ART. XIII.

Il est enjoint à tous les déportés de se conformer à tout ce qui est

prescrit par la présente consigne, sous peine d'être punis

conformément à la loi.

À bord de la frégate _la Décade_, sixième

année de la république française.

_Le commandant de la frégate_, VILLENEAU.

_23 avril_ (_4 floréal_). Voici notre traitement. Après une grande

confusion, nous avons repris nos places; nous sommes plus entassés que

dans la Charente; la prison est plus étroite et plus noire; nos

malades sont provisoirement au bas des écoutilles.

On se lève à six heures; on déjeûne à sept et demie. Un petit mousse

va à la cambuse prendre pour chaque société composée de sept, un bidon

contenant sept boujearons d'eau-de-vie (une chopine moins un huitième,

mesure de Paris), et trois biscuits pesant au total quatorze onces.

Ces biscuits mis trois ou quatre fois dans le four, sont piqués ronds

de l'épaisseur d'une galette de pain d'épice, et si durs que le moins

édenté est réduit à les briser sur deux boulets ramés, dont l'un lui

sert d'enclume, et l'autre de marteau. Dans huit jours, nous

trouverons ces biscuits dentelés par des vers longs comme le doigt; en

voilà pour jusqu'à midi.

Chacun va se coucher, ou dans l'entrepont, ou dans les batteries, ou

dans les porte-haut-bancs, pour faire une visite domiciliaire dans ses

habits, où il trouve des milliers de buveurs de sang et de comités

révolutionnaires. En vain changeroit-on de linge à toute heure, le

nombre des indigens est si grand, que la mal-propreté est inévitable.

Les lépreries juives étoient des palais en comparaison de notre

dortoir; le bois est imprégné d'une odeur cadavéreuse, capable de

donner la peste; les alimens se corrompent aussi-tôt qu'on les met à

l'embouchure de ce gouffre.

Le pilote vient de retourner le sablier pour la douzième fois; on

sonne le dîner. (Voyez l'ordre pour notre table dans l'article III du

réglement ci-dessus.)

Notre cuisine est à stribord, celle de l'état-major à bas-bord; de ce

côté, les poulets tournent à toutes les heures du jour. Quatre ou cinq

mousses élégans aident le cuisinier des officiers, et vendent à la

dérobée jusqu'aux miettes qui tombent de cette table; il nous est

défendu d'en marchander, et même de parler à leur chef qui est séparé

de nous par une toile. Tout ce qui approche Villeneau[10], jusqu'au

mousse qui tourne la broche, regarde le déporté le moins déguenillé

comme une être infiniment au-dessous de lui; à peine nous est-il

permis de manger notre morceau de biscuit à la fumée du rôt. Pendant

que nous attendons notre sale dîner, l'officier de service fait

scrupuleusement sa ronde, et pose une sentinelle à sa cuisine. Passons

dans la nôtre.

[Note 10: Villeneau, aussi détesté de son équipage que de nous,

ordonnoit cette rigidité sous peine de destitution, à ce que nous ont

dit ses officiers qui nous parloient en son absence. L'équipage s'y

prêtoit avec répugnance. M. Jagot, lieutenant, a beaucoup modéré son

despotisme. Je dois particulièrement de la reconnoissance aux

sous-lieutenans, MM. Bourra et Pranpin, qui ont souvent partagé leur

souper avec moi. Ils ont humanisé le capitaine d'armes Chotard, et

j'ai eu seul la liberté de rester le soir sur le pont, autant de tems

que je voulois: on m'a même assuré que M. Villeneau, en montant un

jour sur son gaillard, tandis que je chantois en ronde près du grand

cabestan, écouta de loin, et dit: «Je plains vraiment celui-là, il

n'est déporté que pour des chansons.»]

Pour peindre un coq, ou cuisinier de bord, il faut tout le génie de

Calot dans _la Tentation_ de Saint-Antoine; un coq est un animal

extraordinaire par sa bêtise et sa mal-propreté: figurez-vous un être

plus sec qu'une éclanche, dont le teint olive enfumé est huileux de

graisse et de sueur, des yeux rouges et pleureurs, un nez large comme

une chaudière, des mains calleuses, des durillons d'une crasse noire,

de ses alvéoles gonflés de deux monticules de Tabago, coulent deux

sources brunes qui filtrent amoureusement sur les racines

sanguinolentes de ses clous de gérofle découronnés; sa main essuie

souvent les rigoles nasales qui vont se perdre jusqu'à son menton; sa

chemise n'est ni noire, ni blanche, ni brune; mais couverte de deux

lignes d'épais d'une liqueur agglutinée par le feu et encore un peu

moite; ses cheveux dégouttent d'huile; ses oreilles sont percées, deux

poires de plomb descendent galamment sur le col de sa chemise, assez

ouvert pour qu'on voie à nu presque tout son corps. Un mauvais cheval

mené à l'écarisseur est plus gras que lui, ce squelette dans un

amphithéâtre exempteroit les anatomistes d'user leur scalpel; les

insectes ne piquent point cet être plastrone de crasse; sa sale

carcasse ressemble à une vieille peau tannée où l'on ne voit aucune

monticule de veines.

Je n'aurois pas de spectacle plus amusant que de suivre, sur les

boulevards de Paris, cet animal singulier, pris sur le bord au moment

qu'il va distribuer sa chaudière. Je voudrois qu'une femme des plus

coquettes lui donnât le bras, qu'il pût s'oublier au point de vouloir

être galant; quelle suite accompagneroit ce couple original! quel

divertissement pour les spectateurs, au moment où la main du coq,

contrastant avec celle de la nymphe, s'approcheroit de ses lèvres en

lui chatouillant le menton! quelle grimace feroit celle-ci s'il

devenoit téméraire!....... Ne sortons pas de la frégate au moment de

prendre un dîner aussi appétissant.

Le coq ouvre sa vaste chaudière et vide trois cuillerées de bouillon

dans chaque baquet: on nous fait faire gras et maigre tout ensemble;

nos légumes sont des fèves de marais, grosses comme des rognons de

mouton, enveloppées d'un sac dur comme une corne de cheval: si ce

grainage étoit commun en Asie, on devroit bien s'en munir pour les

chameaux qui mangent pour plusieurs jours quand les voyageurs

traversent les déserts de l'Arabie-Pétrée. Ces fèves sont à bord

depuis deux ou trois ans, on y trouve souvent de petits insectes qui y

font leur case, et de petites pilules de rats et de souris.

Demain nous aurons quatre onces de boeuf salé ou les trois seizièmes

d'une livre de porc; le troisième jour, de la merluche couleur citron

émiettée, à l'huile rance, que le coq retournera avec ses mains pour

la jetter dans nos baquets. Le jour de la décade, un breuvage de riz

aussi clair que celui du renard à la cicogne; tous les cinq jours, une

fois du pain et pas à discrétion; tous les jours un demi-septier de

vin à dîner et à souper.

Les mousses nous servent comme le matin. Voici l'espace que nous

occupons: nous sommes sur deux haies d'un côté et de l'autre, depuis

l'escalier des cuisines jusqu'à une toise en-deçà du grand mât; cet

espace est de trente-deux pieds de long sur onze de large, dont il faut

retrancher l'emplacement de quatre pièces de canon montées sur leurs

affûts: l'affût a quatre pieds et demi de long sur quatre de large, à

partir du bout des essieux: il faut encore laisser un chemin pour aller

de la cuisine à l'arsenal; nous sommes cent quatre-vingt-treize, ce qui

fait quatre-vingt-seize personnes dans l'espace de trente-deux pieds de

long sur six de large, évaluation faite de l'emplacement des canons. On

nous sert dans une gamelle qui est lavée quatre ou cinq fois par an.

Il ne tiendroit pourtant qu'au capitaine de nous entasser un peu

moins, car la batterie a cent pieds de long, et la frégate cent

vingt-huit sur trente-huit de large à son grand mât. Nous sommes

enveloppés dans le tourbillon de fumée des cuisines; si nous montons

sur le pont, le soleil nous rôtit; nous ne sommes bien nulle part;

vingt ou trente sont attaqués du scorbut, et les salaisons contribuent

beaucoup à cette branche de peste, mais on ne peut pas faire

autrement, et nous ne nous plaindrions pas, si le commissaire aux

vivres, qui s'entend avec Villeneau, échancroit moins notre ration.

