En voyant l’Empereur prier, alors qu’il aurait pu ordonner et punir,
comment adopter la conclusion ainsi formulée par Taine: «Quelle
contrainte insupportable il exerce, de quel poids accablant son
arbitraire pèse sur les dévouements les mieux éprouvés et sur les
caractères les plus assouplis, avec quel excès il foule et froisse
toutes les volontés, jusqu’à quel point il comprime et il étouffe la
respiration de la créature humaine!»
Hélas! tout au contraire, ce fut la grande lacune du caractère de
Napoléon dans son rôle de chef, ce fut la cause, sinon initiale, du
moins efficiente, de ses plus grands revers, que de n’avoir pas su
toujours imposer une inflexible autorité à son entourage immédiat, que
de n’avoir pas eu le courage de briser brutalement les résistances
sourdes ou avouées de ceux qu’il avait gorgés de richesses et d’honneurs
que de n’avoir su ni froisser, ni fouler, ni comprimer, ni étouffer.
Ce qu’il fut envers ses frères, envers Talleyrand, Fouché, Bourrienne et
d’autres, il le fut également à l’égard de ses généraux; on le vit, de
même, sacrifier les intérêts les plus graves à cette sorte de respect
moral qu’il avait, et dont il ne pouvait se défaire, pour les positions
magnifiques créées par sa volonté. L’homme qui s’était arrogé le droit
d’élever les autres, de la plus basse condition à des hauteurs suprêmes,
ne se sentit jamais la force de les faire déchoir, même quand le bien du
service et son avantage personnel le lui commandaient.
Attachement à ses habitudes, souvenir des services rendus, appréhension
de causer des peines dont il avait connu l’acuité à ses débuts,
c’étaient probablement tous ces sentiments réunis qui paralysaient la
sévérité de Napoléon. «Le seul reproche qu’on puisse faire à l’Empereur,
dit le duc de Rovigo, c’est d’avoir été bon jusqu’à la faiblesse pour
des hommes qui ne recherchaient que la faveur.»
Ce n’est un secret pour personne que, même bien longtemps avant la
campagne de Russie, enrichis, anoblis, repus de toutes les faveurs que
la vanité humaine peut rêver, les maréchaux et généraux de premier rang
étaient devenus frondeurs. Un désir exclusif les animait tous, celui de
vivre paisiblement des bienfaits, se chiffrant par des millions de
revenus, que la largesse de Napoléon leur avait octroyés.
On peut, sur l’exactitude de ces faits, s’en rapporter principalement à
l’opinion d’un ennemi qui ne saurait les inventer pour le simple plaisir
de rapetisser le mérite des vainqueurs de Napoléon: «Ces hommes, dit
Metternich, sortis pour la plupart des rangs inférieurs de l’armée,
étaient parvenus au comble des honneurs militaires; gorgés de butin,
enrichis par la générosité calculée de l’Empereur, ils désiraient jouir
de la grande situation à laquelle ils étaient parvenus. Napoléon leur
avait assuré une existence splendide. Le prince de Neuchâtel, Berthier,
avait plus de douze cent mille francs de rente à dépenser; le maréchal
Davout avait amassé une fortune qui représentait plus d’un million de
revenus; Masséna, Augereau et beaucoup d’autres maréchaux et généraux
étaient dans une position tout aussi brillante... Le maréchal Ney m’a
dit lui-même que les différentes dotations en biens-fonds qu’il avait
reçues en Italie, en Pologne, et qu’on venait de lui assurer en
Westphalie et en Hanovre, se montaient à cinq cent mille livres de rente
en baux. En outre, ses appointements, la Légion d’honneur, ce qu’il
perçoit des caisses de l’État sous plusieurs titres, le tout ensemble
monte à trois cent mille francs. Il m’a assuré que ses revenus se
trouvaient loin du maximum accordé à plusieurs de ses confrères.»
«Masséna, affirme le général Marbot, jouissait d’une fortune colossale:
deux cent mille francs en qualité de chef d’armée, deux cent mille
francs comme duc de Rivoli, et cinq cent mille francs comme prince
d’Essling: au total, neuf cent mille francs par an.» «J’ai trente-trois
ans, dit, à la même époque, le général Lassalle à Rœderer, je suis
général de division: savez-vous que l’Empereur m’a donné, l’année
passée, cinquante mille livres de rente? C’est immense!»
