I
Où ils habitent.
Vous ne connaissez certainement pas la vraie Naples. Vous avez tort, car
le touriste sincère doit tout visiter. Laissez de côté les descriptions
littéraires qui parlent de la Via Caracciolo, de la mer glauque, du ciel
de cobalt, des jolies femmes et des vapeurs violettes du soleil
couchant; toute cette rhétorique à base de golfe bleu et de collines
fleuries, toutes ces phrases faciles et banales sont faites pour les
voyageurs qui ne veulent pas être ennuyés par la vue de la misère. Mais
vous, touriste sincère et intelligent, vous ne devez pas ignorer cette
partie de la ville, vous devez connaître la vraie Naples.
* * * * *
Peut-être, vous a-t-on fait parcourir une, deux, trois rues des bas
quartiers, et en avez-vous eu horreur? Mais vous n’avez pas tout vu: les
Napolitains qui vous conduisaient, ne connaissent pas eux-mêmes _tous_
les bas quartiers. Avez-vous seulement suivi la via dei Mercanti?
Elle est large d’environ quatre mètres, si bien que les voitures n’y
peuvent passer: elle est sinueuse et se tord comme un boyau: les
maisons, très élevées, la plongent, pendant les plus belles journées,
dans une lumière livide et morte; au milieu de la rue, un ruisseau noir
et fétide, est immobile, comme embourbé, formé d’eau de savon et de
lessive, d’eau de la soupe ou du macaroni,--un mélange puant qui soulève
le cœur. Dans cette via dei Mercanti, qui est une des principales
artères du quartier du Port, il y a de tout: des boutiques obscures où
s’agitent des ombres qui vendent toutes les marchandises possibles, des
agences de prêts sur gages, des banques de _lotto_; et, de temps en
temps, une entrée noire, un passage boueux, l’échoppe d’un marchand de
friture d’où sort l’odeur infecte de l’huile rance, ou le comptoir d’un
charcutier d’où s’échappent des exhalaisons de fromages pourris et de
lard corrompu.
De cette rue, partent une quantité d’autres ruelles encore plus
étroites, mais également sales et obscures, et chacune d’elles pue d’une
manière différente: le vieux cuir, le plomb fondu, l’acide nitrique ou
l’acide sulfurique.
Diverses autres rues descendent au quartier du Port: elles sont roides,
petites, mal pavées. La via Mezzocannone est toute peuplée de
teinturiers: au fond de chaque boutique brune, brûle un feu vif sous une
grosse chaudière, dans laquelle des hommes demi-nus agitent un mélange
fumant; sur le pas de la porte sèchent des chiffons rouges ou violets;
sur les pavés disjoints, coule toujours un liquide gluant et
multicolore. Une autre rue, nommée les _Gradelle di Santa Barbara_[1] a
aussi son originalité: de chaque côté habitent de misérables créatures
qui, par oisiveté pendant le jour ou par sombre haine de l’homme,
jettent par la fenêtre, sur les passants, des écorces de figues et
d’oranges, des trognons de pommes, des épis de maïs, et toutes ces
immondices restent sur les gradins, si bien que personne n’ose plus
passer par là. Il y a encore une autre rue qui conduit à Portanova, où
finit la via dei Mercanti et où commence celle dei Lanzieri: vraiment ce
n’est pas une rue, c’est un passage, une impasse, une espèce de canal
noir, qui se glisse sous deux arches et où semblent être réunies toutes
les ordures d’un village africain. Là, à un certain endroit, on ne peut
plus avancer: le sol est glissant et le cœur manque...
[1] Gradins de Sainte-Barbara.
* * * * *
Et avez-vous été dans le quartier Vicaria? Parmi toutes les rues qui le
sillonnent, une seule est propre, la rue du Dôme; toutes les autres sont
pareilles à celles de la vieille Naples, étroites, étouffées,
assombries, bordées de maisons étayées, qui tombent de vieillesse. Il y
a un Vicolo del Sole[2], ainsi appelé parce que le soleil n’y pénètre
jamais; il y a un Vicolo del Settimo Cielo[3], ainsi nommé à cause de
l’éloignement d’une bande de ciel, qui paraît entre les hautes et
vieilles demeures. Autour de la petite place des S. S. Apostoli,
rayonnent trois ou quatre ruelles: Grotta della Marra, Santa Maria a
Vertecœli, Vicolo della Campana, où végète une population maigre et
pâle, empestée par la fabrique de tabac qui est proche, empestée par sa
propre saleté; et les alentours de Castelcapuano semblent vraiment le
centre de toute cette pourriture matérielle et morale, sur laquelle se
dresse le symbole de cette population misérable et nécessairement
corrompue: la prison.
[2] Ruelle du Soleil.
[3] Ruelle du septième Ciel.
Et le quartier Mercato? Ah oui! ce quartier historique où Masaniello a
fait la révolution, où l’on a coupé la tête à Corradino de Suède; oui,
oui, les dramaturges et les poètes en ont parlé. Mais au diable la
poésie et le drame! Aucune rue n’est propre; on dirait que le balayeur
n’y est jamais passé depuis des années, et c’est peut-être la saleté
d’un seul jour!
Là se trouve le Lavinaio[4], la grande source dans laquelle se lavent
tous les haillons de la vieille et pauvre Naples; le Lavinaio, le large
ruisseau où la malpropreté vient se nettoyer superficiellement. Dans le
quartier Mercato, il y a une quantité de petites ruelles, mais, étant
une femme, je ne puis vous dire ce que sont ces passages immondes, car,
ici, l’abjection devient si profonde, si basse, si misérable, la nature
humaine se dégrade tellement, que la rougeur de la honte me monte au
visage.
[4] La Sentine.
* * * * *
Vous ne connaissez sûrement pas, touriste de passage, ces maisons
rongées par l’humidité, dont le rez-de-chaussée plonge dans la boue, et
où, au dernier étage, on brûle l’été et on gèle l’hiver; où les
escaliers sont des réceptacles d’ordures; où tous les détritus humains
et tous les animaux morts sont jetés dans les puits intérieurs; où la
_vinella_, cette minuscule cour centrale, sert de dépotoir à toutes les
immondices; où le système de latrines, quand il y en a, résiste à
n’importe quelle désinfection.
Vous ne connaissez pas ces maisons délabrées, dont chaque pièce abrite
au moins quatre personnes, des poules et des pigeons, des chats
efflanqués et des chiens galeux; ces maisons branlantes où on fait la
cuisine dans une armoire, où on mange, on dort, on meurt dans la chambre
à coucher; des maisons en ruines dont la cage inférieure de l’escalier
est habitée par des humains, au-dessous du niveau du sol.
Vous ne connaissez pas ces galeries qui relient les maisons les unes aux
autres; ni ces ignobles constructions de bois qui sont suspendues
parfois aux murs de ces demeures, ni ces entrées étroites, ni ces
ruelles étranglées, ni ces impasses, ces culs-de-sac, ces passages, ces
_fondaci_ sans jour ni air.
Vous ne connaissez pas ces maisons où il y a au premier étage une agence
de prêts sur gages, au second des chambres meublées pour étudiants
pauvres, au troisième une fabrique de feux d’artifice; dans d’autres, il
y a au rez-de-chaussée un billard, au premier un hôtel où l’on paie
trois sous par nuit, au second un refuge pour les enfants abandonnés, au
troisième un dépôt de chiffons. Oui! touriste qui passez rapidement,
vous ne connaissez pas toute cette misère, parfois pittoresque, parfois
lamentable, et pourtant, croyez-moi, la vraie Naples vaut la peine
d’être vue...