_13 mars 1798._ Nous n'avons encore vu que des roses, voici les
épines. La frégate que nous montons s'appeloit jadis la _Capricieuse_,
et se nomme aujourd'hui la _Charente_. Je ne décrirai que les parties
du bâtiment nécessaires pour l'intelligence de ces soirées.
Le pont est la première surface de bois d'où s'élèvent les mâts et les
cordages. La queue ou le derrière se nomme le gaillard de derrière;
c'est là que sont la boussole, le gouvernail, le pilote, la chambre de
l'état-major, la salle du conseil, le logement des officiers, la
sainte-barbe ou magasin à poudre, et l'arsenal. Les deux extrémités
d'un vaisseau se nomment la proue et la poupe. La proue est la partie
qui avance; ce mot vient de _procedere_, avancer; cette extrémité est
terminée par une pointe où aboutissent tous les bois du coffre, qui se
terminent en dessous par un tranchant nommé _quille_. Cette quille est
la partie qui plonge dans l'eau; elle ressemble à un dos d'âne
renversé, dont l'intérieur prend le nom de fond de cale. Entre la
poupe et la proue, est le milieu du coffre; c'est dans ce local que
nous logeons.
Je vous ai dit hier que nous avions monté quinze ou vingt marches pour
arriver sur la frégate; personne ne loge sur le pont, de peur de gêner
la manoeuvre. Un vaisseau est distribué comme un hôtel, sinon que dans
l'un on monte à sa chambre, et que dans l'autre, on y descend. Nous
sommes donc entrés par le grenier. Les officiers, les matelots et les
soldats occupent le second étage; les extrémités sont pour les
cuisines, la fosse aux lions, les cables et les autres ouvriers
employés au service du bâtiment, qui logent en grande partie à la
proue. Le milieu, nommé passe-avant sur le pont, est l'endroit le plus
large de la maison flottante. Le côté qui répond à la droite de celui
qui regarde la proue, se nomme _stribord_ et l'autre, _bas-bord_.
Quand un bâtiment a trois ponts ou trois batteries, on distingue les
ponts par les noms des batteries. La première est la plus près de la
mer, et porte du 36; la seconde, du 24, et la troisième, du 12. Cette
dernière se trouve sur le pont. Un vaisseau de cette force est plus
élevé qu'un second étage, et se nomme bâtiment de ligne du premier
rang. Les intermédiaires sont les frégates, qui n'ont que deux
batteries, du 12 et du 6. Elles sont beaucoup plus grandes que les
bâtimens marchands, plus lestes que les vaisseaux de ligne, et
capables de couler à fond les corsaires les plus forts. Au milieu,
entre la poupe et la proue, sont placés le grand, le petit canot, et
la chaloupe. Ces trois nacelles, longues de vingt-huit ou trente
pieds, sont engrènées l'une dans l'autre, et servent pour les vivres,
les embarcations, et le cas de naufrage sur les côtes. Quand la
frégate ne peut approcher d'une plage, on jette l'ancre, et les canots
servent à débarquer. Il n'y a rien d'inutile dans un vaisseau; ces
nacelles servent de parc aux moutons; voilà donc le pont et le second
étage entièrement occupés. Le troisième étage se nomme _entrepont_; on
y descend par deux escaliers à droite et à gauche, et, pour parler
techniquement, de _stribord_ et _bas-bord_. Nous n'avons dans cette
partie que le local qui s'étend depuis les cuisines jusqu'au grand
mât, au pied duquel est le four du boulanger. Ce local est de trente
pieds de large, sur trente-sept de long, sur quatre et demi de haut.
Pour dispenser le lecteur d'un calcul ennuyeux, il ne nous reste que
cinq pieds en longueur, sur deux en hauteur. Figurez-vous une vaste
hécatombe dans une grande ville, où la famine et la peste moissonnent
chaque jour des milliers de victimes qu'on est obligé d'inhumer dans
le même journal de terre; les cadavres, pressés les uns contre les
autres, sont cousus dans des serpillières, et séparés les uns des
autres par un lit de chaux-vive. L'espace qu'occupe la chaux, est le
vide qui se trouve au-dessus et au-dessous de nous.
