La Légende de Capodimonte.
Là-haut, sur la colline, s’étend l’ombre fraîche du bois verdoyant; les
sentiers s’allongent à perte de vue sous les grands arbres et les
feuilles mortes craquent doucement sur la terre brunie. La sève jaillit
puissante du sol, gonfle les troncs noueux, se répand dans les branches
qui s’entrecroisent, fait frissonner les innombrables feuilles brunes et
luisantes; au pied des arbres, croît une herbe douce, épaisse et
touffue. L’anémone fleurit dans les haies et la rose sauvage effeuille
sur le sol ses feuilles rosées. Les lézards d’un gris-vert, à la tête
mobile et intelligente, à la queue nerveuse et frétillante, glissent,
passent et disparaissent. Sous la voûte des allées profondes, la lumière
pénètre à peine; entre les feuilles serrées, le soleil jette sur le
sable des petits ronds souriants; et des rayons minces et dorés
traversent l’épais feuillage. Le silence est profond: la ville bruyante
est loin, loin... Une odeur vivifiante flotte dans l’air et, de temps en
temps, le joyeux gazouillement d’un oiseau fait vibrer l’atmosphère. Ce
n’est pas la mesquine et maigre végétation des jardins coupés à angles
droits, taillés, peignés, arrangés, poussiéreux et mélancoliques; ce ne
sont pas les plates-bandes de fleurs variées, qui ne donnent ni ombre ni
fraîcheur, et obligent à des soins infinis; ce n’est pas la nature
correcte et soignée, impudente et pompeuse, qui s’étale au soleil sans
honte, brûlée, séchée. C’est la forte et puissante nature qui jaillit de
la terre notre mère et qui inonde la campagne d’un océan de verdure;
c’est la nature pudique et grande de la forêt, qui se couvre d’un
manteau de verdure, qui cache son visage divin sous les plantes, qui
dissimule ses amours passionnées dans l’ombre discrète, dans les calmes
silences, dans les retraites inconnues.
C’est dans le bois immense qu’on rêve le mieux; on voit de légers
fantômes traverser rapidement les carrefours; quelque délicat visage de
femme apparaît au milieu des vieux arbres; la feuille qui tombe
ressemble au bruit d’un baiser. C’est dans le bois aimable et discret
qu’on s’aime...
* * * * *
Il errait dans les allées, seul, pâle et triste. La ville l’ennuyait, la
maladie qui empoisonnait son âme était incurable. Son œil vitreux fixait
les belles choses sans plaisir, sans intérêt: il n’appréciait pas la
fête des couleurs, la joie d’une œuvre d’art, le sourire d’une jolie
femme--rien ne pouvait détendre ses lèvres crispées. Dans la ville, une
jeune fille frêle et pensive, se consumait d’amour pour lui: il ne
l’aimait pas; dans la ville, une femme belle et infidèle, brûlée par une
intense passion, se mourait de désespoir pour lui: il ne l’aimait pas.
Son cœur était ailleurs. Là-haut, peut-être, dans les brillantes et
incomparables étoiles, joyaux ardents du ciel; là-bas, peut-être, dans
les ondes vertes et écumantes, dont le fracas ressemble au rythme d’une
poésie monotone et uniforme; au pôle, peut-être, dans les aubes
neigeuses, dans les atmosphères glacées où le soleil ne se réchauffe
pas; dans la noire et affreuse Afrique, peut-être, au milieu des rouges
lianes géantes, près des serpents bleutés aux yeux ensorceleurs. Il
aimait très loin, dans une contrée inconnue, dans un pays ignoré, une
créature mystérieuse qu’il avait créée. Il ne la recherchait pas, il ne
la désirait pas: son âme n’avait ni volonté ni aspiration. Il aimait.
Son palais restait vide, sa mère se désolait dans la solitude, ses
serviteurs dormaient dans les antichambres, les chevaux de sang
hennissaient d’impatience dans les écuries. Il ne se souvenait plus de
rien. Il traînait sa vie, errant dans les avenues du bois, où il
retrouvait la paix; il traînait sa longue vie, s’épuisant d’amour. Son
corps dépérissait, ses joues décharnées avaient la pâleur de la mort,
ses yeux avaient perdu tout éclat: cependant, la vie de son âme était
ardente et agitée. Il avait la funeste maladie qui tue les hommes: il
était possédé par la fatale et incurable passion de l’idéal.
