Maurice jadis eut un temple
Dans cet asyle des soupirs:
Et ces voûtes que je contemple
Enserrent de nouveaux martyrs;
J'apperçois ici cent victimes
Sous le même fer des traitans,
Mes amis, quels sont donc vos crimes?
C'est d'être tous honnêtes gens.
Si cette lampe sépulcrale
Éclaire ici toute l'horreur
D'une longue nuit infernale,
C'est par une insigne faveur....
De leur _humanité_ barbare
Nous demandons vengeance aux Dieux.
Non, non, le séjour du Ténare,
N'offriroit rien de plus affreux.
Quel nuage épais et rougeâtre
Borde l'horison de la nuit!
La mort livide au teint grisâtre
Voltige dans notre réduit;
Et la peste, sa fille aînée,
Sort de notre enfer infecté,
Aidant sa mère décharnée
Qui frappe avec _humanité!_....
Grand Dieu, quel lugubre silence!
Reposons donc quelques instans;
Oui, mes amis, car l'innocence
Repose au milieu des tourmens.
Aux premiers rayons de l'aurore,
Chacun se dit en s'éveillant:
Ah! si nous respirons encore,
L'Éternel lui seul sait comment.]
Une heure après, un jeune homme à qui il n'avoit voulu trouver ni
fièvre ni symptômes de maladie, jetté dans un coin depuis huit jours,
tomba évanoui; un autre médecin fut appelé; Viv... eut tort, et le
malheureux gagna l'hôpital. Comme on le transféroit, Poupaud entama
l'éloge de l'empirique. Vous avez raison, M. Poupaud, reprit un
auditeur; M. Viv... est expéditif. Il y a dix jours qu'en faisant sa
visite à l'hospice, il dit, en tâtant le pouls d'un homme dont la
figure étoit couverte de son drap, _à la portion_.... Ça fait le
malade, et ça n'a pas de fièvre. Le malheureux étoit délivré de tous
maux.....
_Qu'il me passe ma rhubarbe, je lui passerai son séné_, disoit le
médecin Tard ... à ce collègue; ils se relayoient tour-à-tour à
l'hôpital et aux prisons: si l'un étoit forcé d'y envoyer un déporté
malade, au bout de quelques jours, le collègue expédioit un _exeat
illicô_.
_3 mars._ À deux heures du matin, un vieillard de soixante-quinze ans,
prêtre de Toulouse, amené en place de son frère qui s'étoit évadé,
obtient sa liberté, après trois mois d'incarcération, et à la suite
d'une route de soixante-quinze lieues, durant lesquelles il avoit été
enchaîné par les quatre membres.
Le soir, son lit est pris par quatre nouveaux venus, MM. _Dozier_,
grand-vicaire de Chartres; _Margarita_, curé de Saint-Laurent de
Paris; _Kéricuf_, chanoine de Saint-Denis, et _Bremont_. Le substitut
du commissaire du pouvoir exécutif vient nous voir. Nous nous
étendons sur nos grabats, afin de parler à ses yeux. «Si nous en
croyons les apparences, lui dit-on, la terreur n'a fait que changer de
nom. Ici, chacun n'a pas deux pieds d'espace pour loger sa malle et
son matelas. On dit pourtant que nous renaissons au siècle de Rhée.
Rochefort est un marais infect, et nous y sommes plus entassés que
dans aucune prison de France.» Ce substitut, qui étoit un honnête
homme, fit un rapport favorable. «Ils me demandent plus d'espace, dit
B***; je les mettrai au large.»
Le _4 mars_, Jardin, rédacteur du _Tableau de Paris_, s'évade de
l'hospice; Boischot en prend de l'humeur, et Poupaud, qui nous donne
cette nouvelle, s'en réjouit et n'a jamais été si poli. Nous sommes
ses amis; il nous ouvrira la porte tant que nous voudrons; il est tout
à notre service.
