IX

Comme Metternich l’avait remarqué dès 1809, l’Empereur voyait nettement

l’apathie de ses lieutenants. Dans un dîner à Dantzig, en 1812, rapporte

le général Rapp, on l’entend dire devant ceux-là mêmes dont il parlait:

«Le roi de Naples ne veut plus sortir de son beau royaume, Berthier

voudrait chasser à Gros-Bois, et Rapp habiter son superbe hôtel à

Paris.» Déjà en 1809, il disait devant Berthier et d’autres généraux, à

propos d’avantages qui avaient été concédés aux Autrichiens sans son

autorisation: «Vous vous croyez donc des hommes bien importants,

messieurs les chefs d’état-major! J’ai fait de vous de trop grands

seigneurs, et vous caressez ceux de la cour d’Autriche...» Un autre

jour, il disait au duc de Vicence: «Ne voyez-vous pas, Caulaincourt, ce

qui se passe ici? Les hommes que j’ai comblés veulent jouir; ils ne

veulent plus se battre; ils ne sentent pas, pauvres raisonneurs, qu’il

faut encore se battre pour conquérir le repos dont ils ont soif. Et moi

donc, est-ce que je n’ai pas aussi un palais, une femme, un enfant?

Est-ce que je n’use pas mon corps dans les fatigues de tous genres?

Est-ce que je ne jette pas ma vie chaque jour en holocauste à la patrie?

Les ingrats!...»

Napoléon avait parfaitement conscience du remède nécessaire à cet état

de choses, quand il s’écriait: «Il n’y a plus que mes pauvres soldats et

les officiers, qui ne sont ni princes, ni ducs, ni comtes, qui vont bon

jeu, bon argent. C’est affreux à dire, mais c’est la vérité. Savez-vous

ce que je devrais faire? Envoyer tous ces grands seigneurs d’hier dormir

dans leurs lits de duvet, se pavaner dans leurs châteaux. Je devrais me

débarrasser de ces frondeurs, recommencer la guerre avec de jeunes et

purs courages.» Ainsi s’exprimait ce souverain, tant accusé d’autocratie

inexorable, qui reculait devant l’idée d’infliger une humiliation à ses

généraux, en portant atteinte à leurs prérogatives! Les renvoyer dans

leurs châteaux lui paraissait le maximum de sévérité auquel il pourrait

recourir! Et n’aurait-elle pas encore paru d’une rare bénignité, cette

mesure qu’il envisageait comme extrême, alors qu’il eût été si naturel

qu’un chef, dans la simple limite de ses attributions, parlât au moins

de livrer à des conseils de guerre tous ces subordonnés récalcitrants?

Ces discours n’étaient, de la part de l’Empereur, ni des suppositions

gratuites, ni des boutades rétrospectives, méchamment inventées pour

pallier ses échecs. Il est malheureusement trop vrai que ses meilleurs

amis allaient jusqu’à contrecarrer ses décisions, jusqu’à éclairer

maladroitement l’ennemi, poussés qu’ils étaient par le désir de mettre

fin à des guerres devenues fatigantes pour eux. En 1813, à Dresde, au

moment des conférences en vue de la paix avec le prince de Metternich,

l’intérêt évident de Napoléon lui commandait de cacher le peu de

confiance qu’il avait dans son armée. Ce fut le maréchal Berthier qui se

chargea de renseigner l’ambassadeur d’Autriche: «Il me serait difficile,

rapporte le prince de Metternich, de rendre l’expression d’inquiétude

douloureuse qui se lisait sur le visage de ces courtisans et de ces

généraux chamarrés d’or qui étaient réunis dans les appartements

de l’Empereur. Le prince de Neuchâtel, Berthier, me dit à

mi-voix:--«N’oubliez pas que l’Europe a besoin de paix, la France

surtout, elle qui ne veut que la paix.»--Je ne me crus pas tenu de

répondre et j’entrai dans le salon de service de l’Empereur.» S’il ne

répondit pas à Berthier, Metternich ne manqua pas de tirer profit du

renseignement: comme Napoléon, suivant son rôle, parlait haut et ferme

des forces imposantes dont il disposait encore: «Mais c’est précisément

l’armée qui désire la paix», riposta le diplomate autrichien.