* * * * *
Dans la brume d’une allée, où s’élevait une nuée opaline et irisée, par
un matin d’hiver, il _la_ rencontra pour la première fois. C’était une
figure mince, sans contours précis, faite d’air, ondoyante; ce fut un
éclair rapide, un miroitement, une lueur, un court moment de lumière. Il
courut, anxieux, ranimé; il ne retrouva rien: la forme exquise avait
disparu. Mais il fut pris du désir ardent de revoir le fantôme charmant
et il l’évoqua de nouveau, avec toute la puissance de sa volonté.
C’était toujours une ombre vaine, lointaine. Quelque chose de blanc et
de clair qui flottait, qui ne touchait pas le sol, qui se fondait dans
des lignes indécises. Ce rêve, cette chimère, cette apparition était son
unique amour: il allait à l’endroit où l’idéale figure lui était
apparue, il s’agenouillait et baisait la terre, adorant ainsi l’image
fuyante. Chaque jour, la divine créature lui semblait moins lointaine,
plus distincte, plus claire. C’était un être céleste, une blanche jeune
fille, dont les formes presque enfantines étaient dissimulées sous une
robe argentée. Elle se montrait et son visage lumineux lui souriait;
elle agitait la tête, en le saluant. Puis, elle se mettait à marcher et
il la suivait, les yeux attentifs, avançant machinalement, concentré
dans son ravissement; elle rasait à peine la terre, abandonnait les
sentiers fréquentés, glissait au milieu des arbres, paraissait et
disparaissait, se retournant pour sourire, laissant la blanche traîne de
sa robe frôler l’herbe, avec un bruissement exquis. Il n’osait pas lui
parler et il tremblait, la voix étranglée dans la gorge; mais il était
heureux de contempler ainsi son amour qui fuyait, de le contempler avec
des yeux brûlants, dans lesquels brillait la flamme de la folie. Elle
circulait dans le bois, s’arrêtant parfois une minute, se penchant pour
respirer une fleur, sans la cueillir, ne laissant aucune trace sur
l’herbe humide; à peine la rejoignait-il, qu’elle reprenait sa course.
Et lui, sans éprouver aucune fatigue, ne s’apercevait pas que ses jambes
devenaient lourdes comme du plomb; et lui, soutenu par une indomptable
énergie, excité, exalté, allait, allait toujours, poussé par une
vibration aiguë de ses nerfs. A mesure qu’elle s’approchait du château,
la céleste vision cessait de sourire et une vague mélancolie se
répandait sur son joli visage; puis, au moment d’entrer sous la grande
voûte, elle se retournait pour la dernière fois, saluait, agitait la
main et disparaissait. Il n’osait pas lui crier: reste, reste! et il
tombait sur un banc, épuisé, abattu, mort.
* * * * *
--Pourquoi ne t’assois-tu pas à côté de moi, ô mon doux amour? Pourquoi
ne t’approches-tu pas? Ne crains rien, je ne frôlerai pas ta belle robe.
Tu sais que je t’aime, je sais que tu m’aimes, je sais aussi que nous ne
devons pas être trop près l’un de l’autre. Et cependant, tu peux me
parler: ainsi le veut le Destin. Mais moi, je t’aime--tu es mon cœur.
Mon âme est faite de toi; tu es mienne et je suis tien; si tu meurs, je
meurs et si je meurs, tu mourras aussi... Comme tu es blanche, ô divine
jeune fille! Tes yeux sont transparents et clairs, mais ils ne me
regardent pas; tes joues ont à peine une transparence rosée, tes lèvres
sont exsangues, tes mains sont pâles comme de l’ivoire et ton manteau
ressemble à un flocon de neige. As-tu froid, mon cœur? Ne sais-tu pas
que j’ai la fièvre, que mon sang bout dans mes veines comme un torrent
impétueux. Tu souris, ma belle? Oui, calme-moi ainsi... Cette ardeur qui
m’enflamme, cet incendie qui me dévore, ne peuvent être calmés que par
la caresse de tes mains glacées, que par le baiser de tes lèvres
froides. Non! Ne t’éloigne pas: reste, reste, par pitié pour celui qui
t’adore! Je ne te demanderai plus rien, innocente créature. Tu lis en
moi, tu vois que je suis pur, que mon cœur est immaculé comme ta robe,
et qu’aucun désir de chair ne vient l’effleurer. Ne fuis pas, ne
détourne pas ton céleste visage; quand tu m’abandonnes, la vie se retire
de moi: tout devient sombre, tout devient muet; et je pleure sur mon
rêve envolé, sur mon cœur brisé... D’où viens-tu? Où vas-tu quand tu me
laisses? Et pourquoi me laisses-tu? Je t’aime, ne me quitte pas...
