TROISIÈME SOIRÉE.

_22 avril 1798_ 1798 (3 floréal an 6). Depuis quarante jours que nous

sommes en mer, nous n'avons pas eu un moment de repos; après un combat

opiniâtre, où nous sommes spoliés de tout, quand nous demandons à

descendre à terre, pour reprendre quelques effets, on nous leurre,

afin que nous ne sachions où donner nos adresses, et que nous

consommions le peu qui nous reste, sans pouvoir le remplacer. On nous

fait enfin rembarquer tout nus.

À huit heures, la première embarcation part. Nos vieillards[9]

commencent à croire qu'ils iront dans le Nouveau-Monde. Le dénuement

où ils se trouvent, le changement d'équipage, les infirmités qui les

accablent, leur rendent ce moment plus cruel; des larmes mouillent

leurs cheveux blancs, ils invoquent la mort. Quoique nos malades

n'aient plus qu'un souffle de vie, on les hisse à bord, comme des

bêtes de somme. Nous voilà sur _la Décade_. L'officier de quart prend

son porte-voix, et nous donne la consigne: «Messieurs les déportés, il

vous est expressément défendu de communiquer avec qui que ce soit de

l'équipage, vous reprendrez les mêmes places que vous aviez sur la

Charente; vous remplirez les articles du réglement, dans les pancartes

qui sont à la porte des rambardes de votre dortoir. Les voici:

[Note 9: La surveille de notre départ, notre major reçut avis de

constater l'âge et les infirmités de chacun; je lui présentai M. Doru

qui avoit alors soixante-sept ans. Hélas, nous dit-il, cette

injonction est pour la forme, j'ai des ordres précis de ne reconnoître

ni infirmes ni sexagénaires, mon billet ne vous exempteroit pas, et je

serois destitué en vous le donnant.]

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2) · 第 37 / 55 题