LIBERTÉ.----ÉGALITÉ.

_Extrait des procès-verbaux de débarquemens à Cayenne des

cent quatre-vingt-treize déportés par la frégate la Décade,

commandée par le citoyen Villeneau, capitaine de frégate._

«Ces jours-ci 25, 26 et 27 prairial an VI de la république française

(13, 14 et 15 juin 1798), nous commissaires exécutifs près

l'administration centrale du département de la Guyane française, en

vertu d'une lettre à nous remise par le citoyen agent du directoire en

cette colonie, et à nous écrite par le citoyen _Boischot_ commissaire

exécutif de Rochefort, par laquelle il nous donne avis qu'il sera

déporté, par la frégate _la Décade_, cent quatre-vingt-treize

condamnés, qui nous seront remis par le citoyen _Villeneau_ commandant

de ladite frégate. À cet effet, sur l'avis qui nous a été donné le 25,

que cinquante-cinq de ces _condamnés_[13] (c'étoient les malades),

venoient d'être débarqués par le citoyen la Marillière, capitaine de

la goëlette _l'Agile_, qui avoit été les prendre à bord de la frégate;

nous les avons fait conduire, sous bonne et sûre garde, à l'hôpital

civil et militaire de cette colonie. Sur un autre avis à nous donné

les 26 et 27 du même mois, par les capitaines la Marillière et le

Danseur; le dernier commandant la goëlette _la Victoire_ et l'autre

_l'Agile_, ayant à leurs bords soixante-huit _individus_ faisant

partie des cent quatre-vingt-treize condamnés, et soixante-dix faisant

le complément; nous sommes transportés à la maison _le Comte_ dite _la

Cigoigne_, sise dans la grande rue, le 28 du même mois, où ils avoient

été conduits la veille par un détachement de force armée, à l'effet de

prendre les noms, prénoms, professions et signalemens desdits

condamnés, ce à quoi nous avons procédé en présence du chef du

deuxième bataillon (c'est-à-dire du bataillon nègre), de l'officier de

santé et du commandant de la force armée. Signé _la Borde_ commissaire

du directoire exécutif, _Lerch_ chef de bataillon, _Noyer_ officier de

santé, _Desvieux_ commandant en chef de la force armée, faisant

fonctions de commandant de place.»

[Note 13: _Condamnés_: Cette expression est neuve pour la plupart

d'entre nous. Pour être condamné il faut être jugé; pour être jugé, il

faut être entendu. La moitié est _condamnée_ sans avoir été entendue,

l'autre quart sans avoir même reçu de mandat d'arrêt; parmi la

dernière partie, il en est que les tribunaux ont acquittés pour les

mêmes délits qui les ont fait déporter. Je produirai ailleurs les

pièces à l'appui de ce que j'avance.]

Il semble au lecteur que ce devroit être ici la place de la liste des

déportés; je la transcrirai ailleurs, pour être plus à portée de

mettre à la suite de chaque personne, les événemens, la cause de sa

déportation, un précis de son existence et de ses malheurs; quand nous

aurons pris racine sur ce sol, ou qu'il aura dévoré une grande partie

de nous, alors si je survis, je mettrai ma liste au net avec le plus

grand soin, bien convaincu d'après mon coeur, que cette partie

présentera le plus tendre intérêt aux familles de mes compagnons

d'infortune.

Maintenant que nous sommes toisés et signalés, montons sur la galerie

pour passer en revue le peuple de Cayenne; cet examen nous tiendra

lieu de soirée. Aujourd'hui que nous voilà rendus, les soirées ne

seront plus les entretiens oisifs d'une ennuyeuse journée; nous ne

compterons plus les noeuds que nous filerons par heure; mais la misère

et l'abandonnement dont les cables sont bien plus longs et plus forts

que ceux des vaisseaux à trois ponts. J'ai déjà crayonné en gros

l'accoutrement des sauvages qui sont venus à notre bord le lendemain

que nous mouillâmes, ceux-là étoient confus en notre présence; nous

sommes donnés en spectacle à ceux-ci; la scène est un peu différente.

Nous pouvons dormir tranquilles, car nous avons une forte patrouille

qui nous veille jour et nuit; le peuple noir ne désempare pas; l'odeur

de ces boucs nous infecte, chacun de nous peu accoutumé au fumet d'un

gibier si semblable au corbeau du pays, jure sa parole d'honneur que

la virginité ne sera jamais un fardeau pour lui auprès de pareils

objets; pour nous guérir du mal d'amour, l'une couvre la laine noire

de sa tête d'un vieux mouchoir tout déchiré; celle-ci laisse pendre

jusqu'au bas de sa ceinture deux flasques vessies toutes plissées et

rembrunies de quelques gouttes de sirop de tabac, loin de relever ses

pendeloques elle les écrase tant qu'elle peut, pour les faire

descendre jusqu'à ses genoux. La coquetterie des négresses, entre deux

âges, consiste à porter de longues mamelles; cet abandon prouve

qu'elles ont eu beaucoup d'enfans, qu'elles ont beaucoup de compères

et qu'elles ne sont pas encore stériles, c'est un porte-respect pour

les marmots qu'on appelle ici _petit monde_. La loi de Judas, canton

d'Afrique d'où elles sortent, accorde des honneurs et des privilèges

à toutes les filles ou femmes qui sont fécondes (c'étoit la loi de

Propagande en 1793.)

Ces individus à figure humaine portent un profond respect à la

vieillesse, et nos européens policés auroient besoin de prendre ici

des leçons. Chez nous on craint l'âge avancé, parce qu'on craint

l'abandon; ici on l'attend, ou plutôt on l'espère: c'est l'époque des

prévenances, du repos, du respect et d'une paisible jouissance. Le

vieux nègre dans sa case, au sein d'une très-nombreuse famille

d'enfans et de petits-enfans, commande en roi; aussi les hommes

décrépits, loin de vouloir se rajeunir comme nos grisons de France,

portent à cinquante ans une jarretière blanche à leur genou, pour

avertir qu'ils sont parvenus au terme de leur carrière. Alors ils se

font appeler _grand-papa_, et à soixante ans _apa_, qui dans leur

jargon signifie patriarche.

Ces squelettes ambulans sont couverts de lèpre et d'infirmités, et

entourés d'enfans de toutes couleurs; les uns d'un noir bronzé, les

autres d'un cuivre rouge tirant sur le gris; ceux-ci d'un jaune

citron, ceux-là d'un blanc pâle et livide; d'autres ne sont

distinctibles des européens que par la couleur de leurs grosses

lèvres blanches; tous sont presque dans l'état de nature. Quelques

négresses, moins par pudeur que par coquetterie, ont une petite

chemise, nommée _verreuse_, qui leur descend jusqu'au nombril, à un

doigt et demi de cette brassière de marmot; elles entortillent en

bourlet une toile plus ou moins fine, d'une aune et demie de tour sur

trois quarts de haut. Elles nomment ce bas de chemise _dioco_ ou

transparent. Elles le couvrent d'un _camisa_, morceau d'étoffe de

couleur de même mesure, seulement ourlé à la coupe. Cette seconde robe

de luxe, ainsi que la verreuse, ne sortent du panier que pour faire

quelques conquêtes. Plus les négresses sont hideuses, plus elles se

croient belles: leurs compères ou maris sont presque tout nus; ils ne

couvrent la nature, comme je vous l'ai dit, que d'une lisière d'étoffe

large de trois doigts, qu'ils appèlent kalymbé. Nous ne voyons que des

nègres; les créoles seront autrement costumés; nous en appercevrons

demain quelques-uns en allant promener depuis six heures du matin

jusqu'à huit, sur la crique ou sur le bord de la mer, dans une espace

de deux portées de fusil; nous serons escortés d'une garde nombreuse,

qui ne nous laissera parler à personne, et qui ne pourra converser

avec nous sans être mise au cachot.

Ce soir, les colons nous envoient des fruits, du vin et du poisson

bouilli au sel et au poivre. Nous savons déjà que nous ne resterons

point à Cayenne; nous serons relégués dans les cantons et dans les

déserts comme les seize premiers.

Cette terre où nous nous trouvons avec étonnement, est destinée depuis

sa découverte à servir de champ à l'ambition, de retraite aux vaincus,

de cimetière aux africains, et d'hécatombe aux européens proscrits. En

1637, Cromwel vouloit s'y reléguer avec les presbytériens pour y

fonder une chaire de prédicans au milieu de la Pensylvanie, sur les

bords de la Delaware. En 1550, l'amiral de Coligny, ballotté par les

flots de l'opinion et par le destin des guerres civiles, avoit armé

des bâtimens, reconnu le sol que nous foulons, et la partie

septentrionale de ce continent pour y faire une retraite pour le parti

qu'il commandoit. En 1690, Philippe V, chancelant sur le trône des

Espagnes, fut sur le point de porter son sceptre à Mexico ou à Lima.

_La Caroline_, _la Louisiane_, _le Canada_ et _Philadelphie_ n'ont

été peuplés que des mécontens; les uns y sont venus de force, les

autres pour donner un libre cours à leurs opinions. Nous avons eu des

prédécesseurs; plaise à Dieu que nous n'ayons pas de successeurs, car

on attend ici 3000 déportés! La distance de Cayenne à notre patrie ne

doit pas nous désespérer. Ces déserts et ces précipices sont du choix

de nos ennemis; mais les arts naissent par-tout, apprivoisent tout,

peuplent tout. Tant que notre Gaule fut couverte de bois, les romains

y déportèrent leurs exilés, et Milon se dépitoit de manger des huîtres

à Marseille. Que le tems nourrisse dans nos coeurs l'espoir de revoir

nos foyers, et nos cendres retourneront en France.... Vous dont les

noms nous sont chers, parens, amis, bienfaiteurs, opprimés, que nos

soupirs se répondent, nous voilà rendus à notre destination. Après

tant de dangers, nous nous croyons immortels.

L'heure du souper nous distrait. Au moment où chacun forme sa société,

cinq voleurs déportés avec nous, un peu pris de boisson, se réunissent

et se font appeler le _directoire_. Cette qualité leur reste, et les

administrations de Cayenne, à qui nous les recommandons, les logent à

l'écart dans un coin qu'ils appèlent _palais_. Dans la suite, l'agent

Jeannet demandoit souvent à table, quand on parloit du directoire ...

duquel est-il question, de celui de la Décade ou du Luxembourg? On

nous fait l'appel matin et soir. Nous avons la ration de marine; trois

_boujearons_ de taffia, deux onces de riz, une livre et demie de pain,

quatorze onces de viande salée pour deux jours. Chacun reçoit une

assiette, un couvert et un gobelet d'étain; un grand plat, un baquet

de bois et deux bouteilles vides sont le mobilier de sept convives,

que le hasard ou l'amitié a réunis. Le gouvernement paie des nègres

pour nous servir. Notre viande cuit sous un grand hangar; les

cheminées ne sont pas de mode ici, où les plus belles cuisines sont

comme nos poulaillers de France. Nous serions heureux, si ce bon tems

pouvoit durer, car tous les habitans lestent notre table d'une partie

de la leur, et ils mettent tant de délicatesse dans leurs procédés,

que nous ne connoissons pas le nom de nos bienfaiteurs, à qui l'entrée

de la prison est sévèrement interdite.

Pendant un mois nous allons promener matin et soir sur le bord de la

mer; le détachement qui nous escorte garde toutes les issues, mais les

habitans nous parlent aux travers des haies de leurs jardins: plus on

nous serre de près, plus nous devenons intéressans. Je ne puis dire si

_Jeannet_ donne des ordres aussi sévères; en nous plaignant beaucoup,

il nous gêne de plus en plus. MM. Ramel et Job-Aimé ont peint cet

agent sous des traits peut-être plus durs qu'invraisemblables; je le

peindrai aussi avec quelque vérité, car je n'ai pas plus à me louer

qu'à me plaindre de lui; mais comme nous avons vu le sol et les cases

avant que de connoître l'agent et les colons, faisons précéder leurs

portraits de quelques notions géographiques de la terre que nous

foulons.

_De l'Amérique et des Guyanes._

La Guyane ou grande terre, est une portion de l'Amérique proprement

dite formant la quatrième partie du monde. On entend par ce mot

_grande terre_, ou terre ferme, une immense surface solide qui confine

du pôle antarctique[14] au pôle arctique, et même à l'Asie, par

l'extrémité septentrionale du détroit de Davis, et par les immenses

solitudes glacées au nord-ouest, apperçues en 1741 par _Tchiricouv_.

L'Amérique se divise en deux parties, septentrionale et méridionale.

La première, qui s'étend jusqu'à l'isthme de Panama, est bornée au

levant par les Antilles, au couchant par la mer Pacifique, au midi par

l'Orénoque, les îles _galapes_ et des _cocos_; au nord, elle est sans

bornes: l'autre, bornée au levant par la mer du Nord et par l'Océan,

au couchant par la mer Pacifique, s'étend en-deçà de la ligne depuis

l'équateur jusqu'au dixième degré du pôle arctique, et au-delà

jusqu'au cinquante-cinquième degré de latitude du pôle antarctique.