L’Empereur, blessé au vif par ce coup droit, répliqua spontanément:

«Non, ce n’est pas l’armée, ce sont mes généraux qui veulent la paix.»

Dès que les maréchaux constatèrent la faiblesse de Napoléon envers eux,

leur hardiesse alla grandissant. Impuissant à prendre le parti de

faucher d’un seul coup les résistances dangereuses qui s’affermissaient

autour de lui, l’Empereur dut entrer dans la voie des concessions. Dès

lors, n’ayant plus la liberté de s’arrêter aux déterminations que lui

dictait son génie, il crut indispensable de prendre l’opinion de ceux

qui seraient appelés à les exécuter. De ces consultations naquit, dans

l’esprit de l’Empereur, l’indécision, toujours néfaste à un chef

d’armée. C’est ainsi que, pendant la guerre de Russie, devant ses ordres

discutés, critiqués, Napoléon en arrive fatalement à céder aux

observations de ses généraux. «Il aurait évité de grands

revers,--raconte le baron Fain, s’appuyant lui-même sur le général

Gourgaud,--surtout dans les derniers temps de sa carrière, s’il ne s’en

était rapporté qu’à lui-même.» En 1813, sous la pression des maréchaux,

il renonça à la marche sur Berlin qu’il avait conçue, et alla

s’engouffrer dans le désastre de Leipzig.

Son autorité affaiblie devenait de jour en jour plus précaire; c’est

lui-même qui dit au maréchal Macdonald: «... Je donne des ordres et l’on

ne m’écoute plus; j’ai voulu faire réunir tous les équipages sur un

point avec une escorte de cavalerie, eh bien! personne n’est venu.» Il

est impossible de conserver le moindre doute sur le peu de cas qu’on

faisait des ordres de l’Empereur, lorsqu’à cette pénible constatation le

même maréchal ose répondre: «Je le crois bien, beaucoup ont de

l’expérience et de l’instinct; ils présument avec raison que la

communication par laquelle vous vouliez les diriger n’est pas plus libre

que la nôtre.» Macdonald, avec une affectation lourde et de mauvais

goût, a pris soin de souligner le ton irrespectueux, indécent même, avec

lequel il se permettait de parler à Napoléon, en ces jours de malheur:

«Ayant joint l’Empereur, dit-il, je lui parlai très énergiquement:--«Il

faut forcer le passage et envoyer sans perdre un instant tout ce que

vous avez là de disponible»,--et c’est vertement qu’il rabroue le plus

grand des hommes de guerre, en ajoutant d’un air courroucé: «Votre

garde, pourquoi n’est-elle pas en marche?» Le maréchal, avec une candeur

qui touche à l’inconscience, déclare que «les personnes présentes à cet

entretien le regardaient fixement et marquaient l’étonnement d’entendre,

apparemment pour la première fois, parler à l’Empereur avec cette libre

et franche fermeté».

Sous ce commandement de jour en jour plus faible, on marcha de défaites

en défaites, dans une retraite qui amena, derrière elle, l’ennemi sur le

sol français.

En face de la patrie envahie, l’Empereur semble s’être ressaisi

pleinement. Il est résolu à repousser toute ingérence dans ses

conceptions et à destituer, à châtier impitoyablement quiconque

n’obéirait pas instantanément. Ce n’est pas le trait le moins honorable

de ce caractère qui se montre plus hautain dans l’adversité que dans le

triomphe. Il est bien en possession de lui-même le jour où il enlève le

commandement au maréchal Victor; le jour où il écrit à un autre maréchal

inactif: «Si vous êtes toujours l’Augereau de Castiglione, gardez le

commandement; si vos soixante ans pèsent sur vous, quittez-le et

remettez-le au plus ancien de vos officiers généraux. La patrie est

menacée et en danger, elle ne peut être sauvée que par l’audace et la

bonne volonté, et non par de vaines temporisations... Soyez le premier

aux balles. Il n’est plus question d’agir comme dans les derniers temps,

mais il faut reprendre ses bottes et sa résolution de 93...» C’est bien

le Bonaparte d’autrefois qu’on retrouve dans ces lettres vigoureuses et

incisives qui n’admettent pas de réplique: «... Je vois que vous avez

onze cents chevaux prêts à partir! pourquoi ne partent-ils pas? on

dirait que vous dormez à Paris.» «Je ne suis pas un caractère d’opéra...