Dans cette hauteur de quatre pieds et demi sont deux rangs de hamacs
les uns sur les autres, soutenus de trois pieds en trois pieds par de
petites colonnes nommées épontilles. Sur ces colonnes sont de petites
solives de traverse, percées à dix-huit pouces de distance l'une de
l'autre, où l'on a passé des cordes appelées rabans, qui suspendent
par les quatre coins un morceau de grosse toile à bords froncés, dont
le dedans ressemble à un tombeau.
Chacun ne doit avoir qu'un sac de nuit ou une valise; ces paquets
occupent encore plus du tiers de l'espace; ainsi sur cinq pieds cubes,
nous n'en avons pas trois.
Le jour ne pénètre jamais dans cet antre entouré de tous côtés de
barricades de la largeur de trois pouces et de deux fortes portes
fermées par de gros verroux. Au milieu et aux extrémités, sont des
baquets où nous sommes forcés de vaquer à nos besoins depuis six
heures du soir jusqu'à sept du matin.
La vue de ce gouffre vous feroit invoquer la mort; aujourd'hui même
que je suis accoutumé au malheur, sans qu'il endurcisse mon âme, je ne
puis réfléchir à notre position, sans que mes idées se confondent.
Quelle nuit! Grand Dieu, quelle nuit! Ce sexagénaire replet ne peut
grimper au milieu des poutres, dans le sac suspendu pour le recevoir:
il s'écrie d'une voix mourante: Mon Dieu, j'étouffe, mon Dieu, que je
respire un peu.... Une sueur brûlante mêlée de sang découle de tous
ses membres. Il est tout habillé, car le local est trop étroit, pour
qu'il puisse étendre les bras pour tirer son habit; voilà mon tombeau,
dit-il, voilà mon tombeau!... Puis soulevant un peu la tête, il aspire
une ligne d'air qui prolonge sa malheureuse existence. Un officier de
marine de l'ancien régime, qui partage notre destinée, s'écrie que
nous sommes aussi entassés que les cargaisons du Levant qui apportent
la peste. Ce fléau nous paroît inévitable, et nous n'espérons voir
notre sort amélioré que par la mort de la moitié de nos camarades....
L'échafaud est un trône auprès de ce genre de supplice, l'homme, en y
marchant, jouit encore à son déclin, du plaisir de respirer l'air;
mais ici, il doit succomber dans des convulsions effrayantes sur le
cadavre de celui qui le tue, même après sa mort, par la place qu'il
occupe encore. Plus nous sommes gênés, plus nous nous agitons pour
trouver une position moins critique. Nos hamacs mal suspendus se
lâchent, et plusieurs tombent sur l'estomac de leurs camarades: des
soupirs, des cris étouffés redoublent nos malheurs, la mort est moins
affreuse que cette torture. Pourquoi n'avons-nous pas le courage d'y
recourir? Pourquoi vouloir exister malgré ses ennemis et soi-même?
Dieu ne nous suscite point de tribulations au-delà de nos forces; du
sein de l'abîme, un rayon d'espérance nous luit avec l'aurore. _Jeudi,
15 mars 1798_ (_24 ventôse an 6_), la cloche nous appelle à déjeûner;
nous avons plus besoin d'air que de nourriture ... nous allons
respirer ... nous avons autant de peine à nous arracher de nos
tombeaux qu'à y pénétrer, nous ne pouvons retrouver nos vêtemens ...:
l'un réclame ses bas, ses souliers, son habit. Et comment se sont-ils
égarés dans un espace de dix-huit pouces? On sacrifie tout pour
respirer l'air, on se déchire, on s'arrache les cheveux épars et
dégouttans de sueur; celui-ci heurte et culbute son voisin qui
s'élance dans un escalier à pic de la largeur d'un pied et demi; cet
autre entraîne ses vêtemens au milieu de la foule, s'habille sur le
pont, étend ses membres, et renaît à la vie, comme cet oiseau qui bat
des ailes, au sortir d'une cage éternellement enveloppée d'un crêpe
noir.
On nous sert une ration d'eau-de-vie double de celle que nous avions
à Rochefort. Le pain est noir, mais excellent. Nous saluons le
capitaine M. Bruillac, qui s'attendrit sur notre sort, et nous promet
de l'améliorer aussi-tôt qu'il le pourra. Aujourd'hui nous prenons la
précaution de nous déshabiller avant que de descendre.........
