20 mai.--_Passage du Tropique._--Ce matin à trois heures nous avons
passé le Tropique; j'en dirai un mot.
Les marins s'assemblent au moment où l'officier de quart annonce ce
passage: si c'est pendant la nuit, on se porte en foule au lit des
passagers qu'on réveille et qu'on fait monter sur le gaillard. Le plus
vieux, plus ivrogne et plus rusé des matelots monte à la grande hune,
s'affuble d'une couverture, entend du bruit, et comme dieu des mers de
ces parages, veut reconnoître son monde avant de le laisser passer; il
s'écrie d'une voix caduque: «Qui vient ici? Il y a long-tems que je
n'ai vu personne; approchez, mes amis, que nous fassions connoissance
et que je vous régénère.» À ces mots, le bonhomme Tropique descend à
la première hune dans la chambre de son maître des cérémonies, demande
aux voyageurs où ils vont, d'où ils viennent, s'ils ont des malades à
bord; il fait chaud dans mon empire, ajoute-t-il; faites rafraîchir
ces messieurs.» Il tombe à chaque passager une voie d'eau sur la tête.
Pendant que tout le monde rit aux éclats, le bonhomme Tropique
s'assied majestueusement pour débiter sa harangue, que l'on écoute
dans le plus grand silence. «Vous êtes purs maintenant, et dignes
d'être avec mon peuple; vos aïeux sont venus autrefois régénérer les
rustiques habitans de la zone torride. Nous avions des trésors qui
leur ont fait envie; ils nous les ont pris pour de l'eau bénite et des
crucifix. Aujourd'hui, nous vous rendons le change, et vous nous devez
des dragées.» Chaque baptisé paie l'amende avec un rire forcé: cette
contrainte est l'image des horreurs commises dans le Pérou, où le
soleil de Cusco éclaire à regret le tombeau des Incas et celui de deux
millions d'indiens égorgés par les européens.
Nous allons donc habiter ce climat brûlant, dont parle Virgile, quand
il nous décrit le globe céleste et terrestre, divisé en cinq
bandelettes, au milieu desquelles est la route que le soleil ne
quitte jamais, et d'où il échauffe tour-à-tour dans ses sinuosités les
deux zones froides et tempérées.
Sous la ligne, les jours sont égaux et de douze heures; les nuits sont
froides, les pluies durent cinq ou six mois: ce tems appelé hivernage,
est celui de la plus belle végétation. Dans les courts intervalles que
le soleil perce les nuages, il fait sentir que cette zone, quoique
bien rafraîchie, est toujours un chemin de feu. L'été dure à
proportion; on s'apperçoit bien alors que Virgile a raison de nommer
ce pays volcan éternel[12].
[Note 12:
....Certis dimensum partibus orbem
Per duodena regit mundi sol aureus astra.
Quinque tenent coelum zonæ quarum una corusco
Semper sole rubens, et torrida semper igne
Quam circum, extremæ dextrâ levâque trabuntur
Cæruleâ glacie concretâ atque imbribus atris,
Has inter, mediamque, duæ mortalibus ægris
Munere concessæ divûm et via secta per ambas.
Mundus ut ad Scythiam Riphæas arduus arces
Consurgit; premitur Libyæ devexus in austros.
Hic vertex nobis semper sublimis, at illum
Sub pedibus Styx atra videt manesque profundi.
Maximus hic flexu sinuoso elabitur angnis
Circum, perque duas in morem fluminis arctos,
Arctos Oceani metuentes æquore tingi.
Illic, ut perhibent, aut intempesta silet nox
Semper et obtensâ densantur nocte tenebræ:
Aut redit à nobis aurora, diemque reducit.
Nos ubi primus equis oriens afflavit anhelis,
Illic serâ rubens accendit lumine vesper.
Hinc tempestates dubio pradicere coelo
Possumus: hinc, messisque diem tempusque serendi:
Et quando infidum remis impellere marmor
Conveniat: quando armatos deducere classes,
Aut tempestivam sylvis evertere Pinum.
Nec frustrâ signorum obitus speculamur et ortus,
Temporibusque parem diversis quatuor annum.
Comme je n'ai ni traduction ni original, que je vais loin des climats
qui ont vu naître Segrais, le Batteux et M. l'abbé Delille, je
rassemble et traduis comme je peux ce beau morceau du premier livre
des Géorgiques, que M. Bucher m'expliqua jadis avec tant de goût, que
je ne l'oublierai jamais. Ce passage donnera au lecteur une agréable
teinture de géographie nécessaire pour la suite de cet ouvrage:
De ses douze palais, éclairant l'univers
L'astre du jour revoit tous les peuples divers;
Des cinq routes qu'on trace à son char de lumière,
À celle du milieu se borne sa carrière.
C'est un chemin de feu qu'il embrâse toujours.
Les deux autres climats les plus loin de son cours,
Sont formés de rochers de glace amoncelée,
De brume, de frimat, de neige congelée.
Près du chemin brûlant et de ceux des hivers,
Deux climats tempérés, aux mortels sont ouverts.
L'axe s'élève à pic vers la froide Scythie,
S'applatit dans les champs de l'aride Libye.
Notre sommet du globe est au séjour des Dieux,
Et l'autre sous nos pieds au manoir ténébreux.
Un énorme dragon franchit cet intervalle,
En replis tortueux, de sa gueule infernale,
Il pompe les deux ours qui bravant sa fureur
Se cramponnent d'effroi quand Neptune vengeur,
Ou relève ou suspend sur leur axe opposé
Les énormes replis de son front courroucé.