il faut être plus pratique que vous ne l’êtes... il est tout simple et

plus expéditif de déclarer que l’on ne peut pas faire une levée d’hommes

que d’essayer de la faire.» «Écrivez au général Digeon que je suis

extrêmement mécontent de la manière dont il commande son artillerie;

qu’hier, à trois heures après-midi, toutes les pièces manquaient de

munitions, non par suite de consommation, mais parce qu’il avait tenu

son parc trop éloigné... Dites-lui qu’un officier d’artillerie qui

manque de munitions au milieu d’une bataille, mérite la mort.»

Sous l’étreinte de cette énergie reconquise, l’armée composée d’une

poignée d’hommes put accomplir, en 1814, en face de l’Europe entière

coalisée, les faits d’armes les plus mémorables qu’aucun peuple ait eu

jamais à enregistrer dans son histoire.

Écrasé sous le nombre, acculé à Fontainebleau où l’attendait la trahison

définitive de Marmont, son ami de jeunesse, l’Empereur, selon

l’expression du capitaine Coignet, «se trouva sous la faux de tous les

hommes qu’il avait élevés aux hautes dignités et qui le forcèrent

d’abdiquer».

Là, il fut donné à Napoléon de connaître tout ce qu’il y a de bas, de

perfide, de hideux dans le cœur humain. Celui qui fut pendant quinze ans

la gloire et la fortune de la France, l’idole encensée de tout un

peuple, le géant des batailles ayant tenu l’Europe entière emprisonnée

dans les plis du drapeau de la France, se vit méprisé, insulté, bafoué

par les hommes dont, naguère, il devait modérer le zèle adulateur!

Spectacle déshonorant pour l’humanité! Les maréchaux, soucieux avant

tout d’assurer leur position près des Bourbons, sans un mot de pitié ni

de sympathie pour Napoléon accablé, exigèrent impérieusement son

abdication. Et quel langage lui tenait-on? «Nous en avons assez... trêve

de compliments... il s’agit de prendre un parti...»; ce sont les

expressions mêmes de Macdonald, chargé par ses collègues de porter la

parole. «Il est temps d’en finir..., disait brusquement le maréchal Ney,

il faut faire votre testament... vous avez perdu la confiance de

l’armée...» Et quand l’Empereur, indigné, rapporte Caulaincourt,

répondait que l’armée obéirait assez pour punir la révolte de ce

maréchal, celui-ci répliquait cyniquement: «Eh! si vous en aviez le

pouvoir, serais-je encore ici dans cet instant?»

Quand le dernier des maréchaux eut repassé le seuil de sa porte,

Napoléon, révolté des humiliations qu’il venait de subir, le cœur

soulevé par le dégoût de tant de lâcheté, s’écria: «Ces gens-là n’ont ni

cœur ni entrailles... je suis moins vaincu par la fortune que par

l’égoïsme et l’ingratitude de mes frères d’armes...»

C’était plus qu’il n’en pouvait supporter. L’infâme abandon de ceux

qu’il avait aimés, comblés de richesses et d’honneurs, porta le dernier

coup à cette âme abîmée dans sa désillusion.

Le soir même, dans un accès de désespoir, il résolut de mettre fin à ses

jours. Il absorba un poison violent, contenu dans un sachet que, depuis

1808, il portait suspendu à son cou, afin, sans doute, de ne pas rester

vivant entre les mains de l’ennemi, s’il avait le malheur d’être fait

prisonnier.

Malgré ses efforts, il ne put comprimer les cris de la souffrance qu’il

éprouvait, et l’éveil fut donné au château.

A minuit, Constant, le valet de chambre, arriva près du lit de son

maître. En proie à des convulsions effrayantes, l’Empereur répétait

d’une voix saccadée: «Marmont m’a porté le dernier coup. Le malheureux!

Je l’aimais! L’abandon de Berthier m’a navré! mes vieux amis, mes

anciens compagnons d’armes!»

Le docteur Yvan, appelé en toute hâte, fit prendre de force un

contre-poison à l’Empereur.

