœur du «moustier»
pendant la durée des offices, de quel «moustier» veut-il parler, si ce
n'est de l'église cathédrale, et qui pouvait connaître ce règlement
transitoire en dehors des chanoines et chapelains? Une réflexion analogue
vient à l'esprit en lisant ce paragraphe où le chroniqueur prend soin de
noter que le dimanche 26 janvier 1428 (v. st.) on commença à dire les
heures canoniales à Saint-Jacques de la Boucherie comme à Notre-Dame, et
il est permis de se demander pour qui un détail aussi insignifiant
pouvait présenter quelqu'intérêt, si ce n'est pour un prêtre de
Notre-Dame? On pourrait en dire autant de l'article du Journal relatif à
la refonte de la grosse cloche de Notre-Dame, connue sous le nom de
_Jacqueline_: l'exactitude des renseignements donnés par notre auteur
n'indique-t-elle pas jusqu'à un certain point la source officielle à
laquelle ils sont puisés? D'après les délibérations capitulaires de cette
époque, Jean Chuffart fut précisément l'un des commissaires désignés par
le chapitre pour présider à divers travaux préliminaires, veiller
notamment à ce qu'il ne fût distrait aucune portion de métal provenant de
la cloche brisée[27]; ce fut le même personnage qui fit marché avec un
charpentier pour la descente de la cloche Jacqueline.
[27] Arch. nat., LL 216, fol. 191.
Lors de l'entrée du régent à Paris le 18 décembre 1434, notre chroniqueur
met dans son récit qu'à la bastide Saint-Denis se tenaient «les enfans de
cuer de Nostre Dame qui moult chantoient melodieusement». Cette mention
qui, en elle-même, n'offre pas grand intérêt, mérite cependant d'être
remarquée, parce que les registres capitulaires témoignent de la
sollicitude avec laquelle le chancelier de l'église de Paris s'occupait
des enfants de chœur de Notre-Dame et de leurs intérêts[28], sollicitude
qui ne se démentit pas un instant; par son testament, Jean Chuffart
laissa aux enfants de chœur de Notre-Dame une maison sise rue
Saint-Denis, en même temps qu'il légua son hôtel du Bourget à ceux de
Saint-Germain l'Auxerrois[29].
[28] On voit notamment que le 27 avril 1433, pendant la maladie
de Raoul le Fourbeur, maître des enfants de chœur, Jean Chuffart
et Pierre d'Orgemont furent chargés par le chapitre de pourvoir à
la subsistance de ces enfants (Arch. nat., LL 217, fol. 42).
[29] Testament de Jean Chuffart, Arch. nat., S 851.
La main d'un prêtre de Notre-Dame mêlé aux incidents de la vie
capitulaire se retrouve à tout instant dans la rédaction du Journal
parisien, il est facile de s'en rendre compte en parcourant un recueil
d'actes dressé pendant la domination anglaise par le notaire du chapitre
de Notre-Dame, Nicolas Sellier; ce recueil nous permet de compléter le
récit de quelques menus faits rappelés sommairement dans notre Journal.
Ainsi en 1426, le chroniqueur parle en termes assez vagues d'une
procession à Saint-Magloire au sujet de certains hérétiques plus
amplement mentionnés dans une portion de son Journal aujourd'hui perdue.
Le protocole de Nicolas Sellier contient les principales pièces de la
procédure instruite contre ces hérétiques et rend intelligible une suite
de faits dont l'ensemble est difficile à saisir. D'après ce registre, un
clerc du nom de Guillaume Vignier, et ses associés, maître Ange Jouen,
Jean l'Amy, Ambroise Maloisel de Gênes et Philippe de Roques se
laissèrent circonvenir par un prêtre nommé Rodigue, qui, pensant leur
extorquer de l'argent, leur fit espérer la découverte de trésors au moyen
de sortilèges; ces malheureux furent l'objet de poursuites dirigées par
Jean Graveran, inquisiteur de la foi, et tinrent prison une année durant.
Par suite d'un conflit de juridiction que souleva l'évêque de Paris, le
pape Martin V dut intervenir et désigner des commissaires chargés de
juger le procès; savoir, les évêques de Noyon et de Thérouanne; lors de
la vacance du siège épiscopal de Paris, le chapitre se vit obligé de
suivre cette affaire et de prendre en main la défense des droits de
l'évêque. Cette intervention du corps capitulaire explique jusqu'à un
certain point la mention spéciale consacrée par l'un de ses membres à
d'obscurs hérétiques[30].
[30] Bibl. nat., ms. lat. 17740, fol. 261.
Sous la date du 25 mai 1431, l'auteur du Journal donne tout au long le
texte des indulgences accordées par le pape Martin V en l'honneur de la
fête du Saint-Sacrement; nous n'avons pas été peu surpris de retrouver
ces mêmes indulgences reproduites mot pour mot à la fin du protocole de
Nicolas Sellier[31].
[31] _Ibid._, fol. 398.
Dans sa relation des obsèques d'Isabeau de Bavière, notre chroniqueur
constate que l'abbé de Sainte-Geneviève célébra l'office des morts à
Notre-Dame; si ce détail a pris place dans son récit, c'est qu'il s'agit
d'un fait exceptionnel, en dehors des traditions de l'église de Paris. En
effet, le même protocole nous a conservé la teneur d'une déclaration de
l'abbé de Sainte-Geneviève portant que la célébration du service funèbre
par lui faite en vertu d'une autorisation du chapitre de Notre-Dame ne
préjudiciera en rien aux immunités du même chapitre[32].
[32] _Ibid._, fol. 24.
Nous arrivons maintenant à ce curieux passage du Journal qui est un des
arguments les plus importants de la thèse de M. Longnon. On ne saurait se
dissimuler la coïncidence remarquable qui existe entre la sortie
véhémente du chroniqueur parisien dirigée contre Denis du Moulin et le
procès soutenu à la même date par Jean Beaurigout, curé de
Saint-Nicolas-des-Champs, contre son évêque; mais loin de contrarier
notre système, ce rapprochement tendrait plutôt à le fortifier et nous
confirme dans l'opinion que notre anonyme doit être un membre du clergé
de Notre-Dame, et non Beaurigout. Si l'auteur du Journal a inséré dans
son récit quelques lignes visant particulièrement l'évêque et ses procès
au Parlement, c'est que le chapitre de Notre-Dame, dont il était membre,
se trouvait personnellement engagé dans le procès de Beaurigout, qu'il
avait pris fait et cause pour ce curé de Saint-Nicolas-des-Champs, l'un
des chapelains de l'église cathédrale; il y avait là une affaire
d'exemption intéressant le corps capitulaire tout entier. Il suffit de
parcourir les délibérations des chanoines pour juger de l'importance que
le chapitre attachait à ce débat; de mars à mai 1441, c'est presque à
chaque séance que l'on s'occupe de cette fastidieuse question, soit de la
procédure au Parlement entre l'évêque et le chapitre «sur le fait de
l'exemption de Notre-Dame», à propos du curé de Saint-Nicolas-des-Champs.
Tantôt, le corps capitulaire propose de s'entendre avec l'évêque pour la
nomination d'arbitres, tantôt il désigne des chanoines chargés de
conseiller le curé de Saint-Nicolas-des-Champs et de recueillir les
ressources nécessaires pour la poursuite du procès, ou bien encore il
délègue quelques-uns de ses membres auprès du premier président du
Parlement[33]. Bref, il est incontestable qu'au début de l'année 1441,
cette affaire préoccupa vivement, passionna même les chanoines, surtout
le chancelier Jean Chuffart, que nous voyons figurer en 1438, 1439 et
1440 parmi les chanoines munis de pleins pouvoirs à l'effet de suivre les
causes du chapitre au Parlement, et aux requêtes du palais[34]. Ce point
établi, doit-on éprouver quelque surprise de rencontrer dans le Journal
parisien une allusion à l'esprit processif de Denis du Moulin? Quant aux
développements que consacre notre chroniqueur «à la pratique bien
estrange» imaginée par l'évêque de Paris «ou ses tres deloyaulx
complices» peut-être paraîtront-ils moins extraordinaires dans la bouche
du chanoine Jean Chuffart qui remplit les fonctions de commissaire
délégué par l'évêque de Paris pour les causes testamentaires dans la
ville et le diocèse de Paris et qui, par conséquent, eut dans ses
attributions le règlement des diverses questions que pouvait soulever
l'exécution des testaments[35], nul doute que le caractère inquisitoire
de la mesure prise par l'évêque de Paris dans un but purement fiscal
n'ait fortement indisposé Jean Chuffart. En voyant l'auteur présumé du
Journal parisien nous mettre dans la confidence de ses griefs contre
l'évêque Denis du Moulin et manifester son mécontentement, l'on a moins
de peine à s'expliquer le décousu de cette partie de notre chronique.
[33] Arch. nat., LL 218, fol. 82, 84, 85, 86, 93, 104, 105, 166.
[34] Bibl. nat., ms. lat. 17740, fol. 82, 124.
[35] C'est ce qui ressort de deux actes insérés dans le censier
de Saint-Nicolas-des-Champs en date du 2 juillet 1435; ces actes
sont: le premier une décharge donnée à un exécuteur
testamentaire, le second la fixation d'une pension alimentaire.
Arch. nat., LL 861, fol. 18, 19, 126.