C'est dans les dix degrés du pôle arctique que se trouvent les

Guyanes, immenses presqu'îles bornées au levant par la mer du Nord, au

couchant par les Cordelières, au nord par l'Orénoque, au midi par les

Amazones ou la ligne.

[Note 14: L'Amérique s'appelle encore _Indes occidentales_, parce

que les premiers navigateurs, en ne s'avançant que jusqu'au Paraguay,

crurent que cette terre confinoit aux Indes proprement dites; l'amiral

Drack ayant fait le tour du monde en 1572, Magellan ayant donné son

nom au détroit qui est à l'extrémité australe, et Horne en 1616 ayant

dépassé le Cap auquel il donna le sien, ont corrigé cette erreur.]

On confond souvent les îles de l'Amérique avec la terre ferme, parce

que ce vaste pays, le plus grand des quatre parties du monde, fut

d'abord peu connu du côté du pôle nord. Quelques-uns ont même cru

pendant long-tems que le golfe du vieux Mexique étoit un passage pour

aller aux Indes orientales. Les Anglais, aussi habiles dans la

navigation que les Phéniciens et les habitans de Tyr, ont fait, à

diverses reprises et dans deux différens golfes et baies, diverses

tentatives pour trouver une route de l'Océan par les mers du Sud, pour

se rendre en droite ligne au Pérou, et de-là à Pékin. Ainsi la

_Louisiane_, le _Canada_, le _Labrador_, la _baie de Répulse_ furent

connus par les Anglais pour appartenir à la terre ferme. L'amiral

Hudson donna son nom au vaste bassin qui baigne le couchant de la

Nouvelle-Bretagne. Les îles sont en grand nombre et si près les unes

des autres dans certains endroits, qu'on les confond souvent avec

l'Amérique proprement dite. Mais pour entendre ceci, il faut savoir

que la mer qui avoisine chaque partie de la grande terre, en prend le

nom. L'Océan entre l'Europe et l'Afrique jusqu'à la ligne, se nomme

mer du Nord; mais quand cette mer du Nord baigne l'Espagne,

l'américain la distingue sous le nom particulier de mer d'Espagne, de

_Barca_, de _Guinée_, de _Monomotapa_. Ainsi les îles du cap Vert,

suivant cette définition, paraîtroient en Afrique, quoiqu'elles en

soient à cent lieues, comme on croiroit que Saint-Domingue et les

Antilles sont attenantes à l'Amérique: Erreur géographique

très-commune; celui qui n'a resté que dans chacune des îles, au Vent

ou sous le Vent, n'a point été en Amérique.

Qu'un vaisseau sorti de Plymouth ou de Rochefort pour aller aux

Grandes-Indes, éprouve une tempête qui le jette au-delà du Brésil,

près de Magellan, où il fait naufrage, le voyageur à terre au

cinquante-quatrième degré de latitude du pôle antarctique ne sera pas

relégué dans une enceinte entourée d'eau de tous cotés; il parcourra

de pied les montagnes magellaniques, le Chili, le Pérou, Panama, la

Nouvelle-Espagne, le Vieux et le Nouveau-Mexique, la Louisiane, le

Canada, la Nouvelle-France, les Assinoboels, les terres de

_Tchiricouv_, et se trouvera en tournant ainsi à l'extrémité de la

Sibérie orientale. Cette route faite par terre, toujours par le

couchant de l'Amérique, à commencer du pôle antarctique, conduit le

voyageur en Asie, vers le quatre-vingtième degré de latitude. Une

femme du Mexique, convertie par un jésuite, fournit une preuve de ce

que j'avance. Le bon père forcé de mettre à la voile, dit à sa

pénitente qu'elle trouveroit les mêmes secours spirituels dans ses

confrères. Celle-ci, peu contente de se voir confinée dans un pays

d'où son directeur s'éloignoit pour aller à Pékin, se mit en route par

terre, au risque de périr. Le jésuite arrivé à Pékin l'année suivante,

fut surpris d'y rencontrer sa pénitente qui l'avoit devancé d'un mois;

elle lui dit: Que profitant du soleil qui venoit amener le grand jour

dans les pays qu'elle parcouroit, elle avait couru de hameau en

hameau; que surprise de se trouver dans un autre monde, elle avoit

suivi pendant près de trois mois une route opposée à la première, et

qu'enfin, après avoir passé de grands fleuves, de grands bois et des

lieux qui paroissoient inhabités, elle étoit venue de pied du

Nouveau-Mexique à Pékin. Il paroît que cette femme, partie au

commencement du mois de juin, étoit arrivée à la fin de septembre de

l'année suivante. Ce fait, dont la possibilité est reconnue par tous

les voyageurs, se trouve dans les missions du Pérou et des Indes. On

me pardonnera de ne pas le détailler plus au long dans le désert où

j'écris. Privé quelquefois de plume et d'encre, n'ayant que quelques

volumes détachés, je ne puis avoir recours qu'à ma mémoire, dont je me

défie d'après l'épuisement et les angoisses qui l'ont presque tarie.

Reportons-nous à cent trente lieues du midi au nord, du cap de Nord,

par le 1er degré 51 minutes de latitude septentrionale, et 52

degrés 23 minutes de longitude estimée à l'occident du méridien de

Paris, confins septentrionaux de la Guyane portugaise et méridionaux

de la française.

Là commence la baie de _Vincent-Pinçon_, nom d'un des compagnons

d'Améric Vespuce qui alla la reconnoître. La _Crique-Macari_ et la

rivière de _Manaye_, coulent dans ce canal à l'embouchure d'un autre

plus grand, nommé _Carapapouri_. Ces rivages toujours verts,

présentent de loin un abord gracieux; on croiroit qu'ils sont habités,

et ils pourroient l'être si la colonie étoit plus populeuse; mais ils

creuseront toujours le tombeau des blancs d'Europe, qu'on y enverra

sans les acclimater. Je m'y arrête un moment pour les peindre au

lecteur, parce que nous devions y être exilés. L'intérieur offre de

grandes prairies, des précipices, des forêts impénétrables, des lacs à

perte de vue, des nuées d'insectes et de mouches altérées de sang,

d'énormes serpens, des tigres, des hyènes, des couleuvres plus grosses

que des tonneaux et longues à proportion, des crocodiles ou caïmans,

dont la gueule peut servir de tombeau à l'homme; nous y aurions plus

de terre que nous n'en pourrions cultiver, mais de ce sol vierge

s'élèvent des vapeurs homicides, qui empoisonnent celui qui l'ouvre le

premier. On n'y respire qu'un air condensé par les étangs et par les

grands arbres, qui, comme des siphons, versent sur le nouvel habitant

le méphitisme et la mort.

Le gouvernement a déjà essayé d'en tirer parti. En 1784, M. le comte

de Villebois, gouverneur de la colonie, sur les avis de monsieur

Lescalier, alors ordonnateur, y fit établir des ménageries, dont la

garde fut confiée au député Pomme, assez connu en France depuis la

révolution. Elles réussissoient bien; on y envoyoit des soldats qui se

fixoient dans la colonie. Après avoir obtenu leurs congés, des

créoles même s'y rendoient volontiers; le gouvernement leur donnoit

des nègres pâtres, des vivres, leur avançoit un certain nombre de

bêtes à cornes, dont ils avoient le laitage. Ils partageoient

seulement les rapports avec l'état; ils choisissoient les lieux les

plus propices pour abattre les forêts et y substituer à leur loisir,

des denrées coloniales. Par ce moyen, ce désert se peuploit de

cultivateurs et de pâtres. Depuis la révolution les invasions des

Portugais ont tout ruiné, et ce sol, si productif par la végétation, a

repris sa forme hideuse. On en peut juger par les rapports des

ouvriers que l'agent vient d'y envoyer pour bâtir nos cases.

«Les makes et les maringouins ne nous ont laissé reposer ni jour ni

nuit; les brousses, les étangs, les forêts, les terres tremblantes,

les énormes reptiles qui habitent ces déserts, ne nous ont pas permis

d'approcher du lieu que vous nous avez indiqué. Les indiens ont refusé

de nous conduire. Nous sommes partis vingt en bonne santé; dix sont

attaqués de fièvres putrides, et nous autres sommes convalescens.

Parmi les fléaux de cet horrible séjour, dit un officier du poste

d'Oyapok, on compte la mouche sanguinaire deux fois grosses comme nos

guêpes de France, aussi nombreuses que les gouttes de pluies, et plus

acharnée à l'homme que la mouche au cheval; son dard est si aigu et si

long, qu'elle perce les vêtemens les plus épais, et se gorge de sang,

jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus voler.» Il ajoute qu'il en a écrasé

une si grande quantité sur ses veines, qu'il en a retiré près d'une

palette de sang. Il faudroit se faire suivre d'un palankin couvert

d'une large case nommée moustiquaire, passer sa vie sous ce mausolée;

car c'est en vain que des négrillons seroient occupés à chasser ces

insectes sous la table pendant le repas, comme cela se pratique dans

un grand nombre d'habitations de la colonie.

Les autres cantons du midi au nord, prennent leurs noms des rivières

ou des caps du midi au nord dans l'ordre suivant: _Conani_,

_Cachipour_, _Couripi_, _Oyapoc_, _Ouanari_, _Appronague_, _Kau_,

_Mahuri_, qui se nomme _Oyac_ dans tout son cours, et _Cayenne_ qui

tient le milieu; nous y reviendrons tout-à-l'heure.

Dans la partie du nord.... _Makouria_, vous vous engagez ici dans un

sable mouvant, aussi pénible que celui qui incommoda si fort les

soldats de Cambise dans son voyage en Libye, et ceux d'Alexandre

allant au temple de Jupiter _Ammon_. Un sexagénaire qui seroit venu à

Cayenne à quinze ans, ne se reconnoîtroit plus dans ce canton; la mer

s'en est retirée à deux lieues, après y avoir apporté des vases qu'on

pourroit appeler île de Délos. La déesse qui auroit accouché sur cette

plage, n'auroit pas, comme Latone, donné naissance au dieu du jour,

mais à des tigres, à des serpens, à toutes sortes d'animaux carnivores

ou mortifères: l'ancienne plage de sables et de coquillages est

couverte aujourd'hui de palétuviers, de cotonniers, de rocouyers, de

cannes à sucre, d'indigo et de bois touffus et ténébreux, qui semblent

déjà avoir affronté des siècles. À six lieues, la rivière nommée

_Makouria_ coupe le canton en deux jusqu'à la grande rivière de

_Kourou_, poste fameux, dont je vous parlerai dans la suite. À six

lieues, toujours dans la même direction, vous trouvez la petite

rivière de _Malmalnouri_, engorgée comme les autres à son embouchure

par des sommes de vase. À la même distance est celle de _Synnamari_,

qui doit son nom à la salubrité d'une fontaine qui se trouve à deux

lieues à l'est-sud. On y avoit bâti autrefois un hôpital pour les

attaques de nerfs, les malingres, les fraîcheurs; il n'existe plus

aujourd'hui.

Le poste de Synnamari, qui a pris son nom de la rivière, est à

l'extrémité N. O. d'une savane, ou prairie de 15 ou 16 milles de long

sur 8 ou 10 de large. Il est composé de 15 ou 16 cases, restes des

débris malheureux de la colonie de 1763. C'étoit le lieu d'exil des 16

premiers, ce sera aussi le nôtre. Mais nous irons premièrement à six

lieues plus loin sur les bords malheureux de _Konanama_. Voici

provisoirement l'origine de ce séjour d'horreur. Des marchands

Rouennois, dit l'auteur des relations _sur la France équinoxiale_, y

débarquèrent en 1626. La plage d'où la mer s'est retirée à deux lieues

et demie, étoit sous l'eau jusqu'aux montagnes. Konanama leur parut

propre à faire une colonie, Cayenne et ses environs n'étant alors

peuplés que de sauvages. Ils s'établirent sur la cîme des rochers,

pour faire la guerre aux indiens. Au bout de trois semaines, les trois

quarts moururent de peste, et les autres firent promptement voile pour

France. La rivière d'_Yracoubo_, celle de Mana, à vingt-huit lieues

des côtes, jusqu'au fleuve _Maroni_, arrosent et fixent ici les

bornes de la Guyane Française, du côté du Nord. L'embouchure du Maroni

est par environ 5 degrés 50 minutes de latitude septentrionale, et 56

degrés 22 minutes de longitude, estimée à l'occident du méridien de

Paris.