(D'abord il a écouté nos plaintes, puis elles ont été vaines; nous

pourrions rester long-tems en mer, subterfuge pour cacher les

rapines.) À six heures, on soupe aussi frugalement qu'on a dîné, puis

on descend au cachot. (Voyez-en la description à notre entrée sur la

Charente.)

_25 avril_ (_6 floréal_.) À trois heures du matin, le vent souffle du

nord-est; on lève l'ancre, le silence de la nuit est interrompu par

les cris et les chants barbares des matelots, qui saluent le père du

jour par des juremens ou des discours orduriers, répétés avec d'autant

plus d'éclat qu'ils veulent les faire entendre aux malheureux, qui du

fond de leur cachot, lèvent les mains et les yeux au ciel. Le vent

tombe; nous mouillons à deux portées de fusil de l'ancienne et trop

fameuse ville de Royan, rebelle et ruinée par le cardinal de

Richelieu. Oh! que ne nous est-il permis de parcourir ses ruines!...

nous ne sommes pas à cent vingt toises du sol français. Un ordre

désespérant nous enchaîne au rivage.

_26 Avril 1798_ (_7 floréal an 6_). Nous mettons à la voile: cette

fois nous voilà en route pour Cayenne; à midi, nous avons dépassé le

phare Cordouan; nous reconnoissons notre redoutable passage des

_Olives_; chacun, placé sur le pont et dans les batteries, les yeux

fixés sur ces côtes, fait les réflexions les plus sinistres; la

frégate vogue à pleines voiles, nous filons sept noeuds et demi à

l'heure. (Un noeud est le tiers d'une lieue.)

_27 Avril._ Nous avons fait trente lieues, le sol français a

entièrement disparu, nous sommes dans le golfe de Gascogne. La brume

qui couvroit l'horison se dissipe, nous appercevons à bas-bord la

pointe des Pyrénées; les plus clairvoyans distinguent avec de longues

vues le port de Saint-Sébastien: à stribord, la mer est couverte de

planches et de poutres: quelque bâtiment a fait naufrage sur ces côtes

toujours battues par les tempêtes. Ces objets nous plongent un instant

dans de sombres réflexions que le trouble et la dissipation effacent

un instant après. Une grosse tonne vogue au gré des flots. On met la

chaloupe à la mer, elle est à bord, c'est une excellente pièce de

quatre cents pintes d'eau-de-vie; on la déguste sur le gaillard de

derrière, et Villeneau la fait mettre dans son greffe. Toute la

journée demi-calme: le soir, des marsouins ou cochons de mer jouent

sur les ondes et nous annoncent du vent; il s'élève au bout d'une

heure, mais il nous pousse d'où nous sortons.

_28 Avril_ (_9 floréal_), soir, vent _de bout_ (ou contraire), nous

n'avons fait que douze lieues; nous ne sommes qu'à neuf ou dix noeuds

des côtes d'Espagne; nous découvrons parfaitement les Pyrénées: ces

hautes montagnes ont leurs sommets couverts de neiges et leurs pieds

plantés de bois. Des cavités immenses, des gouffres, des décombres,

des antres effrayans nous présentent de majestueuses horreurs; une

fumée blanchâtre s'élève de ces rochers qui amoncèlent les nues. Leur

approche rend les vents variables et excite de violentes tempêtes. Un

voyageur égaré dans ces abîmes, entendroit sans merveille la foudre

gronder sur sa tête, pendant qu'il la verroit rouler à ses pieds....

Nous n'avons encore dépassé que les ports de Bayonne, de

Saint-Sébastien, de Saint-Andero, en rangeant toujours les Asturies.

Les hirondelles frisent l'eau ... Messagères du printems, plus

heureuses que nous, vous allez suspendre vos nids aux toits dont on

nous a arrachés!

_3 Mai_ (_14 floréal_). Vent en poupe, nous filons neuf noeuds. Sur

les dix heures, le corsaire _les Sept-Amis_ invite notre capitaine à

gagner le large. La pointe du Finistère, nous dit-il, est gardée par

un stationnaire anglais qui rôde à vingt-cinq lieues; Villeneau répond

qu'il a des ordres précis de ne pas quitter la côte. Les deux bâtimens

s'éloignent en se promettant un mutuel secours.

Après midi nous découvrons le cap Ortugal; il nous rappelle que nos

aïeux, jaloux de voler à la défense de l'Espagne à demi-embrasée par

les Maures et les Arabes, entrèrent dans ces royaumes par cette brèche

qui a conservé le nom de _Ortugal_ ou _Ortus Gallorum_, comme le

Portugal a retenu le sien du premier port dont ces mêmes Gaulois se

rendirent maîtres en poursuivant les dévastateurs à qui ils

succédoient.

Sur les quatre heures, nous longeons les arides montagnes de la Galice

où Saint-Jacques de Compostel reçoit tant de pélerins et fait tant de

miracles. Le sommet de ces rochers est couronné d'une bruyère de trois

pouces de haut, parsemée de thym, de serpolet et d'autres herbes

odoriférantes. Ces simples sont si abondantes en Espagne, qu'au retour

du printems, l'air du soir et du matin est parfumé d'une douce

ambroisie.

Les malheureux prêtres rélégués en Espagne depuis 1792, sont nos

géographes, et nous marquent à loisir toutes les côtes du nord-ouest

de ces royaumes.

Ces parages, à plus de cent cinquante lieues, sont défendus par des

rochers si élevés, que des enfans avec des frondes et des pierres

repousseroient une armée de cent mille hommes, et feroient tête à une

flotte de quatre cents voiles. Au haut des montagnes de la Galice sont

différens hermitages, où des solitaires demandent à Dieu le retour de

la religion catholique en France, son maintien en Espagne, l'abolition

du gouvernement révolutionnaire et de l'athéisme dans le pays qui nous

exile. Autour de ces hermitages, quelques journaux de terre semés de

bled, nous présentent des morceaux de verdure qui contrastent

agréablement avec les autres plantes grisâtres des montagnes. Le

_casanier_ de ces lieux ressemble à ce vieillard de Corfou, qui étoit

heureux dans sa retraite d'Ebalie; son trésor, seul patrimoine de ses

aïeux, étoit, dit Virgile, un petit jardin et quelques journaux de

terre cultivée par ses mains.

_Namque sub Oebaliæ memini me, turribus altis,

Quò niger humectat flaventia culta Galesus,

Coricium vidisse senem cui pauca relicti

Jugera ruris erant.._.

VIRG. GEORGICON, lib. 4.

Divine médiocrité, tu n'es le partage ni des grands d'Espagne, ni des

directeurs de France!

À six heures, nous ne sommes qu'à vingt lieues du Finistère; nous

forçons de voiles à la vue d'un bâtiment qui nous poursuit depuis

trois heures; les lunettes sont braquées; Villeneau se croit déjà

prisonnier. Le soir, le vent fraîchit, les lumières sont éteintes, une

frégate anglaise nous chasse quelque tems, et nous abandonne ensuite

en voyant le corsaire _les Sept-Amis_ se rapprocher de nous. Le cap

Finistère nous échappe entre minuit et une heure; nous n'appartenons

plus à la France, quelle que soit notre destinée, nous ne serons plus

reconduits au Verdon.

_4 mai._ Ce matin nous formons tous un cercle dans les batteries, en

chantant avec attendrissement ces paroles, qui tirent une grande

partie de leur mérite de la circonstance:

Air: _Sous la pente d'une treille_.

Pour la Guiane française,

Nous mettons la voile au vent

Et nous voguons à notre aise

Sur le liquide élément:

L'état qui nous a vus naître,

Comme nous chargé de fers,

À nos yeux va disparoître

Dans l'immensité des mers.

Mais les Dieux ont quelque empire

Contre l'ordre du _Soudan_,

Et le pilote déchire

L'arrêt de mort du divan.

N'importe sur quel parage

Le ciel fixe nos destins,

Nous sortons du plus sauvage,

De celui des jacobins.

Pour se soustraire à la rage

Du sombre Pygmalion,

Didon vint bâtir Carthage

En s'éloignant de Sydon:

Comme cette souveraine,

Déportés et malheureux,

Pour nous l'isle de Cayenne,

Nourrit des coeurs généreux.

Votre malheur nous étonne,

Diront cent peuples divers,

«Quand le crime les couronne,

«La vertu doit être aux fers:»

Dans un moment moins critique,

Se croyant à l'abandon,

Jadis sous les murs d'Utique

On vit s'inhumer Caton.