Il n'est pas indifférent de déterminer le quartier de Paris habité par le
chanoine Jean Chuffart. Rien ne nous empêche d'admettre, conformément aux
conclusions de M. Longnon, que, pour la période de sa vie antérieure à
1420, il ait élu domicile sur la rive droite de la Seine, un peu plus
tard nous constatons son établissement définitif dans la Cité. En effet,
peu de temps après sa réception comme chanoine de Notre-Dame, il acquit
moyennant 200 écus d'or la maison du cloître qu'occupait son prédécesseur
Jean de Saint-Verain[36]; c'est là que s'écoula toute son existence. La
maison claustrale de Jean Chuffart, située non loin du port Saint-Landry,
était attenante à la maison du chanoine Pasquier de Vaulx, derrière
laquelle se trouvait un jardin aboutissant à la rivière; cette proximité
du fleuve explique les détails circonstanciés que donne l'auteur du
journal à partir de 1420 sur les débordements de la Seine du côté de
l'île Notre-Dame, des Ormeteaux et de la Grève, dont plus que personne il
était à même de suivre les progrès.
[36] Arch. nat., LL 215, fol. 424; LL 216, fol. 3.
Dans l'hypothèse qui place l'habitation de notre chroniqueur près de
Notre-Dame, on conçoit qu'il s'attache à relater tout ce qui concerne
l'église cathédrale, le Palais, la Sainte-Chapelle, l'Hôtel-Dieu sur
lequel il est bien informé, puisqu'il se fait l'écho des doléances des
malades au sujet des maigres reliefs du sacre de Henri VI et qu'il nous
fait connaître le chiffre des malades enlevés par l'épidémie de 1439. On
comprend également que l'ouverture d'un marché devant l'église de la
Madeleine en 1436 ait frappé son attention, de même que le baptême de
l'enfant phénoménal né à Aubervilliers, baptême qui eut lieu dans
l'église de Saint-Christophe en la Cité. Le curé de cette église étant à
la nomination du chapitre et faisant partie du clergé de Notre-Dame, il
ne serait point extraordinaire que notre chanoine eût été curieux
d'assister à cette cérémonie, pour examiner à son aise et tenir entre ses
mains le phénomène en question, comme on le voit par le récit du journal
parisien. Un passage inédit de notre chronique (année 1438) signale dans
le voisinage immédiat de la maison habitée par notre anonyme la chambre
de maître Hugues; ne s'agirait-il point ici d'une de ces chambres
dépendant des maisons canoniales et qui servaient de logement au clergé
inférieur de Notre-Dame[37]? Il est difficile de vérifier jusqu'à quel
point cette assertion pourrait se trouver fondée.
[37] Nous citerons comme exemple la _chambre_ de la maison
claustrale de Jean Gerson, habitée par un chapelain de Notre-Dame
qui fut exclu pour indignité, et transmise le 9 septembre 1422 à
Jean Ansel, chanoine de Saint-Jean-le-Rond (Arch. nat., LL 215,
fol. 381).
Tels sont les principaux arguments qui nous permettent de rattacher
l'œuvre du prétendu bourgeois de Paris à un membre du clergé de
Notre-Dame, le chanoine et chancelier Jean Chuffart.
_b._ L'AUTEUR DU JOURNAL PARISIEN, ANGLO-BOURGUIGNON D'ABORD, SE RALLIE
EN 1436 AU PARTI NATIONAL.
De tous les chroniqueurs des règnes de Charles VI et Charles VII dont les
écrits ont été conservés, aucun ne se distingue par une couleur aussi
accentuée que l'auteur de notre journal. Fervent bourguignon dès
l'origine et partisan déclaré de la faction des bouchers, il embrasse la
cause anglaise et ne prend pas la peine de déguiser son aversion
profonde pour les Armagnacs qu'il rend responsables de toutes les
calamités qui désolèrent Paris sous la domination étrangère. Ce caractère
si nettement accusé de la chronique anonyme de 1405 à 1449 doit selon
nous se retrouver chez son auteur et dans les principales phases de son
existence; la persistance de ses sentiments hostiles à l'égard des
Français ou Armagnacs permet de le compter au nombre de ces représentants
du clergé parisien qui, dans maintes occasions solennelles, affirmèrent
hautement leurs sympathies pour le gouvernement anglais. Cette pensée
était venue à M. Longnon lorsqu'à l'appui de sa thèse il nous montrait le
curé de Saint-Nicolas-des-Champs (c'est-à-dire Jean Beaurigout) jurant le
26 août 1429 l'exécution du traité de Troyes; nous suivrons son exemple
et nous chercherons le chanoine de Notre-Dame auquel nous attribuons le
journal parisien dans les rangs des prêtres anglo-bourguignons. Bien que
la plupart des personnages ecclésiastiques qui prêtèrent serment entre
les mains du Parlement ne soient désignés que par leurs titres de curés
ou de prieurs, nous avons cependant remarqué deux noms inscrits en tête
de la liste donnée par le greffier Fauquembergue, ceux de Pasquier de
Vaulx et de Jean Chuffart, tous deux chanoines de Notre-Dame. Jean
Chuffart, que M. Quicherat, dans la table des Procès de Jeanne d'Arc,
appelle un notable de Paris, est bien le dignitaire du chapitre que nous
connaissons; il peut donc prendre place parmi ces membres du clergé qui
n'attendirent point qu'on vînt leur demander le serment de fidélité, mais
qui s'empressèrent de consacrer par une adhésion spontanée le fameux
traité de Troyes. A cette même époque, le chanoine Jean Chuffart était,
paraît-il, fort bien vu du gouvernement anglais, si l'on en juge par un
mandement du roi Henri VI, à l'adresse du Parlement de Paris, portant
évocation d'une cause pendante entre le chapitre de Saint-Marcel et le
même personnage, mandement dans lequel le roi le qualifie de «nostre
amé»[38]. Néanmoins, il ne faut pas se dissimuler que Jean Chuffart, tout
en acceptant comme beaucoup d'autres la domination anglaise, ne devint
point anglais de cœur et d'âme; bourguignon il était, bourguignon il
resta, et lorsque le traité d'Arras rétablit la paix depuis si longtemps
rompue entre le roi de France et le duc de Bourgogne, il suivit sans
hésitation le parti du souverain légitime; nous en donnerons plus loin
une preuve non équivoque.
[38] Ce mandement, en date du 11 décembre 1430, est annexé à un
accord homologué au Parlement de Paris le 11 avril 1431 (Arch.
nat., X{IC} 141).
Les mêmes fluctuations se remarquent chez l'auteur du journal parisien, à
partir de la reddition de Paris à Charles VII; autant le chroniqueur se
montre précédemment adversaire intraitable des Armagnacs, autant il se
radoucit et change de ton. Les Armagnacs disparaissent complètement de
la scène politique et deviennent les Français; quant à Charles de Valois,
il n'est plus nommé que le roi de France. Pour expliquer une aussi rapide
évolution, est-il nécessaire de recourir au système de l'académicien La
Barre qui concluait à l'existence de deux auteurs distincts, ou bien
doit-on admettre un remaniement de l'œuvre primitive? Nous ne le pensons
pas. Rien de plus simple, de plus facile à concevoir avec l'hypothèse que
nous émettons plus haut. Après la soumission de Paris aux Français,
l'homme d'église, quel qu'il soit, auquel nous devons le journal
parisien, au lieu de quitter la capitale à la suite des Anglais, se
rallie à la cause nationale, ainsi que le dénote l'apaisement de son
esprit; s'il conserve encore quelqu'animosité, ce n'est point contre la
personne de Charles VII, mais contre celle du Dauphin et des «faulx
gouverneurs» dont les exactions répétées ruinaient les Parisiens, gens
d'église et autres; c'est contre les gens de guerre et leurs chefs, dont
le brigandage s'exerçait en toute liberté aux portes mêmes de Paris. Il a
compassion de la situation misérable faite à Paris, à cette ville qu'il
aimait par-dessus tout; il déplore toutes ces oppressions, toutes ces
tailles, toutes ces _males gaignes_, toute cette cherté dont personne
n'avait souci, le roi moins que personne.
Loin de perdre au départ de l'étranger, le chanoine Jean Chuffart,
quoique compromis par une profession de foi anglaise faite publiquement,
y gagna un siège de conseiller-clerc au Parlement de Paris, qu'il obtint
le 12 novembre 1437[39]. On observera que cette réception de Jean
Chuffart en qualité de conseiller suivit de très près le retour du
Parlement de Poitiers à Paris, que mentionne l'auteur du journal, en
l'accompagnant de réflexions en faveur du régime nouveau qui rappela
«aucuns bourgoys par doulceur, leur pardonnant tout tres doulcement, sans
reprouche et sans mal mettre eulx ne leurs biens.» Au début de l'année
1442 le chroniqueur constate que le Parlement interrompit ses plaidoiries
et ne les reprit que le 21 février; le motif de la suspension des séances
touche tellement à la vie intime du Parlement et offre si peu d'intérêt
pour tout autre qu'un parlementaire que celui qui en a pris note devait
tenir par un lien quelconque à cette cour souveraine. Voici en effet ce
que nous apprend le registre des plaidoiries à la date du 19 février
1442: «Ce jour est recommencié le Parlement à tenir, lequel avoit et a
cessé par faulte de paiement de gaiges depuis le vendredi avant Noel
derrainement passé jusques à huy[40].»