Un peu de calme succéda à la crise violente. Il s’assoupit une

demi-heure. «Quand Napoléon se réveilla, dit Caulaincourt, je me

rapprochai de son lit. Les gens de service se retirèrent, nous restâmes

seuls. Ses yeux enfoncés et ternes semblaient chercher à reconnaître les

objets qui l’environnaient, tout un monde de tortures se révélait dans

ce regard vaguement désolé! «Dieu ne l’a pas voulu, dit-il, comme

répondant à sa pensée intime, je n’ai pu mourir, pourquoi ne m’a-t-on

pas laissé mourir?... Ce n’est pas la perte du trône, dit-il ensuite,

qui me rend l’existence insupportable. Ma carrière militaire suffit à la

gloire d’un homme. Savez-vous ce qui est plus difficile à supporter que

les revers de la fortune? Savez-vous ce qui broie le cœur? C’est la

bassesse, c’est l’horrible ingratitude des hommes. En présence de tant

de lâchetés, de l’impudeur de leur égoïsme, j’ai détourné la tête avec

dégoût, et j’ai pris la vie en horreur. Ce que j’ai souffert depuis

vingt jours ne peut être compris.»

A partir de ce moment, trahi par la mort elle-même, qui lui réservait

une agonie plus lente, une fin plus dramatique encore, l’Empereur fut

résigné à tout; il signa sans discussion les protocoles du traité

d’abdication, anxieux de quitter le foyer d’amertumes, d’abjections, de

vilenies où il venait de tant souffrir.

X

Le voyage de Fontainebleau à l’île d’Elbe réservait à Napoléon de

nouvelles et douloureuses épreuves. Il eut à subir encore un affront,

lorsqu’il rencontra l’homme qu’il avait fait duc de Castiglione;

celui-ci ne daigna même pas lever la casquette dont était coiffée sa

ducale personne. En Provence, les populations surexcitées se portaient,

aux relais, vers la voiture que l’Empereur occupait avec les

commissaires étrangers, et là, on lui jetait en pleine figure les

sarcasmes les plus outrageants, tels que: «ogre de Corse! odieux tyran!

à bas Nicolas!» (surnom méprisant que l’on donnait alors à Napoléon).

Les plus exaltés se cramponnaient aux roues de l’équipage, pendant que

les moins hardis lançaient, de loin, d’énormes pierres. Les menaces de

mort ne tardèrent pas à succéder aux insultes. «Le danger, dit le comte

Waldbourg-Truchess, devint si redoutable qu’avant d’arriver à

Saint-Cannat, où l’effervescence était à son paroxysme, l’Empereur,

supplié par son entourage qui voulait empêcher un crime déshonorant, dut

changer de costume et, endossant l’habit de l’un de ses courriers qui

prit sa place, il courut lui-même devant les voitures!»

Quel mortel eut jamais dans sa vie des contrastes aussi saisissants:

avoir mené des armées triomphantes à travers l’Europe terrifiée à son

approche, et maintenant se voir réduit, sous un déguisement d’emprunt,

en avant d’une berline, à servir de piqueur à des officiers étrangers

qui étaient ses propres gendarmes!

Y eut-il couardise de la part de Napoléon à user d’un expédient destiné

à tromper la fureur d’une populace affolée?--Ni plus ni moins qu’il y

aurait lâcheté, dans l’impossibilité de se défendre, à éviter l’assaut

d’une meute de chiens ou de loups enragés.

Du reste, si l’on se plaît à parler de courage, on peut, semble-t-il,

s’en rapporter à l’homme qui, pendant les dix années de l’Empire, plutôt

que de jouir d’une sécurité sans gloire, a préféré quand même les périls

de la guerre, et les a bravés à ce point qu’il a pu vivre dans les

camps, en quelque sorte sous le feu de l’ennemi, cinquante-quatre jours

juste de moins que dans les résidences impériales; à l’homme qui, en

personne, a commandé dans six cents combats et quatre-vingt-cinq

batailles rangées; à l’homme qui, passé l’âge de la témérité, en 1813,

dit le major d’Odleben, à Dresde, recevant à la tête les éclats d’une

grenade, et voyant les Italiens se courber pour se soustraire aux effets

de l’explosion, se tourne vers eux et leur crie en riant: _Ah, coglioni!

non a male!_

A peine arrivé à l’île d’Elbe, c’est miracle de voir l’Empereur,

dépossédé de son trône, ne pas donner une minute à l’abattement si

naturel qui aurait pu l’envahir après de pareils événements, et se

mettre au contraire à administrer immédiatement cette île minuscule avec

le formalisme qu’il apportait à régir son vaste empire.

