260 répartis à Cayenne et dans les autres cantons.

En 1765, 300 vivans y compris les enfans nés depuis

l'établissement de la colonie.

Total général des morts de 1763 à 1764 13,060

Rembarqués 2,000

Vivans jusqu'à ce jour 30 sur. 15,560

»Cayenne et les cantons de la Guyane ne contiennent pas plus de 800

blancs, y compris les enfans. Les quatre cinquièmes trois quarts sont

des Européens débarqués depuis cette époque; ainsi ces quinze mille

malheureux, tous à la fleur de leur âge, sont morts sans postérité.

Les ravages de la peste étoient si effrayans, qu'aucun registre de

décès n'a été tenu, par la mort subite du premier, du second, du

troisième, du quatrième, du cinquième, du sixième commis à qui la

cédule étoit remise. Celui qu'on dressa l'année suivante à Cayenne,

fut rédigé sur le témoignage de deux personnes prises au hasard parmi

ceux qui restoient: de-là les contestations qui ont divisé tant de

familles en France et en Canada.»

Ce tableau effrayant est peut-être l'image de la destinée des déportés

à Konanama! Le vieillard nous détailla ensuite les causes de

l'épidémie qui les moissonna, leur destination, leur genre de vie,

l'arrestation de Chanvalon par Turgot qui le fit prendre au milieu

d'un grand repas. Pendant son récit, je me grattois les pieds de

toutes mes forces; madame Colin et sa demoiselle, se mirent à rire,

appellèrent une négresse et lui dirent de m'arracher les

_chatouilleuses de la colonie de 1763_. Elle s'arme d'une épingle

bien pointue, m'assujétit le pied sur son genou, me coupe les ongles

jusques dans la chair vive, y cerne une fosse ronde de la largeur

d'une lentille, d'où elle tire un sac blanc. J'apperçois un insecte de

la grosseur d'une pointe d'aiguille; le sac est la maison que l'animal

s'est bâtie entre cuir et chair; il est plein d'oeufs qui échappent à

nos yeux, ce qui me feroit croire que Mallesieux avec un bon

microscope a pu voir des milliers d'animaux sur la pointe d'une

aiguille. La démangeaison que j'éprouvois étoit occasionnée par la

trompe incisive de ce petit animal. Son extraction me fit beaucoup de

mal, c'est l'amusette des créoles, mon pied en étoit couvert; la

négresse fut plus d'une demi-heure à m'arracher ces piquans de cendre

appellés chiques et niques. Elle frotta mes pieds sanglans avec de

l'huile amère de Carapa. Cet incident nous remit sur la question de la

colonie de 1763. «Nos créoles, reprit le vieillard, vous caresseront

ainsi jusqu'à ce que vous soyez acclimaté; ayez soin de visiter vos

pieds tous les jours; sans cette précaution, au bout d'un certain

tems, ces insectes engendreroient des vers, et la gangrène suivroit.

Ce fléau a moissonné une grande partie des colons de 63. La

mal-propreté des Karbets, le nombre des malades, la sensibilité de

quelques-uns qui pleuroient pour une égratignure, firent pulluler

cette vermine au-delà de ce qu'on imagine. Enfin elles s'attachèrent

aux parties internes de la génération; plusieurs femmes furent rongées

de vers, et finirent de la manière la plus déplorable. En peu de

jours, une seule chique entreprend toute une partie du corps, elle ne

meurt jamais sans avoir été extirpée et écrasée. Un capucin arrivé

ici, qui avoit lu ce qu'en dit le père Labat, voulut retourner en

France avec une de ces chatouilleuses; elle lui occasionna un malingre

si compliqué, qu'on fut obligé de lui couper la jambe avant qu'il mît

pied à terre. Joignez à ce fléau, la peste, les fièvres chaudes et

putrides, les ravages de la mort vous étonneront moins; ils ne

vivoient que de salaisons; le scorbut gagnoit les Karbets, et la

mortalité fut si grande, que, soir et matin, un cabrouet ou tombereau,

précédé d'une sonnette passoit dans le village avec quatre chargeurs,

qui crioient: _Mettez vos morts à la porte._

»On rangeoit les colons en deux classes: les pauvres, les ouvriers et

les vagabonds étoient injustement confondus et engagés pour trois ans

au service de ceux qui avoient laissé leurs biens ou leur argent en

France; on les avoit relégués sur les islets ou sur la côte, et leur

liberté étoit beaucoup plus restreinte que celle des riches, des

protégés et des bailleurs de fonds qui approchoient un peu Chanvalon

et sa cour débordée, ils étoient si affamés d'alimens frais, qu'un

cambusier de vaisseau s'étant avisé de faire la recherche aux rats,

gagna 20,000 liv. à ce genre de chasse, en vendant ce gibier jusqu'à

vingt sols la pièce. (Je me suis convaincu de cette vérité dans mes

voyages, j'en trouverai la preuve chez mes compagnons dans le désert).

Turgot fut instruit de ces horreurs, la cour lui avoit donné carte

blanche, il fit entourer le gouvernement pendant qu'on chantoit la

messe de minuit; deux compagnies de grenadiers se saisirent de

Chanvalon et de tous ses commis, les conduisirent à Cayenne, et

prirent leurs registres. Préfontaine fut arrêté le même jour, et

suivit Chanvalon; le contrôleur seul, nommé Terdisien, si connu par

ses talens dans la musique, ne fut pas mis en prison par la régularité

de ses comptes. Ce singulier personnage, reprit le bonhomme en riant,

mérite une digression dans ce récit:

»Il devoit sa fortune à son archet; les dames de France l'ayant

appellé pour jouer, il brisa son violon, disant que le talent étoit

fils de la liberté. Madame Chanvalon l'ayant prié un jour de jouer à

sa considération, il se leva brusquement de table, et ne reparut plus

de huit jours. Après cette boutade, il vint à un grand repas où un

célèbre musicien étoit invité. Des violons étoient suspendus çà et là

dans le salon où il n'y avoit encore personne; il pince les cordes, en

trouve un à sa fantaisie, s'enferme seul dans un cabinet, et joue

jusqu'à la moitié du dîner. Il s'enfermoit souvent dans les casernes

pour divertir les ouvriers, et cessoit à l'instant où un amateur

s'arrêtoit pour l'écouter[20]. Il ne se piquoit de talent qu'avec son

égal ou avec son maître. Un jour, en passant dans la rue Coquillière à

Paris, il entend un musicien qui essayoit le menuet qu'il avoit

composé. Il monte, lui dit d'un air niais, «M., je voudrois me

perfectionner dans le violon, me donneriez-vous quelques leçons?»

L'autre accepte la proposition; Tardisien demande un instrument, manie

son archet comme un écolier, et feint de s'accorder avec son maître

qui met le menuet sur le pupitre, en disant, «Voilà un morceau bien

difficile à exécuter.» Tous deux essaient un moment; après quelques

coups d'archets, l'écolier tourne le dos au pupitre, et joue le menuet

en compositeur.--Vous êtes Tardisien, ou le diable,» dit l'autre en

jetant son violon; Tardisien gagna la porte, et laissa un louis pour

sa leçon.

