III

Ce qu’ils mangent.

Un jour, un industriel napolitain eut une idée. Sachant que la

_pizza_[7] est une des adorations culinaires de Naples, sachant que la

colonie napolitaine à Rome est nombreuse, il voulut ouvrir une

_pizzeria_ dans la Ville Éternelle. Le cuivre des casseroles et des

moules y luisaient, le four y chauffait sans cesse, tous les genres de

_pizze_ s’y trouvaient--_pizza_ aux tomates, _pizza_ au fromage, _pizza_

aux anchois et à l’huile, _pizza_ à l’ail et à l’origan. D’abord la

foule y accourut, puis se fit plus rare. La _pizza_, enlevée à son

milieu napolitain, détonnait et représentait une indigestion: son astre

pâlit, se coucha et disparut. Cette plante exotique ne pouvait vivre

dans la solennité romaine.

[7] _Pizza_, espèce de galette à l’huile.

* * * * *

La _pizza_ rentre dans la large catégorie des comestibles qui coûtent un

sou et composent le déjeuner ou le dîner de la plus grande partie de la

population napolitaine.

Le _pizzaiuolo_ qui a une boutique, fait pendant la nuit un grand nombre

de ces galettes rondes et plates, d’une pâte épaisse, qui se brûle mais

ne se cuit pas, et sont couvertes d’une couche de tomates crues, d’ail,

de poivre et d’origan: ces _pizze_ coupées en autant de tranches à un

sou, sont confiées à un garçon qui va les vendre à l’angle de quelque

rue, sur un banc de bois et qui reste là, presque toute la journée, avec

les tranches de _pizza_ qui se durcissent au froid, qui se jaunissent au

soleil, qui sont mangées par les mouches. Il y a aussi des morceaux de

deux centimes pour les enfants qui vont à l’école; quand la provision

est finie, le _pizzaiuolo_ la renouvelle sans cesse, jusqu’à la nuit.

Il y a aussi, le soir, des garçons qui portent sur la tête un grand

plateau d’étain sur lequel sont disposés les morceaux de _pizza_, et ils

vont dans les ruelles, poussant un cri spécial, annonçant qu’ils ont de

la _pizza_ aux tomates ou à l’ail, au fromage ou aux anchois salés. Les

pauvres femmes assises devant la porte de leur _basso_, en achètent et

soupent--ou dînent--avec cette _pizza_ d’un sou.

Avec un sou, le choix est assez varié pour le dîner du peuple

napolitain. Chez le marchand de friture, on a un cornet de papier de

petits poissons qui s’appellent _fragaglia_ et qui sont le fond du

panier des vendeurs de marée; chez le même marchand de friture on a pour

un sou, quatre ou cinq _panzarotti_, c’est-à-dire des beignets dans

lesquels se trouve un morceau d’artichaut et quand on est las des

artichauts, il y en a avec un trognon de chou-fleur ou un anchois. Pour

un sou, une vieille femme donne neuf châtaignes bouillies, dont l’écorce

est enlevée et qui nagent dans une sauce rougeâtre: dans ce _bouillon_,

le peuple napolitain y trempe du pain, et mange ensuite les châtaignes,

comme second plat; pour un sou, une autre vieille, qui traîne derrière

elle un chaudron sur un petit chariot, donne deux épis de maïs bouilli.

On peut aussi, pour un sou, acheter une portion de _scapece_--la

_scapece_ est faite d’aubergines frites dans l’huile et puis

assaisonnées avec du vinaigre, du poivre, de l’origan, du fromage et des

tomates; elle est exposée à la porte des gargottes, dans un seau

profond, comme une conserve et on la prend avec une large cuiller. Le

peuple napolitain apporte son morceau de pain, le coupe en deux et le

marchand verse dessus la _scapece_. Là encore, on trouve à acheter pour

un sou, la _spiritosa_--la _spiritosa_ est faite de tranches de panais

jaunes, cuites dans de l’eau et puis mises dans une sauce vinaigrée,

avec du poivre, de l’origan, de l’ail et des piments. Le marchand est

sur sa porte et crie:

--_Addorosa, addorosa, á spiritosa!_ (Savoureuse, savoureuse, la

spiritosa).

Naturellement, toutes ces mangeailles ont un assaisonnement très

violent, fait pour contenter le palais méridional le plus émoussé.

* * * * *

Dès qu’il a deux sous, le peuple napolitain achète un plat de macaroni

cuit et assaisonné; toutes les rues des quartiers populaires ont une de

ces gargottes qui installent en plein air des chaudrons où le macaroni

bout toujours; des poêles où chauffe la sauce de tomates, et, à côté,

des montagnes de fromage râpé--un fromage aigre qui vient de Cotrone.

