La Légende de l’Avenir.
Te voilà, belle et hardie lectrice, arrivée à la fin de mes histoires
fantastiques, et tu souris--tandis que moi, pauvre auteur, je cherche à
m’expliquer ce que signifie l’éclair sombre de tes yeux et l’expression
ironique de tes lèvres, pourprées comme la fleur du grenadier. Et je
comprends presque, impénétrable sphynx au pur visage marmoréen, la
signification de ton rire muet et intelligent. Ces histoires
fantastiques dans lesquelles se reflète une si grande partie de la vie
napolitaine, ces histoires-là ne t’ont pas épouvantée; et si ton
imagination a suivi les fantômes insaisissables, le petit lutin ou le
génie familier, tu n’en as pas eu peur. Ces histoires-là sont vieilles,
quelques-unes sont très anciennes et appartiennent au lointain passé qui
ne revient pas; elles ont vécu et sont mortes; elles ont été des drames
humains et sont devenues de vaines paroles, des traditions obscures. Il
reste d’elles quelquefois un tableau, une statue, une église, une tombe,
un bois; quelquefois un simple souvenir; quelquefois un simple nom: mais
c’est quand même le passé. Et toi, orgueilleuse lectrice, tu souris au
présent, tu souris à l’avenir, tu marches vers la lumière et la
joie--mais tu ne veux pas jeter un regard en arrière. Tu consens à lire
ces légendes du passé, mais les sirènes, les cavaliers, les dames, les
moines, les gras bourgeois, les pâles poètes n’éveillent en toi qu’un
sourire de pitié; ils sont morts, tandis que Naples, sa mer glauque et
ses riantes collines fleuries sont vivantes--éternellement vivantes,
comme l’amour, la beauté et la jeunesse... Je le sais. Mais je veux te
punir du sarcastique ricanement avec lequel tu te moques des chères
ombres, des spectres charmants ou des larves terrifiantes qui reposent
dans la tradition et dans l’imagination populaire; je veux te châtier,
lectrice méchante; je veux, en te contant la flamboyante légende de
l’avenir, éteindre ton sourire mordant, faire pâlir tes joues, faire
frissonner ta chair de marbre--et faire palpiter de peur ton âme légère.
* * * * *
Aujourd’hui la ville est belle, parce que Dieu le veut, car les hommes
se soucient assez peu de sa parure; elle s’orne de fleurs, mais elle est
pauvre; elle sourit, mais sa tunique de pourpre est déchirée et couvre à
peine ses belles épaules; elle est gaie, mais ses rues sont sales et
pleines d’ordures; elle danse et chante sur ses plages parfumées, mais
les navires aux flancs arrondis, chargés de marchandises précieuses, ne
viennent pas encore dans ses ports; elle voit ses collines se couvrir de
villas, mais la fumée grise des vastes ateliers ne monte pas encore au
ciel, pareille à un encens sacré. Qu’importe! Ce jour béni viendra et
alors la cité sera sanctifiée. Pense donc, ô chère âme poétique, à
l’heureuse union de l’art et de la nature, pense à la céleste harmonie
de l’homme et de son œuvre, pense à la ville qui sera belle et bonne,
toute blanche sous le soleil, sans une tache, sans un haillon; alors,
alors... O lointain avenir, ô jour splendide qui, comme celui de Faust,
méritera d’être arrêté au passage...
Mais la divine cité que nous aimons, doit disparaître; nous la croyons
immortelle et elle est vouée à la mort; nous la croyons éternelle et sa
vie est ténue comme celle d’un enfant. Elle doit mourir, elle mourra...
il faudra dire au voyageur pensif et mélancolique: là fut Naples! Nous
pouvons tout lui donner: le travail qui l’anoblit, le commerce qui
l’enrichit, l’eau qui la désaltère, le soleil qui assainit ses
rues--mais nous ne pouvons pas retarder sa fin dernière. Elle sera une
nymphe souriante, rosée, azurée, blonde de soleil, pleine de jeunesse,
frémissante de vie, mais elle ne vivra pas longtemps. La légende
prophétique le dit--légende qui est répétée de bouche en bouche, qui
circule dans les rues, qui entre dans les boutiques, qui monte jusque
dans les salons de la noblesse. Vois-tu cette colline au pied de
laquelle s’étendent ces beaux villages baignés par la mer, dont les
flancs sont couverts de pampres et de vignes bienfaisantes; vois-tu
cette colline, striée de funèbres raies noires? C’est elle qui fera
mourir Naples: du moins, c’est ce que dit la légende prophétique. Le feu
liquide brûle, bout et écume dans les entrailles de cette montagne et
s’y accumule pour le jour funeste; au dehors, une petite nuée de fumée
blanche montre à peine le profond travail souterrain. Les biges et les
quadriges couraient dans les rues de Pompéi; les beaux garçons aux
tuniques blanches et les douces jeunes filles aux tuniques candides
aimaient la clarté rose du soleil; les séduisantes hétaïres se vêtaient
de byssus et se parfumaient de nard; les jeunes gens et les vieillards
allaient au Forum, aux Thermes, aux théâtres; des couronnes de roses
odorantes étaient suspendues sur les portes des maisons; et cependant la
montagne voulut que Pompéi-la-Jolie soit détruite--et quand la montagne
le voudra, Naples mourra aussi... Et cette colline, que nous regardons
avec admiration, presque avec affection, car elle a une si grande part
dans la beauté du paysage napolitain, cette colline sera notre bourreau.