Calculons les lignes d'air qui circulent chez nous. La moitié qui se
trouve entre les autres, aux deux extrémités de la prison, ne respire
que le souffle brûlant qui vient d'enfler le poumon de ses voisins. Le
plancher n'est pas à un pied au-dessus de la tête de ceux qui couchent
sur les autres; il étouffe tellement la voix, qu'il faut crier comme
des sourds pour se faire entendre de ses plus proches voisins.
Les deux escaliers[8] renvoient un huitième de l'air qui n'entre dans
nos caves que par la pression. Ces deux ouvertures n'ont pas quatre
pieds quarrés, ce qui donneroit à chacun un pouce et demi d'air pur,
en y joignant celui que nous recevons très-obliquement au travers des
canots par l'ouverture du fond de cale, pratiquée à côté du poste des
aide-majors. Cet air est méphytisé d'avance par les moutons qui
couchent au-dessus de nous, et obstrué par les chaloupes fichées dans
le vide.
[Note 8: La résistance que l'air atmosphérique éprouve pour se
renouveler dans notre dortoir, est en raison directe de la pesanteur
du méphytisme et du peu d'espace qu'il y trouve. Ce fluide ressemble à
l'eau: si un verre étoit à moitié plein de liqueur vaseuse, l'eau
claire laisseroit la vase au fond, qui occuperoit une place fixe, d'où
je conclus que ceux qui sont au milieu ne respirent pas même une ligne
d'air atmosphérique. Sur 193, le tiers qui couche auprès des
écoutilles a suffisamment d'air à respirer; le second tiers qui se
trouve entre deux, respire un air à moitié corrompu, et l'autre qui se
trouve au milieu, nage dans le méphytisme.]
_16 mars._ Nous restons toute la journée sur le pont; faire quelques
pas de plus est une consolation inexprimable. Hier, nous invoquions la
mort; ce matin, nous donnerions tout pour survivre à cette crise. La
justice tombant goutte à goutte, commence à cicatriser nos plaies.
Nous éprouvons trop de privations, pour n'être pas indifférens sur la
vie animale; elle est frugale et suffisante. Nous sommes tous munis
d'un gobelet de fer-blanc, d'une cuiller et d'une fourchette, qui
restent toujours pendues à notre boutonnière. On dîne à midi.
Toutes les tables sont composées de sept personnes, chacune a sa
_cuisinière_; c'est une brochette de bois qui traverse les morceaux de
viande des sept convives; la ration est emmaillotée avec du fil, afin
que rien ne se perde dans l'immensité de la chaudière; un petit baquet
sert de plat à la société qui mange à la gamelle. Chaque convive est
marmiton à son tour et lave l'auge dans l'eau de mer. L'appétit
faisant les frais du repas, on s'apperçoit sans dégoût que la soupe
grasse du soir sent la merluge du matin. Nous mangeons debout comme
les Israélites dans le désert; en dix minutes le repas est fini. Le
marmiton de jour reporte l'auge et le bidon à la cambuse ou magasin de
comestibles, et chacun se disperse dans les chaloupes et sur les
gaillards pour charmer son homicide loisir par l'aspect des ondes où
se balancent les goëlans ou gobeurs en volans, que les poètes nomment
alcions chéris de Thétis, parce qu'ils sont précurseurs du calme. Plus
loin, des marsouins ou cochons de mer, révolutionnent quelques petits
poissons..... Un cri nous perce le coeur; _un déporté_ vient de se
jeter à la mer du côté de _bas-bord_; vingt matelots s'y plongent à
l'instant; à peine a-t-il touché les flots, qu'il est saisi et remis
dans une chaloupe.
Ce malheureux, nommé Jacob, lieutenant de la légion de Mirabeau, étoit
détenu depuis deux ans, et reconnu pour fou; il fut renvoyé à
Rochefort avec sept autres infirmes, et remplacé par six sexagénaires
et trois scorbutiques. Le commissaire de marine, Martin, vient nous
compter sur la liste de Bois....; elle a été rédigée si à la hâte, que
Martin passe les noms de ceux qui y sont, et nomme ceux qui n'y sont
point.
_18 mars._ Trois bâtimens anglais viennent croiser jusqu'à l'entrée du
port.