[39] Arch. nat., X{1a} 1482, fol. 40 rº.
[40] _Ibid._, X{1a} 4799, fol. 30 rº.
Un fait caractéristique, sur lequel personne n'a insisté jusqu'ici, est
l'esprit d'opposition qui anime l'auteur du journal parisien sous tous
les régimes qui se sont succédés à Paris de 1409 à 1449. Durant la
domination anglaise, bien qu'il se montre l'ennemi acharné des Armagnacs,
il ne cesse d'attaquer les personnages du parti anglo-bourguignon chargés
de la direction des affaires, notamment l'évêque de Thérouanne,
chancelier de France pour les Anglais, qu'il qualifie «d'homme tres
cruel, moult hay du peuple». Après la réduction de Paris sous l'autorité
de Charles VII, il s'en prend aux «faulx gouverneurs» et surtout au
connétable de Richemont qu'il ne craint pas d'accuser de trahison. Quelle
est la cause de cette hostilité systématique? D'où vient que notre
chroniqueur parle toujours avec une certaine aigreur de ceux qui sont au
pouvoir, tout en respectant la personne du souverain? A nos yeux, le
chroniqueur resta toute sa vie homme d'opposition, parce que dévoré d'une
ambition démesurée qu'il ne put jamais satisfaire, il brigua constamment
les charges officielles sans arriver au but de ses désirs; son rêve, on
le voit bien, était d'entrer dans le conseil du roi, et son langage
trahit plus d'une fois cette secrète envie. Ouvrez notamment le journal à
l'année 1439, vous y verrez notre anonyme se plaindre de l'absence
prolongée du roi de France «qui se tenoit tousjours en Berry par les
mauvais conseils qu'il avoit»; en 1441, déplorant les excès commis par
les gens de guerre, excès encouragés par leurs chefs, il s'écrie: «Ainsi
estoit ce roy Charles le VIIe gouverné, voire py que je ne le dy, car ilz
le tenoient comme on fait ung enfent en tutelle.»
Le chancelier Jean Chuffart nous paraît, mieux que tout autre, répondre à
ces données du Journal; la haute situation qu'il occupait dans le monde
ecclésiastique et universitaire lui permettait de prétendre aux faveurs
du souverain dont il avait embrassé la cause après l'expulsion des
Anglais. Avec une habileté remarquable, Jean Chuffart avait longtemps
d'avance préparé les voies; dans un mémoire politique adressé à la reine
Isabeau de Bavière, mémoire qui semble devoir lui être attribué, nous le
voyons tracer tout un programme de gouvernement à l'adresse du roi de
France[41]. Ce fut peine perdue, jamais Charles VII ne daigna jeter les
yeux sur lui et ne songea à l'appeler dans ses conseils; ce prince avait
trop conscience du rôle néfaste joué par sa mère pour introduire dans
son entourage l'un des conseillers les plus intimes de cette reine; on
comprend que mis à l'écart et méconnu, notre anonyme n'ait jamais manqué
l'occasion de battre en brèche tous ceux que Charles VII honorait de sa
confiance.
[41] L'auteur de ce factum dévoile ses visées secrètes dans deux
paragraphes consacrés à l'éloge des _clercs_ que le souverain
devrait appeler dans ses conseils: «Un roy, dit-il, doit savoir
qui sont les meilleurs clercs de son royaume et universités et
autrement, et les promouvoir..... et doit le roy souverainement
amer un clerc preudomme et est tres grant tresor d'un tel homme.»
Il ajoute plus loin «que le roy devroit avoir avec luy des
meilleurs aagés clers, preudommes, saiges et expers et bien
renommés qu'il pourroit finer» (Advis à Isabelle de Bavière,
_Bibliothèque de l'École des chartes_, 6e série, t. II, p. 145,
150).
_c._ L'AUTEUR DU JOURNAL PARISIEN FAIT UN VOYAGE AU SIÈGE DE MEAUX.
Entre toutes les chroniques du XVe siècle, le Journal parisien des règnes
de Charles VI et de Charles VII est celle qui nous fournit les
informations les plus précises et les plus détaillées sur le siège de
Meaux par les Anglais. Dans le récit palpitant d'intérêt que nous a
laissé notre anonyme, il y a une variété et une abondance de
renseignements vraiment surprenante, et l'on se demande comment un
Parisien, un homme d'église surtout, pouvait connaître avec cette
exactitude minutieuse les moindres incidents de ce siège, notamment les
exploits sinistres du bâtard de Vauru, racontés dans ce style coloré qui
rend si attachante la lecture de notre journal. Ne serait-on pas tenté de
croire que notre chroniqueur était témoin oculaire des faits qu'il
rapporte? Tout lecteur attentif du journal parisien remarquera
l'insistance que met l'auteur à rappeler la présence du roi d'Angleterre
au siège de Meaux; à deux reprises différentes il répète que Henri V y
passa les fêtes de Noël et des Rois; or nous voyons par les registres
capitulaires de Notre-Dame que Jean Chuffart, à qui nous attribuons le
journal parisien, fut précisément l'un des chanoines qui, vers le milieu
de janvier 1422, eurent mission de se rendre auprès du roi d'Angleterre
afin de lui présenter des lettres du chapitre concernant l'élection de
Jean Courtecuisse comme évêque de Paris, élection qui n'avait point
l'agrément du souverain anglais. N'est-il pas curieux de constater que
dans la partie du journal parisien qui coïncide avec l'époque de ce
voyage, l'auteur, après avoir dépeint la situation désespérée des
laboureurs de la Brie ruinés par les déprédations des Anglais, nous
entretient précisément de Jean Courtecuisse, cet évêque de Paris élu par
l'Université, le clergé et le Parlement, qui ne pouvait prendre
possession de son siège, parce qu'il n'était pas dans les bonnes grâces
du roi d'Angleterre? N'est-ce point là une allusion transparente à la
mission que venait de remplir le prêtre à qui nous serions redevable du
Journal parisien? Si d'une part il est difficile d'admettre que le
chroniqueur qui s'étend si longuement sur le siège de Meaux n'ait pas été
à même de vérifier personnellement bien des faits, comment supposer
d'autre part qu'un homme d'église de Paris se soit hasardé à entreprendre
un voyage aussi périlleux en plein pays ennemi, sans être protégé par une
délégation d'un caractère officiel analogue à celle dont les chanoines
Perrière et Chuffart eurent la charge et l'honneur peu enviables dans ces
temps troublés[42]?
[42] «Mercurii quarta mensis februarii (1421), capitulantibus
dominis, provisio medii mensis januarii novissime preteriti de
gratia concessa est magistris G. Perriere et Jo. Chuffart qui
nuper fuerunt in acie coram Meldis et regi Anglie presentaverunt
litteras capituli super excusacione quod capitulum non promovit
dominum electum Parisiensem venire et stare Parisius, sicut
credebat ipse dominus rex.» (Arch. nat., LL 215, 356.)
_d._ L'AUTEUR DU JOURNAL EST UN HAUT PERSONNAGE DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS.
L'une des conditions essentielles que doit remplir l'auteur du Journal
parisien est d'appartenir au corps universitaire, non à un titre infime,
mais dans un rang éminent; c'est du reste ce que laisse entrevoir le
passage bien connu où le narrateur se compte lui-même parmi les membres
les plus considérables de l'Université. D'après le sentiment du président
Fauchet, exprimé dans une note mise à la marge du manuscrit de Rome,
l'auteur de notre journal devait être un homme d'église ou docteur de
quelque faculté. Si tout chez notre chroniqueur annonce l'homme d'église,
il ne s'ensuit pas nécessairement, comme l'ont supposé Étienne Pasquier
et Denis Godefroy[43], qu'il doive être un théologien; on pourrait citer
plus d'un chanoine de Notre-Dame n'ayant aucun grade en la faculté de
théologie. Ceci posé, voyons si le chanoine-chancelier de Notre-Dame se
trouve dans les conditions requises.
[43] Cf. A. Longnon, _Conjectures sur l'auteur du Journal
parisien_, p. 311, 313.
Lors de sa réception comme chanoine en 1420, Jean Chuffart prend le titre
de maître ès-arts et licencié en décret. Dès cette époque il occupait
dans le corps universitaire une situation considérable, car l'année
suivante il était appelé au poste de recteur pour le quartier d'octobre à
décembre (1421). A cette occasion, Jean Chuffart fit demander aux
chanoines ses confrères la continuation des distributions capitulaires
qu'il devait perdre en prenant possession de sa dignité, Jean Voignon et
Nicolas Fraillon furent chargés le 15 octobre 1421 de conférer avec le
nouveau recteur qui obtint gain de cause et vint le 30 octobre remercier
le chapitre de la faveur qu'on voulait bien lui accorder[44]. Ce n'est
que le 30 juillet 1437 que Jean Chuffart, depuis longtemps déjà
chancelier de l'église de Paris[45] et jouissant en cette qualité du
privilège de faire passer les examens de la maîtrise ès-arts[46] et de la
licence en théologie[47], se fit recevoir docteur en décret. La veille du
jour fixé pour la cérémonie, il pria ses confrères d'assister à la
dispute scolastique ainsi qu'au dîner qui devait couronner la fête, le
chapitre répondit évasivement que tous feraient de leur mieux pour se
rendre à son invitation[48].