Débarqué le 3 mai à six heures du soir, le lendemain 4, rapporte sir

Neil Campbell, après avoir reçu les autorités et les notables, «il

montait à cheval, faisait une première inspection aux fortifications de

Porto-Ferrajo, et ne rentrait pour dîner qu’à sept heures». Le 5, «levé

avec le jour, il sortait à pied, afin de visiter les forts et les

magasins»; le 6, à sept heures du matin, «il traversait le port en

canot, puis montait à cheval et allait jusqu’à Rio examiner les mines»;

le 7, «de cinq heures à dix heures avant midi, visite aux forts et

magasins autour du port», et ainsi de suite, tous les jours.

Entre temps, il rétablissait, en miniature, son conseil des ministres,

lorsqu’il assemblait, sous sa présidence, «le sous-préfet, le

commissaire de la marine, le directeur de l’enregistrement, le

commissaire des guerres, le directeur des contributions, et les

personnes, dit l’ordre de convocation, qui peuvent donner des lumières

et me faire connaître l’administration du pays, les douanes, les droits

réunis, l’administration sanitaire et maritime».

Dès ce moment, son attention est concentrée sur les affaires de l’île

d’Elbe; il y est aussi minutieux qu’au temps où il gouvernait soixante

millions de sujets. L’homme se livre sans partage au nouveau devoir qui

lui incombe.

L’entretien, l’administration de sa garde, dont l’effectif est de sept

cent quinze hommes, cent vingt-sept chevaux ou mulets et seize voitures,

sont l’objet d’un classement spécial sous la rubrique d’_affaires

militaires_ et de _budget de la guerre_, qu’il contrôle pièce à pièce,

sou à sou, avec autant d’ordre, autant d’économie que jadis la

comptabilité de la Grande Armée.

C’est non moins sérieusement que l’Empereur s’occupe des affaires

civiles: à la place des travaux gigantesques qu’il faisait exécuter

autrefois, il prescrit la réparation des ponts, il prend des mesures

pour remédier à la malpropreté des rues. S’il n’a plus les châteaux

impériaux, avec leurs parcs immenses, cela ne l’empêche pas de nommer

des gardes «qui veilleront à ce que les chèvres n’endommagent pas le

domaine», et, à défaut de mobilier de la couronne, quand il n’a plus à

discuter les prix de tapisseries des Gobelins ou de meubles somptueux,

il ne dédaigne pas d’écrire au général Bertrand: «Nous manquons de

chaises ordinaires pour toutes nos maisons; il faut arrêter un modèle de

chaises de la valeur de cinq francs l’une, et un modèle de fauteuils et

de canapés d’un prix proportionné et en acheter à Pise pour un millier

de francs.»

Jamais caractère d’homme, il faut le reconnaître, ne s’est affirmé plus

invariable dans ses dispositions principales qui sont: le besoin

constant de veiller aux plus petites choses, la sujétion absolue à la

besogne quotidienne. Tel il fut à ses débuts, tel on le vit à l’époque

d’une splendeur inouïe, tel il demeure, après la chute, au sein de la

pauvreté.

C’est dans cette solitude, loin des influences d’une cour abâtardie par

l’excès des faveurs souveraines, que Napoléon sut prendre la résolution

la plus énergique, la plus téméraire que son esprit ait conçue durant

toute sa vie: le 26 février 1815, l’Empereur s’embarquait pour la

France.

En s’engageant dans cette aventure qui, selon toutes prévisions, devait

lui être fatale, l’Empereur obéissait-il à une ambition immodérée,

aveugle? Ne pouvait-il contenir son impatience de ressaisir un pouvoir

regretté? A première vue, il en paraît ainsi; mais l’examen raisonné de

la situation modifie singulièrement cette appréciation.

Il est indéniable qu’après le renversement de l’Empire, ses partisans, à

l’instar des fidèles de tous les régimes déchus, travaillaient avec plus

ou moins d’ardeur à préparer le retour de l’Empereur.