Le Maroni et l'Oyapoc sont les seules rivières, ou fleuves de la

Guyane Française qui sortent d'une grande chaîne de montagnes, de

celles qui, partant des Cordillères, séparent dans cette partie du

globe, les eaux qui coulent vers d'Océan, d'avec celles qui se rendent

dans l'Amazone. Les rivières de Mana, de Synnamari, d'Oyac et

d'Approuague, naissent dans des montagnes du second ordre; les autres,

moins considérables, viennent des montagnes d'ordre inférieur. Toutes

ont plusieurs branches, plus ou moins fortes, grossies par un grand

nombre de petits ruisseaux. Revenons à Cayenne.

Le chef-lieu de cette colonie est assez généralement connu sous le nom

_d'île de Cayenne_; mais on ne prendroit pas une idée juste de cette

île, si on se la représentoit comme une terre éloignée du continent,

isolée et entourée d'une mer navigable pour les vaisseaux; au

contraire, lorsque le navigateur aborde ce terrain, il lui paroît

faire partie de la terre ferme. Peut-être même cela étoit-il vrai

autrefois; maintenant il n'en est séparé que par des rivières, dans

lesquelles la mer monte et descend à chaque marée, mais où l'on ne

peut naviguer qu'avec des barques, ou avec des pirogues.

La plus grande largeur de l'isle de Cayenne, mesurée sur une ligne

allant de l'est à l'ouest, est de quatre lieues terrestres, de

vingt-cinq au degré. Sa plus grande longueur, du nord au sud, de cinq

lieues et demie, et sa circonférence, eu égard à toutes ses

sinuosités, est d'environ seize lieues et demie. La partie de cette

circonférence, bornée par la mer, et qui regarde le nord-est, peut

avoir à-peu-près trois lieues et demie.

La ville de Cayenne située à l'extrémité nord-ouest de cette île, à

l'embouchure de la rivière du même nom, est fortifiée, et pourroit

être défendue assez avantageusement par un petit morne (montagne) qui

se trouve dans son enceinte. Sa latitude est de 4 degrés 56 minutes,

et sa longitude, de 54 degrés 35 minutes, d'après les observations de

M. de la Condamine, en 1744.

_Température du climat de Cayenne._

À cinq heures et demie, le crépuscule paroît; à six heures moins un

quart, le petit jour, à six heures, le soleil s'élance du sein des

mers, entouré d'un nuage de pourpre. L'ombre de la terre ne s'efface

presque ici qu'à l'instant où cet astre est à l'horison, tandis que

cette ombre diminuant vers les pôles, laisse aux habitans des zones

tempérées et froides, la lueur des rayons obliques qu'il darde sous

eux, pendant six mois, sous l'une et l'autre partie du globe.

Nous sommes _amphisciens_, c'est-à-dire que notre ombre va de côté et

d'autre. Depuis le vingt avril jusqu'au vingt août, elle est du côté

du midi, et, pendant les six autres mois, elle tourne du côté du nord.

Nous avons tous les jours égaux aux nuits, à une demi-heure près, que

nous perdons de septembre à mars, et que nous retrouvons dans les six

autres mois. Nous avons deux étés, deux équinoxes, deux hivers et deux

solstices. La chaleur est tempérée par des pluies très-abondantes, qui

tombent depuis le solstice d'hiver, mi-décembre, jusqu'en mars, et

reprennent en mai jusqu'à la fin de juillet, où commence le grand été,

jusqu'en décembre. Le soleil passe deux fois à pic sur nos têtes, le

20 avril et le 20 août; il est peu sensible la première fois, par les

pluies dont la terre est arrosée. Son retour nous donne pourtant un

mois et demi de beau temps, qui sèche un peu les étangs; mais

l'inconstance de ces climats, boisés et montueux, trompe souvent

l'attente des colons, qui feroient toujours deux riches récoltes, si

les étés et les hivernages étoient réglés. On rit, quand je parle

d'hiver et d'été sous la zone torride. L'été pour nous est un soleil

brûlant, qui, pendant plusieurs mois, n'est rafraîchi que par

l'haleine d'une brise ou vent violent, qui souffle toujours de l'est

au nord-est. Pendant la journée, le vent vient de mer, et étouffe

celui de terre. Ce dernier ne se fait sentir aux côtes que dans

certains temps, pendant quelques heures, et presque toujours le matin

et le soir, après le coucher du soleil.

L'hiver est la chute continuelle des pluies; elles sont si abondantes,

que souvent les cases sont inondées, et les plantages sous l'eau. La

pluie tombe quelquefois pendant quinze jours, sans interruption; ce

qui a fait dire à _Raynal_, que la plage où la colonie de 1763 avoit

débarqué, étoit un terrain _sous l'eau_. Horace seroit très-croyable,

s'il disoit que dans ces déserts, les daims craintifs nagent vers la

cîme des arbres, où les poissons s'étonnent de trouver le nid de la

tourterelle englouti[15]; quatre à cinq heures de beau temps ont pompé

l'étang. Cependant les ondées sont si fréquentes, que, durant

l'hivernage, l'eau n'est pas à plus de trois pouces du niveau de la

terre. Ces grandes pluies forment des torrens qui grossissent les

fleuves; on les appelle avalasses. Tandis que nos rivières de France

laissent leurs lits à sec, celles de la zone torride sont gonflées de

doucins, aussi rapides, que la fonte des neiges dans les montagnes.

[Note 15:

_Nota que sedes fuerat columbis

Summa piscium genus hæsit ulmo.

Et superjecto pavidæ natarunt

Æquore damæ._

Horat. Lib. I. Epodou IV.]

Les hivers sont quelquefois secs et chauds, alors les plantages

meurent; le vent de nord, qu'on appèle _bise_ en France, brûle et gèle

de son souffle nitreux sec et froid, les fleurs, les fruits et les

tendres bourgeons. Tel on voit le soleil sans nuage, se levant sur la

vigne gelée, mettre en cendres le bouton trop prompt à s'épanouir à la

chaleur; ou tel le vent et la brume noire du mois de mai, saisissent

la fleur de l'épi et transforment son lait en noir de fumée; tel le

vent de nord des pays chauds, gèle, crispe et appauvrit les fleurs,

les fruits et les plantages.

Voilà le sol et la température du pays. Voyons les cases, les

habitans, l'agent et les autorités de Cayenne.

Les cases sont de vilaines cabanes où l'on ne voit que des châssis

sans vitres, un amas de maisons sans art et sans goût, des rues en

pente, sales et étroites, pavées de pointes de baïonnettes; au lieu de

phaëtons, de vieilles rosses plus étiques que nos mazettes de fiacre,

attelées sept à huit à un diable ou cabrouet, traînent quelques

mauvaises futailles, quelques barils de boeuf ou de morue salée; voilà

ce qui compose l'ancienne ville, où les maisons à deux étages sont

des palais, et des boutiques de commerce qu'on loue huit et dix mille

francs par an, pour servir d'entrepôt ou de magasin de déchargement

des denrées coloniales ou européennes. La nouvelle ville, que nous

nommerions chez nous queue de bourgade, est plus régulière, plus gaie,

quoique bâtie dans le même genre, sur une savane ou prairie desséchée

depuis quinze ou vingt ans; le tout est moins considérable qu'un beau

village de France: les cases paroissent vides ou occupées en grande

partie par des gens de couleur qui n'ont rien, qui ne font rien, qui

ne s'inquiètent de rien, et qui vivent plus à l'aise que nos

respectables artisans de France que l'aurore ne trouve jamais dans

leurs lits, et qui portent tout le poids du jour. Ici tout le monde

vend, troque, achète et revend la même chose, tout est au poids de

l'or, et chacun en trouve, presque sans savoir comment. Ce paradoxe

est facile à entendre quand on connoît les colonies; ceux qui les

habitent dépensent avec profusion l'argent qu'ils gagnent sans peine;

pour peu qu'ils en aient, ils ne se passent de rien, leur indolence

est si grande que pour ne pas se déranger ils paieroient un

domestique, pour cueillir les fruits qui sont sous leurs mains, et un

autre pour les leur porter à la bouche; n'ont-ils rien, ils

empruntent, ils trouvent facilement du crédit, car tous les insulaires

sont confians pour des bagatelles; ne trouvent-ils pas à emprunter,

ils mangent un morceau de pâte de racine, se promènent, dorment et ne

s'inquiètent de leur existence que quand ils n'ont absolument plus

rien. Cette classe d'oisifs est alimentée par les riches marchands qui

troquent les négresses comme les denrées, lesquelles négresses

troquent, à leur tour, tout ce qu'elles ont reçu pour les faveurs des

nègres. Les arrivans d'Europe paient tout, et quand les bâtimens sont

long-tems à venir, la famine est générale sans épouvanter personne.

Dans ce moment, le pain vaut dix sols la livre, la viande seize; mais

la monnaie de cette colonie perd un quart sur celle de France; la plus

commune est la piastre forte d'Espagne frappée au Mexique à 5 fr.

10s. de France, et 7 fr. des colonies; le louis 24 f. de France, 32

f. de colonie. Les sous marqués, frappés pour Cayenne à l'ancien coin

2s. colonie, 1s. 6 den. de France; le prix de toutes les autres

monnaies est réglé sur la valeur de la piastre, et ce qui coûte un

liard en France se paie deux sols à Cayenne.

Vous n'avez vu jusqu'ici que des noirs et des gens de couleur; nous

allons passer en revue toute la population, afin de la réunir sous un

point de vue pour la peindre plus à notre aise.

On compte ici autant de races d'hommes que de distinctions sous la

monarchie. _Les blancs_ ou colons, qui diffèrent des européens par

leurs cheveux blonds, leur teint pâle, et quelquefois plombé; les

_nègres_ par les nuances plus ou moins foncées de leur peau bronzée,

ou couleur d'ébène ou de cuivre rouge tirant sur le gris. Le mélange

de toutes ces couleurs donne une progéniture semblable à l'habit

d'Arlequin: un indien et une blanche ont un enfant dont la peau est

d'un blanc roussâtre; un nègre et une indienne, un _rejetton_ cuivre

rouge bronzé; une négresse et un blanc, un _mulâtre_ dont la couleur

en naissant n'est reconnaissable qu'aux ongles et aux grosses lèvres;

un mulâtre et une blanche, un _métis_; une métisse et un blanc, un

_quarteron_ qui est plus blanc que les européens. Chaque espèce a des

nuances de singularité, et souvent de rusticité du terroir. Les

indiens, comme vous le verrez quand nous traiterons leur article,

l'adresse, la jalousie, la férocité des peuples nomades des trois

Arabies: les nègres, le génie destructeur, paresseux et borné des

sauvages de l'Afrique; les autres avortons nés du croisement des

races, joignent aux vices du climat l'insipidité de leurs pères; on ne

peut décider s'il ne seroit pas à souhaiter qu'ils fussent plutôt

noirs qu'à moitié blancs. Les _créoles_, enfans nés d'européens,

résidans dans les colonies, sont pétris d'infirmités, souvent de

défauts, et assaillis de maladies que je détaillerai plus bas. Élevés

avec les nègres qu'ils détestent et dont ils ne peuvent se passer, ils

en contractent les habitudes et les goûts; commencent-ils à marcher

seuls, ils mangent d'une terre blanche qui les rend livides, les fait

enfler et mourir; on cherche en vain à les corriger de ce goût, s'ils

y sont bien enclins, les autres alimens les dégoûtent, on ne les en

détourne qu'en les dépaysant. Si ce n'est pas de cette dépravation de

goût que vient leur insouciance dans un âge plus avancé, c'est

toujours du même fonds que naissent leur inertie et leur mollesse; la

nature abrutie dès son commencement dans le principe animal, ne porte

plus au _sensorium_ ces fortes vibrations qui font les élans du génie,

et la machine usée encore par d'autres excès, ressemble à un alambic

ouvert et trop large, qui laissant évaporer la liqueur, ne fait plus

de jets, mais tombe tristement goutte à goutte, ce qui fait dire à un

voyageur qu'ils sont ennuyés, ennuyans et ennuyeux; tantôt ils

regardent les nègres comme des bêtes de somme et les croient

communément d'une autre origine qu'eux; tantôt ils les idolâtrent

comme leurs plus chers enfans; les belles négresses sur-tout, vengent,

et leur nation et elles-mêmes des mépris qu'elles ont essuyés:

d'esclaves, devenues plus impérieuses que les Aspasie et les Phrynée,

elles rendent leur maître plus petit qu'un ciron, plus rampant qu'une

chenille, plus sale qu'un pourceau. Non-contentes de dissiper son bien

et de donner sous ses yeux et ses joyaux et leurs faveurs à d'autres

amans, elles le font soupirer, courir, passer les nuits, et faire

plusieurs lieues pour les trouver; elles n'ont nulle amabilité, nulle

grâce; nul entretien, nulle douceur; leur lubricité animale fait tout

leur charme auprès des maîtres qui, fidèles aux cyniques principes

qu'ils ont sucés avec le lait, les préfèrent toujours et leur

sacrifient souvent les plus aimables européennes. On voit ici de vieux

célibataires corrompus et entourés de bâtards et de mères de toutes

couleurs, et des maris impudens qui du lit conjugal passent, sous les

yeux de leur épouse, dans les bras et dans les sales réduits de leurs

esclaves; les cases sont pleines de servantes inutiles, de négrillons,

de mulâtres et d'enfans naturels dix fois plus nombreux que les

légitimes; ces instrumens d'iniquité sont autant d'Argus pour la

légitime épouse qui doit tout souffrir sans se plaindre et sans

trébucher, les maris épuisés n'étant pas moins jaloux que médisans,

ils se ressemblent, se contrôlent, se défendent, se déchirent,

s'aiment et se haïssent, leur coeur est un crible au travers duquel le

bien passe comme le mal, la haine succède à l'amour, la vengeance au

repentir, la froideur à l'intimité, à la parcimonie la prodigalité, le

désir à la satiété, avec la vîtesse d'un éclair. On ne peut pas dire

qu'ils sont méchans, on ne peut pas dire qu'ils sont bons, ils n'ont

point de caractère, et pourtant ils sont tous généreux, hospitaliers

par inclination, par plaisir, par jouissance; ils ne peuvent pas voir

de malheureux et ils portent envie aux heureux; mais quand ils sont

bons, et le climat, vu la facilité de se procurer sans gêne les moyens

de vivre, leur donne souvent cette qualité; ils le sont à l'excès. Le

portrait que je trace ici est si frappant que tous ceux qui m'ont

obligé ou qui se trouvoient à portée de l'entendre m'ont engagé de n'y

rien changer.