* * * * *
La jeune fille ne parlait pas pendant les entretiens d’amour. Elle
écoutait, immobile, blanche, toujours prête à partir; de temps en temps,
un indéfinissable sourire lui effleurait la bouche ou une grande
mélancolie lui assombrissait le visage; mais ce sourire et cette
mélancolie ne faisaient pas bouger les traits de sa figure, il n’y avait
ni froncement de sourcils, ni tension des lèvres: c’était une expression
passagère, une lueur intérieure, comme si une lampe mystérieuse se fût
allumée derrière un voile.
Elle ne disait rien, mais chaque jour elle restait plus longtemps avec
celui qui l’aimait.
Il lui parlait longuement, puis saisi par une brusque lassitude, sa voix
baissait peu à peu, et enfin il se taisait. Il la contemplait, extasié;
parfois, elle faisait le geste de s’en aller.
--Ne pars pas! ne pars pas! suppliait-il.
Alors, elle restait debout devant lui, ses petits pieds blancs comme des
ailes de colombes à peine posés sur le sol, les cheveux joliment ornés
de roses argentées, avec un pan de sa robe relevé par une guirlande de
fleurs candides.
--Viens près de moi! viens...
Elle ne s’asseyait pas, immobile, regardant devant elle avec ses grands
yeux sans expression.
--Parle-moi, parle-moi... murmurait-il.
Elle n’avait pas de voix et ne remuait pas les lèvres. En vain, il la
priait, la conjurait, s’agenouillait--elle ne répondait pas, inflexible
et sereine.
Mais, par un crépuscule d’automne, il sut trouver des phrases plus
éloquentes pour exprimer son propre désespoir: il frappa la terre de son
front, il versa des larmes cuisantes, il adora la jeune fille... Elle
semblait se transformer et derrière la blancheur de la peau, le sang
avait l’air de courir. Lui, fou d’amour, lui offrit sa vie pour un mot.
--M’aimes-tu?
--Oui, sembla-t-elle soupirer.
Alors, dans un éclair de passion, il l’étreignit. Un horrible craquement
se fit entendre et la divine créature tomba sur le sol, brisée en mille
morceaux de porcelaine blanche.
* * * * *
Dans la nuit profonde, tandis que les gardiens dormaient, un murmure
s’éleva dans la Salle des Porcelaines au Palais de Capodimonte, un
chuchotement, une agitation... Des frémissements couraient d’une vitrine
à l’autre, à travers les vitres, des voix étouffées et indignées se
disputaient, de fières résolutions s’élaboraient, des projets de
vengeance se heurtaient les uns contre les autres. Peu à peu, le calme
se rétablit: tout était décidé. Le défilé commença. D’abord, ce fut la
blanche Aurore, debout sur son char traîné par quatre chevaux couleur de
lys; elle descendit dans le parc où le misérable gisait sans
connaissance, à côté de son idole brisée, et elle le maudit pour
toujours; elle fut suivie par les vingt-quatre jeunes filles qui sont
les Heures, dont les doigts candides effeuillèrent des roses
empoisonnées sur l’homme évanoui; ensuite vinrent les Amours, qui
plantèrent dans son cœur des flèches aiguës et douloureuses. Le groupe
passa. Enfin, parurent les sept rois de France, sur des chevaux
immaculés, Charlemagne, saint Louis, François Ier, Henri II, Henri IV,
Louis XIII, Louis XIV, galopant dans les avenues: ils touchèrent de leur
sceptre et de leur épée le front du malheureux, et chaque coup retentit
péniblement dans sa tête. Puis, chaque statuette s’en alla, lui cracha
au visage, l’insulta, le piétina: pour lui, chaque coupe fut pleine de
ciguë, chaque urne de cendres, chaque vase de plantes malfaisantes et
cruelles. Alors, le grand groupe des Titans qui veulent escalader
l’Olympe, se mit en mouvement. Jupiter, assis sur son aigle, foudroya le
moribond et les Titans l’ensevelirent sous un tas de pierres. Puis
chacun reprit son chemin, les statuettes rentrèrent dans leurs vitrines
et y restèrent immobiles. Telle fut la vengeance de la froide et blanche
porcelaine sur celui qui avait brisé l’immortelle jeune fille...
* * * * *
Et ceci est l’histoire éternelle et fatale. L’idéal une fois atteint, se
casse en mille pièces--l’art se venge sur la vie--et l’âme meurt et gît
sous un immense sépulcre blanc et froid.