L'hémisphère à nos pieds où Minos nous appelle,
Est, dit-on, le manoir de la nuit éternelle,
Où le jour qui nous fuit renaît dans ces climats:
L'étoile du berger sur des monts incarnats,
Le remplace à son tour quand sa foible lumière,
De l'Orient pourpré nous franchit la barrière.
Par ces détours réglés sur les ailes du tems,
On prédit les beaux jours, les calmes, les autans;
L'heure de confier des dépôts à la terre,
Celle de les reprendre à cette tributaire.
Sur le front de Thétis, et serein et trompeur,
Le marin lit le sort de l'avide armateur;
Il sait s'il doit voguer ou rester dans la rade,
Si le sapin attend la hache.......
Dans l'étude des cieux nous lisons les saisons,
L'astronome est un oeil qui veille à nos moissons.]
Le tropique et la ligne sont les endroits les plus dangereux quand le
soleil en est près; nos marins qui ont fréquenté ces parages, nous
disent qu'il y a quatre ans ils restèrent en panne pendant un mois à
l'endroit où nous sommes; ils étoient accompagnés d'un suédois qui
perdit la moitié de son monde par la peste et faute d'eau, eux-mêmes
étoient rationnés à un quart par jour. Le suédois venoit à leur bord
au moment où la brise se leva; ils appareillèrent et ne savent pas ce
qu'il est devenu. Ces accidens sont très-ordinaires: les calmes, les
chaleurs excessives, la faim, la soif, le scorbut, la dyssenterie, la
peste, les fièvres chaudes, putrides et malignes, sont les fléaux de
la zone torride. Dieu ne veut pas que nous y périssions. Nous filons
8, 9 et 11 noeuds; le soleil a peine à percer la brume. À midi, les
nuages s'élèvent, le vent mollit un peu; on met des tentes pour
rappeler l'ombre qui disparoît tout-à-fait, afin que le zéphyr qui
caresse toujours l'onde, allège le poids du jour, et émousse les
traits de lumière et de chaleur qui nous éblouissent et nous
étouffent.
Nous voilà engagés maintenant dans la route de Christophe Colomb, et
nous ne pourrions presque plus nous empêcher d'aller visiter les
mortels du Nouveau-Monde. La découverte de ce continent nous a-t-elle
été plus profitable que nuisible? Qu'avons-nous gagné en arrivant à
Saint-Domingue, au Mexique et au Pérou? Que n'avons-nous pas perdu
dans nos trajets, dans nos déportations? L'Espagne, le Portugal,
Venise et les pays voisins ou conquérans des deux Indes se sont
abâtardis pour satisfaire leur cupidité. L'oisiveté, apanage des
grands propriétaires, est un vice utile dans un grand empire pour
alimenter l'ambition et l'industrie indigente, et devient un germe
destructeur de l'état qui compte plus de riches oisifs que de pauvres
industrieux. Les espagnols ont d'abord déporté dans les îles les
voleurs et les sujets qui ne plaisoient point à l'inquisition; la
fortune brillante que conquirent ces proscrits en fit émigrer
d'autres. Ainsi l'Espagne en se dépeuplant, négligea ses terres pour
aller planter du cacao, du café, de l'indigo au fond de la Jamaïque,
de la Guyane et du Pérou; elle ferma jusqu'à ses mines d'argent pour
s'inhumer au sein de la foudre dans les abîmes d'or de Lima. Si la
vieille fable des trésors soupçonnés à Cayenne est accréditée de
nouveau par un autre Walter Raleig, le lieu de notre exil sera plus
fréquenté que Paris, car _les frères et amis_ se vendroient pour le
plus petit lingot d'or. Laissons-les tranquilles, et contemplons
l'atmosphère en goûtant le plaisir d'une belle navigation.
Après-midi, tems extrêmement doux et favorable, nous filons dix noeuds
et demi. Plus le soleil baisse, plus la brise a de force. En Europe,
dans les beaux jours d'été, quand un ciel d'azur laisse la force au
soleil de pomper les exhalaisons de la terre, les physiciens assurent
que l'atmosphère est plus chargée que dans un jour nébuleux. Ils
n'auroient pas besoin de tant de raisonnemens pour démontrer cette
vérité à leurs élèves, s'ils venoient faire leurs expériences dans les
parages voisins de la ligne sur un élément qui donne à l'observateur
un climat mitoyen entre les zones tempérées et torrides.
Depuis hier, le soleil est presque à pic sur nos têtes: quelques
européens s'imaginent que nous devons être rôtis; mais la main qui a
arrangé l'univers a pourvu à tout. Voici comme elle opère:
Le soleil dilate les ondes qui imprégnent l'air de nitre; les parties
aqueuses les plus légères s'élèvent dans une région supérieure,
forment un brouillard, compriment l'air intermédiaire entr'elles et la
mer; par leur pression font souffler les vents que nous nommons
zéphyrs en France, parce qu'ils viennent du midi, et _brise_ dans les
pays chauds, parce qu'ils viennent du N. E. C'est ce que nous
observâmes le 20 mai après-midi, en prenant le frais sur les
porte-haubans.
