SECONDE SOIRÉE.

_13 mars 1798._ Nous n'avons encore vu que des roses, voici les

épines. La frégate que nous montons s'appeloit jadis la _Capricieuse_,

et se nomme aujourd'hui la _Charente_. Je ne décrirai que les parties

du bâtiment nécessaires pour l'intelligence de ces soirées.

Le pont est la première surface de bois d'où s'élèvent les mâts et les

cordages. La queue ou le derrière se nomme le gaillard de derrière;

c'est là que sont la boussole, le gouvernail, le pilote, la chambre de

l'état-major, la salle du conseil, le logement des officiers, la

sainte-barbe ou magasin à poudre, et l'arsenal. Les deux extrémités

d'un vaisseau se nomment la proue et la poupe. La proue est la partie

qui avance; ce mot vient de _procedere_, avancer; cette extrémité est

terminée par une pointe où aboutissent tous les bois du coffre, qui se

terminent en dessous par un tranchant nommé _quille_. Cette quille est

la partie qui plonge dans l'eau; elle ressemble à un dos d'âne

renversé, dont l'intérieur prend le nom de fond de cale. Entre la

poupe et la proue, est le milieu du coffre; c'est dans ce local que

nous logeons.

Je vous ai dit hier que nous avions monté quinze ou vingt marches pour

arriver sur la frégate; personne ne loge sur le pont, de peur de gêner

la manoeuvre. Un vaisseau est distribué comme un hôtel, sinon que dans

l'un on monte à sa chambre, et que dans l'autre, on y descend. Nous

sommes donc entrés par le grenier. Les officiers, les matelots et les

soldats occupent le second étage; les extrémités sont pour les

cuisines, la fosse aux lions, les cables et les autres ouvriers

employés au service du bâtiment, qui logent en grande partie à la

proue. Le milieu, nommé passe-avant sur le pont, est l'endroit le plus

large de la maison flottante. Le côté qui répond à la droite de celui

qui regarde la proue, se nomme _stribord_ et l'autre, _bas-bord_.

Quand un bâtiment a trois ponts ou trois batteries, on distingue les

ponts par les noms des batteries. La première est la plus près de la

mer, et porte du 36; la seconde, du 24, et la troisième, du 12. Cette

dernière se trouve sur le pont. Un vaisseau de cette force est plus

élevé qu'un second étage, et se nomme bâtiment de ligne du premier

rang. Les intermédiaires sont les frégates, qui n'ont que deux

batteries, du 12 et du 6. Elles sont beaucoup plus grandes que les

bâtimens marchands, plus lestes que les vaisseaux de ligne, et

capables de couler à fond les corsaires les plus forts. Au milieu,

entre la poupe et la proue, sont placés le grand, le petit canot, et

la chaloupe. Ces trois nacelles, longues de vingt-huit ou trente

pieds, sont engrènées l'une dans l'autre, et servent pour les vivres,

les embarcations, et le cas de naufrage sur les côtes. Quand la

frégate ne peut approcher d'une plage, on jette l'ancre, et les canots

servent à débarquer. Il n'y a rien d'inutile dans un vaisseau; ces

nacelles servent de parc aux moutons; voilà donc le pont et le second

étage entièrement occupés. Le troisième étage se nomme _entrepont_; on

y descend par deux escaliers à droite et à gauche, et, pour parler

techniquement, de _stribord_ et _bas-bord_. Nous n'avons dans cette

partie que le local qui s'étend depuis les cuisines jusqu'au grand

mât, au pied duquel est le four du boulanger. Ce local est de trente

pieds de large, sur trente-sept de long, sur quatre et demi de haut.

Pour dispenser le lecteur d'un calcul ennuyeux, il ne nous reste que

cinq pieds en longueur, sur deux en hauteur. Figurez-vous une vaste

hécatombe dans une grande ville, où la famine et la peste moissonnent

chaque jour des milliers de victimes qu'on est obligé d'inhumer dans

le même journal de terre; les cadavres, pressés les uns contre les

autres, sont cousus dans des serpillières, et séparés les uns des

autres par un lit de chaux-vive. L'espace qu'occupe la chaux, est le

vide qui se trouve au-dessus et au-dessous de nous.