[Note 20: Cet homme trop célèbre pour la colonie, me rappelle les

merveilles de son art, capable de rendre la vie aux morts. Les Dieux

du paganisme ne trouvoient de goût au nectar qu'Hébé leur versoit, que

quand la lyre de Phoebus et des Neuf Soeurs y faisoit pétiller la

joie. Je n'ai pas de peine à croire ce que dit Quintilien dans son

premier livre de l'art oratoire, que Pythagore voyant des jeunes gens

échauffés des vapeurs du vin, et animés par le son d'une flûte dont

une musicienne jouoit sur le _mode Phrygien_, près de faire violence à

une chaste maison, furent rendus à leur bon sens par la musicienne qui

se mit à jouer plus gravement sur la mesure appelée _spondée_. Caïus

Gracchus à la tribune de Rome, avoit toujours un joueur de flûte

derrière lui, quand il parloit au peuple, et du semi-ton de

l'instrument, cet orateur improvisoit, ralentissoit ou augmentoit son

feu. Gallien dit qu'un musicien de Milet, nommé Damon, faisoit battre

des jeunes gens en jouant sur le _mode phrygien_, et les radoucissoit

sur-le-champ en passant au _mode dorien_. Timothée et Antigénide

jouoient une marche guerrière devant Alexandre-le-Grand; ce prince se

leva de table, courut aux armes, et chargeoit les convives, dit

Plutarque dans le livre des exploits de ce conquérant. De nos jours le

grand Bossuet entendant vanter le premier coup d'archet de l'Opéra,

fit assembler l'orchestre chez lui, et rentrant de son jardin dans sa

salle pour ne pas entendre les musiciens se mettre d'accord, il tomba

évanoui de plaisir à l'entrée de l'_Alceste de Lulli_.]

»Turgot, qui le respectoit, lui dit après l'apurement de ses comptes:

«Je suis enchanté M., de vous trouver aussi intact.» Il repassa

librement en France, tandis que Chanvalon fut trop heureux d'être

relégué pour sa vie au mont St.-Michel en Bretagne. Préfontaine en fut

quitte pour quelques tonneaux de sucre qu'il donna à son rapporteur,

pour obtenir la justice qu'il méritoit sans cela.»

Voilà une journée bien employée, si nous pouvions bien reposer la nuit...

Ce climat n'offre que l'aspect de l'intérieur d'un tombeau. Nous ne

pouvons dormir ni jour, ni nuit, des nuées d'insectes se reposent sur

les cases au commencement et à la fin de l'hivernage. Les bords de la

mer, des étangs, des rivières sont noirs de petits vers qui se

retirent à l'écart, changent d'existence et de peau dans moins d'une

heure, pour prendre des ailes, de très-longues pattes plus fines que

la soie, un aiguillon ou couteau pointu et tranchant, et une trompe

aspirante pour pomper le sang dont leur dard a brisé l'enveloppe; ils

occasionnent d'abord une crispation peu sensible, qui devient bientôt

insupportable par l'avidité de l'animal qui enfonce la conque de sa

trompe qu'il élargit encore pour se plonger tout entier dans le sang.

Si vous le laissez boire jusqu'à la satiété, il se gonfle au point de

ne pouvoir plus s'envoler. L'air pénètre dans la petite incision qu'il

a faite; le peu de sang extravasé occasionne une petite tumeur et une

démangeaison cruelle, ou plutôt une brûlure par la multiplicité des

plaies; la saleté des ongles et la malignité de l'air font dégénérer

l'égratignure en malingre. Si on veut y remédier en se frottant de jus

de citron, l'acidité de ce fruit ne fait pas moins souffrir, et

éloigne le sommeil. Les prairies, les bois, les maisons sont pleines

de mouches ignées; ces essaims lumineux ressemblent à des gouttes de

feu aussi nombreuses que les étangs de pluie que décharge une nuée

d'orage. L'horison embrasé offre un spectacle majestueux et

redoutable, les moustiques ou brûlots, les makes, les maringouins,

dont la piqûre est celle des _cousins_ en France, nous forcent de

devenir naturalistes. Nous n'avions point éprouvé ces incommodités à

Cayenne, la fumée de la ville met en fuite ce nuage assassin. Ici il

faut mettre un voile épais sur ses yeux et allumer du feu avec du bois

vert ou des filandres de coco, pour boucaner la chambre; les

maringouins enivrés, se tapissent contre les murs. Quand on est jaloux

de s'encenser, on arrache la gomme du thurifer, ou bien on casse ses

branches; ce bois si vanté par la reine de Saba, est un grand arbre si

commun ici, que les habitans le regardent comme de mauvais bois; ainsi

on s'embaume en chassant les maringouins, mais les makes ne s'en vont

qu'à la fumée du piment cacarrat, espèce de poivre du pays. Le soleil

nous brûle durant le jour, les insectes nous dévorent pendant la nuit,

le chagrin est toujours à nos côtés.

Notre jardin est bien enclos; les citronniers sont taillés, le

commerce s'anime, mais Cardine tombe malade. La mauvaise nourriture et

la chaleur excessive de cette plage couverte de sable, altèrent notre

santé. Nous ne pouvons rien semer que dans l'hiver; notre petit enclos

est peu productif, et les légumes y viennent difficilement, comme à

Cayenne; l'été les tue, et les avalasses de l'hiver tiennent les

graines sous l'eau, et souvent les entraînent; car les torrens

viennent jusques dans notre case; d'ailleurs, les légumes seront

maigres et filandreux, malgré les soins de notre jardinier qui a déjà

les jambes perdues de chiques, et qui crache le sang. Si nous quittons

ce séjour, nous ne pourrons pas pleurer ses oignons et ses aulx, car

il n'y croît que de mauvaises petites échalotes, des choux verts et

petits, des carottes galeuses, d'excellens melons; et en tout tems,

des ignames rouges et blancs, gros comme nos topinambours, également

farineux et d'un doux agréable, des ananas, fruit délicieux, dont la

tige d'un vert plus foncé que nos artichauts, est armée de piquans et

présente pour fruit un cône rond en pain de sucre d'un pied de haut,

couronné d'une tige verte et armée extérieurement de bosses régulières

et de piquans distribués intérieurement en alvéoles; ce fruit, le plus

beau qu'on puisse voir, orne et parfume la table. C'est une offrande

que le vice-roi du Mexique envoie au roi d'Espagne, qui ne peut jamais

le manger aussi bon que sur les lieux. La plante qui le produit, talle

et ne s'élève pas à plus de deux pieds de terre. L'ananas est si

corrosif avant sa maturité, qu'en trois jours il fond une lame de

couteau qu'on y enfonce. Nous manquons de tafia, je vais en chercher à

la sucrerie de Pariacabo, dont la case est sur une haute montagne

entourée de superbes cafiers chargés de fleurs et de cerises vertes,

et en maturité, qui sont très-bonnes à manger. Ces cerises ou

enveloppes de café, sont douces et fournissent une fève enveloppée

d'un parchemin; on la partage en deux, pour l'envoyer en Europe. Voici

l'origine de la découverte et de l'envoi du café de l'Arabie en Europe

et en Amérique: On prétend qu'un troupeau de moutons ayant découvert

un bois de cafiers chargés de cerises mûres, se mit à les brouter; et

que chaque soir le berger étoit étonné de voir ses moutons sauter en

retournant à la bergerie; il les suivit, goûta à ces cerises, se

sentit beaucoup plus léger, fut surpris de retrouver au noyau le même

goût qu'à la pulpe du fruit, s'avisa de le faire groler, en flaira le

parfum, et fit part de sa découverte à un Morlak qui en prit pour ne

pas s'endormir durant ses longues méditations; l'usage du café passa

bientôt de l'Asie à l'Afrique, à l'Europe et dans les deux mondes. Les

Hollandais étant parvenus à en élever en Europe dans des serres

chaudes, et en ayant fait part à la France, ces espèces d'entrepôts

ont fourni les premiers pieds qui ont été transportés en Amérique.