Peignons maintenant le sexe créole. Je n'emprunterai pour lui ni la

lyre d'Orphée, ni le pinceau de Zeuxis qui mourut d'aise d'avoir bien

saisi et les traits de Vénus et les rides d'une vieille femme. Ovide

chez les Sarmates ne sera même pas mon modèle, quoique je pusse dire

comme lui: «Ô mes amis! reportez mes cendres dans mon pays, car je

mourrois mille fois en reposant ici[16].» Mesdames, vous crieriez

peut-être à l'invraisemblance, si je vous peignois avec les grâces de

Junon prenant le foudre en main pour endormir entre ses bras le maître

des Dieux, son époux et son frère; vous avez pourtant cette

mignardise intéressante de Vénus qui, blessée au petit doigt par

Diomède, fait retentir l'Olympe de ses cris et rire les immortels de

son égratignure; vous avez l'indolence, les caprices, les ruses, la

coquetterie, l'expression et plus souvent la molle langueur de cette

déesse; mais elle n'a mis ni son incarnat sur vos lèvres, ni ses roses

sur vos joues, ni ses traits dans vos yeux: elle pare ses atours et

vous êtes guindées dans vos robes; les zéphyrs et les grâces marquent

les ondulations de la sienne; vos guirlandes sont faites avec art; ses

cheveux flottent avec goût: vous êtes riches et brillantes, elle n'a

qu'une ceinture, elle la met bien et elle est jolie; quelques-unes

d'entre vous ont le gros vermillon des amours, d'autres l'esquisse des

grâces, celles-ci le superficiel du beau, celles-là l'amabilité

locale, la dextérité des fées, d'autres dans le domestique la tyrannie

des despotes et la bassesse des esclaves; quelques-unes le charme de

l'éducation du sentiment, presque toutes celui de l'affabilité; mais

beaucoup la mignardise et la rusticité des vétilles et des caprices;

quelques-unes la galanterie, toutes l'orgueil et la coquetterie, mais

toutes aussi la sensibilité et beaucoup plus de sagesse que vos maris.

[Note 16:

_Ossa tamen facito parva réferantur in urna

Sic ego non etiam mortuus exul ero._

Ovid. de Ponto, Lib. III. Eleg. III.]

Monsieur Préfontaine, ancien commandant de la partie du nord de cette

colonie, donne le dernier coup de pinceau à mon croquis, dans son

essai manuscrit sur les moeurs créoles, que je copie ici. «Nos

créoles, dit-il, ressuscitent les sybarites qui étoient froissés en

couchant sur des feuilles de roses pliées en deux, et qui tuoient les

coqs pour n'être pas éveillés par leur chant. À mon arrivée ici,

j'étois porteur d'une lettre d'amitié ou d'amour pour une dame dont le

soupirant étoit retourné en France, et lui avoit laissé son portrait,

en attendant qu'il vînt lui offrir sa main. Je me fais annoncer.

Madame repose dans un branle voisin de celui de son complaisant qui

lui présente nonchalamment un bouquet de roses qu'elle voudroit tenir,

mais qu'elle ne peut atteindre, n'ayant pas la force d'allonger la

main, et le monsieur étant trop mollement bercé pour descendre de son

hamac. Une esclave aux pieds de la déesse, les lui chatouille pour

appeler doucement Morphée, tandis qu'une autre lève sa jupe pour

ranimer avec un _oualy-oualy_ (éventail de paille de palmier),

l'haleine libertine d'un zéphyr artificiel. Le complaisant a aussi un

nègre qui lui évente la figure. Un chat ose miauler; la négresse

reçoit un soufflet pour n'avoir pas éloigné cet importun. J'entre au

milieu de la scène; madame ne me voit pas, tant elle est occupée de

son prochain réveil. Le monsieur ouvre les yeux en bâillant

nonchalamment, se remue en mesure, crache, tousse, se mouche sans

bruit et sans précipitation, fait un effort pour prendre ma lettre, et

me prie d'appeler madame, parce qu'il n'en n'a pas la force ... Elle

s'éveille; ce n'est plus la molle indolence, c'est la sémillante Hébé;

ses yeux pétillent de gaieté et d'esprit. Elle est prévenante,

aimable, vive. Elle s'élance dans son salon, tire la gaze qui couvroit

le portrait de la personne dont je lui remettois la lettre, la lui

présente, la mouille de quelques larmes, remet la gaze, revient à

nous, rit de ses pleurs, et me fait souvenir de cette saillie de

Ninon: _Le bon billet qu'a la Châtre!_»

De pareils enfans ont besoin de bons mentors, et la mère-patrie a

toutes les peines du monde à les contenter sur ce point. Les

gouverneurs ou les agens qu'elle leur envoie, sont-ils trop doux, ils

en font comme les grenouilles du soliveau; sont-ils trop sévères, ils

les maudissent et se taisent. Leur souplesse ou leur mépris changent

souvent le caractère du chef qui les gouverne; de-là les

contradictions fréquentes dans leurs rapports sur l'administration de

tel ou tel gouverneur ou ordonnateur. Le bien-être pour eux est un

cheval de bois à dos aigu, et le mal-aise un plancher de marbre poli.

Je ne connois point de républicains comme les créoles, mais ils le

sont tous comme les premiers habitans d'Agrigente et de Syracuse,

durant les révolutions de la Sicile. L'agent qui les gouverne

aujourd'hui, m'en fournit la preuve; ils ne savent encore s'ils

doivent se plaindre ou se louer de lui. Mais comme son portrait tient

à notre existence, avant de m'en occuper, je reviens pour un moment à

la maison le Comte où nous sommes détenus.

Nous allons promener, comme je vous l'ai dit, depuis six heures du

matin jusqu'à huit, et depuis quatre jusqu'à six du soir. Les habitans

nous comblent de présens et de promesses. Quoiqu'ils arrangent la

religion à leurs moeurs, nos prêtres excitent pourtant leur plus vive

sollicitude; presque tous les blancs par enthousiasme font choix de

ceux qui n'ont point prêté serment, et les noirs de ceux qui l'ont

prêté, car le schisme de France a passé dans les Indes. Les nègres et

les blancs traitent la religion comme la femme jeune, et la vieille,

l'homme entre deux âges. Le moment de quitter Cayenne approche.

Jeannet, chef suprême, prend une décision que voici:

_Arrêté de l'agent du directoire exécutif délégué dans la Guyane._

Art. Ier. Aucun déporté ne pourra rester à Cayenne ni dans l'île.

II. Tout déporté qui désirera former un établissement de commerce et

de culture dans une des parties non exceptées par l'article précédent,

sera tenu de s'adresser par écrit au commandant en chef, qui fera part

de la demande à l'administration départementale.

III. La pétition sera appuyée d'un certificat d'un citoyen domicilié

et bien connu, qui prouve que l'exposant est en mesure d'acheter ou de

louer, soit une habitation, soit une maison, et qu'il a les moyens

suffisans, soit pour faire valoir l'habitation, soit pour entreprendre

le commerce.

IV. L'administration départementale s'assurera des faits contenus

dans le certificat à l'appui de la demande qu'elle fera passer de

suite avec son avis motivé à l'agent du directoire, pour être par lui

pris sur le tout telle détermination qu'il appartiendra.

À Cayenne, le 30 prairial an VI (18 juin 1798.) Signé

JEANNET; contresigné ÉDMÉ MAUDUIT, _secrétaire_.

Comment profiter du bénéfice d'une pareille loi? Nous ne pouvons

parler à personne. Qui viendra nous offrir son bien? Nos verroux ne se

desserreront pas. Tous les colons demandent un déporté pour mettre sur

leur habitation; ils s'informent de la moralité de chacun, et

choisissent ainsi en tâtonnant: tous sont mus du saint désir

d'arracher un malheureux au gouffre dévorant de Konanama[17], où vont

aller ceux qui ne trouveront point d'asyle et qui n'auront pas les

moyens de former des établissemens à leurs frais, en s'engageant de ne

rien recevoir de l'administration pour tout le tems de leur existence

dans la Guyane. Les habitans qui se chargent d'un déporté, sont tenus

de lui passer une partie de leur bien, et de répondre de son évasion.

L'état ne leur fournit absolument rien; ils le médicamenteront à leurs

frais. Une fois rendu chez eux, il ne pourra pas même venir à

l'hôpital, ni mettre le pied dans l'île de Cayenne. Ces dispositions

rigoureuses sont faites pour prévenir le dégoût et la légèreté des

contractans, dit Jeannet, ou pour le libérer lui-même d'une dette

sacrée...., car tous sont gardés à vue, tous sont prisonniers d'état;

et dans quel état le souverain privant un individu de sa liberté,

l'exilant à deux mille lieues de sa patrie, lui séquestrant son bien,

lui interdisant la communication avec les hommes, ne lui donne ou ne

lui prête-t-il pas des moyens d'existence? Jeannet outre-passe bien

ici l'intention du gouvernement, mais les loix de la mère-patrie sont

des fusils sans détente à une pareille distance. Le cultivateur

européen, qui nous voit sur une terre sans bornes où chacun peut s'en

allouer tout autant qu'il veut, envie notre sort, et nous reproche

notre indolence. L'état, dira-t-il, leur avance des instrumens

aratoires, leur concède un sol vierge, ils n'ont qu'à travailler; leur

condition est préférable à la mienne. Je n'ai que dix journaux de

terre que j'ensemence moi-même, et dont je ne demande que le produit

net pour être heureux. Au lieu de ronces, si j'avois les arbres de la

Guyane, je les déracinerois ou je les brûlerois.

[Note 17: De notre prison ils reçoivent ces remercîmens:

En échappant à la guerre, au naufrage,

À la famine, à la peste et à la mort,

Nous avions cru qu'en touchant ce rivage

La liberté nous attendoit au port.

Quoique le sort ait trompé notre attente,

Qu'il nous réserve à de nouveaux revers,

Rien ne doit plus nous causer d'épouvante

Quand nous fixons les marques de nos fers.

Si l'on vouloit dérider l'esclavage

Et lui donner des traits d'aménité,

On garderoit un peu moins notre cage

Et nous croirions revoir la liberté:

Notre réduit, moins étroit que sur l'onde,

N'efface point un souvenir amer.

Faut-il fouler le sol du Nouveau-Monde,

Pour être encore prisonniers outre-mer?

Séchons nos pleurs, ce séjour de Cayenne,

Si décrié par nos simples aïeux,

S'il est peuplé de tigres et d'hyène,

L'est bien aussi de colons généreux.

La liberté[17-a], malheureux insulaires,

Venant chez vous planter ses étendards,

Vous fit verser des larmes bien amères

Et nous expose aux plus grands des hasards.

Sexe charmant que l'Europe a vu naître,

À votre coeur, à vos yeux, à vos traits,

Chacun de nous a bien su reconnoître

Le sang des dieux, celui des vrais français;

Mais dans les dons de Pomone et de Flore

Que vos enfans remettent chaque jour,

Nous avons vu plus d'une fois éclore

Des traits divins, ce sont ceux de l'amour.

Tout nous engage à la reconnoissance,

Le malheur seul borne en nous le désir:

Que désirer?... l'exil, l'expérience

Nous ont ravi la coupe du plaisir.