De ce courage inutile

César sut bien profiter,

Marius fut plus habile,

Il faut savoir l'imiter.

Sur les ruines de Carthage,

Écrivons à nos tyrans:

Nos malheurs sont votre ouvrage;

Guerre éternelle aux brigands.

Etc., etc., etc....

Nous ne reverrons pas la France cette année; comme notre voyage sera

un peu long, il faut songer à nos amies et à ceux qui nous le font

entreprendre; faisons notre testament pour que chacun ait son lot.

Pour l'art d'aimer, Ovide en Sybérie

Fut exilé comme un franc séducteur;

On ne m'eût point sevré de ma patrie,

Si j'eusse écrit pour certain directeur.

Sexe charmant, je fus plus excusable

À vos beaux yeux qu'à ceux de nos traitans,

Lorsque ma main, plus qu'à demi-coupable,

Avec du sel, vous brûloit de l'encens.

Pour arriver au fond de la Colchide,

Vous savez bien comment s'y prit Jason,

Le tendre amour vint lui servir de guide

Et la beauté broda son pavillon....

Dans les déserts d'une zone brûlante,

Loin de la France et des jeux et des ris,

Je chanterai dans ma carrière errante

Tous les plaisirs du séjour de Paris.

Proscrit, fêté, malheureux, dans l'aisance,

Gagnant beaucoup et n'ayant jamais rien,

Le seul trésor que je regrette en France,

Sont des amis qui faisoient tout mon bien.

Au gré des flots, quand le sort m'abandonne,

Sur leurs vertus je fonde mon espoir,

Dussé-je ailleurs gagner une couronne,

Je la rendrois pour venir les revoir.

Pour mes biens-fonds, faut qu'un séquestreur leste

Scelle d'abord la gueule à tous les rats,

Car mes chansons, c'est tout ce qui me reste,

Qu'en feront-ils quand je n'y serai pas?

Ô nos _tuteurs!_ tout ce qui nous démonte

C'est le chagrin de ne plus vous revoir;

Nos chers amis, pour rendre votre compte,

Montez au haut _de la Croix du Trahoir_.

Nous voudrions que vous prissiez dans Rome

Le rang des saints que vous faites chasser,

Chacun de vous, messieurs, est un grand homme

Que nous avons le désir d'enchâsser.

Nous ne voyons plus que le ciel et l'onde, nous sommes à vingt-cinq

lieues du Cap; nous désirons maintenant dépasser les Açores et Madère.

L'état-major est tout rayonnant de joie, et Villeneau paroît vouloir

s'humaniser, c'est Pluton qui ne remet Euridice à Orphée que sous des

conditions inexécutables.

_Nescia humanis precibus mansuescere corda._

Pendant le jour, nous charmons les loisirs de la traversée par des

contes et des questions intéressantes. La pensée de notre dortoir nous

désespère; quatre de nos compagnons, Mrs. _Frère_, _Rabaud-Desroland_,

_Clavier_ et _Bernard-Modeste_, embarqués en 1793, sur _le Washington_

devant l'île d'Aix, nous disent que c'est un palais spacieux, auprès de

celui qu'ils occupoient: ils étoient sept cents dans un local plus petit

que celui-ci, sur un seul rang de lits-de-camp, réduits ou à se tenir

debout les uns contre les autres les mains jointes pressées contre leurs

hanches, ou à rester assis sur leurs talons, la tête entre les jambes;

la peste les entama bientôt, chaque nuit ils rouloient à leurs pieds dix

ou douze morts, qu'on remplaçoit par vingt nouvelles victimes. Le

capitaine de ce bord, nommé Lalier, fermoit tous les soupiraux sur eux,

et les fumigeoit avec des fientes de volaille; le sang leur sortoit

souvent par les yeux et par la bouche; quand ils parloient au

chirurgien, il leur répondoit en pleurant qu'il avoit ordre de ne pas

les soigner, qu'ils étoient tous réservés à périr. Ils nous peignent en

traits de feu la rapacité de Lalier, qui s'emparoit de tous les effets

des morts, les laissoit nus, forçoit leurs confrères moribonds de les

ensevelir à leurs frais, et de les charger sur leurs épaules pour les

descendre dans le canot, d'où ils alloient les inhumer à l'île d'Aix

avec des soldats de la compagnie Marat, qui leur donnoient des coups de

bourrades quand ils vouloient prier, parler ou pleurer. Enfin, Lalier et

ses janissaires impatientés de ne pas les voir tous périr assez

promptement, inventèrent une conspiration pour avoir un prétexte de les

spolier; ce moyen leur réussit, il étoit à l'ordre du jour: deux mois

après, arrive le 9 thermidor; Lalier s'humanise, court les embrasser,

leur lit une belle proclamation; ils lui redemandent leurs effets: «Ils

sont déposés à la Société Populaire,» dit-il. (À ces mots notre

entrepont retentit, pour la première fois, de grands éclats de rire).

Ils furent rappelés; Lalier et son équipage leur demandèrent humblement

des certificats d'humanité qu'ils ne refusèrent pas; mais le dénuement

où ils se trouvèrent, le pillage des effets des morts, le nombre des

victimes qui étoit de six cent cinquante, sauta aux yeux des nouveaux

commissaires; Lalier fut destitué et classé dernier matelot du bâtiment

qu'il commandoit. Ici l'horreur de l'entrepont disparut un moment et

nous applaudissions de bon coeur, quand nous apperçûmes un janissaire de

_Villeneau_ qui venoit visiter nos barreaux; d'une main il tenoit son

sabre nu, et de l'autre une lanterne sourde; il inspecta toutes les

rambardes en disant au piquet de soldats qui étoit au haut des

écoutilles: «Les b...g..res se taisent, je suis bien fâché de n'avoir

pas entendu ce qu'ils disoient, sûrement que nous n'étions pas ménagés.»

(Bonne brise, nous sommes à 260 lieues de France).

_5 mai._ Ce matin, grand désordre dans la frégate; le capitaine fait

briser une partie de nos barricades, nous gagnons douze pieds de long

sur un de large; pendant la nuit, nous pourrons vaquer à nos besoins,

un à un seulement; il n'y a plus de bailles que pour nos malades, qui

ne resteront en bas que quelques jours; on leur prépare des cadres

entre les batteries, le major a fait de vives instances à ce sujet; ce

soir, il s'est évanoui en venant au secours d'un sexagénaire qui a eu

la jambe fracassée en descendant.

_7 mai._ Trois bâtimens paroissent dans le lointain, Villeneau croit

voir toutes les flottes de la Manche; nous changeons de route; le

soir, on sonne l'alarme, le feu prend dans la cuisine, après quelques

mouvemens on parvient à l'éteindre.

_8 mai_ (_19 floréal_.) Les bâtimens ont disparu; beau tems, nous

filons dix noeuds..... (trois lieues un tiers.) L'équipage est

toujours préoccupé des anglais, et les vigies, sur les perroquets, ont

double ration de vin, quand elles apperçoivent un bâtiment, l'intérêt

leur grossit la vue.

À quatre heures, un nuage d'eau s'élève sur la plaine verdâtre,

éclairée par un beau soleil; la vigie crie; Navire!... à

bas-bord.--Vîte on braque les lunettes: le capitaine: Est-il

gros?--Oui.--L'état-major: Ne vois-tu que celui-là?--Non.--Vient-il à

nous?--Oui, à toutes voiles.--Villeneau d'une voix lamentable: Ô mon

Dieu! oui les voilà! On bat la générale; vîte, _les déportés dans

l'entrepont_.--L'équipage en riant: Quelle escadre!... ce sont des

souffleurs!... Un moment après, l'escadre parut à notre bord, élevant

un nuage d'eau à vingt ou trente pieds en l'air. C'étoit réellement de

très-gros souffleurs, poissons de mer, qui, pour étourdir leur proie,

lui jettent de l'eau par les narines. Villeneau un peu honteux, alla

avec ses champions boire un verre de punch pour se remettre de sa

frayeur. (Nous sommes à 380 lieues de France.)

_10 mai_ (_21 floréal_) À huit heures, on sonne l'alarme.....

_Navire_, crie la vigie; celui-là n'est point un souffleur, et

Villeneau n'a pas peur! Il court sus, malgré les ordres qu'il a de ne

pas changer de route. Tranquillisez-vous, ce n'est qu'un bateau de

pêcheurs. On le joint, c'est un anglais qui va au banc de Terre-Neuve.