Que de l’île d’Elbe, Napoléon, bien informé, ait suivi d’un œil

complaisant, qu’il ait même encouragé secrètement ces menées, cela n’est

pas douteux, et c’est, après tout, bien naturel.

A quoi ces combinaisons secrètes devaient-elles logiquement aboutir? A

la perpétration d’un complot subordonné aux circonstances politiques

intérieures de la France, et, ensuite, à la concentration, en un lieu de

débarquement choisi d’avance, de forces imposantes chargées d’attendre

et d’acclamer l’Empereur. Mais que nous sommes loin de cette sorte de

conspiration préméditée, le jour où nous voyons Napoléon mettre à la

voile au caprice des vents, atterrir au hasard sur un point du littoral

où il n’est attendu par aucun de ses partisans dévoués! Un tel acte de

hardiesse ne pouvait résulter que d’une détermination chevaleresque ou

du coup de tête d’un écervelé «venant, comme on disait à Paris, près de

Louis XVIII, se livrer lui-même comme un papillon vient se prendre à la

chandelle».

Napoléon était incapable d’une étourderie ridicule, mais il avait une

force d’âme suffisante pour affronter tous les périls plutôt que de se

livrer pieds et poings liés, avant d’avoir épuisé ses derniers moyens

d’action. On lui avait fait savoir que les Français désiraient son

retour. Avant de s’abandonner, il crut se devoir à lui-même de

s’assurer, sans violence, par une simple apparition, de la vérité de ces

rapports. En dépit de tous les dangers, il prit cette résolution

suprême, le jour où la mauvaise foi indéniable des signataires du traité

de Fontainebleau l’autorisa à violer lui-même ce traité.

Pour ceux qui reprochent à Napoléon d’avoir manqué à la foi jurée, en

quittant l’île d’Elbe, il convient de rappeler qu’en droit une

convention n’est valable que si les deux parties peuvent, le cas

échéant, être contraintes à l’exécuter. Or, il faut le demander à ses

accusateurs, que pouvait faire Napoléon le jour où les stipulations

signées par les puissances n’étaient plus respectées par elles? Quel

tribunal était compétent pour juger un conflit entre toutes les nations

européennes d’un côté, et un homme isolé, comme était l’Empereur,

d’autre part?

Ce fut précisément la question qu’eut à se poser l’exilé de l’île

d’Elbe. Le traité de Fontainebleau du 11 avril 1814, entre l’empereur

Napoléon, l’Autriche, la Prusse, la Russie, et l’Angleterre dans la

coulisse, n’avait été exécuté jusque-là que par l’une des parties

contractantes, c’est-à-dire Napoléon.

En février 1815, les clauses qui étaient la base essentielle de la

convention n’avaient pas même reçu un commencement d’exécution; ni la

rente de deux millions n’avait été versée à l’Empereur, ni les duchés de

Parme, de Plaisance et de Guastalla n’avaient été remis à Marie-Louise,

ni les allocations réservées pour les membres de la famille impériale

n’avaient été payées. Il y avait une violation plus radicale encore de

ce traité: l’article fondamental, celui qui attribuait à Napoléon la

souveraineté de l’île d’Elbe, était méprisé, foulé aux pieds. Les

puissances alliées, et Louis XVIII, apeurés par l’ombre même de celui

qui les avait tenus si souvent à sa merci, avaient résolu, sans plus de

détours, sans plus de souci de leurs engagements, de s’emparer de

Napoléon et de le transporter dans une île lointaine de l’Océan. Il

importe grandement de remarquer ceci: cinq mois avant que Napoléon se

fût décidé à quitter l’île d’Elbe, le nom de Sainte-Hélène avait déjà

été prononcé. «Le propos le plus généralement répété à Vienne, dit M. de

Bausset, était qu’il fallait envoyer Napoléon à Sainte-Hélène, parce que

l’île d’Elbe était trop près de l’Italie.» «Les feuilles publiques

anglaises, rapporte le duc de Rovigo, disaient que l’on devait conduire

l’Empereur à Sainte-Hélène, et celles d’Allemagne l’avaient répété.

L’Empereur les recevait à l’île d’Elbe.»