Un vent très-fort soulevoit les flots; le ciel étoit chargé d'une
brume épaisse et blanchâtre; le soleil ne donnoit qu'une lumière pâle;
l'horison eût été d'azur si nous n'eussions pas été sur un élément qui
renouveloit sans cesse ces parties qui sur la terre se seroient
enlevées; la chaleur à demi-concentrée dans notre région n'ôtoit rien
au zéphyr de sa fraîcheur et de sa force. Nous nous trouvions donc
dans une atmosphère mitoyenne. Si dans ce moment ont eût consulté le
baromètre, la pression de l'air de haut en bas eût été beaucoup moins
sensible, et le mercure eût remonté comme après un orage, d'où il faut
conclure que l'air qui borde notre horison est beaucoup plus chargé
quand le ciel est d'azur que dans le moment où il se couvre de nuages;
l'eau s'élevant dans une région supérieure, enlève les vapeurs,
purifie l'air, lui rend sa pression et son élasticité, tandis qu'il
perd de sa force quand il est mélangé avec le brouillard; quoique le
ciel nous paroisse alors plus beau, le plombé de l'air nous est
démontré le matin par les vapeurs, qui en couronnant l'horison
pourpré, nous laissent voir le plus beau firmament.
_22 mai._ Ce matin, une brume épaisse nous dérobe les îles du cap
Verd; après-midi, les brisans nous attirent sur la pointe des rochers
qui les entourent. Nous filons au milieu sans accident et non sans
danger; ces îles appartiennent aux portugais: si elles étoient
gardées, nous serions pris sans pouvoir nous défendre; mais les
possesseurs les abandonnent à quelques blancs expatriés et à des
mulâtres affranchis. La religion catholique y est la seule connue et
professée par un évêque blanc et quelques prêtres nègres. Le terroir,
assez fertile et mal-sain, produit de l'indigo, des cannes à sucre et
du coton. Il n'y pleut quelquefois que tous les deux ou trois ans. On
garde l'eau dans les citernes. L'une de ces îles, nommée
Saint-Vincent, présente les restes d'un volcan qui fume encore. Ce
rocher est peuplé de serpens, de petits singes et de quelques mauvais
oiseaux de mer: les autres îles, qui sont assez étendues, nourrissent
de nombreux troupeaux de chèvres sauvages, et sont à 861 lieues de
France, et à 100 d'Afrique, par le travers de la Nigritie.
Ce matin, nous avons pris un requin de cent livres avec son pilote,
petit poisson qui s'attache sur sa tête, le guide dans ses courses,
vit de sa substance et suit sa destinée. Le soir, la mer est couverte
à une lieue à la ronde d'un banc de poissons si serrés qu'ils peuvent
à peine nager: les plus gros sont des marsouins et des chiens de mer
qui cernent des bonites; celles-ci en sautant à plusieurs pieds en
l'air pour se sauver des gueules béantes des requins, attrapent
quelques poissons volans dont elles sont friandes. Nous sommes à 30
lieues des îles.
_Du 24 au 29 mai._ Quel spectacle ravissant que celui d'une belle nuit
sur mer! quand les cieux se réfléchissent dans l'onde, que le bâtiment
vogue à pleines voiles et sans danger, que la lune éclairant un
immense horison paroît sortir du cristal des eaux, que les vagues
coupent son disque; tout repose dans la nature, excepté ce monstre qui
n'est jamais rassasié, qu'on appelle requin: d'un côté, les matelots
oisifs lui jettent un fer pointu caché d'un morceau de viande; il
s'élance, se retourne sur le dos, l'engueule avidement, se sent pris,
est hissé à bord, et fait trembler de ses coups de queue le tillac qui
le reçoit; de l'autre, le pilote consulte sa carte, sa boussole et son
sablier. Ses timoniers attentifs tournent plus ou moins la roue du
gouvernail; il paroît commander à la mer: la frégate avance
majestueusement, portée sur un lit de neige et de diamans, et le
spectateur, dans un doux recueillement, promène ses regards dans
l'horison à dix lieues à la ronde. Belle nuit, tu me rappèles celle
que je goûtai en 1794, à pareil jour, en sortant du tribunal
révolutionnaire! Je prie le lecteur de me pardonner cette digression,
c'est mon contingent de soirée.
Je fus arrêté le 1er. octobre 1793 avec messieurs Pascal,
lieutenant de gendarmerie à l'armée du Rhin, et Welter, interprète
allemand. Le premier avoit amené avec lui un officier autrichien
déserteur, que le général Custine envoyoit à la Convention pour lui
donner des instructions sur les forces de l'ennemi. La loi du 17
_septembre sur les suspects_ et les _étrangers_ venoit d'être
proclamée. L'autrichien pour s'y soustraire, obtint d'être sous la
surveillance de Pascal; il se lia avec Anacharsis Cloots, qui lui dit
que pour se mettre en crédit, il devoit faire trois ou quatre
dénonciations. Pascal donna un dîner où je me trouvai avec une
ancienne marchande de Lyon, nommée Morl13, ruinée par ses
prodigalités, qui vivoit d'intrigues et de dénonciations. Pascal,
qu'elle avoit vu élever et qui étoit du même pays, ne la connoissoit
pas sous ce rapport. La conversation roula sur les jacobins; elle en
prit la défense avec chaleur. Nous soutînmes que les choses n'iroient
bien que quand on auroit rasé leur salle. Hyerchmann, c'étoit
l'autrichien, en feignant de ne pas nous entendre, écoutoit de tout
son coeur. Les noms des meneurs du tems furent accompagnés d'épithètes
un peu profanes. Tout se calma sous le manteau de l'amitié. Je me
levai de table le premier, pour envoyer mes articles au _Journal
Historique et Politique_ que je rédigeois alors avec M. de la Salle.
L'amie de Pascal étoit malade; Hierchmann reconduisit la Morl13 chez
elle; chemin faisant, ils complotèrent notre perte.