[44] «Mercurii XV mensis octobris.--Magistri Johannes Voygnon et
N. Fraillon loquentur cum magistro Chuffart qui huc accedens ex
eo quod est rector Universitatis et non poterit accedere ad
ecclesiam pro lucrando, ut solitus est, requisivit quod sibi
darentur sue distribuciones, ac si veniret ad ecclesiam, offerens
se facturum pro ecclesia et singularibus.--Jovis, penultima
mensis octobris.--Magister J. Chuffart, rector universitatis,
regraciatus est dominos de gratia sibi facta et concessione
provisionis IIII{or} solidorum pro die.» (Arch. nat., LL 215, p.
342, 344, 345.)
[45] Jean Chuffart fut reçu chancelier de Notre-Dame le 7
septembre 1426 (Ibid., LL 216, p. 173).
[46] En 1436 et 1442 le chancelier Chuffart obtint du chapitre
l'autorisation de faire passer les examens de maître ès-arts dans
la maison claustrale d'Albert le Rogneur (Ibid., LL 217, p. 197;
LL 218, p. 225).
[47] D'après le compte du bedeau de la faculté de théologie, Jean
Chuffart conféra la licence le 1er avril 1434; l'année suivante,
à la date du 23 décembre, ce fut son délégué qui examina les
licenciés (Bibl. nat., ms. lat. 5494, fol. 160, 177).
[48] «Lune XXIX julii 1437.--Hodie, magister J. Chuffart,
cancellarius et canonicus ecclesie Parisiensis, qui die crastina
intendit facere festum suum doctoris cum aliis doctoribus,
supplicavit dominis capitulantibus ut vellent sibi et suis sociis
facere honorem in scolis et in prandio, cui responsum est ut
domini facient ut melius poterunt.» (Arch. nat., LL 217, p. 321.)
Une fois en possession du titre de docteur, Jean Chuffart ne borna point
là son ambition et voulut entrer dans le corps enseignant. Après la mort
de Jean Hubert, il devint régent en la faculté de décret; le 20 octobre
1437 il acquit des exécuteurs testamentaires de ce même Jean Hubert une
maison située dans le haut de la rue du Clos Bruneau à l'enseigne de
Saint-Eustache, et servant d'école de décret. C'est là qu'il ouvrit ses
cours et qu'il professa jusqu'à sa mort, en 1451; par son testament il
légua cette maison avec ses bancs et pupitres «à la venerable faculté de
Decret en l'université de Paris» qui lui avait procuré «plusieurs
prouffiz» et fait «grant courtoisie» lors de sa réception comme docteur.
Jean Chuffart appartenait à la nation de Picardie, qui l'aida dans sa
carrière, et que notre chanoine, en fils reconnaissant, obligea plus
d'une fois de ses deniers; dans l'expression de ses dernières volontés,
il ne l'oublia pas et l'inscrivit pour un legs de 20 écus d'or[49].
[49] Voici l'article du testament relatif à la nation de
Picardie: «Item, je donne à ma mere, la nacion de Picardie en
l'université de Paris, par le moyen de laquelle j'ay eu plusieurs
promocions, vint escus d'or pour aider à avoir ung calice ou
aucuns aournemens pour faire le service en lad. nacion, ou pour
aidier à parfaire leurs escolles en la rue au Feurre.» (Arch.
nat., S. 851.)
On le voit, le chancelier Jean Chuffart répond à toutes les exigences de
notre journal. Non seulement il occupait dans l'université un rang élevé,
mais encore il faisait partie du corps enseignant; aussi pouvait-il, sans
orgueil exagéré, se compter au nombre de ces _parfaits clercs_ qui
soutinrent au collège de Navarre une discussion publique contre Fernand
de Cordoue. En rehaussant ainsi la valeur de sa personne, Jean Chuffart
obéit probablement à un sentiment d'irritation motivé par les attaques
dont il fut l'objet au sein de l'université. La faculté de théologie ne
put jamais lui pardonner son élévation au poste de chancelier de l'église
de Paris et ne cessa de demander que le chancelier de Notre-Dame fût
choisi à l'avenir parmi les maîtres en théologie à l'exclusion de tous
autres; elle finit par triompher et, le 4 mai 1444, fit présenter au
chapitre les bulles d'Eugène IV faisant droit à cette réclamation[50].
[50] Arch. nat., LL 218, p. 575.
_e._ L'AUTEUR DU JOURNAL EST L'UN DES CLERCS ATTACHÉS A LA MAISON
D'ISABEAU DE BAVIÈRE.
Le Journal parisien renferme çà et là quelques mentions relatives à
Isabeau de Bavière dans la dernière période de son existence, à un moment
où, reléguée dans l'hôtel de Saint-Paul, cette reine était en quelque
sorte oubliée de tous; il nous paraît difficile de croire que certaines
de ces mentions soient un pur effet du hasard. A la rigueur on comprend
qu'un chroniqueur, un chroniqueur parisien surtout, ait inséré dans son
récit ce qui a trait aux funérailles de la reine déchue, qu'il se soit
trouvé à même de remarquer les larmes versées par Isabeau de Bavière lors
du passage de son petit-fils devant l'hôtel de Saint-Paul; mais il n'est
guère admissible qu'une personne étrangère à son entourage ait pu écrire
ce que rapporte l'auteur du Journal à l'année 1424, alors qu'Isabeau de
Bavière se consumait dans la pauvreté et dans l'abandon.
Voici au reste en quels termes s'exprime notre chroniqueur:
En icellui temps, estoit la royne de France demourante à Paris,
mais elle estoit si pouvrement gouvernée qu'elle n'avoit tous les
jours que VIII sextiers de vin tout au plus pour elle et son
tinel, ne le plus de Paris qui leur eust demandé: «Où est la
royne?» ilz n'en eussent sceu parler.
Tant en tenoit on pou de compte, que à paine en challoit il au
peuple, pour ce que on disoit qu'elle estoit cause des grans
maulx et douleurs qui pour lors estoient sur terre.
Item, la royne de France ne se mouvoit de Paris, ne tant ne
quant, et estoit aussi comme se ce feust une femme d'estrange
païs enfermée tout temps en l'ostel de Sainct-Paul ..... et bien
gardoit son lieu comme femme vefve doit faire.
Ce langage n'est pas celui d'un indifférent, c'est le langage que pouvait
tenir l'un de ces clercs qui vivaient autour de la reine et qui formaient
son conseil; quel autre pouvait savoir que la veuve de Charles VI était
rationnée au point qu'on lui mesurait la quantité de vin nécessaire à la
consommation de sa maison? Ces clercs honorés de la confiance d'Isabeau
de Bavière, pendant cette domination anglaise qui pesait si lourdement
sur elle, étaient Jean Chuffart, son chancelier, et Anselme Happart, son
confesseur. Tous deux sont nommés dans le testament que fit la reine
le 2 septembre 1431 et figurent au nombre de ses exécuteurs
testamentaires[51]. De ces deux personnages, le premier seul se trouve en
harmonie avec les données essentielles de notre Journal, car Anselme
Happart, connu comme maître en théologie de l'université de Paris et
gouverneur de l'hôpital Saint-Gervais, ne semble pas avoir rempli de
fonctions curiales à Paris et surtout ne fit point partie du clergé de
Notre-Dame. Reste donc la personne de Jean Chuffart, chancelier et
principal conseiller d'Isabeau de Bavière, qu'il convient de soumettre à
un examen sérieux.
[51] Arch. nat., Mémoriaux de la chambre des comptes, P 2298.
Le chancelier de la reine Isabeau n'est pas un inconnu; sa personnalité a
déjà été mise en lumière par notre regretté maître, feu Vallet de
Viriville, qui, dans une notice servant d'éclaircissement à un mémoire
politique intitulé: _Advis à la reine Isabelle_[52], s'est attaché à
démontrer que cet intéressant document ne pouvait être attribué qu'à l'un
des deux conseillers désignés plus haut. Le savant historien de Charles
VII, basant son appréciation sur divers indices, notamment sur la
connaissance familière des coutumes et pratiques de la chancellerie que
dénote ce mémoire, n'est pas éloigné de croire que ce «traicté pour le
gouvernement de la maison du roy et du royaulme de France» fut rédigé
sous les auspices du chancelier d'Isabeau de Bavière. Cette attribution
nous semble parfaitement justifiée; il est en effet naturel de supposer
que celui qui vaquait tous les jours aux affaires de la reine et
jouissait de toute sa confiance était mieux que personne en situation
d'énoncer un ensemble de vues politiques et de faire goûter ses conseils.