_19 mars._ Le capitaine de la frégate mouillée à côté de nous, nous
signale à l'ennemi; M. Bruillac se rend à son bord; ils se donnent
parole au retour du voyage. Depuis dix jours, nous avons vu trois fois
l'anglais, ce qui nous fait croire que nous ne partirons pas; mais nos
ennemis n'ont rien à ménager pour se satisfaire.
_21 mars 1798_ (_Ier. germinal an 6_). Tems nébuleux; bon vent;
nous levons l'ancre; nous luttons toute la journée contre les bancs de
roches. Sur le soir, nous entrons en pleine mer. Entre minuit et une
heure, on sonne l'alarme: nous sommes poursuivis par trois bâtimens
anglais, au milieu desquels nous donnions, sans la fracture d'une de
nos vergues qui a ralenti notre marche.
À six heures du matin, les matelots descendent précipitamment dans
notre dortoir briser la prison et les rambardes, couper les rabans de
nos hamacs, pour donner plus de jeu à la frégate. Les uns, à moitié
endormis, tombent sur les autres; tout est pêle-mêle. Ce désordre ne
dure qu'un moment; officiers, soldats, déportés forment un même
peuple; tous ont les mêmes sentimens et les mêmes ennemis à combattre:
les uns commandent de sang froid, les autres exécutent de même;
ceux-ci préparent les canons, ceux-là se précipitent dans le fond de
cale pour passer aux autres, qui jettent à la mer le _leste volant_ et
le bois à brûler. On ensevelit dans les flots jusqu'à nos effets.
À huit heures, nous découvrons la terre; ce sont les sables
d'Arcasson, canton de Médoc, à douze lieues de la rade de Bordeaux.
L'ennemi qui nous poursuit avec acharnement, avoit fort bien compris
les signaux du capitaine de _la Décade_. Sa feinte retraite n'est
plus un mystère pour nous; ses forces sont quintuples des nôtres. Le
vent nous pousse au large, et nous voulons gagner la côte. L'anglais
qui voit nos manoeuvres, songe à nous couper la route.
Le conseil s'assemble pour prendre un parti, car l'ennemi n'est pas à
trois lieues; il nous gagne; on se décide à échouer: ce moyen violent
nous donneroit peut-être la liberté. Une partie de l'équipage s'en
réjouit d'avance, dans l'espoir du pillage; l'autre craint que la
frégate ne se brise sur des rochers en cherchant un fond de vase.
Depuis le point du jour, nous flottons entre la crainte, l'espérance,
le naufrage, la mort, la prison et la liberté.
Le soir, la côte n'est plus pratiquable pour échouer; le vaisseau rasé
(_le Vieux Canada_) et les deux frégates (_la Pomone et la Flore_), ne
sont pas à six milles de nous; tout est prêt pour le combat; nous
soupons avant le coucher du soleil; on brise les cuisines, la cloison
de l'arsenal, et l'on nous fait descendre dans l'entrepont. Quelle
horrible nuit va succéder à ce jour d'alarmes!....
Une prison, dont les plafonds s'écroulent subitement, offre un
tableau moins horrible que notre dortoir; des planches brisées, des
caisses vides, des épontilles, des hamacs déchirés, des bréviaires,
des souliers, des chemises, des peignes, des bouteilles cassées, sont
confondus dans ce local de quatre pieds et demi de haut. On se heurte;
on se blesse; on se renverse les uns sur les autres; on parvient enfin
à nous faire passer une lanterne qui nous donne une lumière
sépulcrale: l'un est couché sur les jambes de l'autre; celui-ci replié
en double, sert de marche-pied ou de siège à trois ou quatre autres.
Le plancher dégoutte de sueur, comme si les soupiraux du pont et de la
batterie étoient ouverts pour arroser le fond de cale.
La nuit est close; notre frégate vogue à l'aventure. Quand on peut
voir le danger, la recherche des moyens de s'y soustraire distrait la
réflexion et émousse les aiguillons de la crainte. Nous sommes sur des
écueils; les nouvelles changent à chaque minute; tantôt nous allons
échouer, un moment après nous allons entrer dans la rivière de
Bordeaux; le vent mollit, et nous sommes en panne; nous allons
toucher; il faut encore décharger le bâtiment. On déblaie
l'entrepont; tout le bois de chauffage est jetté à la mer. On défonce
les pièces de vin et d'eau-de-vie. Les bidons, les marmites, les
malles, les ferrailles et le leste volant sont à l'eau. Il est neuf
heures, et nous sommes à trois lieues de la rade du Verdon. L'ennemi
nous a perdu de vue, mais la lune le guide; il nous suit peut-être à
la piste.