Arrachez donc cette amorce fatale,

Trop malheureux de ne jamais vous voir

Vous nous rendez semblables à Tantale,

Qui dans ses mêts trouve le désespoir.]

[Note 17-a: La liberté des noirs. Décret du 16 pluviôse an 2.]

Les vapeurs homicides de cette terre vierge tuent l'homme qui l'ouvre

sans précaution. Les arbres qui l'ombragent, plantés par les siècles,

sont quatre ou cinq fois plus gros que nos sapins; il faut les

échafauder pour les couper à certaine distance du tronc, car le pied

est trop étendu pour qu'on songe à le déraciner. Un homme seul dans

ces forêts, ne trouveroit pas le temps de nettoyer un coin de champ,

que l'autre extrémité seroit déjà couverte de broussailles plus

épaisses que nos bois taillis, tant la végétation a de force. Songer à

brûler les forêts, sans les couper, est une pensée folle; d'ailleurs,

l'incendie découvrant le terrain, y feroit circuler l'air, et les

arbustes naissans en foule au pied des troncs à-demi enflammés, ne

laisseroient que peu d'espace à la culture. Il faut donc travailler

sans relâche à abattre d'abord le petit bois, et à le mettre en pile.

Pour cela, il faut des bras et des hommes acclimatés; mais les grands

arbres restent encore; si vous n'avez pas assez de monde pour les

faire tomber promptement, les petits reviennent, et vous n'avez rien

fait. Le sol qui n'est pas boisé, est désert, stérile, ou étang ou

savane (prairie que les avalasses d'hivernage couvrent pendant six

mois de quatre ou cinq pieds d'eau.) On pourroit quelquefois dessécher

ces marais, mais il faudroit des avances d'argent et d'hommes. Nous

sommes 193; la moitié sera répartie dans 130 lieues, et abandonnée à

elle-même, l'autre sera gardée à vue, et confinée dans un désert. Un

tiers est sexagénaire, l'autre n'a rien, et tous sont moribonds.[18]

Nous passons à l'hôpital les uns après les autres, la maladie nous

marque nos lits. Le pays nous fait végéter comme les plantes.

Aujourd'hui mon voisin se porte bien, demain il a la fièvre chaude,

après demain on le porte en terre. Il y a huit jours que Bourdon (de

l'Oise) et Tronçon-Ducoudrai étoient à la chasse: avant hier ils

buvoient du punch et projettoient une partie pour le lendemain, ils

sont enterrés ce matin, et Brotier qui les a soignés dans leurs

derniers momens, est mort hier au soir d'un coup de soleil. On

croiroit qu'ils sont empoisonnés. L'air et le soleil de la Guyane,

sont les venins les plus subtils; aucun de nous n'est dangereusement

malade, et au mois d'octobre, la moitié sera morte.

[Note 18: Après le décret de la liberté des noirs, du 4 février

1794, les soldats d'Alsace se louèrent aux habitans pour faire

l'ouvrage des nègres; l'appât du gain leur donna l'ardeur des ouvriers

européens. Au bout d'un mois, tous furent malades et la moitié mourut.

La plupart n'avoit pourtant fait que sarcler des plantages cultivés.]

Le plus habile docteur de France ne seroit ici qu'un ignorant. Noyer

tient la lancette d'Esculape, et il le mérite par ses talens; il vous

enseigne son art en peu de mots: «Ôtez-moi les cantharides, la

lancette, l'opium, l'émétique et la seringue, je ne suis plus

médecin.» Cet Hypocrate fait pourtant chaque jour des cures que

Pelletan et Dessaux auroient enviées. La pratique vaut mieux que la

théorie. Le pharmacien Cadet, dans son laboratoire, auroit dépeuplé la

Guyane en quinze jours. L'émétique, le jalap, la saignée, les

lavemens sont le manuel pratique des écoliers et des maîtres. Les

maladies sont des fièvres chaudes et putrides qui font jouer les

hommes à pair ou non, et en emportent toujours la moitié. Les crises

de Collot sont communes à la plupart des malades, d'autres perdent la

tête, tombent en apoplexie, et meurent en dormant, faute d'avoir été

saignés à-propos. Pendant l'été, les fièvres chaudes et

pestilentielles sont plus communes que la migraine en France; elles

occasionnent souvent des obstructions au foie, et vous emportent l'été

suivant.

L'hiver est funeste aux vieillards et aux asthmatiques, les brumes et

les fraîcheurs des nuits en dépêchent un bon nombre chez Pluton. La

pulmonie n'est pas commune dans ce pays, mais le cathare et l'éthisie

font très-bien la besogne de leur soeur.

Voici des maladies d'un autre genre: On conduit un vieux nègre aux

isles du Malingre. Toute sa famille est éplorée, il est suivi d'un

autre blanc que ses amis n'approchent que de loin. Ces malheureux se

désespèrent, et crient à l'injustice. Le passager qui les traverse,

ressemble au nocher Caron.

Les isles du Malingre, que nous avons vues en abordant, sont une

léprerie où l'on confie ceux qui sont atteints d'un mal honteux, connu

ici sous le nom de _mal-rouge_ ou des arabes; en Guinée, sous celui

_d'épian rouge_; ses symptômes sont plus effrayans que ceux de la

maladie d'Aria de la Plata, si bien décrite par le _compère Mathieu_.

Le principe de ce mal vient d'un libertinage honteux. Quand il se

déclare au-dehors, il est presque sans remède, c'est une gangrène

lente, qui fait tomber les membres sans douleur. Un lépreux se brûle

sans s'en appercevoir, on lui enfonce des épingles dans les bras, dans

les jambes, sans qu'il se réveille, s'il dort; et sans qu'il crie,

s'il est éveillé. La honte est attachée à cet exil, et la faculté y

regarde à deux fois pour y condamner un homme. Tout ce qui approche de

lui, occasionne une juste répugnance, car cette peste est

communicative. Les anciennes lépreries n'étoient pas plus effrayantes

que celle-ci. Ces malades sont relégués sur une isle à trois lieues au

sud-est de Cayenne, d'où ils ne communiquent avec qui que ce soit au

monde. Leur isle est presque inabordable, d'où lui vient le nom de

Malingre, ou mal-aisé à ancrer. Quelques curieux y vont par faveur,

mais les malades se retirent et n'osent les toucher. C'est un

spectacle digne de compassion de voir ces cadavres vivans, en

lambeaux, dont l'un a perdu les deux bras, un autre les doigts des

pieds; celui-ci est couvert d'ulcères purulents, cet autre a la figure

rongée de chancres. Enfin, tous savent que l'enceinte qu'ils foulent

est leur tombeau. Ils n'ont souvent pas la force d'inhumer leurs

confrères qui viennent de mourir.

Aujourd'hui la pluie nous force au milieu de la promenade, à nous

abriter chez un menuisier; la sentinelle nous attend à la porte: une

mère jette les hauts cris, son enfant nouveau-né vient de mourir du

_thetanos_, coqueluche qui moissonne les trois quarts des enfans,

jusqu'au septième jour après leur naissance. Ils tombent en syncope,

se brisent les reins, et meurent subitement. Quand un nouveau-né passe

sept jours, on ne craint plus rien jusqu'à sept ans. Le mari, en

courant au secours de sa femme, s'enfonce un pieux dans le mollet, qui

lui donne le cathare. Ses membres se retournent, il ne parle point, il

se remue à peine, et son dos se redresse en arc. On appelle M. Noyer,

il le panse, mais sa convalescence sera longue, trop heureux s'il en

est quitte pour quelques grandes infirmités. Tous les grands maux

occasionnent un gonflement de muscles qui fait mourir ceux qui en sont

atteints, dans un état affreux. Presque tout le monde est sujet au mal

de jambe, qui devient incurable, si on le néglige. La gangrène et les

vers s'y mettent, il faut mourir ou s'accoutumer à l'opium et à la

pierre infernale. On coupe ainsi ces branches de peste, quand elles

sont à l'extérieur; mais les fièvres inflammatoires gangrènent aussi

les viscères, et le malade expire en criant guérison. Que nous soyons

guéris ou non, nous allons bientôt évacuer Cayenne, et nous

connoissons déjà assez l'agent, pour le peindre avant de partir.

Jeannet, chef suprême de la colonie, sous le nom d'agent, commande en

sultan, aux noirs, aux habitans comme aux soldats; sa volonté fait la

loi, rien ne contre-balance son autorité, il ne doit compte qu'au

Directoire qu'il représente; il ne reste en place que pendant 18 mois,

et il peut être réélu; il nomme toutes les autorités, les influence

toutes, les renouvèle toutes, les fait mourir toutes; enfin, quand un

agent sourcille, tout doit trembler devant lui. Voilà sa puissance;

quel usage en fait-il?

Jeannet, d'un physique avantageux, dans sa trente-sixième année, fils

d'un fermier de la Beauce, est manchot du bras gauche, qu'un cochon

lui a mangé quand il étoit au berceau. Il doit son avancement à ses

talens, à son oncle Danton, et un peu à ses maîtresses qui ont payé sa

complaisance et sa vigueur. Son abord est prévenant, la gaieté siège

plus sur son front que la franchise, ses manières sont aisées, il

débite avec une égale effusion tout ce qu'il pense comme tout ce qu'il

ne pense pas; son grand plaisir est d'être impénétrable en paroissant

ouvert, il se pendroit si on pouvoit lire dans son coeur, et je ne

sais pas s'il en connoît lui-même tous les replis. Il fait autant de

bien que de mal, et toujours avec la même indifférence. Il met chacun

à son aise, il pardonne de dures vérités et même des injures; il manie

le sarcasme et la répartie avec esprit; il écoute volontiers les

reproches, les remontrances, les plaintes, et ne les apostille jamais

que de grandes promesses. La prodigalité, la galanterie, la soif de

l'or, sont ses organes, ses esprits moteurs, ses élémens, son âme. Il

est brave et prévoyant dans le danger, peu sensible à l'amitié, encore

moins à la constance, blasé sur l'amour, très-facile au pardon, et peu

enclin à la vengeance. La vertu pour lui, est la jouissance et le

plaisir, il ne fait jamais de mal sans besoin, mais un léger intérêt

lui en fait naître la nécessité. Tient-il la place de l'âne de

Buridan, entre deux biens égaux, provenans de deux moyens opposés, son

coeur fait pencher la balance du côté du plus honnête, ne

manqueroit-il que quelques centimes de grains dans le bassin, il en

feroit encore le sacrifice. C'est un homme de plaisir et de

circonstance, qui aime l'argent et puis l'honneur, les hommes pour ses

intérêts, ses amis pour la société, et qu'on a regretté par ses

successeurs. Voilà l'ensemble du tableau, étudions-en chaque trait

dans l'historique des révolutions de la colonie, par la liberté des

nègres.

Il vint ici en 1793, après la mort du roi, remplacer le chevalier

d'Alais, mettre la colonie _à la hauteur des circonstances_, fit

ouvrir les clubs, en fut président, et s'allia aux hommes de toutes

les couleurs. Son coeur répugnoit à ces bassesses, mais c'étoit le

marche-pied de son crédit, et il s'y prêtoit avec autant d'aisance que

s'il n'eût jamais eu d'autres inclinations. Plus la crise étoit

difficile, plus il déposoit et même avilissoit son autorité. Le décret

de la liberté des noirs, annoncé depuis long-temps, plus redouté que

la foudre, faisoit émigrer les riches habitans, qui craignoient à

juste titre d'être égorgés par leurs esclaves, devenant vagabonds et

furieux, comme une bête vorace hors de sa cage. Jeannet se trouvoit

entre l'enclume et le marteau: d'un côté, les anarchistes qu'il

détestoit dans son âme, et avec qui il s'étoit trop popularisé,

dissipateurs ici comme en France, soupirant après le décret, dans

l'espoir du pillage, l'assiégeoient sans cesse, pour savoir quand et

comment il le proclameroit. Il avoit lui-même désorganisé le bataillon

d'Alsace, en substituant un nouvel état-major à l'ancien, qu'il avoit

fait déporter comme aristocrate. La société populaire, dont la troupe

faisoit partie, avoit fait choix de ses créatures. D'un autre côté,

les vrais habitans le sollicitoient de ne pas recevoir le décret, et

lui offroient des fonds. Il leur en avoit fait la promesse, aussi bien

qu'au gouverneur de Surinam, dont il ménageoit l'alliance, quoique la

France fût alors en guerre avec la Hollande. Il avoit reçu avis que

des bâtimens Hollandais stationneroient devant Cayenne, pour capturer

l'aviso, porteur de la liberté des nègres. En les voyant paroître, le

28 mars, il annonce une grande conspiration, pour jetter l'alarme dans

les cantons. Quelques riches propriétaires prennent la fuite, sont

déclarés émigrés; il confisque leurs habitations, et achève de

s'affermir comme il le dit, _après avoir connu les hommes et les

choses_. Pour faire sa bourse, il avoit créé, le 5 septembre 1793,

pour trois millions de billets qui ont achevé de ruiner la colonie en

1795. Du même coup, il séquestre l'habitation de la Gabrielle,

appartenant à M. Lafayette, qui rapporte 300,000 fr.; fait rentrer une

partie de la dette arriérée, ferme les portes de l'assemblée

coloniale, retourne les caisses, change les tribunaux. Enfin il alloit

achever sa riche moisson, comme il le dit, au moment où vint le fameux

décret. Copions ce qu'il en rapporte lui-même, dans son compte rendu,

_page 6_:

«Ce fut le 25 prairial an 2, à six heures du soir, qu'Apolline,

capitaine de la corvette _l'Oiseau_, me remit le décret de la liberté

des nègres, sans aucunes instructions, et avec ordre de le faire

aussi-tôt promulguer. Le 26, à six heures du matin, le bataillon étant

sous les armes, je proclamai moi-même le décret de liberté, en

déclarant traître et infâme à la patrie, quiconque tenteroit un

instant de s'opposer à son exécution.»