Le 1er. octobre, le comité révolutionnaire nous traîne à la prison
du Théâtre Français, ci-devant Marat; nous y restons trois mois,
pendant lesquels Hierchmann fut arrêté et conduit à Sainte-Pélagie, et
de-là au Luxembourg. Notre affaire passa au tribunal révolutionnaire,
en même tems que nous à la Conciergerie le dernier décembre 1793.
On nous conduisit dans une vaste chambre où trois cents prévenus comme
nous de délits révolutionnaires, étoient couchés quatre à quatre sur
des paillasses enfermées de cadres en forme de tombeaux.
Le 1er. janvier 1794, il faisoit un froid cuisant; on nous fit
descendre dans la cour ceintrée d'une haie de fer; les fenêtres du
greffe du tribunal donnoient dessus.
À dix heures, Faverole et sa maîtresse montèrent au tribunal, en
descendirent à onze. Faverole en passant les mains autour de son cou,
fit signe qu'il étoit condamné à mort. Sa maîtresse le suivoit de
près, les yeux hagards, les cheveux épars, les joues rouges; elle
serra la main à plusieurs détenus en s'écriant: «Nous allons à la
mort; ces juges sont des scélérats; vous y passerez tous!» Ce jour
devoit être marqué par des scènes d'horreur. En me promenant sous les
vestibules, je vis différentes figures peintes avec une liqueur brune:
là étoit Montmorin, plus loin la fameuse bouquetière du palais Royal,
qui avoit mutilé son amant; au bas des figures on lisoit ces mots:
_Cette figure est dessinée avec le sang des victimes égorgées ici au 2
septembre._ Pendant que je parcourois cette galerie funèbre, nous
entendons un grand tumulte à l'occasion d'un détenu conduit à
l'interrogatoire: un canonnier l'avoit abordé en lui demandant s'il
n'étoit pas Maratmaugé, du département de l'Isère; sur sa réponse
affirmative, ce canonnier l'avoit saisi à la gorge en lui disant: «Te
souviens-tu, scélérat, d'avoir fait la motion d'enduire les prisons de
matières combustibles pour brûler les détenus au premier signal?»
Maratmaugé, en descendant de l'interrogatoire, perdit la tête; on le
mit dans un petit cachot, pour le séparer des autres; il se brisa les
dents aux barreaux, se déchira les bras et mourut de suffoquement et
de désespoir. J'en tombai malade d'effroi; on me conduisit à
l'infirmerie: une odeur cadavéreuse infectoit en y entrant; l'un avoit
la figure couverte de boutons et d'ulcères, un autre les lèvres
bouffies et noires comme du charbon, deux ou trois autres moribonds
étoient dans le même lit. Un sale coquin, nommé Pierre, condamné à dix
ans de fers, étoit notre infirmier depuis la mort de la reine à qui il
avoit servi de valet-de-chambre. Il faisoit sa fortune au milieu de la
putréfaction; car la plupart des malades étoient sans connoissance et
soigneusement dévalisés. J'étois au milieu des fiévreux; dans trois
jours je fus avec les lépreux. Des vers gros comme le doigt tomboient
des paillasses et des cadavres vivans, entassés jusqu'à quatre dans un
lit. La nouvelle de cette épidémie fit du bruit; Fouquier-Tainville
fit construire un hospice à l'Évêché: le mal faisoit des progrès; le
travail n'étant pas achevé, on voulut vider la Conciergerie.
Le 8 janvier, à 7 heures du soir, dix-sept fiacres vinrent nous
conduire à Bicêtre; quand nous montâmes, un peuple nombreux
remplissoit la grande cour du palais; quoiqu'il fit froid, l'odeur que
nous exhalions étoit si infecte qu'on ne pouvoit nous approcher à plus
de trente pas; en route, la neige voltigeoit sur nos lèvres noires.
Dans ce misérable état nous fûmes encore enchaînés deux à deux; quatre
ou cinq furent gelés en route; enfin, nous arrivâmes à Bicêtre à 8
heures du soir. Je perdis de vue Pascal et Welter, qui furent conduits
aux Carmes, rue de Vaugirard.
À Bicêtre, nous fûmes confondus avec les plus grands scélérats, qui me
volèrent jusqu'à ma chemise; celui qui me la prit me dit qu'il en
avoit besoin pour aller à la chaîne, où il étoit condamné pour dix
ans, et que j'eusse à me taire si je ne voulois pas être assassiné
pendant la nuit: je me tus, mais je pleurai à mon aise.
On me guérit à moitié, car il falloit faire place à d'autres, mes
plaies n'étoient qu'à demi-fermées quand je montai aux cabanons; la
maison fournit de linge comme un hôpital, on me donne une chemise
élimée et trouée à l'estomac du côté gauche: cette tunique avoit servi
deux ans auparavant aux malheureux qu'on avoit égorgés dans cette
prison; les trous étoient faits par les sabres et les piques qu'on
leur avoit enfoncés dans le coeur, quand ils étoient aux cabanons et
aux infirmeries, car les malades furent les premières victimes.
J'étois seul dans mon cabanon: depuis dix jours mes plaies s'étoient
rouvertes, un sang noir mêlé de pus en découloit; la rudesse du linge
et du grabat, l'insalubrité des alimens, la crudité de l'eau
corrosive, avoient contribué à cette rechute; j'éprouvois des douleurs
inexprimables, toute la nuit je hurlois comme un chien, on me donna à
boire de l'absinthe et des tisanes anti-putrides; mes plaies
augmentoient toujours et mon corps étoit comme un crible; je devins
enflé, la mort faisoit chaque jour un pas vers mon lit. Le 23 mai, à
cinq heures du soir, on ouvre mon cabanon pour la première fois depuis
trois mois; un porte-clef m'annonce que je vais être transféré et
jugé.