«L’autre question, autrement grave et contestée, dit Villemain dans ses

_Souvenirs contemporains_, c’était la translation de Napoléon dans

quelque île transatlantique, telle que Sainte-Lucie, les Açores ou

Sainte-Hélène, car ce dernier nom était déjà prononcé dans des

conférences intimes dont le secret transpira jusqu’à Napoléon.»

«Rien de plus urgent, disait le comte Pozzo di Borgo, l’un des

plénipotentiaires du Tsar, que d’enlever Napoléon de dessous les yeux de

l’Europe et de le transporter au plus tôt le plus loin possible.»

Le 13 octobre 1814, rendant compte des séances du congrès de Vienne,

Talleyrand mandait à Louis XVIII: «On montre ici une intention assez

arrêtée d’éloigner Bonaparte de l’île d’Elbe. Personne n’a encore d’idée

fixe sur le lieu où on pourrait le mettre, j’ai proposé l’une des

Açores. C’est à cinq cents lieues d’aucune terre. Lord Castelreagh ne

paraît pas éloigné de croire que les Portugais pourraient être amenés à

cet arrangement.» Cet arrangement, comme l’appelle Talleyrand, était

parfaitement du goût de Louis XVIII, qui félicite, par retour du

courrier, son ambassadeur de «l’excellente idée des Açores».

Le 7 décembre, dans une autre lettre où règne une obscurité à travers

laquelle il est difficile de discerner s’il s’agit de déportation ou

d’assassinat, Talleyrand dit sans ambages: «... La conclusion que j’en

tire est qu’il faut se hâter de se débarrasser de l’homme de l’île

d’Elbe. Mon opinion fructifie, le comte de Munster la partage avec

chaleur. Il en a écrit à sa Cour, il en a parlé à lord Castelreagh et

l’a échauffé au point qu’il est allé à son tour exciter M. de

Metternich...»

Dans cette lutte injuste autant qu’inégale entre Napoléon et toutes les

puissances réunies à Vienne, quel pouvait être l’état d’esprit de

Napoléon?

Se défendre dans l’île d’Elbe, pour faire respecter ses droits, avec

quelques centaines d’hommes et seize canons, contre l’Europe entière,

c’était vouloir se couvrir de ridicule; il ne lui restait donc qu’à

déjouer les projets perfides qui se tramaient à Vienne; et si l’on veut

bien suivre exactement les dates, on sera convaincu que la détermination

de l’Empereur ne repose pas sur autre chose que sur l’avertissement de

son transfert certain, imminent, dans une île de l’Océan.

«Le 19 février, M. de Talleyrand annonçait au roi les décisions du

Congrès. La veille au soir, MM. Maret et Daru en prévenaient l’Empereur.

Le courrier de Talleyrand arrivait à Paris en même temps que lord

Castelreagh, qui venait, en personne, donner l’assurance à Louis XVIII

de l’envoi de Napoléon avec privation de tout subside. Cela se passait

pendant que le courrier de Maret arrivait à l’île d’Elbe le 24, et le

26, à deux heures de l’après-midi, Napoléon donnait l’ordre de

l’embarquement.»

En choisissant ce seul moyen d’échapper au piège indigne qui lui était

tendu, l’Empereur, avec un courage admirable, prenait fièrement pour

arbitre de sa conduite la France, cette France où, moins d’un an

auparavant, il avait été conspué, cette France qui, depuis son exil,

avait pu faire l’essai d’un nouveau mode de gouvernement; c’est à elle

qu’il venait demander loyalement, librement, de le livrer à ses ennemis,

ou de le défendre contre eux.