Dans cette hauteur de quatre pieds et demi sont deux rangs de hamacs

les uns sur les autres, soutenus de trois pieds en trois pieds par de

petites colonnes nommées épontilles. Sur ces colonnes sont de petites

solives de traverse, percées à dix-huit pouces de distance l'une de

l'autre, où l'on a passé des cordes appelées rabans, qui suspendent

par les quatre coins un morceau de grosse toile à bords froncés, dont

le dedans ressemble à un tombeau.

Chacun ne doit avoir qu'un sac de nuit ou une valise; ces paquets

occupent encore plus du tiers de l'espace; ainsi sur cinq pieds cubes,

nous n'en avons pas trois.

Le jour ne pénètre jamais dans cet antre entouré de tous côtés de

barricades de la largeur de trois pouces et de deux fortes portes

fermées par de gros verroux. Au milieu et aux extrémités, sont des

baquets où nous sommes forcés de vaquer à nos besoins depuis six

heures du soir jusqu'à sept du matin.

La vue de ce gouffre vous feroit invoquer la mort; aujourd'hui même

que je suis accoutumé au malheur, sans qu'il endurcisse mon âme, je ne

puis réfléchir à notre position, sans que mes idées se confondent.

Quelle nuit! Grand Dieu, quelle nuit! Ce sexagénaire replet ne peut

grimper au milieu des poutres, dans le sac suspendu pour le recevoir:

il s'écrie d'une voix mourante: Mon Dieu, j'étouffe, mon Dieu, que je

respire un peu.... Une sueur brûlante mêlée de sang découle de tous

ses membres. Il est tout habillé, car le local est trop étroit, pour

qu'il puisse étendre les bras pour tirer son habit; voilà mon tombeau,

dit-il, voilà mon tombeau!... Puis soulevant un peu la tête, il aspire

une ligne d'air qui prolonge sa malheureuse existence. Un officier de

marine de l'ancien régime, qui partage notre destinée, s'écrie que

nous sommes aussi entassés que les cargaisons du Levant qui apportent

la peste. Ce fléau nous paroît inévitable, et nous n'espérons voir

notre sort amélioré que par la mort de la moitié de nos camarades....

L'échafaud est un trône auprès de ce genre de supplice, l'homme, en y

marchant, jouit encore à son déclin, du plaisir de respirer l'air;

mais ici, il doit succomber dans des convulsions effrayantes sur le

cadavre de celui qui le tue, même après sa mort, par la place qu'il

occupe encore. Plus nous sommes gênés, plus nous nous agitons pour

trouver une position moins critique. Nos hamacs mal suspendus se

lâchent, et plusieurs tombent sur l'estomac de leurs camarades: des

soupirs, des cris étouffés redoublent nos malheurs, la mort est moins

affreuse que cette torture. Pourquoi n'avons-nous pas le courage d'y

recourir? Pourquoi vouloir exister malgré ses ennemis et soi-même?

Dieu ne nous suscite point de tribulations au-delà de nos forces; du

sein de l'abîme, un rayon d'espérance nous luit avec l'aurore. _Jeudi,

15 mars 1798_ (_24 ventôse an 6_), la cloche nous appelle à déjeûner;

nous avons plus besoin d'air que de nourriture ... nous allons

respirer ... nous avons autant de peine à nous arracher de nos

tombeaux qu'à y pénétrer, nous ne pouvons retrouver nos vêtemens ...:

l'un réclame ses bas, ses souliers, son habit. Et comment se sont-ils

égarés dans un espace de dix-huit pouces? On sacrifie tout pour

respirer l'air, on se déchire, on s'arrache les cheveux épars et

dégouttans de sueur; celui-ci heurte et culbute son voisin qui

s'élance dans un escalier à pic de la largeur d'un pied et demi; cet

autre entraîne ses vêtemens au milieu de la foule, s'habille sur le

pont, étend ses membres, et renaît à la vie, comme cet oiseau qui bat

des ailes, au sortir d'une cage éternellement enveloppée d'un crêpe

noir.

On nous sert une ration d'eau-de-vie double de celle que nous avions

à Rochefort. Le pain est noir, mais excellent. Nous saluons le

capitaine M. Bruillac, qui s'attendrit sur notre sort, et nous promet

de l'améliorer aussi-tôt qu'il le pourra. Aujourd'hui nous prenons la

précaution de nous déshabiller avant que de descendre.........