Sans nous arrêter davantage sur ce point difficile à éclaircir, voyons si
l'époque de l'entrée en fonctions du chancelier d'Isabeau coïncide avec
les détails que fournit l'auteur du Journal parisien sur l'aïeule du roi
d'Angleterre et sur son genre de vie. Lors de l'élection de Nicolas
Fraillon à l'évêché de Paris, c'est-à-dire vers la fin de 1426, Jean
Chuffart est mentionné dans les registres capitulaires de Notre-Dame,
avec le titre de chancelier de la reine[53]; mais il n'est pas douteux
qu'il occupait déjà ce poste en 1425; à la date du 9 novembre, le
chanoine Jean Chuffart présenta au chapitre un vase précieux au nom d'une
personne qui voulut garder l'anonyme, mais qui très vraisemblablement
était la reine Isabeau[54]. Il y a donc de fortes présomptions pour que
notre chanoine fût en rapport avec Isabeau de Bavière dès l'année 1424,
ce qui permettrait d'expliquer le profond respect et la déférence toute
particulière que manifeste l'auteur de la chronique parisienne lorsqu'il
est amené à parler de la reine déchue. Ajoutons que Jean Chuffart est
désigné dans le testament d'Isabeau de Bavière parmi ses exécuteurs
testamentaires, non à titre purement honorifique, comme les évêques de
Thérouanne, de Paris, de Noyon et de Meaux, mais comme l'un de ceux dont
le concours fut jugé indispensable. Aussi, plus de onze ans après la mort
de la reine (le 28 février 1447), nous le voyons à titre d'exécuteur
testamentaire demander au chapitre de Notre-Dame l'inscription de l'obit
d'Isabeau de Bavière[55]. Constatons enfin que suivant le témoignage de
Jean Chartier, l'historiographe officiel de Charles VII, lorsque la
dépouille mortelle de la pauvre reine fut transportée à Saint-Denis sur
un petit bateau, quatre personnes seulement l'accompagnèrent à sa
dernière demeure, «comme se c'eust esté la plus petite bourgoise de
Paris[56]» et que l'un de ceux qui conduisaient le deuil était
précisément le chancelier Chuffart; aussi n'est-il pas sans intérêt de
rappeler que dans le récit des obsèques d'Isabeau de Bavière inséré par
notre anonyme dans sa chronique, cette circonstance du voyage funéraire à
Saint-Denis par la Seine n'est pas oubliée. En présence de tous ces
indices, il nous semble impossible que le prêtre de Notre-Dame, à qui
nous attribuons le Journal parisien, ne soit pas en même temps sinon le
chancelier, au moins l'un des conseillers les plus intimes de la reine
Isabeau.
[52] Les renseignements donnés par M. Vallet de Viriville dans sa
note-appendice sont généralement exacts. Le savant érudit est
cependant tombé dans l'erreur en comptant parmi les dignités
obtenues par Jean Chuffart celle d'abbé de Saint-Maur-des-Fossés,
au moins pour les années postérieures à 1436; c'est à tort qu'il
lui applique le passage satirique du Journal parisien concernant
l'abbé de Saint-Maur, considéré comme général des aides; à cette
époque (en 1440) l'abbé de Saint-Maur était Jean le Maunier.
[53] Arch. nat., LL 216, p. 77.
[54] _Ibid._, LL 216, p. 28.
[55] _Ibid._, LL 219, p. 265.
[56] _Chronique de Charles VII_, édit. Vallet de Viriville, t. I,
p. 211.
_f._ L'AUTEUR DU JOURNAL SE RATTACHE AU CLERGÉ DE SAINTE-OPPORTUNE, DE
SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS, DE SAINT-LAURENT ET DE SAINT-EUSTACHE.
Peu de clercs parisiens au XVe siècle eurent le talent de réunir autant
de prébendes et de bénéfices que vénérable et _discrète_ personne, Me
Jean Chuffart. Quoiqu'il fût chanoine et chancelier de Notre-Dame, son
ambition ne se trouva point satisfaite, et pour ainsi dire jusqu'à la fin
de sa carrière, il ne cessa d'aspirer à de nouvelles dignités. Le 3
février 1433, Jean Chuffart fit exprimer par son protecteur, le cardinal
de Sainte-Croix (mentionné à cette époque dans le Journal parisien), ses
réserves au sujet d'un canonicat vacant dans l'église de
Sainte-Opportune; sept jours après, il fut reçu chanoine en remplacement
de Jean des Prés qui échangea sa prébende contre la chapellenie de
Saint-Éloi à Sainte-Geneviève, chapellenie dont Jean Chuffart était
titulaire[57]. Jean Chuffart resta jusqu'à sa mort chanoine de
Sainte-Opportune, et légua à cette collégiale la nue propriété de la
maison qu'il possédait dans le cloître de Sainte-Opportune, avec 32 sous
de rente sur un autre immeuble lui appartenant, sis rue Saint-Denis, à
l'enseigne des Rats et de la Corne de Cerf[58].
[57] Arch. nat., LL 498, fol. 4 vº.
[58] Testament de Jean Chuffart, Arch. nat., S 851.
Le canonicat de Sainte-Opportune, qui était des plus modestes, ne fut
pour Jean Chuffart qu'un acheminement à de plus importants bénéfices. Un
siège canonial s'étant trouvé vacant à Saint-Germain-l'Auxerrois par
suite de la résignation d'Hervé Fresnoy, il l'obtint le 8 octobre 1438.
Seulement ses visées étaient plus ambitieuses, il désirait non une simple
prébende, mais la dignité de doyen que laissait libre la mort de Jean
Vivien; ses efforts furent couronnés de succès. L'élection de Jean
Chuffart comme doyen suivit de très près sa réception comme chanoine;
nommé le 24 octobre 1438, il fut installé le 7 novembre suivant[59]. Ne
s'estimant point satisfait, le même personnage, sur la fin de sa
carrière, ajouta à ces nombreux bénéfices des fonctions pastorales à
Saint-Laurent, où il remplaça Louis le Mercier le 3 janvier 1442[60], et
à Saint-Eustache, où nous le voyons prêter serment comme curé le 27
décembre 1448[61].
[59] Arch. nat., LL 498, fol. 45, 60.
[60] _Ibid._, L 417, no 57.
[61] _Ibid._, LL 498, fol. 175 vº.
Mais, nous objectera-t-on, l'accession de Jean Chuffart à toutes ces
dignités n'a aucun rapport avec le Journal parisien ni son auteur; nous
répondrons que l'ensemble de ces particularités nous paraît fournir un
nouvel argument en faveur de l'attribution de cette chronique au
chancelier de Notre-Dame. Une lecture attentive de la portion du Journal
comprise entre les années 1437 et 1449 met en évidence ce fait curieux,
que pour cette seule période de douze années les mentions relatives à
l'église et au cimetière des Innocents sont en nombre infiniment plus
considérable que dans tout le reste du récit. Comment s'expliquer le soin
minutieux avec lequel notre anonyme a noté tout ce qui intéresse l'église
des Innocents, et pourquoi à cette époque plutôt qu'à une autre? Pour
quelle raison a-t-il inséré dans le journal de ces douze dernières années
des détails d'un intérêt aussi restreint que l'inauguration d'une simple
chapelle le 15 août 1437, tandis que pour une période bien plus étendue,
il ne s'arrête qu'aux faits de nature à frapper l'attention de tout le
monde, tels que la représentation picturale de la danse macabre, et le
sermon prêché par le cordelier Richard? Pour qu'à un certain moment de
son existence, le chroniqueur parisien ait pris intérêt à fixer le
souvenir de tout ce qui pouvait concerner l'église et le cimetière des
Innocents, il faut que le cercle quotidien de ses occupations l'y ait en
quelque sorte amené. Or, Jean Chuffart, chanoine de Sainte-Opportune
depuis 1433, se trouvait par ce fait mêlé à l'administration intérieure
de la paroisse des Innocents, puisque le chapitre de Sainte-Opportune
avait non seulement le droit de présentation à cette cure, mais encore
droit de collation des différentes chapellenies. Les délibérations
capitulaires conservées depuis l'année 1451 nous montrent le chapitre
nommant les chapelains des autels de Notre-Dame, de Saint-Denis et
Saint-Antoine, de Saint-Michel, de Saint-Louis, faisant réparer la maison
presbytérale, recevant un nouveau vicaire perpétuel ou curé des
Innocents, réglant en un mot toutes questions ayant trait au spirituel et
au temporel de l'église[62]. De plus, le vicaire perpétuel n'exerçait
aucun acte de son ministère sans le soumettre au contrôle du
chapitre[63]. Ces points établis, devrons-nous nous étonner de rencontrer
dans le Journal parisien à la date de juin 1437 un long paragraphe
relatif à la profanation de l'église des Innocents par des mendiants et à
l'interruption du service divin, paragraphe rédigé avec une précision de
détails qu'on aurait droit de trouver extraordinaire dans la plume de
tout autre qu'un habitué de la paroisse ou d'un chanoine de
Sainte-Opportune?
[62] Arch. nat., LL 96, fol. 6, 11 vº, 33 vº.
[63] Exemple, la déclaration faite par Simon de Bergères le 28
octobre 1451 pour l'inhumation dans l'église du maître de
l'hôpital Sainte-Catherine. Ibid., fol. 14 vº.
Qu'on lise le récit de la «belle prédication» faite en 1449 aux Innocents
par l'évêque Guillaume Chartier, et de la _procession bien piteuse_ des
enfants de toutes les écoles qui partirent des Innocents pour se rendre
à Notre-Dame, et l'on nous dira si la personnalité du chanoine de
Sainte-Opportune et de Notre-Dame ne semble pas s'y révéler à tous les
yeux. Celle du chanoine et doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois apparaît
avec non moins de certitude dans d'autres circonstances dignes de
remarque. Le chapitre de Saint-Germain-l'Auxerrois possédait d'ancienneté
sur le cimetière des Innocents un droit de propriété foncière qui,
souvent contesté, donna naissance à d'interminables procès; c'est en
vertu de ce droit qu'il se prétendait fondé à instituer les fossoyeurs, à
accorder ou refuser les permissions de sépulture, à octroyer les
autorisations nécessaires pour l'érection de croix, tombes et épitaphes
dans le cimetière, sous les charniers et entre les piliers des charniers.