Quand des siècles auront passé et qu’un Homère écrira le récit de cette

héroïque aventure, on croira lire un poème mythologique. On regardera

comme une sorte de Titan l’homme qui s’en vint, suivi d’un millier de

soldats, reconquérir un pays de trente-six millions d’âmes, que

défendait une armée active de deux cent vingt-cinq mille hommes, ayant

alors pour chef celui qui s’intitulait le roi légitime; on aura peine à

se figurer que l’Empereur, laissant derrière lui sa petite troupe,

s’avançait seul, la poitrine découverte, au-devant des fusils couchés en

joue, et disait: «Voici votre Empereur, tuez votre vieux général!» et

que les armes s’abaissaient, et que les soldats, envoyés pour le

fusiller, pleuraient de joie, baisaient les mains de Napoléon,

étreignaient ses compagnons dans une émouvante accolade, puis

grossissaient l’escorte de l’évadé de l’île d’Elbe. On se croira

transporté dans un monde de fictions quand on lira que Napoléon, aux

acclamations frénétiques d’un peuple fasciné par une sorte de prestige

magique, put traverser toute la France sans brûler une amorce, sans

verser une goutte de sang, et rentrer aux Tuileries pendant que le roi

et sa cour, effarés, fuyaient précipitamment vers la Belgique.

Napoléon, en quittant l’île d’Elbe, avait-il le droit de compter sur un

résultat aussi prodigieux? Une telle présomption aurait été du domaine

du rêve, et l’Empereur était tout, excepté un rêveur. Mais devant la

piteuse fin, dont il avait la perspective, d’être empoigné et relégué à

la façon d’un malfaiteur, et d’achever ses jours sur une sorte de rocher

perdu dans l’Océan, il se dit, sans nul doute, que, dénouement pour

dénouement, il devait à l’honneur de son nom, à l’avenir de son fils, né

roi, lui, de ne pas finir comme un vulgaire usurpateur vaincu, dégradé,

méprisé et jeté n’importe où par un caprice de ses ennemis victorieux.

Il se dit que, mourir pour mourir, il valait mieux tomber sur le chemin,

fût-elle folle, d’une entreprise audacieuse, et tenter ainsi le miracle

de ressaisir le trône qu’il voulait laisser à son fils. Et n’était-ce

pas également la seule chance qui lui restât de retrouver quelque

bonheur intime, puisque le succès pouvait lui ramener sa femme et son

enfant?

Tout cela ne suffit-il pas pour expliquer qu’un homme tel que Napoléon,

hardi, judicieux, stoïque, aimât mieux risquer sa vie dans une tentative

suprême, au bout de laquelle luisait encore l’espérance, que de se

résigner d’avance, sans révolte contre cet enterrement anticipé, à sa

déportation inévitable à Sainte-Hélène?

Vingt jours d’une marche triomphale du golfe Juan à Paris; vingt jours

où chaque minute apportait au souverain, hier méconnu, délaissé,

réprouvé, les témoignages d’une affection inexprimable, les marques d’un

enthousiasme délirant; vingt jours ont suffi à métamorphoser le

prisonnier de l’île d’Elbe en cet Empereur heureux et fier, à bon droit,

d’avoir recouvré son trône qu’il tient, sans conteste, de

l’acquiescement spontané de la nation; mais ces vingt jours d’ivresse

n’ont pas altéré le caractère de cet homme en qui domine, toujours et

avant tout, la pensée du devoir à remplir.

Le 20 mars 1815, revenant de l’île d’Elbe et rentrant aux Tuileries,

Napoléon se met aussitôt au travail avec le même zèle qu’avait déployé,

seize ans auparavant, le général Bonaparte arrivant de Saint-Cloud et

prenant possession du palais du Luxembourg. «Après les premiers moments

donnés à l’effusion, dit le duc de Vicence, l’Empereur, avec son

activité ordinaire, s’occupa toute la nuit à faire expédier des ordres,

à réorganiser les services et à recomposer son cabinet.» «A onze heures

du soir, dit le comte de Lavalette, je trouvai l’Empereur au milieu de

ses anciens ministres, causant tranquillement de l’administration, comme

si nous eussions été de dix années en arrière.»

Bientôt les puissances alliées, qui, cette fois du moins, ne purent pas

dire que Napoléon leur déclarait la guerre, remirent en mouvement leurs

armées. Elles s’avancèrent de tous les points de l’Europe, en files

longues et noires, pour appréhender, garrotter et abattre celui qui

avait déjoué, à l’île d’Elbe, les sinistres complots perpétrés contre

lui.

Ce fut les armes à la main, au poste où venaient de le replacer l’armée

et la nation, ce fut sur le champ de bataille, à Waterloo, que se

termina la carrière de Napoléon, et qu’il résigna définitivement ses

fonctions de chef.

Napoléon intime · 第 99 / 111 题