Calculons les lignes d'air qui circulent chez nous. La moitié qui se

trouve entre les autres, aux deux extrémités de la prison, ne respire

que le souffle brûlant qui vient d'enfler le poumon de ses voisins. Le

plancher n'est pas à un pied au-dessus de la tête de ceux qui couchent

sur les autres; il étouffe tellement la voix, qu'il faut crier comme

des sourds pour se faire entendre de ses plus proches voisins.

Les deux escaliers[8] renvoient un huitième de l'air qui n'entre dans

nos caves que par la pression. Ces deux ouvertures n'ont pas quatre

pieds quarrés, ce qui donneroit à chacun un pouce et demi d'air pur,

en y joignant celui que nous recevons très-obliquement au travers des

canots par l'ouverture du fond de cale, pratiquée à côté du poste des

aide-majors. Cet air est méphytisé d'avance par les moutons qui

couchent au-dessus de nous, et obstrué par les chaloupes fichées dans

le vide.

[Note 8: La résistance que l'air atmosphérique éprouve pour se

renouveler dans notre dortoir, est en raison directe de la pesanteur

du méphytisme et du peu d'espace qu'il y trouve. Ce fluide ressemble à

l'eau: si un verre étoit à moitié plein de liqueur vaseuse, l'eau

claire laisseroit la vase au fond, qui occuperoit une place fixe, d'où

je conclus que ceux qui sont au milieu ne respirent pas même une ligne

d'air atmosphérique. Sur 193, le tiers qui couche auprès des

écoutilles a suffisamment d'air à respirer; le second tiers qui se

trouve entre deux, respire un air à moitié corrompu, et l'autre qui se

trouve au milieu, nage dans le méphytisme.]

_16 mars._ Nous restons toute la journée sur le pont; faire quelques

pas de plus est une consolation inexprimable. Hier, nous invoquions la

mort; ce matin, nous donnerions tout pour survivre à cette crise. La

justice tombant goutte à goutte, commence à cicatriser nos plaies.

Nous éprouvons trop de privations, pour n'être pas indifférens sur la

vie animale; elle est frugale et suffisante. Nous sommes tous munis

d'un gobelet de fer-blanc, d'une cuiller et d'une fourchette, qui

restent toujours pendues à notre boutonnière. On dîne à midi.

Toutes les tables sont composées de sept personnes, chacune a sa

_cuisinière_; c'est une brochette de bois qui traverse les morceaux de

viande des sept convives; la ration est emmaillotée avec du fil, afin

que rien ne se perde dans l'immensité de la chaudière; un petit baquet

sert de plat à la société qui mange à la gamelle. Chaque convive est

marmiton à son tour et lave l'auge dans l'eau de mer. L'appétit

faisant les frais du repas, on s'apperçoit sans dégoût que la soupe

grasse du soir sent la merluge du matin. Nous mangeons debout comme

les Israélites dans le désert; en dix minutes le repas est fini. Le

marmiton de jour reporte l'auge et le bidon à la cambuse ou magasin de

comestibles, et chacun se disperse dans les chaloupes et sur les

gaillards pour charmer son homicide loisir par l'aspect des ondes où

se balancent les goëlans ou gobeurs en volans, que les poètes nomment

alcions chéris de Thétis, parce qu'ils sont précurseurs du calme. Plus

loin, des marsouins ou cochons de mer, révolutionnent quelques petits

poissons..... Un cri nous perce le coeur; _un déporté_ vient de se

jeter à la mer du côté de _bas-bord_; vingt matelots s'y plongent à

l'instant; à peine a-t-il touché les flots, qu'il est saisi et remis

dans une chaloupe.

Ce malheureux, nommé Jacob, lieutenant de la légion de Mirabeau, étoit

détenu depuis deux ans, et reconnu pour fou; il fut renvoyé à

Rochefort avec sept autres infirmes, et remplacé par six sexagénaires

et trois scorbutiques. Le commissaire de marine, Martin, vient nous

compter sur la liste de Bois....; elle a été rédigée si à la hâte, que

Martin passe les noms de ceux qui y sont, et nomme ceux qui n'y sont

point.

_18 mars._ Trois bâtimens anglais viennent croiser jusqu'à l'entrée du

port.