Le feu d'une tour fameuse, nommée Cordouan, nous indique que nous
sommes près de la côte. Ce phare est redouté des navigateurs; l'onde
mugit et couvre la surface d'une île qui a donné son nom à la tour.
Notre pilote qui ne reconnoît pas ces attérages, conseille au
capitaine de faire mettre le canot à la mer, pour aller reconnoître la
côte, nous faire débarquer de suite et brûler la frégate à la barbe de
l'ennemi, qui ne manquera pas de venir nous attaquer au point du jour.
Ce conseil est sage, mais un peu tardif; cependant on s'en occupe; on
jette l'ancre, et les canotiers partent et rament à force de bras vers
le phare Cordouan, qu'on a pris pour une anse abordable: ils
reviennent, et nous reconnoissons trop tard notre méprise. Nous sommes
à plus de neuf milles de cette côte. La lumière semble fuir devant
les canotiers. Le phare qui la donne est à moitié ténébreux, et
réellement cette lanterne tourne et partage la lumière avec les
ténèbres, pour défendre aux navigateurs d'approcher. Les brisans ont
failli submerger nos canotiers.... Il est minuit, nous levons l'ancre
pour filer quelques noeuds et échouer en sûreté au premier crépuscule.
Aurons-nous le sort de Robinson Crusoé? Ce navigateur trouva une île
hospitalière, et nous serons jettés dans le sein de nos ennemis.
Tout l'équipage harassé de fatigues, profite de ce moment de fausse
sécurité pour se livrer à un profond sommeil. Le capitaine,
l'état-major et les hommes de quart sont les seuls qui veillent sur le
gaillard de derrière.
À minuit et demi, M. Dupé, chirurgien-major, vient au poste de ses
aides, leur ordonne de se préparer à panser les blessés.
On s'éveille en sursaut; on crie aux armes; on coupe le cable de
l'ancre: l'anglais nous a débusqués par la lumière de nos canotiers;
il n'est qu'à deux portées de fusil de notre bord; le combat va
commencer.
Une de ses frégates, meilleure voilière que les deux autres, nous
atteint et nous salue d'une décharge de 16 et de 9.
À notre bord, on s'éveille en tombant les uns sur les autres; les
officiers courent, crient de tous côtés. _Canonniers_, _à vos postes_,
_feu de stribord_, _feu de bas-bord_; la frégate tremble et retentit
du bruit des foudres: d'horribles sifflemens se prolongent, et
semblent, en passant sur nos têtes, mettre le bâtiment en pièces.
L'ennemi qui sait que la partie est inégale, nous crie d'amener; sa
proposition est accueillie par une salve qui met le feu à son bord. Il
s'éloigne pour faire place au vaisseau rasé et à l'autre frégate. Nous
ripostons en gagnant la côte. D'épaisses ténèbres couvrent l'horison,
et la lune n'a achevé son cours que pour rendre notre destinée plus
affreuse.
Comment vous peindre la situation des pauvres déportés? Les trois
quarts sont d'anciens curés de campagne, qui n'ont jamais entendu que
le bruit des cloches de leur paroisse; tandis que ceux-ci pleurent,
que ceux-là se confessent et s'absolvent, une bordée démonte notre
gouvernail; le feu redouble des deux côtés; l'alarme est générale à
notre bord; on balance sur le parti qu'on doit prendre. Notre frégate
ne fait plus que rouler. La _Pomone_ a éteint le feu qui avoit pris à
son bord; elle revient à la charge; nous sommes entre trois
assaillans: nous longeons la côte au gré du vent, faute de pouvoir
gouverner. L'ennemi partage ses forces pour nous prendre en flanc et
en queue; il vient de nous tirer une bordée en plein bois: nous
pirouettons depuis deux heures..... Nous touchons.... Un horrible
craquement fait trembler l'énorme machine. Grand Dieu! nous périssons,
s'écrie l'équipage d'une voix perçante. La frégate paroît se partager
et abandonner aux flots nos cadavres mutilés. La mer commence à
monter; nous pirouettons un peu moins; le feu diminue, mais l'ennemi
s'acharne à nous poursuivre; nous approchons du rivage. Comme il est
moins délesté que nous, il craint de s'engager; il s'éloigne de peur
de toucher sur nos attérages.
