Ce qu’ils gagnent.
Et cependant la population qui habite dans ces bas quartiers, sans air,
sans lumière, sans hygiène, barbottant dans les ruisseaux, enjambant les
monceaux d’ordures, respirant des miasmes, mangeant une nourriture
insuffisante, cette population n’est pas brutale, méchante ou oisive;
son âme n’est pas aigrie, son vice n’est pas morbide et sa misère n’est
pas triste. Ces gens, par leur naturelle bonne humeur, aiment les
blanches demeures et les collines verdoyantes: aussi vont-ils tous le
jour de la Toussaint porter des fleurs sur la tombe des morts, sur les
hauteurs de Poggioreale, dans ce cimetière plein de fleurs, d’oiseaux,
de parfums et de beaux monuments de marbre, dans ce délicieux
_campo-santo_, où j’ai entendu gaiement s’écrier des Napolitains:
--O Gesù, vurria muri, pe sta ccà[5]!
[5] Jésus! Je voudrais mourir pour être ci!
Cette population aime les couleurs claires; elle orne de houppes, de
bouffettes et de cocardes les chevaux des charrettes et leur met des
panaches multicolores les jours de fête; elle porte des mouchoirs
écarlates autour du cou, elle place une tomate sur un sac de farine pour
produire un contraste amusant et elle a créé un petit monument de cuivre
étincelant, de bois peint, de guirlandes de citrons, de verres et de
bouteilles, monument barbare qui est une joie pour les yeux: c’est le
comptoir du marchand d’eau.
Cette population, qui adore la musique, dont le chant si amoureusement
mélancolique fait frissonner, a une sentimentalité expansive qui se fond
dans l’harmonie musicale.
Ce ne sont donc pas des brutes qui se plaisent dans la boue; ce ne sont
donc pas des êtres inférieurs qui aiment la laideur et la saleté. Cette
population ne mérite pas le sort qui lui est réservé: elle saurait
apprécier la civilisation, car elle s’est vite assimilée le peu qu’elle
a pu en connaître--elle serait digne d’être heureuse.
* * * * *
Elle habite par force ces bouges. La faute en est à sa misère, à cette
misère constitutionnelle, organique, si intense et si profonde, que cent
œuvres de bienfaisance n’arrivent pas à la vaincre, que la charité
privée n’arrive pas à dominer; ce n’est pas la misère de la paresse,
faites-y bien attention, c’est la misère du travailleur, la misère de
l’ouvrier, la misère de celui qui peine quatorze heures par jour.
Ce travailleur, cet ouvrier ne peut payer un loyer qui dépasse quinze
francs par mois; et encore il faut qu’il soit un ouvrier heureux, car il
y en a qui paient dix francs, sept francs et même _cinq_ francs: ces
derniers forment la majorité de la population. Il y a quelques années,
une Compagnie coopérative construisit du côté de Capodimonte, un
phalanstère de maisons ouvrières, claires, propres et hygiéniques;
malgré ses efforts, elle ne put donner ses logements à moins de
trente-quatre francs par mois.
Aucun ouvrier n’y alla.
Il s’y logea des employés avec leur famille, quelques retraités, des
ménages pauvres, enfin cette demi-bourgeoisie qui veut cacher sa
pauvreté et avoir un escalier de marbre.
Et cet immense édifice, en partie vide, est la preuve de la misère
napolitaine; et même, les bourgeois qui y habitent, piqués dans leur
amour-propre par ceux qui les accusent de loger dans des maisons
ouvrières, ont fait peindre en gros caractères, sur l’entrée, cette
inscription: _les maisons de la Coopérative ne sont pas des maisons
ouvrières_.
Trente-quatre francs? Un ouvrier napolitain les gagne en un mois, ces
trente-quatre francs: celui qui rapporte un franc par jour dans son
ménage peut s’estimer heureux.
Les salaires sont très bas, dans presque toutes les professions, dans
presque tous les métiers. Naples est le pays où la main-d’œuvre
typographique coûte le moins; tout le monde le sait: les «typos» sont
payés un tiers de moins qu’ailleurs. Ceux qui gagnent cinq francs à
Milan et quatre à Rome, en ont deux à Naples, aussi c’est dans ce pays à
la fois malheureux et béni que naissent et vivent des petites feuilles
de chou, qui ailleurs n’auraient pas trois numéros. Les tailleurs, les
cordonniers, les maçons, les menuisiers ont des journées misérables: un
franc, vingt-cinq sous, trente sous au plus pour douze heures de
travail, quelquefois très pénible. Les coupeurs de gants ont
quatre-vingt-dix centimes par jour. Et notez que la jeunesse élégante de
Naples est la mieux habillée de toute l’Italie; et notez qu’à Naples, on
fait les plus beaux souliers et les meubles les plus économiques; et
notez que Naples produit les gants les plus renommés. D’autres métiers
inférieurs établissent les salaires à soixante-quinze centimes, à douze
sous, à dix sous. C’est pour cela que l’ouvrier ne peut payer plus de
cinq, sept ou dix francs de loyer par mois--et comme la misère frappe à
la porte, la femme, la mère, la sœur, toutes celles qui ont déjà souvent
accouché, qui ont allaité, toutes celles qui devraient rester à la
maison, cherchent de l’ouvrage dehors. Heureuses celles qui sont
employées à la Fabrique de Tabac, qui savent travailler et arrivent à se
placer comme couturières, modistes ou fleuristes! Les salaires sont
modestes, quinze, dix-sept ou vingt francs par mois: cependant, c’est la
fortune pour elles. Mais leur nombre est restreint; tout le reste de la
classe pauvre féminine se fait domestique.