_19 mars._ Le capitaine de la frégate mouillée à côté de nous, nous

signale à l'ennemi; M. Bruillac se rend à son bord; ils se donnent

parole au retour du voyage. Depuis dix jours, nous avons vu trois fois

l'anglais, ce qui nous fait croire que nous ne partirons pas; mais nos

ennemis n'ont rien à ménager pour se satisfaire.

_21 mars 1798_ (_Ier. germinal an 6_). Tems nébuleux; bon vent;

nous levons l'ancre; nous luttons toute la journée contre les bancs de

roches. Sur le soir, nous entrons en pleine mer. Entre minuit et une

heure, on sonne l'alarme: nous sommes poursuivis par trois bâtimens

anglais, au milieu desquels nous donnions, sans la fracture d'une de

nos vergues qui a ralenti notre marche.

À six heures du matin, les matelots descendent précipitamment dans

notre dortoir briser la prison et les rambardes, couper les rabans de

nos hamacs, pour donner plus de jeu à la frégate. Les uns, à moitié

endormis, tombent sur les autres; tout est pêle-mêle. Ce désordre ne

dure qu'un moment; officiers, soldats, déportés forment un même

peuple; tous ont les mêmes sentimens et les mêmes ennemis à combattre:

les uns commandent de sang froid, les autres exécutent de même;

ceux-ci préparent les canons, ceux-là se précipitent dans le fond de

cale pour passer aux autres, qui jettent à la mer le _leste volant_ et

le bois à brûler. On ensevelit dans les flots jusqu'à nos effets.

À huit heures, nous découvrons la terre; ce sont les sables

d'Arcasson, canton de Médoc, à douze lieues de la rade de Bordeaux.

L'ennemi qui nous poursuit avec acharnement, avoit fort bien compris

les signaux du capitaine de _la Décade_. Sa feinte retraite n'est

plus un mystère pour nous; ses forces sont quintuples des nôtres. Le

vent nous pousse au large, et nous voulons gagner la côte. L'anglais

qui voit nos manoeuvres, songe à nous couper la route.

Le conseil s'assemble pour prendre un parti, car l'ennemi n'est pas à

trois lieues; il nous gagne; on se décide à échouer: ce moyen violent

nous donneroit peut-être la liberté. Une partie de l'équipage s'en

réjouit d'avance, dans l'espoir du pillage; l'autre craint que la

frégate ne se brise sur des rochers en cherchant un fond de vase.

Depuis le point du jour, nous flottons entre la crainte, l'espérance,

le naufrage, la mort, la prison et la liberté.

Le soir, la côte n'est plus pratiquable pour échouer; le vaisseau rasé

(_le Vieux Canada_) et les deux frégates (_la Pomone et la Flore_), ne

sont pas à six milles de nous; tout est prêt pour le combat; nous

soupons avant le coucher du soleil; on brise les cuisines, la cloison

de l'arsenal, et l'on nous fait descendre dans l'entrepont. Quelle

horrible nuit va succéder à ce jour d'alarmes!....

Une prison, dont les plafonds s'écroulent subitement, offre un

tableau moins horrible que notre dortoir; des planches brisées, des

caisses vides, des épontilles, des hamacs déchirés, des bréviaires,

des souliers, des chemises, des peignes, des bouteilles cassées, sont

confondus dans ce local de quatre pieds et demi de haut. On se heurte;

on se blesse; on se renverse les uns sur les autres; on parvient enfin

à nous faire passer une lanterne qui nous donne une lumière

sépulcrale: l'un est couché sur les jambes de l'autre; celui-ci replié

en double, sert de marche-pied ou de siège à trois ou quatre autres.

Le plancher dégoutte de sueur, comme si les soupiraux du pont et de la

batterie étoient ouverts pour arroser le fond de cale.

La nuit est close; notre frégate vogue à l'aventure. Quand on peut

voir le danger, la recherche des moyens de s'y soustraire distrait la

réflexion et émousse les aiguillons de la crainte. Nous sommes sur des

écueils; les nouvelles changent à chaque minute; tantôt nous allons

échouer, un moment après nous allons entrer dans la rivière de

Bordeaux; le vent mollit, et nous sommes en panne; nous allons

toucher; il faut encore décharger le bâtiment. On déblaie

l'entrepont; tout le bois de chauffage est jetté à la mer. On défonce

les pièces de vin et d'eau-de-vie. Les bidons, les marmites, les

malles, les ferrailles et le leste volant sont à l'eau. Il est neuf

heures, et nous sommes à trois lieues de la rade du Verdon. L'ennemi

nous a perdu de vue, mais la lune le guide; il nous suit peut-être à

la piste.