Pouvons-nous respirer un moment? quel plaisir de survivre à de si
grands dangers! Il n'est que quatre heures, nous nous battons depuis
minuit et demi; depuis une heure la quille de notre bâtiment est aux
prises avec les rochers et les bancs de sable: chaque flot relève ou
accroche la lourde masse qui vacille et nous renverse en asseyant son
poids sur les pierres ou dans les cavités des montagnes ensevelies
sous les ondes. Nous voilà à l'embouchure de la rivière de Bordeaux,
l'anglais ne peut plus nous atteindre, notre frégate est criblée, son
artillerie démontée, il n'y a eu, dit-on, personne de tué.
Le capitaine songe à nous plutôt qu'à lui, il nous envoie un officier
pour nous tranquilliser et nous faire rafraîchir.
À la pointe du jour, une partie de nos matelots réceleurs va à terre
sous prétexte d'avertir un pilote-côtier, pour vendre les effets qui
nous ont été volés pendant le combat par les fripons qu'on déporte
avec nous pour nous avilir. En déjeûnant on s'étourdit pour oublier le
malheur, et chacun fait à sa mode l'historique de l'action. Le
bâtiment est une maison au pillage.
À neuf heures, un pilote-côtier nous aborde, en joignant les mains:
«Que vous êtes heureux, mes bons messieurs, d'avoir la vie sauve!
cette côte dont l'anse est bordée de sables, cache des rochers
affreux; dans les petites marées je les touche souvent avec ma rame;
il n'y a pas long-tems que je remarquois encore les ruines d'une
ancienne ville nommée _les Olives_, submergée comme l'île de Cordouan
dont vous ne voyez plus que la tour. Quand vous auriez gagné cette
plage, les écumeurs de mer, qui l'habitent, vous auroient assommés
pour vous voler.»--Il nous fit remarquer un groupe de sans-culottes
montés sur des échasses, qui, comme des harpies, ramassoient avec des
crocs les vivres et les effets que la mer jettoit sur ses bords. Nous
mouillons dans la rade du Verdon, dans l'espoir de débarquer le
lendemain.
_24 Mars._ La frégate fait dix-huit pouces d'eau par heure; nous
pompons pour laisser reposer l'équipage.
Les matelots réceleurs reviennent; tous les vols ont disparu, excepté
la houppelande du capitaine qu'on retrouve dans un tramail et qui est
encore toute couverte de sable et de boue; l'état-major a été
également pillé. On fait une visite qui n'intimide personne; les
objets de moindre valeur vont se loger où les propriétaires ne les
avoient jamais mis; et le dieu Mercure dépêche deux commissaires de
Bordeaux pour distraire de cette recherche par l'inspection de la
frégate. Ils passent entre deux haies de déportés qui obstruent
involontairement leur passage: _Retirez-vous_, disent-ils, _citoyens,
ou plutôt messieurs, car des monstres comme vous ne sont pas
citoyens._ Ils ont trouvé fort mauvais que les officiers
communiquassent avec les déportés, ce n'étoit pas là leur mission;
aussi ont-ils prononcé sans examen que nous devions retourner à
Rochefort, de suite, quoique nous n'ayons pas de gouvernail. Notre
équipage est décidé de son côté à ne pas marcher sans garder pour
otages les commissaires qui viendront lui en réitérer l'ordre; on les
jettera à la mer au premier danger. Cette résolution leur parvient,
_la frégate est hors d'état de mettre à la voile_.
_5 avril_ (_6 germinal_). Nous recevons deux lettres contradictoires;
l'une, d'un détenu de St. Maurice; l'autre, d'un citoyen de Rochefort.
La première nous assure que nous serons déposé à Blayes, sous trois
jours; l'autre, que nos lettres et paquets seront remis au capitaine
de la _Décade_, qui va venir nous prendre au Verdon.
_20 avril_ (_1 floréal_). À cinq heures et demie, nous appercevons un
bâtiment, on le signale; c'est la _Décade_; elle mouille à la chute du
jour.