L'île de la Martinique a reçu les siens du jardin des Plantes de

Paris; mais si l'on en croit une tradition assez généralement adoptée,

ceux de Cayenne lui ont été apportés de Surinam. On raconte que des

soldats de la garnison ayant déserté et passé dans cette colonie

hollandaise, se repentirent ensuite de leur faute; et que désirant

rentrer sous leurs drapeaux, ils apportèrent au gouvernement de

Cayenne quelques graines de café que l'on commençoit à cultiver dans

la colonie de Surinam; qu'ils obtinrent leur grâce en faveur du

service qu'ils rendoient à Cayenne, et des avantages qu'elle pourroit

retirer de cette culture: on dit aussi que cet événement est arrivé

pendant que M. de la Motte Aigron y commandoit en chef; ce qui se

rapporteroit à l'année 1715 ou 1716. Quoi qu'il en soit, on voit par

une ordonnance de MM. les administrateurs, en date du 6 décembre 1722,

qu'à cette époque «les succès de la culture des cafiers étoient

regardés comme certains, et que plusieurs habitans en avoient des

pépinières.»

Le café de Cayenne est de fort bonne qualité: il croît dans toutes les

terres hautes; il dégénère bientôt dans celles qui sont médiocres, et

ne vient bien que dans les meilleures. Comme ces dernières sont rares,

il y a peu de grands plantages en cafiers dans la colonie. Ces arbres

étant plantés et entretenus avec les soins que ce genre de culture

exige, y réussissent aussi bien que chez les Hollandais de Surinam et

de Demerari; mais le café est d'une qualité inférieure. Au haut de la

montagne, le cacoyer étend ses branches éparses, et cache, sous ses

grandes feuilles, son fruit brun, entouré d'une sève baveuse et douce,

enfermée dans une calotte sphéroïde canelée. Il y a lieu de croire que

le cacoyer est naturel à la Guyane: du moins est-il vrai que l'on en

connoît ici une forêt assez étendue; elle est située au-delà des

sources de l'Oyapok sur les bords d'une branche du _Yari_, qui se rend

dans les fleuves des Amazones. On croit que l'espèce des cacoyers que

l'on cultive dans cette colonie vient originairement de cette forêt,

parce que les naturels du pays, établis sur les bords de l'Oyapoc, ont

fait plusieurs voyages dans cette partie, soit d'eux-mêmes pour

visiter d'autres nations, soit lorsqu'on les y envoyoit exprès pour en

rapporter des graines de cacao, lorsque le prix de cette denrée

pouvoit supporter les frais de ces voyages, qui ne sont jamais

dispendieux pour ces gens-là.

Au bas de la montagne est l'arbre-à-pain qui végète entre deux gorges,

c'est le marronnier des Indes orientales: il est étouffé par des

plants d'indigo sauvage; voici quelques notions sur cette plante:

Les naturalistes l'appellent anil; sa feuille d'un vert pâle, est

sphéroïde, lisse; sa fleur jaune est en petits bouquets et en grappes;

sa racine est très-utile dans les maladies bilieuses; infusée dans de

l'eau, elle charie l'humeur par les voies excrémentaires. Cette plante

vient sans culture ici comme dans les autres parties de la colonie peu

éloignées de la mer, dont le sol est mêlé de sable et de sel. Cette

espèce d'herbe s'appelle indigo-bâtard, qui n'est pas moins estimé que

l'indigo-franc; ce dernier a la feuille comme notre trèfle, est de la

même verdure, mais sa fleur est rouge-violet sans odeur: la culture de

cette denrée a été entreprise plusieurs fois dans cette colonie, et

suivie avec beaucoup d'ardeur; mais pendant long-tems ceux qui s'y

étoient livrés, séduits d'abord par de belles espérances, ont été

obligés de l'abandonner après avoir fait d'assez grands sacrifices

sans précaution et en pure perte. S'ils avoient voulu suivre les

conseils de l'ingénieur Guisan, et donner aux fossés la profondeur

nécessaire et la surface aux chaussées; la mer n'eût pas englouti les

plantages, et le roi n'eût pas perdu plus de 280,000 francs.

Il est vrai que l'herbe dont on tire l'indigo use beaucoup la terre,

parce qu'on coupe cette herbe cinq à six fois l'année pour la

manufacturer, et que les terres de la Guyane sont très-détériorées par

les pluies prodigieuses qui y tombent pendant plusieurs mois de

l'année et par le soleil brûlant de l'été, lorsqu'elles y sont

exposées. D'après cela on voit qu'il n'étoit pas étonnant qu'un

plantage de cette nature commençât par donner d'abord des récoltes

très-flatteuses, et qu'ensuite les plants venant à dégénérer, ses

produits diminuassent très-rapidement. Cette observation conduisoit

naturellement à en faire une autre; c'est que les pluies qui

entraînent avec elles les parties les plus végétales des terres

élevées et les débris de leurs productions, doivent les déposer sur

les terrains les plus bas, c'est-à-dire dans les marécages: ces

détrimens accumulés doivent donc y déposer un sédiment très-propre à

faire des cultures permanentes. Ces marécages sont ordinairement

désignés dans la colonie sous le nom de _terres basses_. On en

distingue de deux sortes; les unes sont des espèces de bassins,

presque tous entourés de terres hautes et dans lesquelles les eaux de

la mer ne parviennent jamais; les autres se trouvent à portée des

côtes ou sur les bords des rivières; les marées ont beaucoup

contribué à la formation de ces dernières par les couches de vase

qu'elles y ont déposées. C'est en faisant des dessèchemens dans ces

deux sortes de marécages, que l'on étoit parvenu, avant la révolution,

à cultiver l'indigo avec assez de succès, particulièrement sur les

bords d'Approuague. Il seroit très-possible que malgré la bonté de ces

terres, la plante qui donne cette denrée, n'y crût pas toujours avec

la même vigueur; on ne doit pas même s'en flatter; mais il doit

suffire pour le cultivateur qu'elle s'y soutienne assez de tems pour

lui donner les moyens d'entreprendre une culture plus riche. On sait

que presque toutes les habitations à sucre de Saint-Domingue ont

commencé par être indigoteries. Montons à Pariacabo.

C'est sur cette hauteur d'où le possesseur voit tous ses travaux, que

Préfontaine a composé sa _Maison rustique_ ornée de belles gravures.

Le peintre a flatté son Élysée: il est pourtant vrai que le

coup-d'oeil de la montagne est très-agréable; la grande rivière de

Kourou en baigne le pied du côté du _midi-est_; à _l'est-plein_ une

forêt de grands arbres forme un tapis de verdure; au _nord_ une grande

prairie est plantée de palmistes; la vue n'est bornée qu'à l'_ouest_

par une autre montagne parallèle, plantée de cannes à sucre, dont la

tige et la feuille ressemblent à nos roseaux.

Les cannes à sucre viennent de l'Asie d'où elles ont passé en Europe

et dans l'île de Madère; cette dernière île a fourni une partie de

celles que les européens ont portées en Amérique: on en distingue de

deux espèces; les unes jaunes, les autres violettes; ces dernières

étoient cultivées ici par les Indiens, avant que nous eussions

retrouvé le Nouveau-Monde. Toutes croissent bien dans les hautes

terres et s'y appauvrissent ensuite; les gorges et les alluvions

desséchées leur sont beaucoup plus favorables; mais en dépérissant sur

les montagnes, elles deviennent beaucoup plus succulentes et plus

élaborées que dans les terres basses, où elles s'élèvent comme des

bois taillis; mais elles n'y donnent qu'un jus ou salé ou fade et des

liqueurs désagréables et moins spiritueuses; cependant on préfère les

terrains bas, parce qu'on préfère toujours la quantité à la qualité.