On lui vend cher sa liberté; puis on lui prend en outre quelques

voiles, des oranges et du vin de Porto. Il n'étoit monté que par six

hommes.

Depuis la rupture de nos barrières, on a plus de facilité à se réunir,

et chacun fait à son tour les frais de la veillée. Ce soir, l'un

chante le cantique de Saint-Roch, l'autre discute gravement une thèse

de théologie. Un homme impartial (M. Pradal, mort à côté de moi dans

la Guyane française, qui m'a beaucoup aidé dans cet écrit) entame

l'analyse succincte de la révolution et des causes qui l'ont amenée

depuis 1788 jusqu'à 1798. Quoique cette revue soit concise, je n'en

ferai point usage ici, pour ne pas trop allonger notre traversée. J'en

copierai seulement ces deux traits qui m'ont paru piquans. Un collier

et un mariage manqué ont été les premières causes de la révolution

française. Ces deux greffes de réconciliation entre les deux branches

des Bourbons, ont partagé l'arbre et renversé le tronc sur le trône

qui a été brisé ensemble avec la cîme et les rameaux.

L'intrigue du fameux collier-cardinal est encore une énigme pour

beaucoup de monde.

Voici quelques notes qu'un protégé de la maison de M. de Rohan m'a

données à ce sujet:

«Breteuil, ministre sous Louis XVI, et alors secrétaire de Louis XV,

avoit été nommé ambassadeur pour aller chercher la dernière reine

dauphine venant en France recevoir la main de Louis XVI. Le prince

Soubise rappela à Louis XV la parole qu'il lui avoit donnée qu'un

Rohan auroit l'honneur d'amener la dauphine à la cour. Breteuil étoit

nanti des pouvoirs; on les lui retira pour les remettre au cardinal de

Rohan, et il eut l'ambassade de Londres au lieu de celle d'Autriche.

Il se lia alors avec d'Orléans pour concerter sa vengeance.

»Marie Antoinette parut jolie au prélat; elle crut voir l'amour sous

la mitre de l'ambassadeur. De ce moment, la calomnie et la médisance

eurent beau jeu. Le cardinal, fier de sa conquête, mangea ses

bénéfices à la cour. Louis XV avoit confiance en lui. Au moment où il

étoit allé à Strasbourg, et que la Dubarri en faveur cherchoit à

indisposer le grand-père contre sa belle-fille, le roi demanda au

cardinal ce qu'il pensoit. Celui-ci qui soupçonnoit déjà son illustre

amante de quelque infidélité, s'étant retiré un peu par pique,

répondit à Louis XV:

»_La dauphine est une aimable princesse; elle est un peu coquette et

mondaine; il seroit prudent de la veiller de près._ La Dubarri ne fit

point mystère de cette lettre qu'on retrouve toute entière dans sa vie

privée imprimée en 1774. Louis XV la resserra dans un tiroir à secret

de son secrétaire.

»À la mort du monarque, ce secrétaire fut porté au Garde-Meuble;

Breteuil le visita, et trouva l'original de cette lettre que le

cardinal dénioit. Un jour que la reine faisant sa partie s'étendoit en

éloges sur M. de Rohan, Breteuil qui étoit à l'embrasure d'une

croisée, reprit en souriant: _On s'intéresse souvent pour des

ingrats._ La reine le mit au défi de la preuve. Il montra la fameuse

lettre qui causa la disgrâce du cardinal. Celui-ci pour regagner les

faveurs de son illustre amante, fit chercher les diamans qui devoient

monter le fameux collier. La reine comme Eriphile, reçut l'offre du

collier, et s'engagea simulément de l'acquitter pour ôter le soupçon à

Louis XVI. Les finances étoient obérées, et Rohan vouloit ne paroître

qu'avoir fait les avances, tandis qu'il s'étoit déclaré payeur aux

joailliers à qui il avoit annoncé que le cadeau étoit pour la reine.

La somme ne s'étant pas trouvée au jour dit, et le collier étant

démonté et engagé par les intrigues de la Lamotte, le cardinal fut

arrêté et poursuivi comme faussaire à la sollicitation de Breteuil.

De-là, la fameuse cause. Le parlement, influencé par d'Orléans,

prononça en faveur du cardinal; on rejetta la faute sur quelques

misérables filoux qui furent ensuite relaxés pour donner plus d'odieux

à la cour. Cependant Louis XVI étourdi des murmures et des bruits

scandaleux qui attaquoient les moeurs et l'économie de la reine, tint

un conseil de famille pour savoir quel parti il prendroit sur elle. Le

duc de Penthièvre lui conseilla de la mettre au Val-de-Grace; un

appartement y fut préparé pour l'y recevoir; mais le roi changea

d'avis, ne voulant pas, dit-il, servir de risée à son peuple. La reine

soupçonnant d'Orléans d'avoir aidé à ce conseil, rompit en visière

avec lui, et résolut de s'en venger.

»Au bout de deux ans le duc d'Orléans voulant faire sa paix avec la

cour, demanda au roi pour sa fille aînée la main du duc d'Angoulême,

fils aîné de M. le Comte d'Artois. Le roi répondit en bon père de

famille: «Eh bien, nous verrons cela; j'en parlerai à mon frère.» M.

d'Artois y consentit; les accords se firent un après-midi; la reine en

fit compliment à M. d'Orléans, qui donna le soir un grand bal au

palais Royal, où il invita toute la cour. Le roi s'en dispensa; la

reine s'y trouva pour le narguer. Le lendemain, le notaire de la cour,

Brichard, alla à Versailles pour dresser le contrat. Ce fut en vain.

La reine avoit saisi ce moment pour se venger du conseil du duc de

Penthièvre et des obscénités que le duc d'Orléans avoit secrètement

fait imprimer contr'elle par dépit à la naissance du premier dauphin.

«Sire, dit-elle au roi, vous n'y pensez pas de marier votre neveu à la

fille de d'Orléans, tandis que ma soeur, reine de Naples, a une

princesse qu'elle lui destine.» Le roi, quoiqu'avec peine, revint sur

sa parole, et le duc d'après ce refus jura et consomma par la

révolution la perte de la famille royale et la sienne.»

Du reste j'analyserai les sujets courts, ou je les indiquerai

seulement pour que le lecteur ne nous perde pas de vue sur le bord,

car nous ne pouvons pas arriver en deux secondes du cap Finistère à

Cayenne. Ainsi l'histoire de la révolution tient dix soirées,

suspendue chaque fois à dix heures par la visite du capitaine d'armes,

Chotard, qui descend avec son sabre et sa lanterne en nous chantant ce

vers retourné de l'hymne du Départ:

Brigands, je vous vois au cercueil.

_11 mai._ Vent en poupe. Nous courons la hauteur des Açores et de

Madère. On dit que cette île doit sa fécondité au désespoir des

premiers navigateurs qui, n'y trouvant que des bois, y mirent le feu,

sur ce précepte d'un poète agricole:

_Sæpe etiam steriles incendere profuit agros

Atque levem stipulam crepitantibus urere flammis._

Les cendres fertilisèrent ces fameux vignobles, dont le jus n'arrosera

point nos lèvres, car le plaisir et son ombre fuient loin de nous.

Les jours augmentent en France et diminuent sensiblement ici; le

soleil se couche à sept heures.

_12 mai._ Le corsaire _les Sept Amis_, après avoir joué Villeneau qui

ne le reconnoît pas, s'abouche ce soir avec nous; il a rencontré

trois portugais; c'étoient les bâtimens que nous vîmes le 7 du

courant; ce corsaire a eu forte affaire avec ces trois marchands qui

ont 42 pièces de canon de calibre inférieur au sien, mais quadruples

par leur jonction; ils sont chargés de poudre d'or et de morphile.

Quel deuil pour Villeneau! En revanche il vante pompeusement sa prise

du bateau. Ils prennent hauteur et se quittent. Nous sommes par les 36

degrés 36 minutes, trente lieues au-delà des Açores, à la hauteur de

Tunis, à 474 lieues de France.

Plus la misère nous accable, plus nous luttons contr'elle; l'entrepont

retentit de contes et de chants. Un amateur nous donne ce soir la

suite de l'ariette de Florian: _L'Amour suffoqué par la Jouissance_:

Quand l'Amour naquit à Cythère,

On s'intrigua dans le pays,

Vénus dit: «Je suis bonne mère,

C'est moi qui nourrirai mon fils:»

Mais l'Amour quoiqu'en si bas âge,

Trop attentif à tant d'appas,

Préféra le vase au breuvage

Et l'enfant ne profita pas.