Avant tout, cet appareil est très pittoresque, et beaucoup de peintres

l’ont reproduit; dans la collection de photographies napolitaines

qu’achètent les Anglais, à côté du _voleur de mouchoirs_ ou de la

_famille de pouilleux_, il y a aussi le _marchand de macaroni_. Ce

macaroni se vend par portion de deux ou de trois sous; et le peuple

napolitain les appelle brièvement, par leur prix:

--_Un doie e un tre!_ (un trois et un deux). La part est petite et

l’acheteur se dispute avec le marchand, car il veut un peu plus de

sauce, un peu plus de fromage, un peu plus de macaroni.

Avec deux sous, on peut avoir un morceau de poulpe bouilli dans l’eau de

mer, assaisonné avec des piments: ce commerce est fait par les femmes,

dans la rue, avec un petit fourneau portatif et une marmite; avec deux

sous, on a encore une soupe de _maruzze_[8], dans laquelle nage un gros

morceau de pain; pour deux sous, le marchand trempe une grande cuiller

dans une énorme poêle où rissolent, confusément mêlés, des morceaux de

graisse de porc et de fressure, des oignons et des fragments de sèche;

il retire une portion de ce mélange et le verse sur le pain du client,

faisant bien attention à ce que la graisse chaude et brune ne coule pas

par terre et imbibe la mie du pain--détail auquel l’acheteur tient

beaucoup.

[8] Colimaçons.

Dès qu’il possède trois sous pour dîner, le bon peuple napolitain est

pris de la nostalgie du foyer et ne va plus chez le traiteur acheter des

comestibles cuits: il mange chez lui, par terre, sur le seuil de son

_basso_ ou sur une chaise boiteuse.

Avec quatre sous, on se fait une grande salade de tomates vertes crues

et d’oignons; ou bien, une belle salade de pommes de terre cuites et de

betteraves; ou encore une salade de _broccoli_[9], ou enfin une salade

de concombres frais.

[9] Espèces de choux-fleurs verts.

Les gens aisés, ceux qui peuvent dépenser huit sous par jour, mangent

des grandes platées de soupe «verte», des endives, des feuilles de

choux-fleurs, de la chicorée, ou toutes ces herbes mélangées ensemble,

et c’est la fameuse _minestra maritata_ (soupe mariée); ils mangent

encore, quand c’est la saison, une soupe faite avec de la citrouille et

beaucoup de poivre; ils mangent aussi une soupe de haricots verts,

assaisonnés avec des tomates; ils mangent, enfin, une soupe de pommes de

terre cuites avec des tomates et toutes ces soupes prennent le nom

général de _minestra_. Mais, ils achètent surtout un _rotolo_[10] de

macaroni, une pâte noirâtre, de toutes les tailles et de toutes les

grosseurs, qui est le ramassis, le restant de tous les paquets et tous

les tiroirs, et qui se nomme justement _monnuzzaglia_[11]; ils

l’assaisonnent avec des tomates et du fromage.

[10] Kilo.

[11] Petite monnaie.

* * * * *

Le peuple napolitain aime les fruits, mais il ne dépense jamais plus

d’un sou à la fois; à Naples, avec un sou, on a six poires un peu

véreuses, mais qu’importe; on a un demi-kilo de figues un peu amollies

par le soleil; on a une douzaine de ces petites prunes jaunes, qui

semblent avoir la fièvre; on a une grappe de raisin noir; on a un melon

jaune, tout petit, légèrement pourri ou abîmé; on a deux tranches de ces

beaux melons rouges, mais de ceux qui ne sont pas bons et qui ont une

teinte blanchâtre.

Le peuple napolitain a encore d’autres gourmandises: le

_spassatiempo_[12], c’est-à-dire des semences de melon ou de pastèque,

des fèves ou des pois chiches cuits au four; avec un sou, on grignote

une demi-journée, la langue pique et l’estomac se gonfle comme si on

avait mangé.

[12] Passe-temps.

La plus grande gourmandise est le _suffrito_: ce sont des rognures de

viande de porc cuites dans de l’huile, avec des tomates, des piments

rouges, et l’ensemble forme une espèce de pâte dure, pourpre, d’un très

bel aspect, dans laquelle on coupe des tranches: chacune coûte cinq

sous. Dans la bouche, on dirait de la dynamite.

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Naples · 第 21 / 28 题