Voici comme on obtient le sucre:

La canne est noueuse comme notre sureau; chaque noeud forme une

bouture; on le couche en terre; on le couvre; il rapporte la première

fois au bout de dix-huit mois, la seconde au bout de quinze, et

successivement au bout d'un an. Les moulins tournent ou par l'eau ou

par les boeufs. Deux cylindres de fer, bien ronds et polis, tournent

perpendiculairement autour d'un troisième qui est immobile; le tout

est tenu par une forte maçonnerie et par des crampons de fer: entre

les pivots passent les cannes dont le jus se rend dans l'égout du

passoir qui communique aux fourneaux contigus, sous lesquels est un

feu qui les échauffe par degrés. On l'active avec le chanvre des

cannes, appelé bagasse. Le jus qui coule du pressoir, est gris et d'un

doux fade: il purge quand on en boit à l'excès; on le mélange avec

celui qui tiédit dans le second bassin, et il prend le nom de vezou.

Après qu'il a bien bouilli, on l'écume, on le passe dans un vase fait

comme un pot à bouquets, pointu et troué à sa plus mince extrémité; ce

sirop fige; on suspend le pot sur une claie; on le bouche avec une

canelle de bois mastiquée de vase. Quand il est froid, on ôte la

canelle; il en sort un sirop qu'on fait recuire pour le mettre dans

des canots avec de l'eau; il y fermente pendant huit ou dix jours: le

tout passe ensuite à l'alambic qui donne le tafia. Le gros sirop sert

encore à faire la mélasse, qu'on peut appeler crasse de sucre; il est

purgatif, moins agréable que l'autre, et beaucoup plus utile en

médecine. L'Amérique septentrionale produit aussi un grand arbre

semblable à notre érable, dont on obtient le sucre par des incisions;

son travail est beaucoup moins dispendieux que celui de la canne. Sa

sève coule deux fois par an, et donne un sucre blanc agréable, mais

moins corporé que celui de la canne. On dit que nous avons obtenu

aussi le sucre de la betterave, mais par des procédés dispendieux.

L'habitation Préfontaine est nationale, et régie par le juge de paix

du canton. Les propriétaires, MM. d'Aigrepont, sont censés émigrés

pour avoir pris la fuite quelques mois avant la liberté des noirs,

pour sauver leur vie. Je retourne à la case sans emporter de tafia.

_10 août._ J'accompagne un de nos chasseurs dans le bois et sur les

bords de la mer; je ne puis pénétrer dans ces forêts; des ronces, des

lianes, grosses comme les jambes, m'entrelacent; des arbres touffus et

serrés ne laissent pas percer la lumière. Je cherche des fruits; et

comme le poison est à côté de l'orange, je sais déjà que mes

dégustateurs et mes guides sont les oiseaux et les singes. Quand je

vois un arbre chargé de fruits, je n'y touche point s'ils n'en mangent

eux-mêmes. Des bandes de sapajous se balancent dans les mont-bins,

pour chercher des prunes semblables à la mirabelle, et sur l'acajou

pour savourer son fruit jaune et rouge, aigrelet en forme de cône

tronqué à angles obtus, dont la graine faite comme une virgule, naît

avant le fruit, et pend à la base du cône suspendu par la pointe. Ces

pommes mousseuses et d'un bon goût aigrelet, aiguisent mon appétit;

leur jus est corrosif; j'emporte leur graine enveloppée d'un

parchemin; mes voisines en sont friandes; elle brûle les lèvres quand

elle est crue; rôtie, elle vaut nos amandes et sert à faire du

chocolat. Une grosse corde noire, que je prends pour une liane,

m'arrête au milieu de la vendange; je l'agite pour passer; un énorme

animal noir, velu, s'élance à grand bruit du haut de sa guérite, le

long de ce tramail..... C'est une araignée-crabe; j'ai beaucoup de

peine à rompre son pêne; ce monstre avec ses horribles accessoires, me

paroît plus gros que ma tête; nous nous sommes fait peur l'un à

l'autre; il regagne son gîte, et je crie à mon camarade. Nous visitons

les alentours de son vaste épervier; il enveloppe trois gros arbres,

et les petits cables sont artistement passés dans les branches, pour

arrêter les oiseaux ou les agratiches qui s'approchent de ce

redoutable labyrinthe.--Nous songeâmes à la tarentule, et à ce monstre

logé dans le cachot de mort d'un château antique, qui étouffoit toutes

les victimes que le gibet attendoit le lendemain. Un condamné enfermé

dans le même lieu, obtint sa grâce et des armes pour lutter contre le

meurtrier. Sur les minuit, une énorme bête descend d'une antique

cheminée; elle le saisit; il se défend, la frappe; on accourt; c'étoit

une araignée qui suçoit le sang des patiens, et les plongeoit dans un

sommeil homicide.

En revenant, nous prêtâmes l'oreille au chant mélodieux et plaintif

d'oiseaux qui étoient agglomérés et comme captifs sur un grand courbari;

ils descendoient en voltigeant de branches en branches; un d'eux tomba

par terre; nous vîmes un mouvement dans l'herbe, et deux yeux plus

étincelans que des diamans; une gueule béante les attendoit pour les

recevoir et les inhumer; c'étoit un serpent-grage, gros comme le bras,

qui par son regard attracteur, leur ordonnoit impérieusement de venir se

faire dévorer. Ce charme réel a peut-être fait inventer aux poètes

philosophes, qui ne peuvent pas plus que nous en expliquer la cause, la

fable du cygne chantant sur le bord de sa fosse. Mais cette vertu

attractive est très-commune dans les bois; la couleuvre, en Europe,

charme également le rossignol, et l'homme porte lui-même dans ses yeux

un poison très-subtil. Que deux personnes se fixent long-tems, peu-à-peu

la rétine enflammée crispera le nerf érecteur; le rideau de l'oeil ne

s'abaissera plus, et celle qui aura la vue la plus foible tombera en

syncope. Je raisonne ici d'après mon expérience.--Nous courions pour

délivrer ces pauvres victimes.--N'avancez pas, nous dit un nègre qui

nous avoit accompagnés; ce monstre se jetteroit sur vous.» Il nous en

fit la description; il est noir, marqué en carreaux comme nos grages

(rapes du pays); il fuit la société; il porte l'effroi avec lui; il ne

se plaît que dans les sombres forêts, dans les terres moètes; il se plie

en cercle sur lui-même, sa tête au milieu, pour se lancer sur le

voyageur ou l'animal qui le distrait, l'éveille ou le dérange; il

abhorre la lumière. Si durant la nuit des guides portent des flambeaux à

un voyageur égaré près d'un grage, il siffle, saute à la flamme,

entrelace et tue le porteur. La femelle est ovo-vi-vipare; elle met bas

en se traînant par un chemin rocailleux, comme si elle vouloit changer

de peau; ses petits courent aussi-tôt que leur ovaire est brisé par le

frottement; la mère revient sur ses traces, et dévore tous ceux qui sont

trop foibles ou trop paresseux pour éviter sa rencontre. Pendant qu'il

parloit, une troupe de fourmis coureuses étoit à nos pieds; nous nous

sauvâmes à toutes jambes de ces dangereux inquisiteurs, aussi nombreux

que les grains de sable. Elles dévorèrent le grage, car leur nombre est

tel, qu'elles tiennent souvent dans leurs marches plusieurs journaux de

terre. Si un homme épuisé de fatigue ou pris de boisson, se trouvoit sur

leur passage sans pouvoir se sauver promptement, elles le dévoreroient.