Je me traîne en lui donnant le bras; deux gendarmes m'attendoient au
greffe, pour me conduire à pied à Paris, ils me mettoient les
menottes: «De grâce, achevez de m'ôter la vie, leur dis-je, voilà
l'état où je suis» (en leur découvrant ma poitrine et mes jambes): ils
reculèrent d'effroi, m'offrirent le bras...... Le grand air me saisit
en sortant, et je tombai évanoui sous un tilleul de l'avenue. Pendant
ce tems un des gendarmes avoit couru sur la route arrêter une voiture
de charretier; je revins à moi, mes vêtemens étoient mouillés de sang:
il me sembloit qu'on me tiroit dans tous les membres des coups de
fusil chargé à balles; mon sang caillé reprenoit sa circulation.
«_Belle saison du printems!_ dis-je en traversant un champ de pois
fleuris, je goûte tes douceurs, je respire un air pur; depuis huit
mois, voilà le premier beau jour de mon existence, et demain je ne
vivrai peut-être plus.» J'arrivai à la porte de la Conciergerie à sept
heures du soir; mon coeur tressailloit de joie et d'effroi. Je
retrouvai Pascal et Welter; nous nous embrassâmes en pleurant. À onze
heures nous reçûmes nos actes d'accusation pour monter le lendemain au
tribunal.
Le matin (24 mai), pendant que nous déjeûnions entre les _deux
guichets_, on ouvrit l'armoire où étoient les cheveux que le bourreau
avoit coupés la veille à ceux qui avoient été à la mort. Ce lieu est
l'antichambre du trépas et de la résurrection.
À neuf heures, nous montâmes au tribunal; nous étions dix-sept pour
différentes causes; nous ne nous connoissions pas, mais c'étoit la
mode d'englober plusieurs affaires, afin, disoit-on, d'expédier les
royalistes et de libérer les patriotes.
J'occupai le fauteuil de fer; le sort étoit las de me persécuter;
l'état où j'étois excita la compassion des auditeurs; Hierchmann fut
amené du Luxembourg pour déposer; sa présence me fit horreur sans me
déconcerter; la femme Morl15 fut appelée de même. Par une heureuse
méprise, l'huissier avoit assigné à sa place une autre Morl13 qui ne
nous connoissoit pas, et qui fut plus effrayée que nous de paroître
devant les Euménides. Hierchmann se voyant seul, balbutia; je me
défendis de sang froid, mais Pascal perdit la tête et l'injuria; les
débats furent fermés à deux heures. À deux heures cinq minutes les
jurés revinrent des opinions. Pascal, Durand et Paulin furent appelés
les premiers pour entendre leur arrêt de mort. Le premier pour n'avoir
pas approuvé ce que faisoient les jacobins; le second pour avoir dit
du mal de Marat; le troisième, maître de langue, pour avoir été
calomnié par une sous-maîtresse de pension, qui le dénonça par
vengeance de ce qu'il n'avoit pas répondu à ses sollicitations
amoureuses. On nous appela ensuite pour nous prononcer notre liberté,
qui fut précédée d'une grande semonce.
Comme je ne pouvois me soutenir, un gendarme en me reconduisant à mon
domicile, m'apprit que j'avois eu cinq voix pour la mort. L'amie de
Pascal, qui ne savoit pas qu'on avoit appelé notre affaire, étoit à
dîner en face du palais au moment où il alla à la mort; elle rentra en
même tems que moi, et s'évanouit en me voyant. Ces violentes secousses
avoient aliéné ma raison. J'étois si accoutumé à être sous les
verroux, que le lendemain en m'éveillant, je me traînai à ma porte
pour voir si j'étois réellement libre. Je m'habillai à la hâte; le
grand air avoit presque refermé mes plaies; je souffrois beaucoup
moins et me traînois avec un bâton; personne n'étoit encore levé; je
regardois de tous côtés, dans les rues, autour de moi, comme si je
fusse arrivé à Paris pour la première fois. J'allai déjeûner chez
l'amie de Pascal; nous nous attendrissions sur son sort; un gendarme
vint l'arrêter et la conduire à la Conciergerie; on devine son crime;
elle sortit après le 9 thermidor, vit la fin tragique d'Hierchmann,
qui se sauva du Luxembourg, alla retrouver la Morl13 justement
suspecte à la justice, s'associa à une troupe de voleurs, fut pris,
condamné aux fers, enfermé à Bicêtre, pendant quatre mois, dans le
même cabanon où j'avois tant souffert, brisa ses chaînes, fut
poursuivi près de Lyon, et se noya dans le Rhône.
Nous sommes à 1,155 lieues de Paris.
_1er juin._ Ce matin, calme plein, brume: on sonde, point de fond.
La sonde est un morceau de plomb de quinze à vingt livres, rond, en
forme de cône tronqué, dont le dessous un peu creux, est rempli d'une
couche de suif mou. Quand il a fond, le sable ou la vase s'attachent
au suif; la couleur de la terre, du gravier ou des rocailles indiquent
au pilote le parage où il est. On trouve des marins si instruits dans
ce genre de cosmographie, que dans la première tentative faite
secrètement en 1797, sous les ordres du général Hoche, pour une
descente en Irlande, notre escadre, battue par une violente tempête,
craignant les côtes, jetta la sonde; le pilote reconnut qu'il n'étoit
qu'à quatre lieues des attérages indiqués pour l'expédition. Une
tourmente dissipa nos vaisseaux, et _la Charente_ fit tant d'eau,
qu'elle faillit sombrer. (Je dois ces détails à M. Thomas, officier de
cette frégate.)