Et personne ne saura ni l’heure, ni le jour. Dans la cité, le monde
bruyant se rendra à ses occupations habituelles, courra où le plaisir
l’appelle, ira où la douleur le réclame, aimera, haïra, jouira,
pleurera--vivra, en somme, comme si rien n’était. Dans le ciel serein,
les étoiles brilleront; dans l’air léger, s’élèvera le même panache de
fumée. Puis, sur le cratère paraîtra un point rouge, comme une torche
allumée là-haut, comme un charbon ardent; les Napolitains hausseront les
épaules et murmureront:
--C’est toujours la même chose!
L’éruption grandira avec beaucoup de lenteur; les hommes de science
d’alors en constateront les phénomènes et en annonceront la fin
prochaine; mais l’éruption croîtra toujours, continuellement. Un
roulement souterrain commencera à faire trembler les vitres des maisons;
trois fleuves de lave brûlante couleront le long de la montagne; le ciel
sombre se teindra de pourpre, le fond de la mer sera rouge et les
étrangers arriveront pour contempler l’admirable spectacle, tandis que
les Napolitains se presseront sur le Môle, à Santa-Lucia, à Mergellina,
sur les terrasses, sur les collines, partout. Mais les habitants des
villages qui se trouvent sous la colline, se mettront à fuir et
viendront dans la ville, où ils seront accueillis à bras ouverts--et la
lave continuera toujours. De nouvelles bouches s’ouvriront et le torrent
enflammé arrivera à Résina...
Mais les Napolitains ne craignent rien: le Vésuve est leur ami, il veut
s’amuser, c’est un vieux grogneur, mais il se tait vite. Puis, il y a
saint Janvier, dont le doigt, levé d’un air impérieux, ordonne à la lave
de ne pas avancer; et le cardinal-évêque de Naples fait promener dans
les rues la statue en argent du saint et son précieux sang, qui est
conservé dans une ampoule de verre. On prie dans les humbles églises.
Cependant un matin, le soleil ne se montre pas, un épais nuage gris
cache le ciel et il tombe de la cendre; les Napolitains sourient encore
et vont à leurs affaires, sous cette étrange pluie. Mais le lendemain,
le grondement devient tumultueux, les secousses du tremblement de terre
se succèdent à des intervalles réguliers, d’horribles convulsions
secouent la montagne, dont les flancs sont couverts de bouches de feu:
les coulées de lave s’unissent, se mêlent, se fondent, deviennent un
fleuve unique qui roule vers Naples ses vagues solidifiées et ardentes:
une étouffante puanteur soufrée empoisonne l’air, il pleut des cendres
chaudes et lourdes, il pleut de l’eau bouillante, il pleut des petites
pierres, il pleut la mort sur la ville. Dans les clameurs désespérées
des agonisants, dans le fracas des maisons qui s’écroulent, dans
l’horreur du tremblement de terre, dans l’affreuse tempête qui agite la
mer, dans les éclairs sanglants qui couvrent le ciel, dans le
bouleversement de toute la nature, la lave triomphante et victorieuse
entre à Naples--et Naples achève de mourir dans un incendie colossal.
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Quoi? tu souris encore, orgueilleuse créature. Je te comprends, car je
lis en toi comme dans un livre ouvert. Tu penses ce que je pense; tu
souris de cette mort: cette Naples qui fut créée par l’amour, qui vécut
dans l’adoration des couleurs éclatantes, de la musique ardente, des
lourds parfums et des nuits d’ivresse, qui aime la violente volupté de
la nature et la douceur des baisers, cette ville passionnée saura bien
mourir, saura mourir dignement, dans l’apothéose flamboyante d’un océan
de feu.