Cependant elles sont petites, brunes, mais leur piqûre forme des

bouteilles sur la peau, et occasionne des démangeaisons âcres; enfin

elles dévorent tout ce qu'elles rencontrent. Ceux qui ont vu le pays,

avoueront avec moi s'être plusieurs fois égarés dans les bois, en

prenant des chemins des vieilles fourmilières pour des routes

fréquentées.

À deux milles du village, une vache pousse un un meuglement de

douleur; nous étions vent à elle. Un tigre rouge lui avoit donné un

coup de griffe dans le fanon; elle perdoit tout son sang. Il passa

près de nous, emporta un de nos chiens, et disparut comme un éclair.

Nous courons vîte à la case de M. Colin, lui conter notre rencontre,

et partager notre chasse. Nous avions tué un haras, gros perroquet, et

un agouty, lièvre ou lapin du pays, qui a le poil gris fauve, le

museau noir et pointu, et les pattes luisantes, rases, sèches et

musculeuses.

L'araignée que nous avons vue, est la tarentule du pays. Sa morsure

endort et donne une fièvre apoplectique, nous dit notre vieillard;

quant au tigre qui nous a fait si grand peur, il est très-commun sur

cette côte. Il y en a de quatre espèces, _le noir_, qui se cache dans

le creux des rochers, et qu'on appelle hyène. _Le rouge_ qui étoit si

nombreux en 1664, sous le gouvernement de M. de la Barre, que les

habitans de Cayenne désertèrent l'isle, pour éviter les ravages qu'il

faisoit à leurs troupeaux. M. de la Barre, pour remédier à ce

désastre, fit faire une battue autour des côtes, donna cinquante

francs par chaque tête de tigre.[21] Cet animal ne s'adresse jamais à

l'homme qui, par sa démarche et sa tête élevée, lui paroît être sur

l'attaque et sur la défensive. Le tigre martelé se divise en deux

espèces: l'une plus petite, qui s'attache aux côtes, est marquée de

taches plus petites, et beaucoup plus régulières que l'autre, qu'on

appelle _balalou_, ou tigre des grands bois, qui ressemble à celle du

Bengale. Le tigre ne s'attache qu'aux animaux vivans, et c'est une

erreur de dire qu'il creuse les tombeaux. La hyène et le chacal seuls

n'épargnent ni les vivans ni les morts..... Dans tous les pays chauds

où ils se trouvent, les cimetières sont ceintrés de murs très-élevés,

et les fosses recouvertes de très-grosses pierres. Le soir en nous

déshabillant, nous nous grattions jusqu'au sang. La démangeaison

augmentait à mesure que nous nous tourmentions; notre peau étoit

couverte de tiques et de poux d'agouty. Cette dernière vermine est

rouge, se trouve par milliers à chaque brin d'herbe, s'insinue si

profondément dans la peau, qu'elle occasionne souvent des tumeurs,

sur-tout aux parties velues; c'est un des fléaux de l'été de la zone

torride. Vous ne pouvez marcher dans aucune savane, sans en être

rongé, et forcé, à votre retour, de changer promptement de linge, en

arrachant premièrement chacun de ces insectes, avec la même précaution

que la chique; sans cela point de sommeil, point de repos, point de

santé. Cette vermine fait la guerre aux grands comme aux petits

animaux domestiques, mais la volaille sur-tout est sa victime, et je

crois qu'elle lui donne l'épian, peste qui dépeuple presque chaque

année tous les poulaillers de la Guyane.

[Note 21: L'agent Burnel qui remplaça Jeannet, fit revivre cet

arrêté relatif à son profit; il ne donnoit que vingt francs pour la

tête, la peau et les dents de chaque tigre qu'il mettait en

réquisition. Ces animaux avoient si grand'peur de ce bon agent et de

tout ce qui le touchoit de près, que madame Burnel ayant empaillé de

louis d'or un chat tigre qu'elle menoit en France, le craintif animal

se voyant près des attérages anglais, gagna la forêt de Windsor, et

laissa sa maîtresse poursuivre sa route jusqu'à Pimbeuf.]

Je veillois malgré moi aux cadences sépulcrales de l'horrible couple

des _kouatas_ singes noirs et rouges, plus hideux que tous les

animaux, et fidèles comme des ramiers. Le mâle et la femelle

hurloient dans le fond des grands bois leurs cyniques amours. Un parc

est auprès de nous. J'étois à la fenêtre de notre grenier; une

tigresse martelée, suivie de ses deux petits, rôde autour de la case;

ses yeux brillent comme des diamans, elle regarde à ses côtés si sa

progéniture la suit. Rien n'est plus beau que cet animal, quand il

marche sans crainte, agitant sa queue, et guettant sa proie; l'ombre

des feuilles l'inquiète: elle se couche et s'élance sur une génisse

qui n'est pas rentrée au parc: lui ouvrir le crâne, l'égorger,

l'emporter, est pour elle le tems d'un clin-d'oeil. Le vacher se

réveille; elle est à cent pas dans les palmistes, avant qu'il ait

ouvert sa loge. Tout le village se réveille, prend des armes, on suit

la bête aux traces de ses pattes et du sang. Elle est à deux portées

de fusil; elle a mangé la _ventrêche_ de sa proie, et enterré le reste

sous des branches de moukaya, pour y revenir demain, dans la matinée.

Les chasseurs laissent la proie et se mettent à l'affût. Je reviens à

la case; Givry, contre son ordinaire, dormoit d'un profond sommeil. Je

l'appelle, il est sourd. La lampe n'étoit pas allumée; j'approche, je

le touche; son hamac étoit tout trempé. On apporte de la lumière, il

nageoit dans le sang. Deux chauves-souris grosses comme la tête lui

avoient ouvert la veine, et leur lancette soporifique lui donnoit le

_cochemar_. Nous l'agitons; il ouvre les yeux comme un mourant qui

renaît par degré. Quel pays ...!

_25 thermidor_ (_12 août_.) Le régisseur de l'habitation de Guatimala

vient tenir compagnie à nos malades, et nous apporte la femelle du

singe rouge que son fils vient de tuer. Cet animal est aussi bon à

manger qu'il est laid; mais on en tue beaucoup plus qu'on en peut

avoir besoin; son salut est dans sa queue musculeuse; par ce moyen, il

se suspend aux plus grands arbres, où il reste jusqu'à ce qu'il soit

mort et privé de chaleur: celle-ci a du lait blanc comme neige,

très-gras, j'en tire dans un verre, il a le goût de celui de vache, il

est même plus sucré, et approche de celui de femme. Nos chasseurs

reviennent de l'affût, ils ont manqué la tigresse; elle traverse la

rivière, un tamanoir étoit sur l'autre rive: cet animal amphibie ne

pouvant se soustraire à sa rage, l'a attendue en étendant ses pattes

armées de crocs; au moment où la tigresse est venue se précipiter sur

lui, il l'a étreinte fortement, ses ongles sont restés dans les

entrailles de son bourreau, tous deux sont morts sur le rivage.