Nous sommes à 1,338 lieues de Paris.
_2 juin._ Nous voyons une trombe, ou pompe d'eau, phénomène
redoutable en mer. Le conflit de deux vents opposés laisse un vide, la
pression des colonnes voisines fait monter l'eau avec tant de
rapidité, qu'un vaisseau surpris par la nuit, ou par l'ignorance du
pilote, est attiré, enlevé et sombré. On entend au loin mugir l'onde;
une brume épaisse borde la pompe aspirante que le hasard a formée.
Cette attraction tourbillonnante sert aux naturalistes à expliquer la
cause de ces immenses gouffres qu'on trouve au milieu des mers. Ces
abîmes sont toujours avoisinés de vents violens qui par leur conflit,
forment une pompe aspirante ou foulante. Les parages voisins sont
sujets à de violentes tempêtes. Quand l'orage approche, on entend un
bruit semblable au mugissement de cent taureaux. Si le tourbillon est
moins considérable, on le nomme pompe d'eau; on la coupe à coups de
canons, et alors elle inonde le bâtiment.
_4 juin._ Aujourd'hui on radoube les canots; les moutons galeux qui
les habitoient, se couchent aux pieds des affûts des canons: on en tue
chaque jour une couple pour nos soixante malades; l'état-major prend
seulement les poitrines et les gigots pour qu'ils n'aient pas
d'indigestion. Nous désirons d'arriver pour arriver, car le
janissaire Villeneau, intrépide le soir dans ses recherches sonde avec
la pointe de son sabre, dans les lieux les plus secrets, où
quelques-uns de nous se retirent pour ne pas descendre dans
l'entrepont. Depuis qu'on a déplacé les canots, ils se blottissent sur
le col et dans le bras de la grosse donzelle de bois qui est à la
proue de la frégate.
_6 juin._ Tems couvert, calme, pluie abondante; on sonde, 225 pieds
d'eau, fond de vase, côte du Brésil; nous sommes par le premier degré
40 minutes au-delà de la ligne, voici le résumé de notre traversée.
L'_Analyse de la Révolution_ a été suivie de quelques contes galans,
de la _Vie privée du cardinal de Rohan_, de _celle du dernier duc
d'Orléans_, _de l'origine du télégraphe_, de l'utilité qu'en tira
Philippe, père de Persée, dans la guerre qu'il fit aux Romains. Cette
découverte, perfectionnée dans la révolution, remonte à plusieurs
siècles avant l'ère chrétienne; elle se nommoit _signaux par le feu_.
Les narrateurs, MM. _Job-Aimé_, _Gibert-Desmolières_ et _Calhiat_,
disent que l'historien Polybe donne l'invention du télégraphe à Énée,
fameux capitaine, contemporain d'Aristote et d'Alexandre-le-Grand.
Ils renvoient pour les détails au VIIIe. volume de l'Histoire
ancienne de Rollin; en disant un mot de _la Perfection de l'Aréostat_,
ils parlent du _Champs de Fleurus_; enfin, de toutes les découvertes
perfectionnées par la révolution. _L'électricité_ et le docteur
Franklin ne sont point oubliés.
Ces importantes matières nous ont amenés à ces deux problèmes encore
insolus, _si les républiques produisent plus de grands hommes que les
monarchies, et pourquoi_. Le _si_ a été appuyé par les uns, nié par les
autres; tous en l'accordant par supposition, ont pensé sur le
_pourquoi_, que l'on n'apprend bien la guerre que dans les camps; qu'une
monarchie paisible est comme une théorie auprès de la pratique. Ils ont
encore comparé les deux gouvernemens à deux vaisseaux qui voguent sur
deux mers, orageuse et tranquille: l'un n'a souvent que quelques
routiniers à son bord: chaque marin qui sort de l'autre est expérimenté.
La question du _divorce_ a été également traitée par nos théologiens,
sous le point de vue religieux, politique, civil et moral: on en devine
bien la solution. M. Thomas, chanoine de Saint-Claude, qui a vécu à
Ferney avec Voltaire, dans ses dernières années, nous a donné des
particularités intéressantes sur ce grand homme. En 1776, des
prédicateurs zélés pour la conversion du philosophe, insérèrent sous son
nom une superbe ode à Jésus-Christ dans le journal de Fréron. M. Thomas
courut pour l'en féliciter en pleurant de joie. _Elle n'est pas de moi,
mon ami_, reprit Voltaire; _je n'ai jamais rien fait de bon pour cet
homme-là_. M. Trolé, qui a étudié avec les deux Robespierre, nous a
donné la vie privée de l'aîné. Il voyoit tous ses camarades de si
mauvais oeil, qu'il cherchoit toutes les occasions de les faire battre,
en se retirant à l'écart. Ceux qui le surpassoient étoient ses ennemis
irréconciliables; il les divisoit toujours entr'eux; et les faisoit
souvent battre au canif, dans l'espoir de s'en délivrer. (Nous sommes à
1632 lieues de Rochefort; nous courons nos longitudes.)
_7 Juin._ Enfin, l'eau a changé de couleur, elle est d'un vert pâle
tirant sur le jaune; la brume nous circonscrit; à deux heures nous
jettons une petite ancre pour ne pas trop dévier par le courant du
fleuve des Amazones, qui a cent lieues d'embouchure; le soir, au
moment où nous allions mouiller, un matelot tombe à la mer; on vire
de bord, on lui jette des cages à poulets, il étend un bras défaillant
pour les saisir, et se perd pour jamais dans les flots qui portent son
cadavre aux poissons affamés.