En nous rappelant que Jean Chuffart était chanoine et doyen de
Saint-Germain-l'Auxerrois dès 1438, n'y a-t-il point quelque chose de
caractéristique dans l'intérêt particulier que manifeste l'auteur du
Journal parisien pour certains faits d'une importance secondaire relatifs
au cimetière des Innocents, notamment en 1441, lorsqu'il nous apprend que
quatre mois durant les inhumations y furent suspendues par suite des
prétentions exagérées de l'évêque de Paris qui réclamait une somme
d'argent excédant les ressources de l'église? Si notre anonyme semble
prendre à cœur cette affaire au point d'exprimer en termes amers tout le
mécontentement qu'il en ressent, c'est qu'il est lui-même victime de la
cupidité de l'évêque Denis du Moulin; au lieu de voir dans ce passage,
comme le fait M. Longnon, le langage d'un des adversaires de l'évêque en
cour de Parlement, nous avons une explication plus naturelle à proposer.
Jean Chuffart, en sa qualité de chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois, se
trouvait, ainsi que ses confrères, directement intéressé au débat soulevé
par l'évêque, et surtout ne devait être que médiocrement satisfait
d'avoir à s'imposer un sacrifice pécuniaire. L'extrait suivant des
délibérations capitulaires de Saint-Germain-l'Auxerrois prouve que les
chanoines de cette collégiale durent payer une certaine somme d'argent
pour obtenir la «réconciliation» ou bénédiction nouvelle des lieux
profanés:
Anno 1440, penultima die decembris, capitulantibus dominis,
concluserunt quod magister Nicasius predictus (Nicaise Joye, l'un
des chanoines) tradat pro prosequcione reconciliacionis
cimisterii Sanctorum Innocentium, prout ceteri ad quos pertinet,
vi solidos Parisiensium[64].
[64] Arch. nat., LL 498, fº 87 vº.
Poursuivant l'analyse de notre Journal, nous arrivons à ce passage bien
connu où le chroniqueur parisien raconte sous la date du 11 octobre 1442
l'installation d'une recluse dans sa logette du cimetière des
Innocents. Ici encore se dévoile l'individualité du chanoine de
Saint-Germain-l'Auxerrois. Il semble que l'auteur du Journal, lorsqu'il
nous parle de _la_ recluse, soit parfaitement au courant de ce qui la
concerne.
Effectivement, la nouvelle recluse des Innocents n'était pas une
étrangère pour le doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois, puisque dans la
séance capitulaire tenue le 2 août 1442, Jeannette la Verrière fit
demander par Jean Boileau, curé de l'église de Sainte-Croix en la Cité,
la permission de construire dans le cimetière des Innocents, près de
l'église, un réduit où elle se proposait de finir ses jours dans la
prière. Les chanoines appelés à délibérer sur cette requête prirent en
considération le pieux dessein de Jeanne la Verrière et accordèrent
l'autorisation nécessaire[65]. Il n'est donc pas étonnant que, dans son
Journal, notre chanoine ait mentionné la cérémonie imposante par laquelle
la recluse était retranchée du nombre des vivants.
[65] «_Licentia edificandi reclusagium in cimeterio Innocentium
Johannete la Verriere._ Anno Domini MCCCCXLII, die secunda mensis
augusti. In eodem capitulo, pro parte Johannete la Veriere
extitit dominis humiliter supplicatum per dominum Johannem
Boyleau, curatum S{a} Crucis in Civitate, quod cum ipsa mota
devocione intenderet vitam suam finire in reclusagio seu loco
clauso, et locus valde aptus ad hoc apparuerat sibi fiendus in
cimiterio Innocentium prope ecclesiam ejusdem loci, in quodam
loco ubi est jardinum, quod placeret ipsis dominis dare licentiam
edificandi ibidem aliquam parvum domum ubi ipsa posset habitare
et in reclusagio vivere, et ipsa oraret Deum pro ipsis. Quiquidem
domini, habita prius deliberacione super requesta hujusmodi,
nolentes impedire devocionem dicte Johannete, ymo pocius eam ad
meliorem vitam dirigere, sibi de gratia speciali hoc concesserunt
licentiam faciendi habitacionem ad hoc aptam sive opportunam
dederunt.» (Arch. nat., LL 498, fol. 108 vº.)
Jean Chuffart, si l'on se place à un point de vue personnel, voyait d'un
œil sympathique ces pauvres cloîtrées; il en donna un témoignage l'année
même de sa mort. Dans l'expression de ses dernières volontés, il n'eut
garde d'oublier les recluses de Paris qui étaient alors au nombre de
trois, deux aux Innocents et une à Sainte-Marie l'Égyptienne, et laissa à
chacune d'elles trois aunes de drap noir pour s'en faire une robe ou un
manteau[66].
[66] Testament de Jean Chuffart, Arch. nat., S 851.
Le dépouillement attentif des registres capitulaires de
Saint-Germain-l'Auxerrois nous révèle une particularité intéressante qui
tendrait une fois de plus à confirmer l'attribution du Journal parisien
au chanoine Jean Chuffart. Voici ce dont il s'agit. Le chroniqueur
racontant l'entrée du connétable de Richemont à Paris en 1436 nous donne
des détails d'une précision extraordinaire et que l'on ne rencontre nulle
part ailleurs; ainsi aucun texte contemporain ne mentionne le passage de
Jean l'Archer par la rue Saint-Martin, ni le meurtre de ces deux
bourgeois inoffensifs, _tres bons mesnagers et hommes d'honneur_, qui
furent massacrés devant Saint-Merry. Ne semble-t-il pas que le narrateur
ait eu connaissance de ces menus faits par quelque témoin oculaire, car
il tombe sous le sens que dans un moment aussi critique un homme d'église
ne pouvait prendre plaisir à courir les rues sous les flèches des
Anglais? Or, voici ce que nous apprennent les registres capitulaires
cités plus haut. Trois ans après l'expulsion des Anglais, le 30 avril
1440, une pauvre femme, sœur Gillette, veuve de Jean le Prêtre,
appartenant à la communauté de la Chapelle Haudry, se présente devant le
chapitre de Saint-Germain-l'Auxerrois, et, ce qui ne laisse aucun doute
sur son identité, elle vient pour solliciter des chanoines le dégrèvement
de quatre livres de rente qu'elle devait au corps capitulaire pour sa
maison sise devant Saint-Merry, maison qui tombait en ruine[67]. Ne
peut-on admettre que notre chanoine, avide de se renseigner sur les
incidents peu connus du départ des Anglais, ait profité de cette occasion
pour recueillir de la bouche de cette malheureuse veuve la relation de la
fin tragique de son mari et des circonstances au milieu desquelles cette
fin s'était produite? Sans insister outre mesure sur une coïncidence qui
n'est peut-être due qu'au hasard, nous ne croyons pas inutile de la
signaler à l'attention des érudits.
[67] «Anno Domini MCCCCXL, die penultima mensis aprilis,
capitulantibus dominis. Venit ibidem soror Gileta, vidua
deffuncti Johannis le Prestre, ad presens de Cappella Haudry,
dixit et exposuit quod quedam domus que est sita ante Sanctum
Medericum, quam ipsa possidet, ad presens est valde ruynosa, et
ipsi domini consueverunt recipere supra ipsam domum quatuor
libras redditus, quem redditum non posset solvere de presenti,
nisi per ipsos dominos fuerit de dicto redditu facta remissio;
quiquidem domini commiserunt magistrum Nicasium Joye et dominum
Eustachium de Fonte ad conveniendum cum magistro dicte Cappelle
Haudry super hoc et super XL solidos redditus quos ipsa Cappella
recepit supra quamdam domum que pertinet ad communitatem
ecclesie, et quicquid fecerunt habebunt repportare.» (Arch. nat.,
LL 498, fol. 79 vº.)
_g._ L'AUTEUR DU JOURNAL APPARTIENT AU CLERGÉ DE LA COLLÉGIALE DE
SAINT-MARCEL.
De toutes les prébendes que recueillit Jean Chuffart dans le cours de sa
longue existence, celle de Saint-Marcel fut la première dans l'ordre
chronologique. Reçu chanoine de cette collégiale le 26 janvier 1432 au
lieu et place de Jean Perrin[68], il obtint en 1437 le premier rang dans
le chapitre. La date de sa réception comme doyen de Saint-Marcel peut se
préciser par un acte du 7 septembre 1437, où nous voyons Jean Chuffart
résigner la chapellenie de Sainte-Catherine en l'église paroissiale de
Boulogne pour le doyenné de Saint-Marcel[69].
[68] Arch. nat., LL 34, fol. 95.
[69] Arch. nat., L 422, no 36.
Le Journal parisien ne renferme que peu d'indications qui puissent se
référer au chanoine de Saint-Marcel. Cependant nous citerons le
paragraphe relatant une course des Armagnacs à Saint-Marcel dans la nuit
du 7 mai 1433, c'est-à-dire à une époque où Jean Chuffart était déjà
membre de la collégiale; cette incursion, peu importante en elle-même,
dut causer au chanoine des préoccupations d'autant plus vives qu'il
possédait dans ce bourg une maison devant l'Hôtel-Dieu, au coin de la rue
de Bièvre, avec terres labourables, jardin et vignes.