La servante napolitaine se place pour dix francs par mois, sans le
dîner: le matin, elle fait deux ou trois kilomètres de chemin, de sa
demeure à celle de ses maîtres; elle descend les escaliers quarante fois
par jour, tire vingt seaux d’eau du puits, se livre aux travaux les plus
fatigants, ne mange pas de toute la journée et le soir se traîne chez
elle, comme une ombre douloureuse. Il y en a qui prennent deux
«demi-ménages» à six francs chaque, et courent continuellement d’une
maison à l’autre, sans cesse grondées à cause des retards. J’en ai connu
une qui s’appelait Annarella, elle faisait trois ménages par jour, à
cinq francs chaque; le soir, elle était abrutie. _Elle ne mangeait pas_,
tant elle était fatiguée, et souvent elle ne se déshabillait pas, prise
par le sommeil.
Ces malheureuses trouvent aussi le temps d’allaiter un enfant et de
tricoter des bas; mais elles sont monstrueuses et elles inspirent de la
pitié, de la répugnance. Elles ont trente ans et en paraissent
cinquante; elles sont voûtées et courbées, elles n’ont plus de cheveux,
leurs dents sont jaunes et noires, elles marchent comme des boiteuses,
elles portent une robe quatre ans et un tablier six mois.
Elles ne se plaignent pas, elles ne pleurent pas; elles vont mourir, à
l’hôpital, avant quarante ans, du typhus, d’une pneumonie ou de quelque
horrible maladie.
Et tous les autres métiers féminins: blanchisseuses, coiffeuses,
repasseuses à la journée, vendeuses au panier, rempailleuses de chaises
(mpaglia seggie), métiers qui les exposent à toutes les intempéries, à
tous les accidents, à une quantité de maladies,--des métiers pénibles ou
dégoûtants, qui ne rapportent à ces misérables que dix ou quinze sous
par jour. Quand elles gagnent un franc, les malheureuses, elles font des
économies et se marient.
Elles sont laides, c’est vrai; elles se négligent, c’est vrai; elles
sont sales, c’est vrai. Mais les personnes qui aiment tant la plastique,
devraient entrer dans le secret de ces existences, qui sont un poème de
martyre quotidien, de sacrifices incalculables, de fatigues supportées
sans murmure. Jeunesse, beauté, toilette? Elles ont eu une minute de
jeunesse et de beauté, elles ont été aimées, elles se sont mariées;
après, le mari et la misère, le travail et les coups, la souffrance et
la faim. Elles ont des enfants et sont obligées de les abandonner,
confiant le plus petit à la sœur aînée, et, comme toutes les mères,
elles ont peur des voitures, du feu, des chiens, des chutes. Elles sont
toujours inquiètes, agitées, tandis qu’elles font leur service.
Je me souviens d’une de ces servantes: elle avait trois enfants, dont un
tout petit, très joli. Il avait déjà deux ans et elle l’allaitait
encore, n’ayant pas de quoi lui donner autre chose à manger. Ce gamin
l’attendait tous les soirs, assis devant la porte du «_basso_»[6] où
elle logeait. Le médecin de l’Assistance-publique avait beau lui
répéter:
[6] Un _basso_ est un taudis au rez-de-chaussée, sur la rue, dans les
faubourgs où habitent les pauvres gens.
--Sèvre ton enfant ou il lui arrivera malheur.
Elle baissait la tête sans répondre, ne pouvant obéir au docteur. Un
jour, le petit attrapa le typhus et mourut. Elle se lamentait tout bas,
dans la cuisine de ses maîtres, en épluchant des pommes de terre:
--_Figlio mio, figlio mio, io aveva da accidere, io t’aveva du fa mùri!
O che mamma cana che sso’ stata! Figlio mio, e chi m’anpetta cchiù, la
sera, mocc’ a porta?_ (Mon fils, mon fils, est-ce moi qui devais te
tuer, qui devais te faire mourir! O quelle chienne de mère j’ai été! Mon
fils, qui m’attendra maintenant, le soir, devant ma porte?)
Le travail des enfants? Hélas! Les mères sont trop heureuses quand un
cocher de maître veut bien accepter comme garçon d’écurie un enfant de
douze ans en s’engageant à le nourrir; elles sont trop heureuses quand
un boutiquier prend leurs fils, les fait travailler comme des chiens et
leur donne seulement la soupe le soir, et les pauvres femmes octroient
un sou au gamin, pour déjeuner le matin.
Les couturières, les modistes, les fleuristes, les corsetières ont comme
apprenties des fillettes de douze ans qui sont, en réalité, de petites
servantes et qui gagnent cinq sous par semaine. Mais, le plus souvent,
ces pauvres créatures restent à la maison ou dans la rue, toute la
journée.
A la campagne, l’enfant est une joie, une aide, une commodité; à Naples,
il représente une charge de plus, une fatigue maternelle, une source de
larmes.
Écoutez un peu quand une ouvrière napolitaine parle de ses enfants. Elle
dit: _les créatures_... et elle prononce ce mot avec tant de douceur
mélancolique, avec tant de pitié maternelle, avec une passion si
douloureuse, que vous comprenez aussitôt l’intensité de la misère
napolitaine.