Dans la nuit du 6 mars, grand bal dans la prison et dans le
corps-de-garde sous nous; Poupaud donne la fête. À minuit, Langlois et
Richer-Sérisy ouvrent la porte de la prison avec la clef d'or, et
s'évadent. Langlois, qui crachoit le sang, avoit joué son rôle en fin
renard. Le lendemain, Poupaud attache des draps à la croisée, pour
faire croire qu'il y avoit fracture. (Voyez à ce sujet la déportation
de M. Aimé, page 63. On peut en croire ce témoin oculaire, qui a
refusé de s'enfuir, ainsi que M. Gibert-Desmolières.)
_11 mars._ On double la garde; on nous embarque demain, les figures
s'allongent, on écrit, on prépare ses paquets, on doute encore de
cette nouvelle; Parisot, qui a péri si tragiquement sur les côtes
d'Écosse, nous lit une lettre d'Auxerre, où on lui dit qu'il ne
partira pas; nous demandions exemption pour nos vieillards de
soixante-dix ans, chacun rédigeoit pour eux un mode de pétition. Le
soir, la prison étoit un peu bruyante; une sentinelle, prise de vin,
tire un coup de fusil, dont la balle frappe la voûte de notre salle et
rebondit sur la tête d'un vieillard de soixante ans, nommé Saoul; on
ne nous envoya personne pour le panser, quoiqu'il fût plein de sang.
L'officier de garde, avec un planton, vint seulement voir si nous ne
songions point à nous évader; nous ne pouvions pas y songer, car la
prison, depuis le matin, étoit entourée de vingt-deux factionnaires.
Au jour, Poupaud nous fait vider les bailles, et nous ordonne de nous
préparer à partir dans deux heures.
La prison offre le tableau d'un camp cerné par l'ennemi: l'un se hâte
d'emballer ses effets, celui-ci cherche une issue, cet autre pleure,
tout est pêle-mêle, on travaille beaucoup sans avancer à rien, tout se
trouve et s'échappe de nos mains. Au bout de deux heures, nous voilà
comme les Israëlites, la ceinture aux reins, le bâton à la main, les
sandales aux pieds, pour le voyage de la mer Rouge et du désert.
Au nord, du côté des promenades, une haie de baïonnettes borde le
cours et les avenues de la prison; des servantes, des enfans, une
populace assez nombreuse se disputent le plaisir de nous voir passer.
B****. va, vient, retourne, passe les soldats en revue, commande aux
voituriers d'emporter nos malles, est entouré de flots de
pétitionnaires, rebute les uns, parle à l'oreille des autres, reçoit
des billets de toutes espèces.
Nous délibérons aussi entre nous: l'amitié, les regrets, les malheurs,
la disproportion des fortunes, l'égalité du sort, les chances que
nous allons courir, dilatent nos coeurs, confondent nos intérêts,
réunissent toutes nos opinions, amortissent toutes les haines, des
larmes coulent, le pressentiment d'un avenir malheureux leur donnent
ce touchant qu'on éprouve rarement dans le cours de la vie. Le prélude
du départ est celui d'une réconciliation parfaite; chacun se promet
assistance réciproque, celui qui n'a rien partagera la fortune de son
voisin; nous renaissons aux premiers âges du monde; nos patriarches
seront nos pères, ils garderont nos cases, pendant que nous
pourvoirons à leurs besoins: déjà chacun a formé sa société; nous ne
sommes plus européens, nous voilà colons, cultivateurs, propriétaires,
négocians, navigateurs.... L'homme agité d'une crise violente,
détourne les yeux de dessus l'abîme, pour y jetter quelques fleurs
avant de s'y précipiter; le sage, pour n'être pas accablé sous le
poids de l'infortune, allège son fardeau par l'illusion d'une
perspective enchanteresse.
B****. arrive, et nous dit d'un air riant: _Allons, messieurs, je vous
mets au large._ Il déroule un beau cahier, noué de deux faveurs, où
chaque nom est inscrit en gros caractère, et entouré de notices
particulières, qui sont les motifs de déportation; les trois quarts
(comme nous l'avons vu dans la suite en recopiant la liste après le
combat) sont déportés sur ce protocole:
_Loi du 19 fructidor._
_Suspects._
BONS À DÉPORTER
DORU, mal vu des patriotes.