La proclamation se répéta de suite dans tous les cantons. Alors la

colonie fut à la débandade; quelques commissaires, porteurs de ce

décret dans la grande terre, loin de préparer les nègres à ce passage

subit et redoutable de la dépendance à la liberté, les enlevoient des

ateliers, les indisposoient contre leurs maîtres, leur crioient avec

emphase: _Vous êtes libres, faites maintenant ce que vous voudrez._

Jeannet admettoit à sa table, à ses côtés, dans son conseil, les noirs

de préférence aux blancs. Les nègres étoient si bien pliés au joug,

qu'ils crurent pendant deux mois que ce qu'ils voyoient n'étoit qu'un

songe. Personne n'osant leur parler d'ouvrage, ils commencèrent à

vouloir se débarrasser de tous les blancs, de peur de rentrer dans

l'esclavage. On vit les cantons fermenter, les habitans s'enfuir dans

les bois, les esclaves armés courir d'un bout à l'autre de la colonie,

pour faire, disoient-ils, la chasse à leurs maîtres, qui se

réfugioient à Cayenne, où ils n'étoient pas plus en sûreté. Jeannet

écoutoit les plaintes des blancs, leur faisoit de belles promesses, et

donnoit de légères réprimandes aux noirs. Le capitaine Apolline lui

avoit apporté aussi la nouvelle de la mort de son oncle Danton, à qui

il devoit sa place: _ils font bien de se défaire de tous les

conspirateurs_, dit-il. Cette réponse n'étoit que sur ses lèvres, car

il lui donna long-temps des larmes en secret, et résolut dès ce moment

de mettre ordre à ses affaires, pour s'enfuir dans les États-Unis. Le

girofle de la Gabrielle n'étant pas encore prêt, il ajourna son départ

en brumaire an III. Son dessein transpira, il n'en fit point mystère,

il se concilia de plus en plus les nègres et la société populaire,

dont il étoit l'âme, écoutant sérieusement les folies que les noirs y

vociféroient dans leur jargon. L'un y demandoit que les femmes

blanches, qui se reposoient depuis si long-temps, fissent à leur tour

la cuisine aux nègres; un autre sollicitoit un arrêté pour le partage

des habitations; un troisième trouvoit mauvais que son ancien maître

mangeât encore dans des plats d'argent, et lui, dans une gamelle.

L'agent se contentoit de rire, mais un dernier orateur lui poussa trop

vivement la botte:--Je suis libre, citoyen agent.--Oui.--Je puis me

faire servir aujourd'hui.--Oui, en payant, et je serai moi-même à tes

ordres pour de l'argent.--Citoyen Jeannet, ce n'est pas toi que je

veux, s'il arrive des nègres, je pourrai en acheter à mon tour.--À ces

mots Jeannet s'élance à la tribune, pérore long-temps sur le prix de

la liberté, et termine par cette sentence: «Je crains bien que la

mère-patrie n'ait versé son sang pour briser les fers d'une classe

d'hommes qui ne mérite que l'esclavage, et qui ne connoît que le

bâton.»

Les cultures étoient abandonnées, l'orage grossissoit, la terreur

grondoit dans le lointain, la troupe n'étoit point payée, l'argent des

prises avoit été dissipé, la récolte étoit serrée. Jeannet avoit des

fonds, il termina sa session par une fuite, et fit légitimer ses

rapines par un prétendu compte rendu que j'ai sous les yeux. Cette

manière de s'y prendre est originale; le bataillon qui étoit presque

nu s'opposoit à son départ; il assemble le département, lui dit qu'il

va en France pour solliciter des fonds pour la colonie, que les

caisses sont vides pour le moment, _mais qu'il y a plusieurs recettes

sûres_ (en parlant du produit des récoltes) _dont quelques-unes sont

prochaines_ (il touchoit à ses coffres en parlant); _d'autres

éventuelles sur lesquelles il est raisonnable de compter_ (les prises

que les corsaires devoient faire). Le département fait imprimer ce

petit compte. Il pare à tout par un prompt départ, et fort de cette

pièce auprès du directoire, se fait renommer agent, revient en 1796

remplacer Comtet à qui il avoit remis ses pouvoirs à la fin de 1794,

comprime les nègres, et fait ressentir sa colère à Collot-d'Herbois et

à Billaud-Varennes qui avoient presque gouverné la colonie pendant son

absence.

Le premier de ces deux exilés est péri à Kourou d'une mort violente,

avant notre arrivée; l'autre est resté long-tems à Synnamari avec les

seize premiers déportés. Ce contraste peut intéresser le lecteur; j'en

dirai un mot dans la suite.

Revenons à l'état actuel de la colonie. Les nègres, d'abord classés à

vingt sous par jour; le sont aujourd'hui à six, à cinq et à trois; ils

ne peuvent sortir de chez les maîtres qu'ils ont choisis, que faute de

paiement ou de gré à gré. Ils ne peuvent aller d'un canton dans

l'autre sans permis. Le fouet est remplacé par la prison sur les

habitations ou par la _franchise_, maison de correction où ils

travaillent au dessèchement des terres basses, et reçoivent en entrant

et en sortant soixante et quatre-vingts coups de nerf de boeuf. Ces

entraves leur font regretter les premiers jours de leur liberté; ils

travaillent peu et redoutent un nouvel esclavage qui les feroit

rentrer chez leurs maîtres qu'ils n'ont pas ménagés. Les deux partis

sont en observation: les noirs, entre la crainte et l'espérance,

ressemblent à une bête de somme qui, voyant son cavalier, fait de

légers mouvemens de tête pour ne pas laisser couler le collier de

fatigue. Leurs anciens maîtres, comme le chien en arrêt sur une

caille, attendent le signal pour les happer. Les noirs sont craintifs,

méchans et dix fois plus nombreux que les blancs. Ces derniers

désireroient que nous restassions dans l'île pour leur donner

main-forte en cas de révolte, et notre vie n'est pas plus en sûreté

que la leur; car les Africains nous regardent comme des tyrans.

Jeannet leur a déjà insinué cette idée en se transportant à la caserne

des soldats noirs, lors de l'arrivée des seize premiers; il y pérora

sur la conspiration du 18 fructidor, et peignit aux nègres ces

honorables victimes comme des oppresseurs qui vouloient leur ravir

leur liberté.

On imprime nos noms, la liste en sera envoyée à chaque poste de la

colonie française et hollandaise: donnons en place, celle des gens

distingués à qui les arts et la mère-patrie doivent ici des égards.

Cette mauvaise bourgade où nous croyions à peine trouver un maître

d'école qui sût lire, et un curé qui dît son bréviaire, renferme de

fins renards et des gens de mérite en tous genres. Si M. de la

Condamine revenoit sur la montagne qui porte son nom, il n'iroit pas

jusqu'à Oyapok pour trouver un homme de bon sens. MM. Noyer, Remi et

Tresse sont très-habiles en médecine: je mets les Hypocrates en tête,

parce que nous avons toujours besoin d'eux. Mentelle et Guisan pour le

génie et la partie hydraulique; Couturier-de-Saint-Clair pour sa

probité et ses talens dans le même genre; l'ancien administrateur, M.

Lescalier, est cher à tous les gens de bien par sa probité et ses

connoissances. Dans l'administration de la marine, Roustagnan mérite

un rang distingué pour ses lumières, ses vues claires et

philanthropiques: Richard, dans la partie du contrôle, apure bien les

comptes de l'état et les siens; sa précision, les connoissances qu'il

a de toutes les branches de l'administration, en font un homme

d'autant plus plus précieux qu'il ne s'en fait pas accroire; Lemoyne,

commissaire des guerres, natif de Versailles, joint les belles-lettres

à la connoissance du barreau et de la marine; je ne connois pas

d'homme plus sociable et qui ait moins de prétention. Ninette,

secrétaire de l'administration, seroit plus prisé s'il marioit plus de

bonne foi à ses talens et à ses opinions; il est aimable et n'a point

d'amis. M. Valet de-Fayol trouva ici, en 1782, le problème de la

longitude cherché depuis si long-tems. Le baron de Bessner, gouverneur

de la colonie à cette époque, reçut un ordre du roi, sollicité par

l'académie des sciences, pour faire repasser en France M. de Fayol qui

mourut en route d'une fluxion de poitrine. On dit qu'à la même époque

un résident à Saint-Domingue fit la même découverte et eut le même

sort. Ainsi, Chanvallon a raison de dire dans ses _Relations sur la

Martinique_, que les grands hommes ne sortent point des colonies,

qu'ils ne s'y perfectionnent pas même; mais que l'ardeur des climats

allume le feu du génie chez ceux qu'elle n'énerve pas. M. Mignot, dit

Picard, est un excellent ouvrier-artiste qui exécute tout ce qui

concerne la partie du génie avec autant d'adresse que de principes.

En 1785, on apporta à Cayenne au jardin du roi le palmier des

Moluques, arbre rare, dont la peinture ou manquoit ou étoit

incorrecte. M. Charles Gourgue fut prié de le peindre pour le comte du

Pujet, gouverneur des enfans de France. Il exprima la mobilité, la

verdure, le dentelé des feuilles, les étamines, les pistils des

fleurs, le jet de la sève, avec tant de force et de vérité, qu'on

alloit toucher le papier. Un de ses amis, un peu incrédule sur son

talent, fut trompé comme Zeuxis par Paraphasius. L'ouvrage n'étant pas

achevé, l'artiste laisse son tableau pour aller déjeûner: l'incrédule

monte et veut ôter de dessus une feuille, une fleur de belle-de-nuit

que le peintre sembloit avoir laissé tomber d'un bouquet. Louis XVI

trouva ce morceau si frappant, qu'il breveta sur-le-champ la

petite-nièce de M. Gourgue d'une pension à Saint-Cyr ... Cet homme

végète à Kourou, quoiqu'il n'ait pas que ce seul talent.

La maison Lecomte se vide tous les jours. Chaque habitant vient faire

un choix ... Si je pouvois être placé chez quelques-uns de ces braves

gens, mon sort seroit digne d'envie. Nous nous associons sept, et MM.

Trabaud et Bonnefoi, à la recommandation de M. Carré (à qui je dois

autant d'éloges que de reconnoissance) nous louent leur case à Kourou,

pour y faire le commerce: mes camarades se cotisent pour eux et pour

moi, car on m'a volé mon argent et mes effets à Rochefort et dans le

pillage de la frégate. Depuis mon départ sur _la Décade_, je n'ai eu

qu'un louis en ma possession; nous étions trois à le partager: au bout

de deux jours il m'est resté quarante sous pour faire 1800 lieues; je

vivrai pourtant dans la Guyane pendant trois ans sans l'assistance du

gouvernement.... Ô Providence! je serois bien ingrat de te

méconnoître! Quel impie dans le malheur nie votre existence! Ô mon

Dieu! est-il rien de plus doux que de vous trouver pour consolateur?

On vend les montres, les boucles d'argent et les habits pour faire des

emplettes. Nos propriétaires envoient nos noms à l'administration

départementale, et moi, je vais les donner au lecteur:

J. B. Cardine, curé de Vilaine, diocèse de Paris, âgé de 41 ans, natif

de Coumion, département du Calvados.

Jean-Charles Juvénal, chevalier de Givry de Destournelles, natif de

Laon, âgé de 27 ans.

Gaston-Marie-Cécile-Margarita, âgé de 37 ans, né à Avenay, diocèse de

Rheims, départ de la Marne, curé de Saint-Laurent de Paris.

Jean-Hilaire Pavy, âgé de 32 ans, de Tours.

Hilaire-Augustin Noiron, âgé de 49 ans, natif de Martigni, curé de

Mortier et Creci, diocèse de Laon, département de l'Aisne.

Louis-Ange Pitou, âgé de 30 ans, né à Valainville, commune de Moléans

en Dunois, district de Châteaudun, département d'Eure-et-Loir, homme

de lettres et chanteur, résidant à Paris.

