Les habitans de Cayenne et de la Guyane seront curieux d'entendre
parler de la France. J'y trouverai peut-être des amis, qui me
demanderont la cause de mon voyage; heureux si après mon récit, je
m'applaudis de l'avoir fait!
J'écris ces lignes, tranquille au milieu du tumulte, à l'écart sur les
porte-haut-bancs de la maison flottante, qui nous fait voguer dans un
autre monde. La proue fend l'onde amoncelée; un nuage de neige, sur
une plaine verdâtre, borde la frégate. La mobilité des flots, dont
l'un engloutit l'autre, est l'image des générations; elle est encore
pour moi celle de la peine et du plaisir. Jadis je fus heureux,
aujourd'hui mon bonheur n'est qu'un songe. Ma vie s'écoulera de même,
et l'onde que je vois à regret s'abaisser pour nous déporter dans une
terre étrangère, blanchira peut-être un jour sous nos voiles, pour
nous rendre à nos familles désolées. Reprenons la série des événemens.
Nous voilà à Rochefort, entrons à la municipalité; les plaisirs de
Surgères nous troublent encore un peu la tête; nous voulons que tout
le monde soit dans la joie. Quatre ou cinq secrétaires ont les yeux
emprisonnés de lunettes magiques, et nous regardent en bâillant. Je
m'approche d'un vieillard à cheveux blancs dont le front rayonnoit de
gaité. Voilà un aimable homme, dis-je en lui serrant les mains, et le
faisant danser en rond, malgré sa rotondité... Vous êtes de bons
enfans, laissez-nous cette salle pour prison, nous nous y trouverons
bien. Quelques-uns prennent cette gaité en bonne part, d'autres
froncent le sourcil; je riposte aux deux partis en battant quelques
entrechats. Aussi-tôt entre un grand homme noir, à figure inexplicable
comme son âme. C'est le commissaire du pouvoir exécutif, nommé B......
Ma gaité le fâche, déjà il balbutie un réquisitoire. Le président,
dont j'avois serré la main, dit en riant: C'est moi qui suis le plus
malade, et je lui pardonne de bon coeur. On signe notre obédience,
pour aller à St. Maurice, parce que nous sommes des grivois, qui
pourrions prendre notre congé sans permission.
Nos guides frappent à la porte d'un grand bâtiment. Un petit homme,
frisé comme le dieu des Enfers, nous lance un regard sinistre, et leur
dit d'un ton aigre... _Ils sont à moi... Venez par ici._ Nous
traversons une grande cuisine, où cuit un bon souper qui ne sera pas
pour nous; et de peur que nous ne le mangions des yeux, le petit
Pluton prend son gros paquet de clefs, nous conduit dans une grande
salle, nommée chapelle de Saint-Maurice. Nous passons avec efforts par
une porte extrêmement étroite, et haute de deux pieds. Les verroux se
referment sur-le-champ, nous voilà au milieu de soixante-dix prêtres,
destinés comme nous au voyage d'outre-mer. Nous attendions au moins
une botte de paille pour nous coucher, mais ces messieurs qui
connoissent l'humanité de Poupaud, nous font un lit avec des valises
et des serpillières.
Le _26 février_, le soleil a à peine dissipé les nuages du matin,
quand nous ouvrons nos yeux rouges et mouillés de larmes brûlantes.
Nos funestes pressentimens se réalisent; au midi, le spectacle de la
campagne aggrave nos peines; l'horison est bordé de hautes montagnes
dont le pied resserre et fait grossir la _Charente_; un nuage varié
des plus belles couleurs, couvre l'herbe naissante d'une grande
prairie marécageuse, à moitié desséchée par les premiers beaux jours
du printemps. Des troupeaux paissent çà et là, gardés par de jeunes
filles, qui fredonnent librement des airs champêtres. L'herbe est plus
abondante et plus touffue sur les bords des rigoles, gonflées pendant
l'hiver des pluies et des sucs de la plaine. Dans les jardins, les
arbres sont chargés de boutons; les amandiers et les abricotiers,
courriers de Flore, exhalent une odeur suave; les bords du fleuve sont
couverts d'oiseaux qui cachent déjà leurs nids dans la verdure prête à
fleurir, tout nous dit nous respirons la liberté, et vous êtes
prisonniers....
Au nord, quelques arbres secs, des masures, de grandes rues
semblables à des déserts, quelques filles errantes avec des militaires
en uniforme; des tombereaux, traînés par des coupables enchaînés et
attelés comme des chevaux, nous reflètent la réalité de notre misère.