_26 therm._ (_13 août_.) Il y a deux jours que nos camarades sont

arrivés à Konanama; y seront-ils plus heureux que nous à la case

Saint-Jean?

Nous continuerons la visite domiciliaire de notre habitation; nous

ferons nos adieux à Jeannet qui va quitter la colonie; que nous

serions heureux de n'avoir pas sujet de le regretter! Mais

n'anticipons pas trop sur ces tems, la perspective en est trop

affreuse pour commencer à nous en occuper; cette troisième partie

finira par le départ de l'agent actuel.

* * * * *

_15 août 1798._ Nous avions enfermé notre linge sale dans une malle

qui étoit par terre; ce matin, une négresse vient pour le blanchir, je

m'apprête à compter...... _Mirez, monsieur, mirez_, dit-elle; je

regarde; il est en lambeaux, des _poux de bois_ en ont fait de la

dentelle semblable à la maline de gaze estampée des marchands de

camelote du Louvre ou du boulevard. Ces insectes sont des fourmis

blanches qui ont la structure de l'animal dont elles portent le nom;

on les appelle _poux de bois_, parce qu'elles suspendent et maçonnent

leur ruche sur les plus hautes branches; leur nombre est si

prodigieux, qu'une seule ruche dans une case pleine d'étoffes met tout

en pièces dans trois jours. Elles changent souvent de demeure, leur

vieille ville sert de résidence au perroquet pour ses petits. Les

ruches sont si considérables, que deux nègres en ont leur charge;

elles sont maçonnées avec tant d'art, de solidité et de vîtesse, qu'on

ne les brise qu'avec un marteau; les ouvrières les cimentent avec de

la glu; pour activer le travail; elles se passent les matériaux de

main en main et se postent comme les hommes occupés à éteindre un

incendie; quand la ville est bâtie, toujours dans un canton bien

approvisionné, les plus jeunes vont à la découverte; si elles trouvent

aux environs un lieu plus riche que le premier, une case par exemple,

le royaume se divise en deux ou trois villes, toutes dépendantes de la

capitale à qui elles portent un tribut, en lui indiquant la

découverte. Si cette fourmi est moins dangereuse que notre teigne,

parce qu'elle n'échappe pas à nos yeux, elle est beaucoup plus

expéditive et plus nombreuse. Au fond de la malle, j'apperçois des

centaines d'animaux qui ont un caparaçon de parchemin d'un brun clair

et luisant; ils imprègnent ce qu'ils rongent d'une odeur fade et

musquée; je veux les prendre, ils déploient une double paire d'ailes,

et ils sont de la grosseur d'un hanneton; cette peste se fourre

par-tout, touche à tout, ronge tout, corrompt tout, on la nomme

_ravets_. La malle est tapissée de toiles d'araignées; je m'arme d'un

bâton pour les tuer, la négresse me dit de n'en rien faire, je ne

l'écoute pas, et je décharge ma colère sur les innocens faute

d'atteindre les coupables; après avoir jetté dans le hallier le reste

des lambeaux aux découpeuses, je rentre la malle, et trouve ma

blanchisseuse qui faisoit sauver les araignées à qui je n'avois cassé

que les pattes: «D'où te vient cette affection pour un animal aussi

hideux?--Si vous en aviez eu une cinquantaine dans vos malles, vos

effets auroient été à l'abri des poux de bois et des ravets; cette

utile ouvrière tend des filets à ces coquins qui dévorent tout, elle

ne fait de mal à personne; ses pièges sont pour vos ennemis qui se

multiplient à l'infini, elle vous débarrasse également des mouches de

terre qui bourdonnent à vos oreilles pendant l'été, en creusant vos

murs pour s'y loger.» Elle me fit examiner une cloison percée de trois

ou quatre mille trous et couverte çà et là de ruches en forme de

coquilles de limaçon; le bousillage étoit criblé de lézardes, par ces

insectes ailés qui ne font pas de mal au propriétaire quand il les

laisse dégrader sa case. «Les comités révolutionnaires n'étoient pas

pires, dis-je à Margarita; je ne me serois pas imaginé en France de

comparer les honnêtes gens aux araignées dont les filets sont ou trop

lâches ou trop mal tendus pour prendre tous les coquins.» Je

gesticulois en parlant, je heurte une assez grosse mouche brune

extrêmement mince par le milieu du corps et pourvue d'un gros ventre;

elle me pique le doigt avec la double scie qu'elle tire de son

arrière-train écaillé et couvert d'hermine; ma main enfle; la négresse

rit, me demande la permission de me guérir.... «Oui, oui,

volontiers.--Mais, mais.--Mets-y du poil de diable si tu veux.» Elle

fourre sa main sous son camisa, frotte mon bras enflammé, le

picotement cesse à l'instant: au bout de quelques minutes

l'inflammation diminue. Ce remède risible est infaillible en Europe

contre la guêpe, le bourdon, l'abeille: quelques prudes en lisant ma

recette mettront mon livre de côté; d'autres, preux chevaliers, y

trouveront une cajolerie; pour moi, je n'y cherchai que ma guérison.

L'eau-de-vie est une recette plus facile à trouver et qui m'a été

aussi efficace. La mouche _adrague_ qui m'avoit piqué, alla dans la

ruche suspendue au plancher, avertir ses compagnes qui nous

entourèrent. La négresse leur tendit la main; enivrées de cette odeur

elles s'y fixèrent sans la piquer, soit sympathie, soit ivresse, je ne

sais; mais le chien s'attache à celui qui le fait coucher sur un linge

imbibé de sa sueur, ou qui lui jette un morceau de pain trempé sous

ses aisselles. En comparant les grands objets aux petits, Henri III

devint éperduement amoureux d'une princesse à qui il ne songeoit pas

avant le bal où elle se trouvoit, lorsque sans le savoir il se fut

essuyé la figure avec la chemise qu'elle venoit de changer; une mort

prématurée la lui enleva, il ne put s'attacher à personne, et par

elle commencèrent sa honte et ses malheurs. Revenons à nos mouches ...

D'où nous vient cette odeur de rose? «Voilà vos donneuses de parfum,

dit la négresse, ne les agacez jamais, elles vous laisseront

tranquille et vous embaumeront pendant la nuit et à votre réveil.»

Elle disoit la vérité; ainsi le mal est compensé par le bien; le pou

de bois nous guérit de la paresse; le ravet nous force à la propreté;

l'araignée attrape ceux qui se sauvent dans les coins; la mouche de

terre nous avertit de réparer nos maisons; l'adrague nous pique et

nous embaume: celui qui nous indique ce remède peut-il mieux nous

prouver que nous dépendons essentiellement les uns des autres? Le

parfum qu'elle répand, c'est l'emblème de la peine et du plaisir.