C'est en nous mettant au même point de vue que nous relèverons dans le
Journal parisien une double mention concernant Vitry-sur-Seine; la
première, de l'année 1432, est relative à l'effondrement de l'église, qui
fut foudroyée le jour de la Saint-Jean-Baptiste, au moment des vêpres; la
seconde, du commencement de l'année 1434, nous renseigne sur le pillage
et l'incendie du village par les Armagnacs. Pour qu'un chroniqueur ait
cru devoir conserver le souvenir d'accidents locaux relativement aussi
peu importants, il faut que ses intérêts personnels ou ceux de la
communauté à laquelle il appartenait se soient trouvés engagés. Or le
chapitre de Saint-Marcel avait des possessions à Vitry, et lors de la
répartition des gros revenus faite entre les chanoines le 22 février
1437[70], Vitry et les grands cens de Saint-Marcel furent attribués à
Jean Chuffart qui, aux termes d'un bail passé le 24 août 1431, exploitait
déjà sur le territoire de l'Hay et de Chevilly des biens d'une certaine
importance[71].
[70] _Ibid._, LL 35, fol. 18 vº.
[71] Ce bail, sur parchemin, est revêtu du sceau de Jean Chuffart
(Arch. nat., S 311{a}, no 57). Nous saisissons cette occasion
pour signaler à nos lecteurs la signature du même personnage qui
se trouve plusieurs fois répétée dans le registre constatant les
prêts de titres faits par le notaire du chapitre de Notre-Dame
(Arch. nat., LL 460).
_h._ L'AUTEUR DU JOURNAL PARISIEN EXPLOITE DES VIGNES A SAINT-MARCEL.
Un fait que l'on ne saurait mettre en doute, c'est que l'homme d'église à
qui doit être attribué le Journal parisien se livrait à la culture de la
vigne dans de vastes proportions et que la majeure partie de ses
vignobles se trouvaient situés du côté de Saint-Marcel; notre texte va
nous permettre d'établir ces divers points.
Les nombreux lecteurs du Journal parisien savent avec quel soin minutieux
l'auteur note les accidents climatériques, les variations de la valeur
des denrées, l'abondance ou la rareté des plantes potagères et des
fruits, le prix du vin et du blé; mais personne n'a remarqué jusqu'ici
l'importance extrême que notre chroniqueur semble attacher à la culture
des vignes, ainsi qu'à tous ces détails qui ne peuvent guère intéresser
qu'un vigneron, tels que l'époque de la floraison des vignes (en 1421),
les gelées désastreuses qui, par parenthèse, le désolent au-delà de toute
expression, la quantité de vin produite par un arpent, l'époque et le
prix des vendanges, les dévastations systématiques des gens de guerre
dans les vignobles. Si l'auteur du Journal enregistre maintes et maintes
fois dans ses éphémérides la «grant foison» des hannetons, ce n'est pas,
comme on pourrait le croire, dans un but futile, mais parce que ces
insectes dévastaient les arbres plantés dans les vignes et jardins, tels
que les amandiers et noyers. Il n'est pas d'année où l'on ne rencontre
quelques lignes relatives aux vignes et vendanges, et plusieurs pages ne
suffiraient pas pour relever tout ce qui a trait à ce sujet; nous nous
bornerons à citer en note les passages les plus caractéristiques[72].
[72] «Item, en cellui an (1430) fut tres bel aost et tres belles
vendenges et furent les vertjus hastifs, car aussitost qu'ilz
estoient entonnez, ilz commençoient à boullir ou à gieter pour
mieulx dire, et furent les vins tres bons..... Item..... (en
septembre 1436) on commença à vendenger, mais oncques mais les
vendenges ne cousterent autant comme ilz firent celle année et si
ne furent oncques mais vendangeurs et vendangeresses à si grant
marché..... En toutes les portes de Paris avoit II ou III sergens
de par les gouverneurs de Paris, qui, sans loy et sans droit et
par force, faisoient paier à chascun hotteur II doubles, a
chascune charrette qui amenoit cuves où il eust vendenge VIII
blans.....»
De telles particularités, l'on est forcé d'en convenir, n'auraient point
pris place dans le Journal parisien, si son auteur n'eût été directement
intéressé dans la question; un propriétaire de vignes pouvait seul se
préoccuper du prix de la journée des vendangeurs et vendangeuses, et de
l'octroi payé aux portes de Paris pour l'entrée des cuves des vendanges.
Nous dirons plus, les vignes en question étaient sur le territoire de
Saint-Marcel; ce fait ressort d'une façon évidente d'un passage du
journal où l'auteur parle des vendanges de l'année 1424, «les plus belles
que oncques on eust veu d'aage de homme»; après s'être étendu sur
l'abondance exceptionnelle de la récolte et le renchérissement des
futailles, il ajoute: «Tout homme de quelque estat, senon les
gouverneurs,» de tant de queues de vin qu'ilz cuillirent chascun paia
très grant rançon, car tous ceulx qui avoient vin devers la porte
Sainct-Jaques et celle de Bordelles, paoient de chascune queue IIII solz
parisis, forte monnoye, et de poinsons, de caques, de barilz, au feur des
queues.»
Il est clair que si le chroniqueur note le prix que devaient payer «tous
ceulx qui avoient vin devers la porte Sainct-Jaques et de Bordelles»,
c'est que ses vignes à lui se trouvaient dans les parages de ces deux
portes.
Il convient maintenant d'examiner si le chanoine Chuffart répond à ces
données de la chronique parisienne.
Par décision du 26 mai 1427, le chapitre de Notre-Dame lui avait concédé
à titre viager une maison dans le bourg de Saint-Marcel, moyennant une
rente annuelle de six livres, et sous la réserve que toutes les terres
que Jean Chuffart pourrait acquérir sur le territoire de Saint-Marcel
seraient hypothéquées en garantie du revenu[73]; le domaine en question
se composant de maison, cour et jardin, était situé dans la grande rue du
bourg, vis-à-vis l'Hôtel-Dieu, et comprenait des vignes d'une étendue
assez considérable pour nécessiter l'établissement d'un pressoir dans
l'immeuble appartenant au chapitre de Notre-Dame; ce fait qui se
produisit au début de l'année 1430 constituait une grave atteinte aux
droits du chapitre de Saint-Marcel, lequel se réservait le pressurage de
toutes les vignes comprises dans l'étendue de sa juridiction. Le 30
février 1430, Jean Chuffart annonça au chapitre de Notre-Dame son
intention de tenir tête aux chanoines de Saint-Marcel qui exigeaient la
démolition du pressoir nouvellement édifié[74], ajoutant qu'il n'avait
agi de la sorte qu'en vue des intérêts de l'église de Paris, assertion
qui s'écartait un peu de la vérité; en effet, Jean Chuffart, en parlant
ainsi, ne se proposait d'autre but que de se ménager l'appui de ses
confrères. Le chanoine de Notre-Dame opposa une résistance d'autant plus
vive qu'en l'année 1430 il y eut une récolte des plus abondantes et que
les vins furent d'excellente qualité. Le procès s'engagea au Châtelet;
les chanoines de Saint-Marcel, dans leur séance du 21 septembre 1430,
décidèrent qu'ils interjetteraient appel de tout jugement rendu au profit
de Jean Chuffart qui l'autoriserait à faire usage pour sa vendange du
pressoir litigieux[75]. Deux jours après, une sentence de la prévôté de
Paris déclarait qu'il n'y avait pas lieu de tenir compte du délai de
produire requis par le chapitre de Saint-Marcel[76]. Jean Chuffart eut
donc gain de cause en première instance, mais les chanoines de
Saint-Marcel ayant interjeté appel au Parlement, leur adversaire voulut
absolument utiliser son pressoir pour les vendanges de l'année et fit
rendre par provision un arrêt en date du 30 septembre 1430, par lequel il
obtint de faire pressurer la vendange de ses vignes pour l'année
courante, le droit de chacune des parties étant pleinement réservé[77].
[73] Arch. nat., LL 216, p. 94.
[74] _Ibid._, LL 216, p. 189.
[75] _Ibid._, LL 34, p. 90.
[76] _Ibid._, Y 5230, fol. 75.
[77] _Ibid._, X{1a} 1481, fol. 35 rº.
L'affaire suivit son cours, et un mandement d'Henri VI, roi d'Angleterre,
rendu le 11 décembre 1430 à la requête du chapitre de Saint-Marcel,
ordonna au Parlement de procéder au principal dans la cause pendante
entre Jean Chuffart et les chanoines. Dès la fin de janvier 1431, les
chanoines de Saint-Marcel proposèrent d'entrer en arrangement, ce qui fut
accepté, et le procès se termina par un accord homologué au Parlement le
11 avril 1431[78]. Les registres capitulaires de Saint-Marcel nous
montrent comment intervint une transaction entre le chapitre et son
adversaire; Jean Chuffart vint en personne à la séance du 20 mars 1431
et, en présence de l'évêque de Paris appelé pour la circonstance,
sollicita à titre gracieux l'autorisation de construire dans sa maison du
bourg Saint-Marcel un petit pressoir sans arbre, et d'en faire usage, sa
vie durant, pour la vendange de ses vignes. Le chapitre accéda à cette
demande le 4 mai suivant, à charge d'une redevance annuelle de 12 deniers
parisis, et, pour couper court à toute contestation, s'empressa l'année
suivante d'admettre Jean Chuffart parmi ses membres[79]. Voilà donc un
ensemble de faits qui établit catégoriquement la possession de vignes par
notre auteur du côté de la porte Bordelles.