Le malheur nous rend plus sages, toutes les fois qu'il ne nous réduit
point au désespoir. Nous nous conformons à la régle de nos
prédécesseurs d'infortune, qui, en ouvrant les yeux, offrent leurs
maux à l'Éternel, et lui demandent la patience et l'amélioration de
leur sort.
À huit heures, on nous sert un pain noir, dans lequel nous trouvons du
gravier qui nous brise les dents, des pailles, des cheveux, et
cinquante immondices; on croiroit que le boulanger l'a pétri dans le
panier aux balayures. On apporte en même temps une tête de boeuf,
quelques fressures et un gigot de vache, qui paroît tuée depuis quinze
jours, et arrachée de la gueule des chiens voraces, qui se la
disputoient à la voirie. Pour dessécher nos lèvres noires de
méphitisme, on nous donne pour deux liards de liqueur appelée
eau-de-vie, mais tellement noyée d'eau, qu'il n'y en a pas pour un
denier.
Poupaud jure comme un comité révolutionnaire, quand nous ne sommes
pas assez lestes pour emporter un très-petit broc de vin très-aigre,
dont la nation nous fait cadeau pour la journée. Six détenus,
accompagnés de la garde, profitent de ce moment pour emporter les
baquets, où chacun a vaqué à ses besoins, depuis vingt-quatre heures.
Ces bailles sont découvertes, et plusieurs couchent au pied des
immondices. Ce spectacle nous révolte, mais les plus anciens nous
invitent au silence. Quand ils font ces représentations à Poupaud, il
leur répond avec un rire sardonique...... _Oh! Oh! vous n'y êtes pas!
et quand vous serez ici trois ou quatre cents, comme en 1794, faudra
bien que vous appreniez à vivre; une partie se couchera, et l'autre
restera debout._
Depuis huit heures du matin jusqu'à dix, une partie désignée
nominativement va respirer le frais dans le jardin, et cède la place à
l'autre qui remonte à midi, pour ne plus sortir de la journée. Nous
devons cette grâce à quelques membres de la municipalité qui
s'intéressent à nous. Poupaud est si fâché de cet acte de clémence,
qu'il ouvre la porte du vestibule quand il fait beau, et la ferme
quand il pleut, en nous jettant dans le jardin comme des forçats.
Voici le tableau de notre local et de notre existence: La salle a 42
pieds de long et 60 de large pour 80 personnes, qui n'en sortent que
deux heures par jour, comme vous l'avez vu: elle est entourée d'un
marais pestilentiel. Dans l'intérieur, ne se trouvent point de lieux
d'aisance; on est forcé d'y vaquer à ses besoins: jour et nuit, un
nuage rougeâtre s'élève des sentines; il gêne la respiration, nous
occasionne des lassitudes et des sueurs; il rend le sommeil accablant
et nuisible. Nous sommes ensevelis à demi-vivans dans l'ombre de la
mort. Notre salle, le soir, ressemble à un champ de bataille jonché de
morts, et pourtant nous chantons[7] encore au milieu des tourmens.
Les soeurs de l'hospice font faire notre cuisine et blanchir notre
linge. Tous les coeurs sensibles compatissent à nos maux, et les
victimes de la révocation de l'édit de Nantes, très-nombreuses dans ce
département, ne sont pas les dernières à secourir les apôtres de Rome.
Notre dîner arrive à midi; la moitié mange tour-à-tour sur ses genoux
et sur de longues tables; le repas est très-frugal et très-prompt; la
digestion ne nous empêche pas d'exécuter l'ordre du docteur Viv...,
qui nous visite lestement: il paroît à Saint-Maurice tous les jours,
et ne se montre dans notre prison que deux fois par décade.
Aujourd'hui, par extraordinaire, il vient à deux heures après-midi,
fait un tour dans la salle sans saluer personne; et se souvenant
tout-à-coup de sa mission, se frotte les mains et dit: «Il n'y a point
de malades.... Adieu.--Fixez-nous, lui répond Soursac qui étoit sur
son passage.--Qu'avez-vous? Vous ne guérirez que dans les pays
chauds.--À un autre.--Votre imagination travaille trop; ce ne sera
rien que cela ... À la diète ...--Mais, citoyen, j'ai la fièvre depuis
cinq jours.--Contes que tout cela; adieu....»
[Note 7: Voici notre réveil et notre coucher:
Air: _de l'Enfant trouvé_.