Tandis que la négresse couroit écraser une araignée-crabe semblable à

celle que nous avons vue dans le bois ces jours derniers, il me prend

envie de visiter notre linge blanc; elle accourt me l'ôter des mains,

le secoue en me disant de ne toucher à rien sans précaution; il en

tombe un gros ver caparaçonné en anneaux velu, long comme le doigt,

d'un gris jaune, armé de mille pattes ou mille dards.--«Cette espèce

de scorpion donne la fièvre, dit-elle; s'il vous piquoit à certains

endroits, vous en mourriez; nous en avons déjà vu des exemples dans la

colonie. Une demoiselle eut le malheur d'en froisser un sur son sein,

elle tomba en syncope, et expira au bout de trois jours.» Jusqu'ici la

Providence nous a préservés, car nous couchons sans moustiquaire, et

ces fléaux tombent souvent pendant la nuit des faîtages couverts en

feuilles de palmistes, ou des planchers faits de mauvais bois qui les

retirent. La négresse moins heureuse que moi, fut piquée au doigt par

un petit scorpion qui s'étoit blotti dans les plis d'une cravate. Elle

portoit le remède avec elle; et tout en riant de sa précaution

inutile, je jetai les yeux sur mon vieux chapeau suspendu dans un coin

de la chambre; un petit rossignol de case y avoit fait son nid. Ce

volatil, que les créoles nomment oiseau _bondieu_, ressemble à notre

roitelet pour le plumage et le chant; il aime les hommes, et vient

volontiers becqueter les miettes à un coin de la table pendant qu'ils

sont assis à l'autre. La curiosité me porta à voir si la couvée de

notre commensal étoit avancée: en haussant la tête, je sentis pendre

sur mon front la peau d'un serpent qui venoit de changer d'habit.

Tandis que je réfléchissois sur cette trouvaille, un de nos camarades

nous appèle au magasin.

De grosses fourmis rouges marchent en rang pressées comme une colonne

de troupes; toutes se rendent à un centre commun, d'où elles

paraissent attendre l'ordre. Givry se prépare à tout déloger pour

éviter un second désastre.--«N'ôtez rien, nous dit la négresse;

couvrez votre sucre, et soyez tranquilles. Si votre linge sale eût été

ici, il ne seroit pas rongé; ces fourmis se nomment _coureuses_ ou

visiteuses; elles vont parcourir les replis de vos étoffes et tout

l'appartement, pour faire la chasse aux ravets, aux mouches et aux

araignées; enfin à tous les insectes qui vous chagrinent. Au bout de

cinq ou six jours, elles iront ailleurs.» Disons donc avec

l'Optimiste:

Tout est bien pour celui qui sait s'y conformer.....

Nous avons perdu notre linge, et non pas notre matinée; j'aime mieux

une bonne leçon à mes dépens qu'à ceux des autres.

Notre bon voisin m'invite avec Givry à venir passer l'après-midi chez

lui.

Nous ne sommes pas à une portée de fusil de sa case; Givry a été

frappé d'un coup de soleil pour y avoir été sans chapeau; il est

attaqué d'une fièvre brûlante et d'une migraine des plus

insupportables. Nos voisines nous indiquent le remède; elles

remplissent un verre d'eau fraîche, entourent ses bords d'un linge

double, et promènent le vase sur toute la tête. Quand elles ont touché

le point où le soleil a frappé, l'eau bout à gros bouillons; la

migraine et la fièvre diminuent sensiblement. Pendant trois jours, on

lui applique le même remède le soir et à midi. Il est convalescent.

Pour éteindre l'inflammation qu'il éprouve encore, on lui met une

couronne de feuilles de plateau. Quand elle est sèche, on prépare un

cataplasme de cassave mouillée de citron, de piment et de vinaigre. Au

bout de trois jours, il prendra du jalap, et sera parfaitement guéri.

_16 août._ Aujourd'hui, nous sommes en fête chez M. Gourgue, maire du

canton, qui traite ses voisins. En attendant le dîner, nous visitons

avec lui son abattis et son jardin; l'un est planté de coton, de

quelques pieds de rocou et de quelques épices; l'autre d'arbres

fruitiers, de pois de sept ans, de bons melons et de chétifs légumes

du pays.

L'abattis, est en terres basses; quelques nègres, enfoncés dans la

vase comme les crabes, relèvent les fossés et réparent les ravages de

la dernière marée. Les plantages végètent faute de bras. Cependant, ce

propriétaire est un bon habitant; mais la liberté l'a ruiné comme les

autres. Après avoir déploré son sort, il entre dans les détails de la

culture, nous montre la différence du vrai coton de Cayenne de celui

que les Guadeloupiens ont apporté en venant ici former une partie de

la colonie de 1763. Le cotonnier est un arbre qu'on rend nain pour le

faire taller et le rendre plus productif. On n'est pas sûr s'il est

naturel au pays: il ne se trouve pas dans les bois de la Guyane,

cependant les Indiens avant notre découverte le cultivoient pour en

faire des hamacs et d'autres choses pour leurs usages. La feuille du

coton est large, octogone, lisse intérieurement et un peu laineuse

extérieurement; sa fleur est jaune, unie, évasée, semblable à une

cloche, et faite comme la fleur de nos citrouilles; il s'en élève une

cabosse faite comme un oeuf pointu et à angles, qui emprisonne la

denrée et la graine. La chaleur ouvre cet oeuf, il présente quatre à

cinq petites graines noires un peu plus grosses que notre vesce.

Cette graine passée au moulin feroit de l'huile: les vaches, les

cochons et les brebis en sont très-friands, et dévastent souvent les

abattis pour la manger. Le cotonnier se sème et rapporte au bout d'un

an; il seroit toujours chargé si la température étoit moins pluvieuse

et moins sèche; il donne deux fois l'année; mais la petite récolte du

mois de mars est souvent rongée par les chenilles qui viennent à la

suite des premières pluies. On a cherché, toujours vainement, les

moyens de parer à ce fléau; les habiles gens y perdent leur tems.

L'année dernière, le botaniste _Leblond_, homme instruit, publia une

_recette infaillible_ pour faire mourir les chenilles; huit jours

après la publication, la récolte fut dévorée par ces insectes qui ne

laissèrent pas une cabosse à _l'infaillible destructeur_. Les terres

basses ou neuves sont faites pour le coton, il y vient comme des

forêts, tandis qu'il dépérit sur les montagnes et se racornit dans les

vieux abattis. Le coton de Cayenne est plus prisé dans le commerce que

celui des autres colonies, tant par sa nature que par les soins que

l'on donne à sa préparation.

L'abbé Raynal a raison de dire que toute la culture des colonies

consiste à abattre et à brûler des bois, à gratter la terre, à

planter, à tailler, à sarcler, mais les herbes sont si abondantes, que

l'entretien des plantages demande autant de façons que nos vignes.

Le rocouier donne quatre récoltes; il ne craint ni la chenille ni les

vers, qui dévorent la canne à sucre et le cotonnier; les grandes

pluies peuvent seulement le faire couler.

L'arbre qui produit le rocou est toujours chargé de fruits et de

fleurs; sa feuille ressemble à celle de nos poiriers de martin-sec; sa

fleur à nos roses de chien; sa caboce armée de piquans à l'enveloppe

de nos châtaignes; son fruit rouge et rond est divisé en petits grains

sur deux épistyles qui colorent sa caboce; une rocourie en plein

rapport offre un coup-d'oeil magnifique; mais la manipulation de cette

denrée, comme celle de l'indigo, est dégoûtante et mal-saine. Le

déchet du roucou fume la terre, celui de l'indigo la ruine et

empoisonne les rivières.

Le rocouier ne s'est trouvé dans la Guyanne que chez les Indiens ou

naturels du pays qui le cultivent pour leur usage, c'est-à-dire pour

se frotter le corps avec la couleur rouge qu'ils tirent de son fruit.

Les grands arbres l'étouffent mais plusieurs personnes assurent en

avoir trouvé quelques pieds çà-et-là dans les bois; ce qui fait

présumer ou que cet arbre est naturel au pays, ou que l'Amérique a été

plantée et policée antérieurement à sa découverte, et que des

révolutions arrivées ou au sol ou aux habitans, l'ont dévastée et

abrutie à des époques qui nous sont inconnues.