Le feu d'une tour fameuse, nommée Cordouan, nous indique que nous

sommes près de la côte. Ce phare est redouté des navigateurs; l'onde

mugit et couvre la surface d'une île qui a donné son nom à la tour.

Notre pilote qui ne reconnoît pas ces attérages, conseille au

capitaine de faire mettre le canot à la mer, pour aller reconnoître la

côte, nous faire débarquer de suite et brûler la frégate à la barbe de

l'ennemi, qui ne manquera pas de venir nous attaquer au point du jour.

Ce conseil est sage, mais un peu tardif; cependant on s'en occupe; on

jette l'ancre, et les canotiers partent et rament à force de bras vers

le phare Cordouan, qu'on a pris pour une anse abordable: ils

reviennent, et nous reconnoissons trop tard notre méprise. Nous sommes

à plus de neuf milles de cette côte. La lumière semble fuir devant

les canotiers. Le phare qui la donne est à moitié ténébreux, et

réellement cette lanterne tourne et partage la lumière avec les

ténèbres, pour défendre aux navigateurs d'approcher. Les brisans ont

failli submerger nos canotiers.... Il est minuit, nous levons l'ancre

pour filer quelques noeuds et échouer en sûreté au premier crépuscule.

Aurons-nous le sort de Robinson Crusoé? Ce navigateur trouva une île

hospitalière, et nous serons jettés dans le sein de nos ennemis.

Tout l'équipage harassé de fatigues, profite de ce moment de fausse

sécurité pour se livrer à un profond sommeil. Le capitaine,

l'état-major et les hommes de quart sont les seuls qui veillent sur le

gaillard de derrière.

À minuit et demi, M. Dupé, chirurgien-major, vient au poste de ses

aides, leur ordonne de se préparer à panser les blessés.

On s'éveille en sursaut; on crie aux armes; on coupe le cable de

l'ancre: l'anglais nous a débusqués par la lumière de nos canotiers;

il n'est qu'à deux portées de fusil de notre bord; le combat va

commencer.

Une de ses frégates, meilleure voilière que les deux autres, nous

atteint et nous salue d'une décharge de 16 et de 9.

À notre bord, on s'éveille en tombant les uns sur les autres; les

officiers courent, crient de tous côtés. _Canonniers_, _à vos postes_,

_feu de stribord_, _feu de bas-bord_; la frégate tremble et retentit

du bruit des foudres: d'horribles sifflemens se prolongent, et

semblent, en passant sur nos têtes, mettre le bâtiment en pièces.

L'ennemi qui sait que la partie est inégale, nous crie d'amener; sa

proposition est accueillie par une salve qui met le feu à son bord. Il

s'éloigne pour faire place au vaisseau rasé et à l'autre frégate. Nous

ripostons en gagnant la côte. D'épaisses ténèbres couvrent l'horison,

et la lune n'a achevé son cours que pour rendre notre destinée plus

affreuse.

Comment vous peindre la situation des pauvres déportés? Les trois

quarts sont d'anciens curés de campagne, qui n'ont jamais entendu que

le bruit des cloches de leur paroisse; tandis que ceux-ci pleurent,

que ceux-là se confessent et s'absolvent, une bordée démonte notre

gouvernail; le feu redouble des deux côtés; l'alarme est générale à

notre bord; on balance sur le parti qu'on doit prendre. Notre frégate

ne fait plus que rouler. La _Pomone_ a éteint le feu qui avoit pris à

son bord; elle revient à la charge; nous sommes entre trois

assaillans: nous longeons la côte au gré du vent, faute de pouvoir

gouverner. L'ennemi partage ses forces pour nous prendre en flanc et

en queue; il vient de nous tirer une bordée en plein bois: nous

pirouettons depuis deux heures..... Nous touchons.... Un horrible

craquement fait trembler l'énorme machine. Grand Dieu! nous périssons,

s'écrie l'équipage d'une voix perçante. La frégate paroît se partager

et abandonner aux flots nos cadavres mutilés. La mer commence à

monter; nous pirouettons un peu moins; le feu diminue, mais l'ennemi

s'acharne à nous poursuivre; nous approchons du rivage. Comme il est

moins délesté que nous, il craint de s'engager; il s'éloigne de peur

de toucher sur nos attérages.