Louis Saint-Aubert, âgé de 55 ans, né à Rumaucourt, département du

Pas-de-Calais, résidant à Paris.

Distribuons les emplois de notre futur établissement; Cardine aura

les clefs du magasin avec Pavy, l'un et l'autre tiendront note de la

recette et de la dépense; chaque soir, avant de nous coucher,

Margarita portera le tout sur un livre à double partie. La société se

réunira tous les quinze jours pour apurer les comptes et prendre la

balance de recette et de dépense.

Givry et Noiron iront à la chasse; Saint-Aubert taillera les arbres et

bêchera le jardin, ou se délassera à la chasse, quand l'un ou l'autre

veneur sera fatigué: Pavy fera la cuisine avec Cardine.

Margarita et Pitou iront chercher de l'eau, balaieront la case,

compteront le linge pour le blanchissage et laveront la vaisselle

tour-à-tour. Margarita sera attaché à la case, pour aider les deux

premiers à tenir les livres.

Pitou portera des marchandises à deux et trois lieues dans les

habitations, ira dans les sucreries faire emplette de liqueurs et de

sirops pour la vente et la consommation. Il s'agit maintenant de faire

enregistrer nos baux de location, et d'obtenir préalablement l'aveu de

l'agent, qui a remis ces détails au commandant de place; un soldat

nous y conduit après-midi. «Ne voyez-vous pas qu'il n'est point ici?

nous dit sa négresse: écoutez-le chanter dans la maison du

gouvernement; il n'est visible que depuis huit jusqu'à neuf heures du

matin, ne manquez pas l'heure.»

Le lendemain nous fûmes ponctuels: le commandant de place donnoit un

grand déjeûner: nous étions tout confus. La négresse prit sur elle de

nous annoncer; la maison retentissoit déjà du cliquetis des verres et

des bouteilles cassées. J'apperçus autour d'une grande table ronde, un

grand cercle que présidoit l'agent; tous se tenoient par la main en

chantant à plein choeur cet invitatoire bachique:

Voulez-vous suivre un bon conseil?

Buvez avant que de combattre,

À jeûn je vaux bien mon pareil,

Mais quand je suis saoul, j'en vaux quatre.

Versez donc, mes amis, versez,

Je n'en puis jamais boire assez. _bis.. bis.._

Quel pauvre agent et quel soldat!

Que celui qui ne sait pas boire,

Il voit les dangers du combat

Et moi, je n'en vois que la gloire.

Versez donc, etc....

Le bon goût que je trouve au vin!...

Si le poisson le trouve à l'onde,

Il a le plus heureux destin

De tous les habitans du monde...

Versez donc, etc...

Cet univers, ho! c'est bien beau!

Mais pourquoi dans ce grand ouvrage

Le Seigneur y mit-il tant d'eau?

Le vin m'auroit plu davantage...

Versez donc, etc...

S'il n'a pas fait un élément

De cette liqueur rubiconde,

Le Seigneur s'est montré prudent,

Nous eussions desséché le monde...

Versez donc, etc...

Nous sommes expédiés en cinq minutes. «Par ma foi c'est un drôle

d'homme que ce Jeannet, nous dit en revenant la sentinelle qui nous

avoit accompagnés. Voici les convives du déjeûner: le capitaine du

corsaire _la Chevrette_, qu'il avoit mis au fort il y a deux jours, et

voici pourquoi; il amène une prise dans le port; on met le scellé à

bord du bateau: l'argent disparoît; Jeannet mande ce capitaine: _il y

a de grands fripons à votre bord, monsieur_, lui dit-il; _ce sont les

petits, citoyen agent, les grands sont à terre_; il l'envoie au fort

pendant deux heures, puis il le rappelle, et lui répète sa réponse:

_les grands sont à terre_; ce n'est pas moi, puisque je n'ai qu'une

main; _elle en vaut dix, citoyen agent_, reprit le capitaine; Jeannet

se mit à rire; et ce matin ils déjeûnent ensemble. Son voisin à gauche

est un habitant qui avoit écrit contre lui au ministre, quand il s'en

alla d'ici, en 1794. Jeannet a eu les lettres bien signées de cet

homme, les lui a montrées il y a deux jours, les a déchirées en sa

présence, l'a retenu à dîner avec lui, lui a protesté qu'il ne s'en

souviendroit jamais, et ce matin ils déjeûnent ensemble. Je ne sais

pas comment ils peuvent tenir à toutes ces fêtes; ces festins durent

depuis six mois, et ils n'ont pas de fonds pour nous payer sept sols

et demi par jour. Vous les avez vus à table; ils ne se lèveront qu'à

minuit; le couvert ne s'ôte jamais. Les _quarteronnes_ iront partager

le dessert. Quand ils seront las d'elles, ils iront au billard, de-là

à table, au lit, puis à table, au lit, au jeu. La bureaucratie en fait

autant; voilà comme l'habitant et le soldat profitent des prises

faites sur l'ennemi. La _Chevrette_ a amené dix portugais chargés de

vins, de comestibles et d'or; tout a descendu à Surinam pour être

vendu: la moitié des piastres sera pour l'agent, le quart pour les

employés, et le reste tombera à la caisse. Ainsi, l'or leur vient en

dormant. Quelle différence de la vie d'un déporté et d'un soldat à

celle d'un agent!....»

Sous ce point de vue, le séjour de Cayenne peut fixer bien des gens de

mérite: _ubi benè, ibi patria_ (dit Epicure). Nous partons demain pour

Kourou.

_Neuf Thermidor an 6_, (27 juillet 1798.)

Le petit jour ne nous surprend pas au lit, nous faisons plus d'apprêts

que si nous allions à la noce, la joie de recouvrer la liberté et un

noir pressentiment d'un avenir malheureux gonflent notre coeur. Six

heures sonnent, Clérine fait l'appel, et nous enjoint de lui remettre

et la vaisselle et le hamac que la nation nous a prêtés; les

serpillières de la _Décade_ nous serviront de couchettes; nous n'avons

les vivres que pour ce matin, parce que nous dînons en ville chez nos

propriétaires. À trois heures après midi, nous nous embarquons pour

Kourou, nous sommes treize personnes avec notre bagage dans un canot

aussi petit qu'une barque de meunier, on pousse au large et Cayenne

s'éloigne.

Notre mauvaise coque est si chargée, que l'eau n'est pas à un pouce

du bord; nous sommes à l'embouchure d'une rivière très-rapide, agitée

par un vent violent; il y a douze lieues de mer jusqu'à Kourou. La

grande terre forme une pointe à une lieue au nord-ouest. La route par

terre est plus courte, mais il faut passer sur un sable mouvant, nous

entrons dans la crique Méthéro, petite saignée faite par le reflux de

la mer. Cette crique est entourée d'islets. On respire la fraîcheur et

la paix sur ces bords couverts de palétuviers rouges dont les racines

sans fin s'entrecroisent et descendent de la cîme jusqu'au fond de

l'eau vaseuse, nous y débarquerons; chacun frappe de son pied la terre

et casse une branche de bois vert en s'écriant: «Nous ne mourrons pas

sans avoir mis le pied dans l'Amérique». Margarita revient avec moi

dans le canot, pour escorter le bagage. Nous rentrons en mer, et nous

voguons à pleines voiles, au bruit du canon du neuf thermidor. Nous

sommes à deux lieues et demie de Cayenne.--«Mon ami, dit Margarita, il

y a quatre ans à pareil jour et à pareille heure, le tocsin sonnoit à

la commune et à la convention, nous étions entre deux écueils;

aujourd'hui nous sommes dans une frêle nacelle, exposés aux vagues

d'une mer écumante ...» Une douce mélancolie nous fit rêver à ce

rapprochement ... Si l'homme lisoit au livre des destins, que de

chances il voudroit éviter!... que de chagrins le rongeroient dans le

cours de ses triomphes ou de ses plaisirs!.. Seroit-il plus juste? Il

deviendroit plus ombrageux sans être plus parfait. La lune entre deux

nuages d'argent, poursuit tranquillement sa carrière et nous laisse

promener nos regards sur le vaste Océan et sur le rivage planté de

grands arbres dont la verdure nous paroît d'un gris sombre. Un nuage

plus noir que l'ébène étend son vaste rideau sur la plaine éthérée. Le

vent souffle, nous sommes inondés et bientôt arrêtés par le calme. Nos

rameurs sont en nage sans pouvoir avancer ... Cependant nous avons

encore six lieues jusqu'à notre destination, après mille efforts nous

entrons enfin dans l'embouchure de la rivière de Kourou, ce passage

est extrêmement dangereux; à deux heures du matin nous approchons du

Dégras. Où est notre case? Qui va nous l'indiquer? Que faire le reste

de la nuit? Quelle consigne va nous donner la sentinelle? Nous voilà à

Kourou..... Mais je ne vois que des bois; serons-nous libres ou

assujétis aux caprices des soldats....?

Nous mourons de soif, Margarita reste dans le canot. Comme la marée

est basse, le rivage est couvert de vase, deux nègres me chargent sur

leurs épaules et me conduisent au poste; je regarde avec étonnement ce

Kourou si fameux dans l'histoire de la colonie de 1763. Des herbes de

la hauteur et 2 et 3 pieds obstruent un petit sentier qui est la

grande route. Quel désert, mon Dieu! À la distance de deux portées de

fusil, je n'ai trouvé que huit mauvaises loges de sabotiers; voilà

Kourou!... Nous passons à côté de l'église; la bâtisse en paroît

jolie, elle est fermée ... Plus loin un grand bâtiment long comme un

boyau sert de magasin, de corps-de-garde et de caserne; un nègre à

moitié endormi auprès d'un feu couvert de cendre me crie _qui vive_,

je demande l'officier. Il se lève et me conduit à notre case; un

troupeau de bétail parque dans notre jardin; le vacher occupe la

maison, il dort d'un profond sommeil, ce spectacle me navre d'effroi.

Comment vivre sept dans un pareil désert? Je vais retrouver Margarita,

le passager nous ouvre sa case, fait débarquer notre bagage, nous

invite à nous reposer jusqu'au jour.

Nous sommes enfin libres et sans gardes sur la terre qui confine à

l'Asie: si nous avions des ailes, nous serions bientôt en Europe....

Que sont devenus nos camarades? Ne se sont-ils point égarés dans les

forêts? Au bout d'une heure nous retournons voir le village; la lune

éclaire toute la solitude des huttes.... Une seule case est entourée

de fleurs et d'arbres de luxe.

C'est sans doute la maison du seigneur du canton. L'avenue de la nôtre

est plantée de deux rangs de cocotiers, palmiers dont le corps droit

comme une flèche, et gros comme un tilleul de vingt ans, s'élève à

cent-vingt pieds en l'air; ses branches confondues avec ses feuilles,

longues de vingt pieds, coupées en lance à trois tranchans, forment un

bouquet à sa cîme, qui se termine en aigrette. Sa fleur qui ressemble

à un épi en maturité, est couverte d'une enveloppe faite comme un

parasol qui la garantit de la tempête; son fruit, rond dans

l'intérieur, est couvert d'une enveloppe triangulaire, filandreuse et

extrêmement tenace; il ressemble à une grappe de raisin du poids de

trente livres. Cet arbre est toujours en rapports et en fleurs. Au

bout de douze ans, il est dans son adolescence; alors son tronc se

dégage des branches ou feuilles gourmandes; les grappes les plus près

de la terre, pèsent sur le dernier rang de feuilles, qui sèchent et

tombent à mesure que la cîme enveloppée d'une toile comme nos canevas,

brise sa natte deux fois par mois, pour éjaculer une nouvelle sève. Le

cocotier n'est point hérissé de piquans comme les autres palmistes, à

qui il ressemble pour la feuille, et dont il diffère pour le fruit. Il

donne, comme le Maripa et le Tourlouri, le fameux vin de palme, dont

les Africains sont si gourmets.[19]

[Note 19: Le vin de palme est pétillant, liqueureux, d'un

doux-aigrelet et agréable, il ne se conserve que peu de jours: on

l'obtient de deux manières, en abattant l'arbre, le brûlant par une

extrémité, tandis qu'on perce l'autre pour y mettre dessous un vase

creux qui reçoit la sève liqueureuse que le feu distille; ou bien on

grimpe à la cîme, on l'incise, on y suspend une outre, on met le feu

au pied, ce qui produit le même effet, quoique le palmier ne soit

qu'un tube noueux, dont le tour est dur comme le fer, et le coeur

filandreux; il est si vivace qu'il renaît du milieu des flammes, quand

elles ont épargné quelques parties de son contour.]