«Ne faut pourtant pas qu'il pâtisse,

Dit Vénus, parlant à sa cour,

Que la plus sage le nourrisse,

Songez toutes que c'est l'Amour...»

Soudain, la Candeur, la Tendresse,

L'Égalité vinrent s'offrir

Et même la Délicatesse....

Nulle n'eut de quoi le nourrir.

On penchoit pour la Complaisance,

Mais l'enfant eût été gâté.

On avoit trop d'expérience,

Pour songer à la Volupté;

Et sur ce grand choix d'importance,

Cette cour ne décidant rien,

Quelqu'un proposa l'Espérance,

Et l'enfant s'en trouva fort bien.

On prétend que la Jouissance

Qui croyoit devoir le nourrir,

Jalouse de la préférence,

Guettoit l'enfant pour s'en saisir:

Prenant les traits de l'Innocence,

Pour berceuse elle veut s'offrir;

Et la trop crédule Espérance

Eut le malheur d'y consentir.

Un jour avint que l'Espérance,

Voulant se livrer au sommeil,

Remit à la fausse Innocence

L'enfant jusques à son réveil.

D'abord la trompeuse déesse

Donna bonbons à pleine main,

D'abord l'enfant fut dans l'ivresse

Et bientôt mourut sur son sein.

_Résurrection de l'Amour, sacrifice de l'Innocence._

Dans l'Olympe comme à Cythère,

Dans les hameaux comme à la cour,

Chez Pluton comme sur la terre,

On pleuroit la mort de l'Amour.

Lyse apprenant cette nouvelle,

Nuit et jour va se dépiter;

Comme j'y perdrois autant qu'elle,

Je m'en vas le ressusciter.

À l'homicide Jouissance,

Quand Vénus arracha son fils,

Sa cour la suivit en silence,

Si-tôt elle exila les Ris...

Mais son inséparable amie,

Du succès se flatta trop tôt;

Sur le mort, l'aimable Folie,

En vain agita son grelot.

La Sagesse et la Pruderie,

Compatissoient à ce malheur;

Mais une vieille antipathie,

Brouilloit le frère avec la soeur.

Enfin l'étique Jalousie

Qui se repaît de ses douleurs,

N'offrit pour le rendre à la vie,

Qu'un sein épuisé par les pleurs.

Contre les Dieux et les trois Grâces,

Le destin toujours irrité,

Voyant l'Amitié sur leurs traces,

Rendit son souffle inanimé.

Déjà dans les cieux et sur l'onde,

Tout meurt dans l'ennuyeux repos,

Et ce malheur fait craindre au monde

Ou le néant ou le cahos.

Dans cette terrible aventure,

Vénus réduite au désespoir,

Avoit déchiré sa ceinture

Et vouloit briser son miroir:

Quelqu'un annonça l'Espérance;

Elle entra d'un air bien confus,

Promettant que par l'Innocence

Renaîtra le fils de Vénus.

Mais où trouver cette déesse?

Elle n'habite point la cour,

Elle a même un peu de rudesse,

Elle redoute et fuit l'Amour:

Elle est toujours fraîche et jolie,

Jamais elle ne vieillira

Que le jour ou par tricherie,

Ce Dieu sur son sein renaîtra.

Vénus abandonnant Cythère,

Cache son fils dans son giron,

S'élance à l'instant sur la terre,

Vers le pied du sacré vallon.

Pour apprivoiser l'Innocence,

Elle voile tous ses appas,

Et conjure la Prévoyance

De vouloir devancer ses pas.

Sous une grotte solitaire,

D'où jaillit un petit ruisseau,

Étoit une jeune bergère

Qui ne gardoit qu'un seul agneau.

Vénus la reconnoît sans peine;

Puis feignant de se délasser,

S'assied au bord de la fontaine,

Afin de la mieux contempler.

L'Innocence simple et tranquille

Filoit pour charmer son loisir;

Vénus mise en dame de ville,

Laisse échapper plus d'un soupir;

Sur les bords de l'onde argentée,

Jette son fils à l'abandon,

Et s'écrie en désespérée:

«Péris, malheureux avorton!»

L'Innocence trop attentive

À faire tourner son fuseau,

N'appercevoit pas sur la rive,

L'enfant prêt à tomber dans l'eau,

Pour couronner son stratagème,

Vénus dans sa feinte fureur,

D'un trait fait par l'Amour lui-même,

Tourne la pointe sur son coeur.

Prompte comme la jeune Aurore,

L'Innocence accourt à l'instant:

«Ciel! ô ciel! il respire encore,

Dit-elle en embrassant l'enfant,

Malheureuse et tendre victime!

Je voudrois te rendre le jour,

T'immoler est bien un grand crime,

À moins que tu ne sois l'Amour.»

Mais l'Amour commande au tonnerre

Et celui-ci n'est qu'un enfant.

Puissions-nous sur toute la terre,

N'avoir jamais d'autre tyran!

La déesse trop charitable,

Le réchauffa dessus son sein,

Et se sentit bientôt coupable,

Car son agneau mourut soudain.

L'Amour va renaître à la vie,

L'Innocence voit le danger,

Sur son sein il palpite, il crie,

Il frappe, il cherche à se venger;

Du trait de sa perfide mère,

L'ingrat ne se sert à son tour,

Que pour mieux percer la bergère

Par laquelle il revoit le jour.

L'indiscret vole à tire-d'aile

Annoncer sa victoire aux Dieux,

L'Innocence voit qu'elle est belle,

Elle a déjà de nouveaux yeux,

Elle convoite l'art de plaire,

Dans l'onde veut se rajeunir,

Et meurt en disant sans mystère:

Je meurs du moins dans le plaisir.

_13 mai._ Après-midi, nous trouvons les vents alizés; ils soufflent du

nord-est pendant les deux tiers et demi de l'année. Les premiers qui

allèrent au Nouveau-Monde avec Christophe Colomb, poussés comme malgré

eux vers une terre qu'ils cherchoient en ne faisant que la soupçonner,

ayant gagné ces vents, les nommèrent _alizés_ ou attracteurs, parce

qu'ils ne leur permettoient plus de s'égarer et les attiroient à leur

but. Nous trouvons les grains blancs; ce sont des nuages blanchâtres

que deux vents opposés amoncellent sur ces mers tranquilles. Les

tempêtes, aussi dangereuses que sur nos côtes, sont moins prévoyables;

le pilote qui les brave, sombre très-souvent.

_14 Mai_ (_25 floréal_.) Les Alizés nous favorisent au-delà de notre

attente; le ciel est grisâtre et le vent très-fort, souffle du

Nord-Est. Nous filons 9 N.... La chaleur est aussi supportable qu'en

France, dans les premiers jours d'un beau mois de mai, quand le zéphyr

rafraîchit nos campagnes.

À la nuit, toutes les voiles sont carguées, et les lames s'élèvent

encore jusques sur le pont; on ferme les sabords.

Depuis la chute du jour, les vents sont si violents, qu'ils enlèvent

la frégate, qui retombe dans l'onde avec un bruit sourd. À dix heures

et demie, elle semble rouler sur les flots; les poutres de l'entrepont

crient comme si elles alloient se briser; l'onde imite le mugissement

de cent taureaux enfermés dans une étable à-demi enflammée; les cris

des officiers, des matelots, des cordages, le nombre des manoeuvres,

redoublent l'effroi; une nuit obscure couvre l'horison, la mer

furieuse n'est éclairée que par la foudre, et par des flots d'écume et

des montagnes de neige, d'où scintillent des milliers de diamans, pour

éclairer les horreurs de l'abîme, aussi-tôt refermé qu'il est ouvert.

Ces violentes secousses font casser trente hamacs; trente déportés qui

couchent au-dessus, tombent sur le ventre de leurs confrères.

L'obscurité du lieu, la surprise de la chute, l'anxiété des uns à

moitié suspendus, donnent à ce tableau tout le dramati-comique. La

sentinelle, à moitié endormie à bord de la fosse aux lions, nous

prenant pour des révoltés ou des sorciers, se précipite avec sa

rouillarde et sa lanterne, dans la fosse aux cables, au risque d'y

mettre le feu. La tempête cesse à deux heures, nous avons fait 60

lieues.