_8 Juin 1798_ (_20 prairial_) Beau tems à la pointe du jour; tout
l'équipage crie _terre_: on reconnoît le cap _Cachipour_, sol inculte
qui nous est disputé par les Portugais; ces bords, couverts de vases
et de palétuviers, rendent le sauvetage presqu'impossible. Nous filons
sept et huit noeuds. À midi nous sommes dans les eaux bourbeuses de
l'Oyapok; nous approchons du cap Orange, ainsi nommé par les
Hollandais qui, l'ayant découvert en 1500, à la suite des voyages
d'Améric Vespuce, lui donnèrent le nom de la famille de leur
stathouder. On y voit un fort sur une pointe de rocher, qui s'élève au
bout d'une petite anse bordée de monticules et de bois toujours verts.
Toutes ces possessions ont passé tour-à-tour des Anglais aux
Espagnols, et des Espagnols aux Portugais qui les conservent encore
aujourd'hui. Quand Christophe Colomb eut découvert le Nouveau-Monde,
l'Espagne, le Portugal, Venise et la cour de Rome se partageoient ces
conquêtes; ce qui fit dire à François premier: «Je voudrois bien voir
l'article du testament par lequel Dieu donne les deux Indes à la cour
de Rome, aux Portugais et aux Espagnols, sans que j'y puisse rien
prétendre.» Comme ce testament n'étoit pas olographe, la cour de
France envoya à la découverte comme les autres; le continent de
l'Amérique est si vaste, que nous y fîmes de rapides conquêtes. En
1530, Cristoral Jacques, envoyé par Jean III, roi de Portugal, avec
une flotte de huit vaisseaux, après avoir découvert la baie de
Tous-les-Saints, trouva deux petits vaisseaux français à l'embouchure
du fleuve du Paraguai, appelée de la _Plata_ ou d'Argent, les prit,
les coula à fond et fit massacrer l'équipage; preuve que les Français
avoient connu et possédé ce pays avant les Portugais. Ils y
trafiquoient paisiblement avec les Indiens, ennemis jurés des
inventeurs de l'inquisition, si atroce au Para et au Brésil. Un jour,
on ne s'étonnera plus de voir les Français circonscrits momentanément
entre l'Oyapok au midi, et le Maroni au nord, s'efforcer de franchir
ces bornes. (_Extrait du chevalier Desmarchais._)
_9 Juin._ Nous ne sommes qu'à dix-huit lieues de Cayenne. Le vent
fraîchit, nous laissons les Deux-Connétables à notre droite; ces deux
rochers arides, point de mire des navigateurs, ne sont couverts que de
nids et d'oeufs. Les oiseaux s'y rassemblent en si grand nombre, que
ces rochers en sont tout blancs; on leur tire souvent un coup de
canon, et ils obscurcissent l'air; ils ne fuient pas à l'approche de
l'homme, lui déclarent la guerre pour défendre leurs couvées; leur
nombre égal à celui d'un essaim de moucherons au bord d'une eau
croupissante, ne se rebute jamais des coups de bâtons dont on ne
frappe pas inutilement l'air: tous cherchent avec leurs longs becs à
tirer les yeux aux chasseurs. Un vent favorable enfle nos voiles, nous
cinglons Remire et Montabo, d'où on signale les vaisseaux venant
d'Europe. Ce signal est rendu de suite à Cayenne. Nous rangeons à
notre gauche les îlets le Malingre, les Deux-Mammelles, le Père, la
Mère et l'Enfant-Perdu; ces différens rochers ressemblent de loin à
des grottes antiques qui menacent ruine; ils doivent leur nom à la
forme que la nature leur a donnée.
À quatre heures et demie nous arrivons dans la rade de Cayenne, à
trois lieues de la citadelle qui ressemble à une masure sur la pointe
d'un rocher: nous appelons un pilote par un coup de canon. Je ne puis
exprimer le serrement de coeur que j'éprouve au bruit des cables et
des ancres qui se précipitent dans l'onde. De même qu'ils enchaînent
la frégate au rivage, de même nous serons prisonniers dans ces
climats..... Nous voilà mouillés.
_10 Juin._ À la pointe du jour, une petite pirogue, chargée de
quelques nègres et d'un capitaine de port, vient à nous. Ils rament en
chantant, et font tourner en mesure une petite pelle appelée pagaye,
arrondie par le bout. Le capitaine monte à notre bord, et nous
entourons les rameurs qui sont vêtus de leurs plus beaux habits; car
on nous a pris pour un nouvel agent. Leur garde-robe n'est pas
difficile à porter, c'est une veste blanche ou bleue, qui paroît
sortie du panier aux ordures; une chemise trouée aux épaules, aux
coudes et aux endroits les plus remarqués par les dames; ceux-là sont
les richards; les novices n'ont qu'un travers d'étoffe large de quatre
doigts, long de six pieds, qui fait deux tours sur leurs rognons,
passe dans la vallée postérieure et se termine par deux bouffettes qui
emmaillotent l'extrémité. Nous leur demandons quand nous irons à
terre; ils nous répondent dans un jargon moitié français moitié
barbare. Ils repartent à dix heures avec une de nos chaloupes, montée
par le capitaine et un sous-lieutenant qui vont rendre compte de notre
arrivée. Cette visite nous donne une idée sinistre du pays. Quelqu'un,
pour nous rassurer, nous adapte l'histoire de la servante de
Rochefort, vue, connue à onze heures par son amant, fiancée, publiée
et mariée à midi. On avoit alors distribué avec profusion le fameux
programme de la colonie de 1763, et chacun, des quatre coins de la
France, accouroit ici pour faire fortune. Un homme entre deux âges,
marié ou non, vend son bien, arrive à Rochefort pour s'embarquer, et
veut choisir une compagne de voyage; il rôde dans la ville en
attendant que le bâtiment mette à la voile.