Pouvons-nous respirer un moment? quel plaisir de survivre à de si

grands dangers! Il n'est que quatre heures, nous nous battons depuis

minuit et demi; depuis une heure la quille de notre bâtiment est aux

prises avec les rochers et les bancs de sable: chaque flot relève ou

accroche la lourde masse qui vacille et nous renverse en asseyant son

poids sur les pierres ou dans les cavités des montagnes ensevelies

sous les ondes. Nous voilà à l'embouchure de la rivière de Bordeaux,

l'anglais ne peut plus nous atteindre, notre frégate est criblée, son

artillerie démontée, il n'y a eu, dit-on, personne de tué.

Le capitaine songe à nous plutôt qu'à lui, il nous envoie un officier

pour nous tranquilliser et nous faire rafraîchir.

À la pointe du jour, une partie de nos matelots réceleurs va à terre

sous prétexte d'avertir un pilote-côtier, pour vendre les effets qui

nous ont été volés pendant le combat par les fripons qu'on déporte

avec nous pour nous avilir. En déjeûnant on s'étourdit pour oublier le

malheur, et chacun fait à sa mode l'historique de l'action. Le

bâtiment est une maison au pillage.

À neuf heures, un pilote-côtier nous aborde, en joignant les mains:

«Que vous êtes heureux, mes bons messieurs, d'avoir la vie sauve!

cette côte dont l'anse est bordée de sables, cache des rochers

affreux; dans les petites marées je les touche souvent avec ma rame;

il n'y a pas long-tems que je remarquois encore les ruines d'une

ancienne ville nommée _les Olives_, submergée comme l'île de Cordouan

dont vous ne voyez plus que la tour. Quand vous auriez gagné cette

plage, les écumeurs de mer, qui l'habitent, vous auroient assommés

pour vous voler.»--Il nous fit remarquer un groupe de sans-culottes

montés sur des échasses, qui, comme des harpies, ramassoient avec des

crocs les vivres et les effets que la mer jettoit sur ses bords. Nous

mouillons dans la rade du Verdon, dans l'espoir de débarquer le

lendemain.

_24 Mars._ La frégate fait dix-huit pouces d'eau par heure; nous

pompons pour laisser reposer l'équipage.

Les matelots réceleurs reviennent; tous les vols ont disparu, excepté

la houppelande du capitaine qu'on retrouve dans un tramail et qui est

encore toute couverte de sable et de boue; l'état-major a été

également pillé. On fait une visite qui n'intimide personne; les

objets de moindre valeur vont se loger où les propriétaires ne les

avoient jamais mis; et le dieu Mercure dépêche deux commissaires de

Bordeaux pour distraire de cette recherche par l'inspection de la

frégate. Ils passent entre deux haies de déportés qui obstruent

involontairement leur passage: _Retirez-vous_, disent-ils, _citoyens,

ou plutôt messieurs, car des monstres comme vous ne sont pas

citoyens._ Ils ont trouvé fort mauvais que les officiers

communiquassent avec les déportés, ce n'étoit pas là leur mission;

aussi ont-ils prononcé sans examen que nous devions retourner à

Rochefort, de suite, quoique nous n'ayons pas de gouvernail. Notre

équipage est décidé de son côté à ne pas marcher sans garder pour

otages les commissaires qui viendront lui en réitérer l'ordre; on les

jettera à la mer au premier danger. Cette résolution leur parvient,

_la frégate est hors d'état de mettre à la voile_.

_5 avril_ (_6 germinal_). Nous recevons deux lettres contradictoires;

l'une, d'un détenu de St. Maurice; l'autre, d'un citoyen de Rochefort.

La première nous assure que nous serons déposé à Blayes, sous trois

jours; l'autre, que nos lettres et paquets seront remis au capitaine

de la _Décade_, qui va venir nous prendre au Verdon.

_20 avril_ (_1 floréal_). À cinq heures et demie, nous appercevons un

bâtiment, on le signale; c'est la _Décade_; elle mouille à la chute du

jour.

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2) · 第 36 / 55 题