La fatigue nous invite au sommeil; la curiosité, le chagrin, le

plaisir de marcher sans gardes, nous font braver les insectes et

oublier les douceurs du repos; nous nous enfonçons dans un bois

touffus ...; la route est pleine de sable, les oiseaux de nuit marient

leurs voix lugubres à notre sort; nous retournons chez le passager

après avoir fait mille et un projets comme la laitière au pot cassé.

Le jour tarda trop à luire, nous dormons sur une chaise; les coqs nous

réveillent, ils sont les seules horloges du pays; ils ont chanté trois

fois; le pierrier du poste annonce le jour, nous secouons l'oreille

pour aller nous montrer au maire, comme le lépreux à Jésus-Christ.

Le maire est le premier officier civil, il inspecte les habitations et

les travaux, reçoit les plaintes pour les griefs ou crimes civils

veille à la police des cantons de la colonie. La force armée est à sa

disposition. Le juge de paix prononce en dernier ressort sur les

affaires de police correctionnelle; quand un blanc est aux prises avec

un nègre, il appelle des assesseurs qui sont nommés par le canton. Ces

deux officiers seuls sont payés par le gouvernement.

Le maire de Kourou se nomme Gourgue; son habitation est au milieu du

bois, au nord du poste dont il est éloigné de trois portées de fusil,

et entouré d'une crique hérissée d'une forêt de palmistes armés de

longues épines. Le boulanger des militaires nous conduit à sa case qui

tombe en ruines. Il revient de son jardin le dos voûté, un long bâton

à la main, comme un semeur de ses champs; il nous fait déjeûner,

s'excuse de la frugalité de son repas sur la misère des colons, et se

résume par cette prophétie: «Vous n'avez pas les vivres!.. malheureux!

vous végéterez ici pendant l'été ... mais l'hiver ... nous vous

aiderons ... nous sommes ruinés.»

Nous retournons prendre possession de notre case. Sur notre passage à

droite, à vingt pas, deux blanches, qui ont quelque chose des

européennes, sont sur le seuil de leur porte, les jambes et les pieds

nus; elles nous regardent, se parlent tout bas et rentrent annoncer au

mari renfermé dans la case, qu'elles ont vu deux étrangers.... C'est

une merveille dans ce pays où l'on reconnoît au bout de trois jours la

marque des souliers qu'un européen imprime sur le sable. Ces dames

sont l'épouse et la fille d'un vieillard de soixante ans aveugle,

infirme et extrêmement aimable...... Bonne nouvelle.... nous leur

devons une visite..... ce sera pour demain. Voyons notre logis et

apportons notre mobilier.

Une haie de très-grands citronniers ceintre notre jardin, dont le sol

sablonneux est engraissé par le bétail à qui il sert d'étable, car les

troupeaux couchent toujours en plein air. Les arbres fruitiers qui

faisoient l'ornement du jardin, ont été coupés par un homme de couleur

qui habitoit la case avant nous. Les oranges et les citrons couvrent

la terre. Des lianes et des brousses étouffent l'air, tout est en

désordre; l'extérieur ressemble à l'approche d'une grotte.

La case est propre, spacieuse, composée, d'un petit magasin de trois

chambres, d'un grenier assez grand elle est couverte en bardeaux.

Au bout de deux heures notre bagage est en place; un seul nègre a tout

apporté. _Un pain d'une livre et demie_, deux fromages tête-de-moine,

six flacons de genièvre, six flacons de tafia, cinquante livres de

cassonade, quelques chaudières, douze bouteilles d'huile d'olive, deux

jambons, une caisse d'huile à brûler et 100 livres de riz sont nos

provisions de bouche. Une partie de ces denrées est destinée au

commerce.

Quatre pièces d'indienne, quatre de toile, deux de coton bleu, trois

poignées de fil mélangé, sont notre fonds de boutique; voilà nos

provisions de sept pour 3 ans. Notre case est vide, heureusement que

nous avons trouvé un vaisselier, un buffet, des bancs et des tables,

qui sont attachés à la maison, sans cela nous siégerions à terre. Que

vont dire nos compagnons? Sur quoi allons nous coucher? Nos

serpillières de la Décade sont toutes mouillées des vagues qui sont

entrées cette nuit dans le canot. Quelle perspective! Nous refermons

la case, nous promenant pour nous promener. Bourg, brave homme, nous

retient à dîner, il n'a qu'un morceau de poisson boucané et de la

cassave (pain de racine, plat comme du pain-d'épice, sec comme du bran

de scie, qu'on mouille pour qu'il n'étrangle pas). Margarita, en me

regardant a les larmes aux yeux; il ne peut manger de cette cuisine;

je parois m'y conformer sans répugnance, quoique mon coeur bondisse:

ces pauvres gens s'en apperçoivent, nous apportent un morceau de pain

frais, de l'huile et du vinaigre pour assaisonner le poisson; après

dîner, ils nous enferment pour nous laisser reposer.

À cinq heures, nos camarades hèlent à l'autre bord, nous nous levons

pour les recevoir, la rivière en cet endroit est trois fois large

comme la Seine, au quai de l'École; au bout d'un quart-d'heure, ils

sont à notre dégras; nous nous embrassons en nous racontant nos

dangers; ils ont failli périr de fatigue au milieu des sables; les

habitans les ont bien accueillis, ils sont exténués; ils ont bien dîné

chez une négresse libre nommée Dauphine. Il ne nous reste que 5 liv.

pour la maison.... mais le commerce nous rendra des fonds......

_Bourg_ nous donne à souper, une indienne nous prête deux hamacs,

chacun se blottit comme il peut; la fatigue nous accable, le plaisir

de la réunion attire le sommeil, demain nous examinerons le local.

_29 juillet._ Au point du jour, chacun prend son emploi: nous buvons

un petit verre de tafia pour la dernière fois. Givry et Noiron partent

pour la chasse, St. Aubert s'arme d'une serpe et d'une bêche;

Margarita et moi allons au puits de Préfontaine, ensuite à la

provision chez le pêcheur qui a pris un machoiron jaune de 40 livres,

à 4 sols la livre, suivant la taxe ordinaire. Nos voisins nous

apportent une douzaine de cassaves ..., des habitans, à deux lieues

sur l'anse, nous envoient du sirop, du riz, de la vaisselle. L'ancien

chirurgien de ce poste, M. Gauron, nous fait apporter trois matelas et

un hamac. Nous voilà pourvus de lits et de vivres pour quelques jours.

Les brèches du jardin sont bouchées, les citronniers tombent sous la

serpe; dans peu on soupçonnera enfin qu'il y a des vivans à la case S.

Jean, dont les limites touchent au cimetière.

Nous visitons les alentours de notre domaine; à l'ouest-nord nous

sommes bornés par un bois épais et marécageux; à l'est les palétuviers

nous dérobent les bords de la mer; au midi la rivière coupe notre

passage; au nord une forêt de palmiers s'étend jusqu'à l'anse. On n'y

découvre aucuns vestiges de la splendeur de ce séjour, où quinze mille

hommes débarquèrent autrefois. Nous n'avons qu'un pas à faire pour

voir la grandeur des tombeaux qu'on leur creusa. Rendons visite aux

morts.

Au milieu de l'asile du silence est une chapelle très-solidement bâtie

des débris de l'hôpital de la colonie de 1763, et couverte de

palmistes; l'obscurité que le hasard y ménage, imprime le respect, et

fixe l'attention. Nous y entrons, après avoir lu sur les deux battans

de la porte: _Temple dédié à la bonne mort._ Un autel fait face; à

droite un vieux guerrier grossièrement modelé en terre, laisse tomber

son casque, et paroît s'ensevelir, en disant aux curieux: _Vous

viendrez ici avec moi_ (nous avons peur que sa prophétie ne

s'accomplisse); à gauche une femme modelée de même joint les mains, et

bénit le moment qui la délivre de la vie. Le jugement dernier est

grotesquement barbouillé sur les murs; Dieu y descend au milieu d'un

nuage de lumière, précédé de l'ange qui sonne de la trompette: _Morts

levez-vous._ L'enfer à la gauche de Dieu, est représenté par un feu

ardent où la justice divine précipite des prêtres, des cardinaux, des

papes, quelques rois, et très-peu de militaires. Ainsi chacun se fait

une idée de Dieu suivant son intérêt; les arts sont donc venus habiter

ces déserts? Les trappistes ne mettent pas tant d'art en creusant

chaque jour leurs tombeaux. Qui repose ici?.... C'est M. de

Préfontaine et son épouse.... L'admirateur de Voltaire, le bel esprit

de Cayenne, l'auteur du plan de la colonie de 1763. Mais respectons

ses mânes. Nous allons dîner chez M. Colin qui nous en dira plus long.

Ce vieillard est de Caen; il a épousé en premières noces, une

demoiselle de Châteaudun: il est privé de la vue, il me serre les

mains en pleurant de joie, de ce que je lui apprends de la famille de

sa première femme nommée Beaufour. Comme il est contemporain de

Préfontaine, nous parlons du cimetière; et il nous met sur la colonie

de 1763. «Quoique Préfontaine fût mon ennemi, dit-il, je lui rendrai

justice, il n'est pas cause des malheurs de la colonie de 1763. Si le

ministre Choiseul l'eût écouté, Cayenne et Kourou seroient florissans;

il avoit demandé trois cents ouvriers, et des nègres à proportion pour

leur apprêter l'ouvrage; chaque année en ayant fourni un pareil

nombre, auroit fait affluer les étrangers; la Guyane inculte et

hérissée de piquans, se fût peuplée peu-à-peu; le commerce et

l'industrie auroient donné la main aux arts; la grande terre seroit

devenue aussi habitable que Cayenne; nous aurions remonté le haut des

rivières sans nous borner aux côtes: pour cela, il falloit marcher pas

à pas, c'étoit le moyen de trouver des mines d'or dans la fertilité

inépuisable de ce sol. Le gouvernement français voulut agir plus en

grand, afin de recueillir tout de suite le fruit de son entreprise.

Il ouvrit un champ vaste à l'ambition et à la cupidité. Le sol de la

Guyane, renommé depuis un siècle, servit à faire revivre le système de

Law sous une autre forme. Chaque particulier reçut une promesse de

tant d'arpens de terre qu'il pourroit cultiver avec les avances de

l'état, à qui il remettroit, ou ses propriétés en France, ou une somme

remboursable à Cayenne. Si la colonie réussissoit, cent mille

particuliers venoient déposer leurs fortunes au trésor royal pour

acheter des terres dans la Guyane; ainsi le gouvernement vendoit cher

à gage un désert inculte; d'ailleurs c'étoit un asile pour les

Canadiens, dont le pays venoit de tomber au pouvoir des Anglais. Si la

colonie ne réussissoit pas, on s'en prenoit au gouverneur qui ne

manquoit pas de fonds pour cette grande entreprise; voilà les vues

secrètes que la politique donne au cabinet de France.

»Les quinze mille hommes débarqués ici, et aux îles du Salut ou du

Diable, à trois lieues en mer, ont été gardés dans l'intention de les

acclimater, puis de les faire travailler quand ils auroient passé à

l'épreuve des maladies du pays. Cette colonie de Kourou a coûté

trente-trois millions; tout a échoué par la mauvaise administration

des chefs et par le brigandage des commis et des fournisseurs, et plus

encore par la mésintelligence de Turgot et de Chanvalon. Le premier

vouloit commander au second qui se croyoit maître absolu. Il avoit

donné pour limite aux débarqués, tout le terrain de la rive gauche de

la rivière Kourou jusqu'à l'anse. Cette forêt qui nous obstrue le

jour, étoit rasée jusqu'aux rochers. J'ai vu ces déserts aussi

fréquentés que le jardin du palais Royal....... Des dames en robe

traînante, des messieurs à plumet, marchoient d'un pas léger jusqu'à

l'anse; et Kourou offrit pendant un mois le coup-d'oeil le plus galant

et le plus magnifique; on y avoit amené jusqu'à des filles de joie.

Mais comme on avoit été pris au dépourvu, les Karbets n'étoient pas

assez vastes, trois et quatre cents personnes logeoient ensemble. La

peste commença son ravage, les fièvres du pays s'y joignirent, et la

mort frappa indistinctement. Au bout de six mois, dix mille hommes

périrent tant aux islets qu'ici; Turgot fit prendre Chanvalon la nuit

de Noël, quand la mort étoit lasse de moissonner. La Guyane est

toujours un pays mal-sain qui dévore dans l'année la moitié de ceux

qu'on y envoie. Vos ennemis qui connoissent bien ce séjour, espèrent

qu'il n'échappera aucun de vous; ils se trompent sans doute, mais ils

avoient sous les yeux le tableau de ceux qui ont survécu à cette

déportation volontaire.

Jusqu'au 22 décembre 1763, époque de l'arrivée de Chanvalon,

15,560 personnes; au 24 décembre 1764, 2,000 rembarqués même

année. Établis à Synamari, 200. 100 morts dans la même

année. 100 enrôlés dans les bataillons.

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2) · 第 53 / 55 题