Le fruit du rocouier sert à faire une pâte d'un grand usage dans l'art

de la teinture pour donner le premier apprêt aux étoffes.

Malheureusement les manufactures ont eu lieu de se plaindre autrefois

de la négligence ou de la mauvaise foi avec laquelle certains habitans

préparoient le _rocou_. Depuis quelque tems on est parvenu à lui

donner une perfection à laquelle on n'auroit pas cru pouvoir

atteindre. Les réglemens exigent que tous ceux qui cultivent cette

denrée, la fabriquent avec le même soin: des experts-jurés sont

chargés d'examiner tout ce qui s'en apporte à la ville, et l'activité

du ministère public à cet égard est telle qu'il ne se livre plus au

commerce que du rocou de la plus belle qualité. Par ce moyen la

colonie de Cayenne ne tardera pas à regagner toute la confiance des

grandes manufactures, pour une denrée qui n'a jamais été bien

remplacée par aucune autre plante, et qu'elle est presque seule en

possession de fournir à toute l'Europe.

M. Gourgue nous dit aussi un mot des épiceries, et nous montre une

plante brune sarmenteuse, rampante comme la vigne et le lierre, parée

de distance en distance de petits boutons rouges comme des diamans,

soutenus par de grosses feuilles lisses sphéroïdes, d'un vert pâle, et

épaisses de trois lignes. Cette plante est la vanille, dit-il; son

fruit ressemble à celui du bananier; elle est naturelle au pays, et

les Indiens qui la connoissent ne songent pas à en tirer parti pour

leur plaisir ou pour le commerce, car ces _nomades_ qu'on appelle

brutes, laissent l'étude des besoins factices aux Européens.

C'est en 1773 que la cour a fait porter à Cayenne, pour la première

fois, des plants d'arbres à épiceries, venant des Indes. Cette

expédition a été suivie de deux autres semblables; l'une en 1784, et

l'autre en 1788, toutes venant de l'île de France. Le géroflier et le

cannelier ont bien réussi, les autres plants ont péri dans les

voyages, ou par les avaries ou par les suites de ce qu'ils y avoient

souffert.

Pendant long-tems la culture de ces arbres a été prohibée aux

habitans de la colonie, et c'est ce qui en a empêché la

multiplication. Ce système ayant été abandonné, la cour en a fait

passer dans les îles de Saint-Domingue et de la Martinique en 1787 et

1788. Maintenant le gouvernement de Cayenne s'occupe de les multiplier

dans la colonie; il a fait distribuer, dans les derniers mois de 1798

beaucoup de plants et une grande quantité de graines de gérofliers à

tous les cultivateurs qui en ont demandé: les jardins de la ville

n'offrent plus que des allées de manguiers et de gérofliers.

Outre les arbres à épiceries, la colonie a reçu de l'Inde d'autres

arbres fruitiers et d'autres plantes plus intéressantes, qui

deviennent précieuses: l'arbre-à-pain et le palmier-sagou, quoique

jeunes, sont très-vigoureux, et réussiront parfaitement.

Le muscadier, le poivre liane, semblable à notre lierre, le

piment-cerise ou café, qui tire son nom de sa forme; le poivre de

Guinée, les oignons de safran et de gingembre, réussissent également.

Nous devons encore à l'Inde de bons fruits: la sapotte et la

sapoutille qui ont la peau rude et brune, et qu'on ne mange que quand

elles sont molles; leur parfum est, selon moi, celui du beurré-gris.

La mangue, dont la forme ressemble à nos abricots-pêches, est

filandreuse, fort-douce et très-agréable, quoique sentant un peu la

thérébentine: l'arbre qui la produit est très-grand et toujours en

rapport; on incise son écorce pour rendre son fruit meilleur; des

coups faits par la hache sort la sève qui est la thérébentine. Les

feuilles du manguier sont tout-à-fait semblables à celles du pêcher;

on ne peut trop multiplier cet arbre qui se plaît bien à Cayenne:

c'est un trésor pour les gens en bonne santé et un élixir-de-vie pour

les malades. Le corossolier n'est pas à négliger non plus; son fruit,

comme un coeur de boeuf, couvert d'une peau verte, nuancée de piquans

charnus, offre une pulpe blanche, alvéolaire et douce, qui a le parfum

de la julienne.

Les chaussées de mon abattis, dit M. Gourgue, demandent des bananiers;

cette plante donne la mâne et les fruits en même tems.

En regagnant la case, nous vîmes sortir d'un pripris (étang momentané)

que nous passions, un caïman qui coupa en deux le chien qui nous

suivoit à la nage. Celui-là n'est qu'un petit marmot, dit notre

conducteur; ces grands lézards sont couverts d'écailles qui ne

redoutent ni la balle, ni le boulet. Les plus communs ont de quinze à

vingt pieds. Les nègres les mangent quand ils sont petits. Ce sont des

amphibies qu'on trouve et dans les étangs et sur le bord des fleuves;

la femelle dépose ses oeufs dans l'eau; quand on les touche, elle

accourt en glougloutant, car elle ne les perd jamais de vue.

Les rivières de Vasa et de Cachipour où vous deviez être déposés, sont

si pleines de grands caïmans, qu'ils attirent souvent la ligne, le

poisson et le pêcheur, ils sont aussi monstrueux et aussi voraces que

ceux du Nil. Ils déclarent une guerre à mort aux chiens; s'ils

poursuivent un cerf qui traverse un étang, ils laisseront passer la

proie pour s'en prendre aux quêteurs. Pour attirer une victime, ils

gémissent souvent comme un enfant abandonné. Si un plaisant, dans un

canot, s'avise de contrefaire les aboiemens du chien, le caïman

s'élance et le saisit; il dévoreroit tous ceux qui se baigneroient

dans ces rivières, fussent-ils aussi nombreux que l'armée de Perdicas,

qui en faisant la guerre à Ptolémé Soter, fit passer un bras du Nil à

ses troupes pour gagner l'île de Memphis, où il perdit deux mille

hommes, dont la moitié se noya, et l'autre fut dévorée par les

crocodiles ou caïmans. Ceux de la Guyane ont jusqu'à trente pieds, et

le pays est si peu connu dans l'intérieur, qu'on ne peut pas dire s'il

ne s'en trouve pas de plus grands, mais un homme entre sans peine dans

la gueule de ceux-ci.

Les plus gros reptiles se trouvent ici, et tous les animaux

domestiques y sont de l'espèce la plus chétive. Le bétail y dégénère;

son lait ne vaut rien, il couche toujours en plein air, sur ses

immondices, dans des parcs serrés; en hiver, il a de l'eau et de la

vase jusqu'au poitrail. Il faut l'enclore, crainte du tigre, et le

laisser en plein air pour qu'il ne soit pas épuisé par les

chauve-souris. Elles sont si communes et si grosses dans certains

cantons à Oyac et dans les plaines de Kau, par exemple, qu'il ne peut

s'en défendre. Elles s'acharnent à son dos, l'ulcèrent; les mouches

sucent les plaies, y déposent des oeufs; des vers surviennent; car

ici, toutes les plaies qui restent à l'air, sont pleines de vers dans

les vingt-quatre heures; on peut presque dire que la peste ne

désempare jamais du pays. Le poisson est pourri en sortant de l'eau,

le pain moisit en froidissant, la viande presque putréfiée en

palpitant. Le ciel et la terre y déclarent la guerre à l'homme, et il

ne s'obstine pas moins à s'y établir et à y rester.

_Fin du premier volume._

[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2) · 第 54 / 55 题