[78] Arch. nat., Xic 141; LL 216, p. 233.
[79] _Ibid._, LL 34, fol. 91 vº, 95.
Indépendamment de ses vignobles de Saint-Marcel, le chanoine Jean
Chuffart exploitait encore à Fontenay, depuis le 22 novembre 1426, quatre
arpents de vignes qu'il s'était fait concéder par le chapitre de
Notre-Dame, avec un pressoir refait à neuf et deux masures adjacentes,
moyennant 8 livres parisis de rente annuelle[80]; il possédait également
des vignes sur le territoire de Villejuif. En 1430 le même chanoine
récolta une partie des vins de Mons[81]. Au commencement d'octobre 1436,
lors de la perception d'une taxe de quatre sols sur chaque queue de vin
entrée à Paris, Jean Chuffart, qui remplissait alors les fonctions de
chambrier clerc, saisit le chapitre de la question en ce qui concernait
les vignes de Mons[82] et s'occupa avec ses confrères des voies et moyens
à mettre en œuvre pour échapper à cet impôt. Ne peut-on rapprocher ce
fait de ce passage du Journal relatif aux vendanges de 1436, où l'auteur
se plaint longuement, et avec une certaine amertume, de la cherté de ces
vendanges et des droits élevés que les gouverneurs de Paris faisaient
percevoir aux portes de Paris sur chaque «hotteur» et sur chaque
charrette amenant des cuves de vendange?
[80] _Ibid._, LL 216, p. 72.
[81] _Ibid._, LL 216, p. 220.
[82] _Ibid._, LL 217, p. 252.
Jean Chuffart, avons-nous dit plus haut, fut investi par le chapitre de
l'office de chambrier clerc, et pendant plus de vingt années ne cessa de
veiller sur le temporel de Notre-Dame. Lorsqu'au mois d'octobre 1433 les
chanoines jugèrent à propos de centraliser entre les mains de
quelques-uns d'eux l'administration de leurs biens qui ne faisait que
péricliter, ils choisirent Jean Chuffart avec deux de ses confrères. On
voit par le règlement rédigé à cette époque que les trois chanoines
délégués avaient pour mission de recevoir tout ce qui appartenait à
Notre-Dame, tant des offices de la chambre, des anniversaires, des
matines, des stations, que des rentes et revenus afférents aux enfants de
chœur et aux prévôtés; ils devaient également faire déposer dans les
greniers et celliers du chapitre les grains et vins amenés à Paris. Le 13
juillet 1444, Jean Chuffart, tant en son nom qu'au nom de ses collègues
d'Orgemont et Moustardier, rendit compte de sa gestion et se fit délivrer
quittance en règle.
La multiplicité et variété extrême des détails dans lesquels devaient
entrer celui ou ceux des chanoines qui s'occupaient du temporel de
Notre-Dame explique aisément pourquoi l'auteur du Journal, qui était, ne
l'oublions pas, du corps de Notre-Dame, attache une si grande importance
à toutes ces particularités relatives au prix du vin et du blé, à
l'abondance ou à la rareté des biens de la terre, céréales, fruits et
légumes; on comprend mieux le soin avec lequel le chroniqueur note les
accidents de la température, tels que les gelées de mai, les pluies
excessives, les chaleurs prolongées, les dégâts des hannetons, tout ce
qui en un mot pouvait compromettre les récoltes. L'auteur du Journal,
quoique s'intéressant d'une façon toute spéciale aux vignes, ne néglige
point les autres cultures; aussi le voit-on s'apitoyer sur les malheurs
des habitants des campagnes ruinés par les incursions des gens de guerre
qui prenaient tout ce qui pouvait s'emporter et détruisaient le reste.
Cette sollicitude n'est point une simple question d'humanité: Jean
Chuffart faisait valoir des terres de labour aux environs de Paris,
notamment à l'Hay et à Chevilly, au Bourget et à Blanc-Mesnil, il est
tout naturel qu'il s'inquiète du sort des laboureurs.
_i._ L'AUTEUR DU JOURNAL APPARTIENT A PLUSIEURS CONFRÉRIES PARISIENNES.
Dans maintes occasions, l'auteur du Journal témoigne d'un certain intérêt
pour les confréries parisiennes, il connaît leur situation morale et
pécuniaire; il éprouve un réel chagrin lorsqu'il nous montre les
confréries épuisant leurs ressources pour acquitter leur part des lourdes
contributions imposées aux Parisiens. Ainsi, au mois de septembre 1437,
notre chroniqueur ne manque pas de nous dire que les conseillers de
Charles VII firent main basse sur l'argent monnayé «qui estoit ou tresor
des confreries». En 1441, lors du siège de Pontoise et de la venue du roi
à Saint-Denis, notre Journal nous apprend que les confréries parisiennes
furent menacées dans leur existence. «Les faulx conseilliers» du roi
projetèrent non seulement de s'emparer de tout l'argent possédé par les
confréries, mais encore d'en réduire le nombre; ils réussirent à les
diminuer de moitié et portèrent un coup funeste au service religieux.
Notre chroniqueur ne se borne pas à nous entretenir des confréries à un
point de vue général, il laisse parfois deviner ses préférences
personnelles pour telle ou telle confrérie dont il devait être membre; on
remarque notamment que dans la relation fort succincte des obsèques de la
duchesse de Bedford, il consacre une mention spéciale à la Grande
Confrérie aux Bourgeois. Or nous savons par le testament de Jean Chuffart
que ce chanoine était membre de la Grande Confrérie aux Bourgeois et de
la confrérie de Saint-Augustin qui avaient leur siège à Notre-Dame, et
qu'il faisait également partie de celle des merciers en l'église des
Innocents. En pensant à cette dernière confrérie, il est difficile de ne
point se reporter au long paragraphe de notre journal relatif à la mise
en interdit de l'église des Innocents en 1437; pendant vingt-deux jours,
dit le chroniqueur, le service divin fut interrompu, et les confréries
qui avaient leurs services assignés dans cette église se transportèrent
en la chapelle Saint-Josse.
Voici, pour nous résumer, les résultats que nous avons obtenus par
l'étude attentive du Journal parisien.
En premier lieu, l'auteur du Journal se désigne au nombre des prêtres qui
participèrent à une procession du clergé de Notre-Dame, circonstance qui
permet au président Fauchet d'émettre cette opinion que notre chroniqueur
devait appartenir «au corps de Notre-Dame»; or, Jean Chuffart nous
apparaît dès 1420 comme chanoine de cette église.
2º L'auteur du Journal, sympathique d'abord à la cause
anglo-bourguignonne, abandonne cette cause et embrasse le parti de
Charles VII après 1436; or nous voyons Jean Chuffart prêter serment aux
Anglais en 1429, et se rallier ensuite au gouvernement français en
acceptant dès 1437 un poste de conseiller au Parlement de Paris.
3º L'auteur du Journal s'occupe des moindres incidents du siège de Meaux
et rapporte des particularités inconnues de tout autre chroniqueur; or
Jean Chuffart se rendit, en janvier 1422, auprès du roi d'Angleterre,
avec une mission officielle du chapitre de Notre-Dame.
4º L'auteur du Journal se met en scène parmi les plus parfaits clercs de
l'Université et montre par là qu'il devait occuper dans le monde
universitaire une situation importante; or nous constatons que Jean
Chuffart fut recteur de l'Université en 1422 et qu'il fit partie du corps
enseignant en qualité de docteur régent de la faculté de décret.
5º L'auteur du Journal se révèle dans plusieurs passages de sa chronique
comme l'un des clercs attachés à la maison d'Isabeau de Bavière; or, Jean
Chuffart remplit pendant nombre d'années les fonctions de chancelier de
cette reine.
6º L'auteur du Journal témoigne à une certaine époque d'un intérêt
particulier pour l'église et le cimetière des Innocents; or, à cette même
époque, Jean Chuffart, soit comme chanoine de Sainte-Opportune, soit
comme chanoine et doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois, eut journellement à
s'occuper de l'église et du cimetière des Innocents.
7º, 8º L'auteur du Journal parle souvent de Saint-Marcel et de la récolte
des vins faite sur le territoire de Saint-Marcel; or, Jean Chuffart,
chanoine et doyen de la collégiale de ce nom, possédait et exploitait
dans ce bourg des vignes d'une certaine importance.
Enfin l'auteur note dans son Journal le prix des denrées, les variations
atmosphériques de toute nature, les dégâts causés aux récoltes; or, Jean
Chuffart, comme chambrier clerc de Notre-Dame, fut constamment chargé de
veiller au temporel du chapitre et dut se préoccuper de tous ces
accidents, de tous ces détails relatifs aux biens de la terre auxquels
s'intéresse tout particulièrement l'auteur du Journal.
On voit que l'attribution du Journal parisien au chanoine Jean Chuffart
peut se défendre par de nombreux et sérieux arguments.
Nous espérons donc que le public voudra bien accueillir nos conjectures
sans défaveur, et que M. Longnon lui-même, si nous ne réussissons pas à
le convaincre, reconnaîtra que ces conjectures s'appuient sur un ensemble
de faits à tout le moins digne d'attention.