À onze heures, une jeune cuisinière vient remplir sa cruche à la
fontaine de l'hôpital. Notre homme la lorgne, l'accoste, lui fait sa
déclaration.--«Ma fille, vous êtes aimable; vous me plaisez, nous ne
nous connoissons ni l'un ni l'autre, ça n'y fait rien; j'ai quelque
argent; je pars pour _Cayenne_; venez avec moi, je ferai votre
bonheur. Il lui détaille les avantages promis, et se résume ainsi:
_Donnez-moi la main, nous vivrons ensemble._--Non, monsieur, je veux
me marier.--Qu'à cela ne tienne, venez.--Je le voudrois bien,
monsieur, mais mon maître va m'attendre.--Eh bien! ma fille, mettez-là
votre cruche, et entrons dans la première église; vous savez que nous
n'avons pas besoin de bans; les prêtres ont ordre de marier au plus
vîte tous ceux qui se présentent pour l'établissement de _Cayenne_.»
Ils vont à Saint-Louis; un des vicaires achevoit la messe d'onze
heures; les futurs se prennent par la main, marchent au sanctuaire,
donnent leurs noms au prêtre, sont mariés à l'issue de la messe, et
s'en retournent faire leurs dispositions pour le voyage. La cuisinière
revient un peu tard chez son maître, et lui dit en posant sa cruche:
«Monsieur, donnez-moi, s'il vous plaît, mon compte.--Le voilà, ma
fille; mais pourquoi veux-tu t'en aller?--Monsieur, c'est que je suis
mariée.--Mariée! et depuis quand?--Tout-à-l'heure, monsieur, et je
pars pour _Cayenne_.--Qu'est-ce que ce pays là?--Oh! monsieur, c'est
une nouvelle découverte; on y trouve des mines d'or et d'argent, des
diamans, du sucre, du café, du coton; dans deux ans on y fait sa
fortune!--C'est fort bien, ma fille; mais d'où est ton mari?--De la
Flandre autrichienne, à ce que je crois.--Depuis quel tems avez-vous
fait connoissance?--Ce matin à la fontaine: il m'a parlé mariage; nous
avons été à Saint-Louis; monsieur le vicaire a bâclé l'affaire, et
voilà mon extrait de mariage.--Bien, ma fille, soyez heureux; c'est la
misère qui épouse la pauvreté.»--Cette rencontre n'eut pas l'effet que
le maître avoit prophétisé; ils vécurent dix ans à Cayenne, et
revinrent en France avec quelqu'argent. Voilà de ces coups du sort
qu'il nous faut espérer. Le soir, Villeneau capture un brik américain
qui va porter des vivres à Surinam, colonie hollandaise avec qui nous
sommes en paix.
_11 juin._ Le sous-lieutenant revient à bord; les administrateurs de
Cayenne n'ont point reçu de lettre d'avis de notre arrivée; la colonie
est dans la plus grande disette; ils sont fort embarrassés de nous;
les matelots nous apportent des fruits du pays, qu'ils veulent nous
vendre au poids de l'or. Monsieur Jagot est obligé de décréter un
_maximum_. Nous débarquerons incessamment; mais nous serons veillés de
près, car les autorités sont encore en rumeur de l'évasion de MM.
Aubri, représentant du peuple (mort à Demerari.)
Barthélemi, membre du directoire exécutif;
De la Rue, représentant du peuple;
Dossonville, inspecteur de police;
Marais-le-Tellier, attaché à M. Barthélemi (mort dans l'évasion.)
Pichegru;
Ramel, commandant de la garde des conseils;
Villot, représentant du peuple;
déportés sur _la Vaillante_, qui se sont sauvés à Surinam, dans la
nuit du 3 du courant.
Une brume épaisse nous dérobe Cayenne et les montagnes voisines. Le
mois de mai est ici la mousson pluvieuse; la rade est peu sûre, et les
gros bâtimens ne peuvent approcher à plus de trois lieues du port. Les
goëlettes qu'on nous envoie ne peuvent nous atteindre qu'au bout de
vingt-quatre heures, encore a-t-il fallu les remorquer, au risque de
voir périr une partie de nos canotiers. Nos malades, au nombre de 60,
sont enfin partis ce matin 14 juin; une nouvelle embarcation en
emporte ce soir autant.
_15 juin._ Nous voguons les derniers au port. Adieu, France ... Adieu,
nos amis ... Songez à nous.... Nous sommes déjà loin de la frégate.
Quel regard nous lançons à ce fatal bâtiment! Le cerbère qui le
commande mériteroit bien le sort de Lalier. Qu'il nous tarde de mettre
pied à terre! Les montagnes s'approchent..... Quel beau tapis de
verdure! Nos coeurs s'élancent dans ces vastes forêts.... Y
serons-nous libres....? Nos nouveaux pilotes sont honnêtes, mais aucun
d'eux ne répond à cette question. Nous voilà à l'embouchure de la
rivière; voilà le fort, les cases, le port, les bateaux rangés et
ancrés sur le rivage; quelles masures de boue et de crachat ces nids à
rats croulent.... Voilà Cayenne; il est cinq heures et demie: nous
voilà donc au port le pied sur la grève; nous sommes à 1500 lieues de
Rochefort, à 1632 de Paris; quelle réception allons-nous avoir après
45 jours de traversée, trois mois d'embarquement et 3325 lieues de
route?
_Fin de la seconde partie._