DOUZAN, pour avoir déplu au Directoire.
CLAVIER, dénoncé.
BONS À DÉPORTER
_Département des Insoumis. Vosges._
LAPOTRE.
POIRSIN.
GRANDMANCHE.
etc., etc.
Ce seul titre de la loi est la base de condamnation du plus grand
nombre, qui n'auroit pas de peine à se justifier, si on lui appliquoit
explicativement tel ou tel article de la loi; car il en est déporté
comme prêtres, qui sont laïcs, comme on le verra dans la liste. Tous
les individus du même département ou pris dans le même arrondissement,
sont rassemblés dans la même parenthèse, dont vous voyez le modèle.
Chaque dénommé se met en rang pour aller en procession funèbre: _Nous
ne serons peut-être pas fusillés en rade comme ici_, dit le dernier;
Bois.... rit et donne le signal; le tambour bat aux champs pas
redoublé. L'un est infirme et ne peut avancer, l'autre est
sexagénaire; on leur crie de doubler le pas; le commissaire fait
fonctions de lieutenant-colonel.
Ce prêtre proscrit, habillé en voyageur, paroît émigrer pour l'autre
monde, ce prélat respectable est chargé comme un homme de journée;
jadis il étoit le patriarche de sa paroisse ou de sa ville, on le
prendroit dans ce moment pour un criminel échappé du bagne. Les
honnêtes gens ferment leurs croisées, pour pleurer en liberté. Nous
faisons halte dans la cour de la prison de l'ancien hôpital, pour
recruter d'autres déportés. La loi qui exempte les sexagénaires est
nulle quand ces victimes n'ont pas de quoi se rédimer.
À deux heures, nous traversons les chantiers où s'élèvent les
vaisseaux, la _Princesse-Royale_ et le _Duguay-Trouin ou le Mendiant_.
De ces deux carcasses, sortent deux ou trois cents ouvriers qui
travaillent pour l'amirauté, et deux longs attelages de galériens,
commandés par des nègres, retournent au bagne. Ils sont décorés d'un
bonnet rouge, d'un sur-tout de bure grise, d'un large pantalon, et
tiennent toujours en main une chaîne assez pesante, attachée à la
jambe de chacun un camarade de malheur, ou de crime et de supplice.
Quand nous arrivons à la nacelle, on parle à l'oreille du commissaire.
Après différens gestes, il expédie un ordre de retour au citoyen
Tacherau de Tours, qui venoit à côté de moi.
La Charente, dans ses sinuosités, regrette le moment où elle va nous
confier à l'Océan. Enfin elle rentre dans son lit, et nous laisse
voguer vers le soir, dans le vaste sein des mers. Le soleil sur son
déclin couvre l'horison d'incarnat; nos yeux n'apperçoivent déjà plus
que quelques langues de terre au milieu des ondes qui blanchissent
sous nos frêles nacelles. Nous promenons nos regards étonnés sur ce
spectacle majestueux et terrible... Mer immense, nous voilà sur ton
sein! Quelle idée sublime tu nous donnes de ton auteur! Que ces vagues
inspirent de respect! L'astre du jour descend dans les abymes;
l'Océan, imprégné des derniers rayons de lumière, paroît s'enflammer.
Un léger brouillard nous dérobe ces objets ravissans; nous voilà au
pied des deux frégates qui nous porteront tour-à-tour. Notre nacelle
est aussi petite auprès d'elles, qu'un enfant au berceau, à côté d'un
grand et vigoureux Hercule. Nous nous élançons dans l'escalier du
bâtiment; après avoir monté vingt marches, nous voyons sous nos pieds
les voiles et les mâtures de nos goëlettes. On nous reçoit pour nous
faire décliner nos noms, et nous mener à notre dortoir. Je vous en
ferai demain la description. Nous sommes 193, si pressés ce soir, que
nous allons nous coucher sans souper.