_15 Mai._ Depuis quatre heures du matin, nous filons dix noeuds et

demi. Douze jours de ce vent nous feroient mouiller à Cayenne; nous

sommes près du tropique du Cancer. À midi, un baleineau de 35 à 40

pieds de long, du poids de 4 à 5 mille, joue sur l'onde, et vient

rôder autour de la frégate.

Ce soir nos prêtres agitent la question du divorce et des nouveaux

mariages.

Le divorce est le plus grand fléau de la société, dont il rompt les

liens. En vain se récrie-t-on sur l'incompatibilité des humeurs; _les

plus forts ont fait l'indissolubilité du mariage_, disoient les

femmes, au commencement de la révolution. Aujourd'hui qu'elles ont

goûté du divorce, le remède leur paroît pire que le mal. Elles font

les plus vives instances pour l'abolition de cette loi; l'expérience

en démontre mieux le danger que les plus beaux raisonnemens. Tout le

monde est d'accord sur cette proposition, mais quelques vieux

bénéficiers, plus heureux jadis que le soudan dans son sérail, et

plus rigoristes que les autres, prétendent que la séparation est un

crime équivalent au divorce. Ces casuistes ont sucé la doctrine des

grands inquisiteurs d'Espagne, chez qui ils se sont rélégués jusqu'à

la loi du _7 fructidor an 5_ (_4 août 1797_), qui les rappeloit en

France. On rit de ce cagotisme. Un orateur observe que cette matière

est si épineuse, qu'il est des cas où l'on doit presque passer sur

l'indissolubilité du mariage; grands murmures. Il cite le trait

suivant, à l'appui de sa proposition:

_Femme dans le tombeau, exhumée, ressuscitée, épousée par

son amant, et retrouvée par son mari._

_Per cahos hos ingens vastique silentia regni,

Euridices oro propiora relexite fata._

Ovid. de Orpheo.

Hélas! vous me l'avez ravie

Au premier beau jour de sa vie.

Dieux du cahos, sombres horreurs,

Rendez Euridice à mes pleurs.

Qui ne connoît pas le pouvoir de l'amour, ne connoît pas son

existence. Son souffle fait fondre les glaces de la vieillesse......

Il rajeunit la nature entière. Sans puiser dans la fable le trait

d'Ariane, ou des enchantemens de Médée, je connois d'après mon coeur,

la magie de ce Dieu. Si la Parque eût été sensible à mes larmes, elle

eût renoué les jours d'Ismène Dorvigny comme _Laurenci_ renoua ceux de

la belle _Dumaniant_.

Laurenci et Louise Dumaniant étoient fils de deux riches marchands de

la rue Saint-Honoré de Paris. Ils étoient voisins, ils étoient jeunes,

ils s'aimoient, on projettoit de les marier ensemble. Un contrôleur

des fermes, veuf, sans enfans, et qui couroit après sa cinquantaine,

voit en passant Louise dans son comptoir. Il arrête sa voiture,

descend, fait des achats considérables, étale des louis, et demande au

père en sortant, si sa fille n'est promise à personne. Quand on est

riche, puissant et un peu vieux, on consulte plutôt les parens que la

fille. Le contrôleur part, et promet de revenir le lendemain.

Il tient parole, on prend des arrangemens secrets; le mariage est

conclu par la famille, sans que Louise en sache rien. Laurenci vient à

la maison, où on le prévient de ne plus compter sur sa chère

Dumaniant; on signifie le même arrêt à sa famille. Louise, innocente

de ce stratagème, écrivant à son ami pour lui reprocher son

indifférence, apprend par sa réponse qu'il a été congédié, parce

qu'elle va devenir madame la contrôleuse générale; Louise jette les

hauts cris, on l'enferme, on la menace du couvent. Laurenci, ne

recevant point de réponse à sa lettre secrète, accuse Louise

d'inconstance. Pour la punir, il s'éloigne par foucade, lui écrit

qu'elle est libre, qu'il lui rend son coeur, et autres choses que l'on

ne fait que par dépit, sur-tout quand on aime bien. Les parens de

Louise, enchantés de ce billet, feignent à leur tour de lui rendre la

liberté du choix. Le financier est un homme aimable; du moment qu'il

est assuré de la parole du père, il ne veut plus forcer l'inclination

de la fille. On choisit ce moment pour lui remettre le billet de

Laurenci. On aide à la lettre, en ajoutant devant le financier, que

celui qu'elle aime s'est absenté pour une maîtresse qu'on ne lui

connoissoit pas; on va même jusqu'à supposer une lettre des parens de

Laurenci, qui précède celle de M. Dumaniant, à qui l'on donne à

entendre que Laurenci a disposé de son coeur, en faveur d'une autre.

D'abord, Louise refuse de croire à ces lettres; elle soupçonne

qu'elles sont supposées; elle se souvient des mauvais traitemens

qu'elle vient d'essuyer, pour avoir refusé la main du Mondor. Si elle

est libre, se dit-elle, c'est que son riche amant a signifié qu'il ne

vouloit pas l'obtenir malgré elle. M. le contrôleur, qui faisoit jouer

cette comédie, s'étonne qu'on ne lui ait pas déclaré que son amie

avoit fait un choix; il veut se retirer. Louise dans ce moment le

retient par pure politesse ... Ah! petite Louise, pour être un peu

plus franche, sois un peu moins polie. Un sentiment d'ambition, mêlé

d'un petit mouvement de vengeance et de jalousie de voir Laurenci

absent, rend Louise sensible aux propositions de la fortune;

d'ailleurs son nouvel amant est généreux, aimable, sans être par trop

vieux. Elle donne une parole ... que l'amour est prêt de retirer..

n'importe, elle est reçue. On profite de l'absence de Laurenci, pour

conclure le mariage; la voilà madame la contrôleuse.

Laurenci revient; une fée a tout changé depuis son absence; il ne

retrouve ni Louise, ni ses parens. Mr. le contrôleur a fait fermer la

boutique, pour donner à son beau-père un emploi conséquent, qui doit

faire oublier que son épouse n'est que la fille d'un marchand. «Elle ne

m'appartiendra donc jamais! s'écria-t-il! Elle est mariée, elle est

riche! Ô fortune, aveugle déesse, tu feras le malheur de ma vie..! Je

veux la revoir, je veux.... Elle riroit de mes larmes ... La perfide a

oublié la parole qu'elle m'a donnée tant de fois ... quand un sommeil

léthargique la mit si près du tombeau, parce que son père vouloit

s'opposer à notre hymen.. lorsqu'elle me baignoit de larmes ... me

trouvant au chevet de son lit, plus désolé que ses parens. C'étoit une

feinte!... Je ne lui ai donc sauvé la vie que pour qu'elle me donnât la

mort!.. Quand ses parens, aveuglés par la douleur, avoient déserté sa

chambre ... que son corps froid et presqu'inanimé n'avoit aucun

mouvement.. le miroir que l'amour m'inspira de saisir, pour l'appliquer

sur ses lèvres, fut donc terni du souffle du parjure! Dussé-je expirer

de dépit, dût-elle rire de mes larmes, je veux lui rappeler ses sermens

... Je veux qu'elle se souvienne qu'elle me doit la vie; je veux la

voir, je veux lui arracher des pleurs, en répandre ... et périr.» Il

sort sans consulter personne, va à l'hôtel, demande à parler à madame

... Il est dix heures, il ne fait pas encore jour chez madame. Il

insiste; elle fait annoncer qu'elle est indisposée, et lui envoie un

billet, par une confidente qu'elle a déjà choisie. Le mari étoit

soupçonneux sans être jaloux; il falloit prendre des précautions. Louise

avoit des joyaux, de beaux habits, des dentelles, des voitures, des

valets, des admirateurs, des envieux, mais pas un ami, pas un moment où

elle pût être seule; le contrôleur avoit mis des Argus à sa suite. Le

lendemain elle se rend chez Laurenci ... et apprend un peu tard, combien

on l'a trompée. Elle versoit des larmes amères, et donnoit un baiser à

ce malheureux amant, qui l'avoit reçue en présence de ses parens. Les

coeurs honnêtes en amour ne cherchent pas la solitude. Le contrôleur

arrive ... Louise lui dit d'un ton ferme: _Je suis bien aise que tu sois

témoin de cette scène; si je pouvois oublier les premières impressions

de l'amour, je pourrois cesser de t'aimer._--_Sortons, madame ... je ne

veux pas de ces sentimens romanesques dont le dénouement est toujours au

désavantage des maris comme moi._ Louise obéit, et tomba dès ce jour

dans un chagrin qui décolora ses joues, altéra sa santé, et la conduisit

peu-à-peu au tombeau. Toujours seule, et livrée à elle-même, elle

déplora son sort, invoqua la médiocrité, et fut si affectée de la perte

de Laurenci, qu'au bout de six mois, on la trouva étendue, sans

respiration, sans mouvement, et conséquemment sans vie. Son mari, ne

voyant plus en elle qu'une femme mélancolique, ne lui rendoit que

très-rarement quelques visites de bienséance. Il se dédommageoit

ailleurs, comme c'est la coutume des grands. Sa femme meurt, on fait un

grand deuil, un grand convoi; la défunte va reposer dans le caveau de la

chapelle où sont les ayeux de son mari. Le plus triste des assistans,

c'est Laurenci: «Hélas, si je pouvois encore la rendre à la vie! Et

peut-être l'aurois-je fait, si j'eusse été près d'elle, comme dans le

moment où elle tomba dans un sommeil semblable à celui de la mort....

Aujourd'hui, il est trop tard ... il est trop tard ...! Je l'ai

perdue.... pour jamais, pour jamais ... Oh! je voudrois baigner son

cercueil de mes larmes ... Elle est morte de douleur d'avoir été

trompée..! Je n'ai pas eu son dernier soupir ... Je n'ai pu lui donner

de secours ... Je n'ai pu la voir ... Depuis six mois elle étoit seule,

prisonnière au milieu des grandeurs. Elle m'appeloit, des sbires

secondoient son tyran.... Aujourd'hui.... Elle a disparu pour jamais

...»--En prononçant ces mots, il étoit attaché à la grille de la

chapelle; le soir le surprend..... Au moment de fermer l'église, il sort

comme d'un profond sommeil, et résout, à quelque prix que ce soit, de

descendre dans le caveau, dont il ne peut détourner les yeux. Il entend

le Suisse, armé de sa hallebarde, qui fait sa ronde; il se laisse

éconduire, et lui fait part de son projet. La chose est si facile que ce

seroit une folie de refuser douze louis, qu'on offre pour une heure

d'entretien avec une défunte. Le Suisse lui prête sa lanterne, et

Laurenci descend. L'amour, couvert d'un crêpe, en lui donnant la main,

avoit dissipé les fantômes de la nuit. Il approche du cercueil, adresse

des prières à l'amour et à la divinité.--«Les pleurs qui coulent de mes

yeux, dit-il, ne mouillent que la prison où elle repose ... Je suis si

près d'elle, et je ne puis entendre sa voix ... Elle est toute entière

dans cette tombe, et c'est pour s'évanouir en poussière, pour

disparoître à ma vue et à mon toucher; c'est pour recomposer une

parcelle des quatre élémens, qui minent et reproduisent sans cesse leur

ouvrage! Elle est peut-être déjà défigurée, peut-être aurois-je peine à

la reconnoître ... Dans quelqu'état qu'elle soit, je baiserai son

linceul. Ah, si la mort siège, ou sur ses yeux, ou sur ses lèvres, je

veux l'aspirer, je veux qu'elle m'enferme dans la même bière.» Il saisit

son couteau, lève les planches du cercueil, le découvre, arrache les

linges, les baise[11], découvre la figure de Louise ... «Est-ce un

songe? dit-il. Elle respire ... Non, je ne me trompe pas ...» Il la

saisit, l'embrasse, l'appelle ... se relève, sent palpiter son coeur;

va, revient cent fois à l'escalier du caveau. Le grand air précipite

son réveil, elle entr'ouvre les yeux, aspire ... «Je n'en puis plus

douter, dit Laurenci ... Ô Dieu ... Je la revois ... Mais ...

remontons.» Il remet les planches du cercueil; Louise étoit si foible,

qu'elle n'avoit encore reconnu, ni son amant, ni le lieu où elle étoit.

Il remonte, les larmes aux yeux, et achète au Suisse le corps de Louise.

«Elle étoit ma maîtresse, lui dit-il, je veux avoir ses restes précieux

...» Le marché conclu, à huis-clos, Laurenci court chercher un vieux

domestique qui l'a élevé, lui confie son secret. Le Suisse attend le

porteur. Quelle surprise pour Louise! Son amant avec elle!.. Dans un

tombeau! Une bière pour lit, des cadavres, rangés çà et là; quel

horrible et délicieux réveil! «Quoi! je suis inhumée! dit-elle; je me

suis endormie hier, aujourd'hui me voilà enterrée ... Laurenci auprès de

moi!.. Est-ce un songe?..--Hâtons-nous, dit l'amant, mon bon vieux

Jacques et moi allons vous emporter chez lui ... Le temps presse ...»

Ils emportent Louise jusqu'à la porte d'un hôtel voisin; une remise les

conduit. Le Suisse, en recevant vingt-cinq louis, engage Laurenci au

secret. Il étoit loin de soupçonner qu'elle fût ressuscitée, car elle

avoit consenti à faire la morte, jusqu'au lieu convenu.

[Note 11: Saint-Irénée étoit si tourmenté, dit-il, du souvenir

d'une maîtresse qu'il avoit perdue, que pour dissiper l'illusion du

malin esprit qui la lui ressuscitoit sans cesse sous les traits les

plus mondains, il exhuma son cadavre, et se dit en baisant son crâne

décharné: «Voilà pourtant l'objet de ta concupiscence!» Le même saint

mit le crâne sur son prie-dieu pour se guérir de sa passion. Je ne

répondrois pas pour moi de l'efficacité d'un semblable remède....]

--«Oh! pour cette fois, dit Louise, je suis à toi, mon cher Laurenci

... Le cruel m'épousa pour mes attraits ... Je n'ai plus rien à

t'offrir, tu ne vois plus qu'un squelette ... Je ne suis que l'ombre

de Louise Dumaniant..... Je te dois la vie; si tu m'aimes, je suis

encore au printemps de mon âge; tu me rendras ces charmes qui ne se

sont flétris qu'en songeant à toi..» Après les reproches, que l'amour

et l'amitié font toujours, Laurenci prend sa dot, sans rien dire à ses

parens de la résurrection de Louise, part pour l'Angleterre, avec elle

le vieux Jacques; ils se marient, ont deux enfans, et reviennent à

Paris, au bout de trois ans. Laurenci, en retournant chez son père,

voulut en vain lui persuader que Louise Dumaniant étoit une Anglaise,

il reconnut madame la contrôleuse, voulut apprendre son histoire, et

promit le secret à son fils. Elle étoit si belle avant son premier

mariage, qu'elle avoit fixé l'attention de plus d'un voisin. Toutes

les connoissances de Laurenci ne faisoient l'éloge de son épouse,

qu'en l'assurant qu'elle ressembloit parfaitement à Louise Dumaniant

... La nouvelle de sa mort étoit si bien confirmée, qu'elle ne

craignoit pas d'être reconnue, quoiqu'elle sût que le contrôleur

vivoit encore.

Elle avoit été enlevée du tombeau avec célérité; libre, inconnue à sa

famille, à qui elle se garda de rendre visite, elle éprouvoit une joie

secrète de revoir les lieux où, sans la reconnoître, on la comparoit à

elle-même. Jusqu'à ce moment, elle n'avoit pas encore rencontré son

premier mari. Passant un jour dans le quartier où son convoi l'avoit

conduite à l'église, un monsieur qui lui donnoit la main, la fit entrer

pour lire le cénotaphe de celle à qui elle ressembloit. C'étoit dans une

chapelle, près du maître-autel. Elle approche, voit son père à genoux,

les yeux baignés de larmes, qui prioit pour elle ... Ce bon vieillard,

les mains jointes, les yeux au ciel, se croyant seul, disoit: «Ô mon

Dieu! pardonnez-moi cet hymen forcé ... Je l'ai rendue malheureuse, car

j'ai creusé son tombeau pour satisfaire mon ambition. Innocente victime,

modèle de candeur, d'obéissance et de beauté, tu reposes dans le sein

de l'Éternel.... invoque-le pour ton père, plus aveugle que méchant.»

Louise, satisfaite, lit son épitaphe, puis, fixe son père, qui ne se

détourne pas. Au même instant le contrôleur, précédé du Suisse qui a

reçu 20 louis pour la laisser enlever, conduit un de ses amis, pour voir

le superbe mausolée de J. C., qui forme le choeur d'une des plus belles

églises de Paris. Passant auprès de la chapelle, il dit d'un ton

étouffé: _C'est là que repose mon épouse, la belle Louise Dumaniant,

dont je t'ai parlé tant de fois._ À ces mots, M. Dumaniant se lève,

salue son gendre, et fixe la jeune dame, qui feint de lire différentes

inscriptions, pour que son embarras ne la trahisse point. Heureusement

que Laurenci est absent. «Ah! dit M. Dumaniant, que je voudrois bien

connoître l'honnête homme, dont la fille ressemble si bien à la mienne!»

Après un moment d'examen.. «Mais, c'est elle.. Mon gendre.. Que dis-je?

Elle est dans ce fatal caveau ...» Pendant qu'un torrent de larmes

mouille ses cheveux blancs, son premier mari, M. le contrôleur, lui fait

un grand salut, la fixe ... «Madame ... (à son ami, pendant qu'elle se

retourne); mais c'est elle, trait pour trait, c'est elle.--Madame

est-elle françoise?--M., j'arrive d'Angleterre, mon pays natal.»--Le

contrôleur, la fixant toujours, à son ami ... «C'est le son de sa voix,

sa taille, ses gestes, ses traits; c'est ma femme.... Oui, madame, voilà

votre père et votre époux... M. Dumaniant s'approche de plus près:--Oui

c'est ma fille, c'est ma Louise ... Je ne puis le croire et ne puis en

douter.... Ma fille!... Ah! tire-moi d'inquiétude.. Ô Dieu.....» Le

contrôleur.--Madame n'auroit-elle point été élevée en France?--Je suis

surprise de toutes ces questions.--Sortons, monsieur, dit-elle à son

cavalier, je suis Anglaise ... et ne puis m'empêcher de rire de ce

nouveau genre de galanterie française.»

M. Dumaniant.--«Madame, vous avez les yeux bien fixes sur cette

chapelle, elle vous rappelle sans doute des souvenirs inexplicables,

et à nous, une peine que vous pouvez alléger ...»

--«Depuis mon arrivée d'Angleterre, voilà bien la première fois que je

viens ici ... et je n'ai jamais eu pareille scène ... Messieurs, je

suis épouse et mère, je suis étrangère, je suis enchantée de votre

méprise, et je ne conçois rien à votre entêtement ... Qui voulez-vous

que je sois?»

Le contrôleur et le père.--«Celle dont vous lisiez l'épitaphe, quand

nous sommes arrivés..»

--«Quoi! elle est morte et enterrée depuis quatre ans, son époux lui a

fait mettre cette belle inscription; et moi je suis cette personne..!

Oh! les Anglais ont raison de dire que les Français sont fous.» À ces

mots elle s'éloigne, monte dans un vis-à-vis, rentre chez elle, conte

cette scène à Laurenci qui s'en amuse, d'autant mieux que personne ne

connoît son secret que son père, car le vieux Jacques est mort, en

revenant dans sa patrie.

Cependant M. le contrôleur a fait suivre la voiture; il sait qu'elle

s'est arrêtée à la porte de Laurenci. Il envoie des espions dans le

quartier, pour en apprendre plus long. S'il pouvoit s'assurer si

Louise est encore dans sa bière, il ne feroit pas tant de recherches;

mais, depuis quatre ans.. elle est en cendre.. Mais, son cercueil

existe..... Descendons dans le caveau. Il suit cette idée folle....

trouve la bière déclouée ... et ne doute plus que sa femme n'ait été

enlevée ... Il ignore comment.. N'importe.. Le ravisseur s'est décelé.

Instances, promesses, argent, sont employés auprès du Suisse, qui

pourroit savoir quelque chose de ce mystère ... Les émissaires

reviennent annoncer que Laurenci est arrivé d'Angleterre, depuis un

mois, avec une jeune personne qu'il dit être de Londres, avec qui il

s'est marié, et dont il a deux enfans; qu'il est parti un mois après

la mort de madame la contrôleuse ...; que, le jour de son enterrement,

il assista au convoi..; qu'il resta le dernier à pleurer, appuyé sur

les grilles de la chapelle, et abîmé de douleur; une de ses voisines a

fait cette remarque ... Depuis ce moment, il avoit disparu jusqu'à son

retour.. Le rusé contrôleur fit aussi-tôt venir le Suisse; se servant

des notes qu'il avoit reçues, y mit un commentaire de cent louis, et

apprit que, pour 25 louis, il avoit permis à un jeune homme, qui

s'étoit dit l'amant de madame la contrôleuse, d'abord, de la voir,

puis d'emporter son corps, dont il vouloit, dit-il, faire une momie;

qu'un vieux domestique l'avoit aidé, et que ce rapt avoit été fait la

nuit du jour qu'elle avoit été enterrée. M. Dumaniant vint à l'appui

des preuves, en annonçant que Laurenci avoit sauvé sa fille, une fois

qu'elle étoit tombée en léthargie, à la suite d'une mélancolie.

Il n'en fallut pas davantage au contrôleur. Dès le lendemain, il va

chez Laurenci, y trouve Louise, rend compte des renseignemens qu'il

s'est procurés, réclame sa femme, et s'oublie jusqu'à menacer de son

crédit....--«Votre crédit, monsieur, peut faire incliner la balance de

l'injustice. Mais, est-ce avec de l'or que je l'ai rappelée à la vie?

Vous lui avez payé de somptueuses funérailles, et moi, j'ai tout

sacrifié pour l'arracher du tombeau; que n'employiez-vous votre crédit

pour lui rendre la vie ... Vous réclamez votre femme?.. Prenez-la, j'y

consens, à condition que vous userez de votre crédit pour me payer ce

que vous lui devez; et quand votre fortune pourroit vous rendre les

droits que vous avez enfermés avec elle dans la poussière des

tombeaux, n'auroit-elle aucune dette personnelle envers moi? Il faudra

qu'elle repousse de son sein ces deux enfans, dont le père est son

sauveur, son amant et son époux! Il faudra qu'elle foule aux pieds

les sentimens les plus tendres. Si elle peut les étouffer,

reprenez-la, monsieur, pour le supplice de vos vieux jours ... Votre

hymen fut conclu par surprise, elle y donna un consentement forcé, le

mien est le sceau de l'amour et de la reconnoissance; elle a auprès de

moi le double titre d'épouse et de mère; elle vous doit la mort, elle

me doit la vie...»

--«Oui, monsieur, dit Louise, je suis celle que vous soupçonnez; je

vous appartins avant mon trépas, l'empire de l'hymen ne s'étend pas

au-delà du tombeau. Montrez-moi les gages de notre union, montrez-moi

nos enfans, leurs cris me feront balancer entre vous et Laurenci.

Mais, voilà les gages de ma nouvelle existence ... Je ne me souviens

de ma vie que depuis quatre ans. À cette époque, je ne connoissois

qu'un tombeau.» Le contrôleur se retire, fait ébruiter cette affaire;

la Sorbonne et la justice s'en saisissent. Laurenci, ne connoissant le

droit français que d'après son coeur, comptoit gagner sa cause sans

difficulté.

Le parlement, indécis, penchoit presque pour lui, par égard pour ses

deux enfans, qui ne devoient pas être bâtards. Mais les deux amans

avoient contracté ce second hymen, avec connoissance de cause; cette

décision entraînoit des suites dangereuses. D'un autre côté, le

contrôleur n'avoit point eu d'enfans avec Louise Dumaniant; elle ne

vouloit plus le reconnoître pour son époux; elle l'avoit pris malgré

elle, et par surprise; elle avoit le droit de se séparer. La Sorbonne

trancha la difficulté, par ce texte du code sacré: _Quod conjunxit

Deus, homo non separet_ ... «Que l'homme ne sépare jamais ce que Dieu

a uni.»

Les deux amans n'avoient pas attendu cette décision ... Ils étoient

retournés à Londres, où ils restèrent jusqu'à la mort du contrôleur,

qui décéda six mois après. Ils revinrent en France, firent légitimer

leurs enfans et leur union, et vécurent en paix.

L'orateur prétendit que cet événement devoit être rangé au nombre des

cas imprévus, ou plutôt imprévoyables; qu'il confirmoit la régle, en y

faisant exception; que le parlement et la Sorbonne pouvoient faire ici

une exception particulière à la loi. Mais cette question nous

mèneroit trop loin, et le sablier vient d'être retourné pour la

douzième fois, depuis le coucher du soleil.

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2) · 第 50 / 55 题