C’est avec la plus grande délicatesse que, souvent, Napoléon répandait à
profusion des sommes considérables: «L’Empereur me fait don de six cent
mille francs, écrit Davout à la maréchale, dont trois cent mille francs
en rente doivent être réunis aux autres biens que je tiens de Sa
Majesté, et faire partie du fief que l’Empereur veut me donner aussi...
Je dois te recommander de ne parler de ces nouveaux bienfaits de notre
Empereur à qui que ce soit: c’est la condition qu’il y met. En me
comblant de ses bienfaits, il veut qu’on les ignore. Que personne donc,
même dans ton intérieur, ne le sache.»
On peut, en guise de contrôle de la munificence impériale, consulter,
entre autres documents officiels, un seul état de répartition par lequel
l’Empereur fait cadeau, en 1807, d’un million à Berthier, de six cent
mille francs par tête à quatre maréchaux, de quatre cent mille francs à
cinq autres et de deux cent mille francs à chacun des vingt-six généraux
nominativement désignés. «Ces hommes, ajoute Metternich, voulaient jouir
de leur fortune et n’entendaient pas risquer tous les jours leurs biens
et leur vie au milieu des vicissitudes de la guerre.»--«Si l’Empereur,
dit le général Marbot, eût voulu punir tous ceux qui manquaient de zèle,
il eût dû renoncer à se servir de presque tous les maréchaux.»
C’est ainsi qu’au lieu de l’obéissance passive, de l’entrain spontané,
gages de la victoire, l’Empereur ne rencontra plus autour de lui que la
mollesse et la force d’inertie, quand ce n’était pas l’indiscipline. Ces
grands dignitaires avaient-ils au moins l’excuse de faire coïncider
l’intérêt général avec leurs goûts personnels? C’est douteux, car, cet
intérêt général, ils n’étaient pas en position de le connaître.
Un souverain, chef d’armée, ne pouvant se promener en affichant sur son
chapeau ses projets et les dépêches diplomatiques relatives aux plans de
l’ennemi,--où donc ces généraux auraient-ils puisé la notion de ce
qu’exigeait le bien public? S’il leur suffisait, pour être bons
conseillers, de juger superficiellement, d’après l’horizon restreint qui
ceignait leurs bivouacs, n’était-ce pas dans les campagnes antérieures
qu’il eût été séant de faire des remontrances à ce chef qui distribuait
si généreusement à ses compagnons de gloire, sous forme de dotations,
les territoires assurant la fortune tant convoitée? A ce moment, le
désintéressement éclairé par le patriotisme, aurait pu justement dicter
de respectueuses observations à des collaborateurs soucieux de n’être
pas de simples courtisans. Ils auraient pu mettre utilement alors des
restrictions à un concours qu’ils donnaient, au contraire, avec une
servilité empressée; ils auraient pu faire entrevoir à Napoléon que ces
fiefs, enlevés de vive force et dont ils étaient les donataires,
représentaient, au jugement des vaincus, de pures extorsions
constituant, pour l’avenir, des humiliations à venger, des pertes à
récupérer.
Complices ardents et avides des spoliations, ils auraient dû comprendre
que pour garder ces biens, ils devaient les défendre. Et il fallait, en
vérité, qu’ils fussent aveugles pour ne pas voir que c’était la pointe
en avant, non l’épée au fourreau, qu’ils étaient forcés d’attendre la
ratification, par le temps, des conquêtes de l’Empire, conquêtes
toujours aléatoires jusqu’à l’extinction de la génération qui en avait
souffert et qui les revendiquait par des coalitions sans cesse
renouvelées.
On a vainement essayé d’expliquer, d’atténuer la conduite coupable des
officiers généraux, en insinuant qu’ils étaient heureux de se venger de
l’égoïsme de l’Empereur; qu’ils étaient las de cueillir des lauriers
pour le compte d’un autre. Selon eux, Napoléon, jaloux de toute gloire,
aurait à dessein laissé dans l’ombre leurs éminents services, quand il
rédigeait ses bulletins de victoires. De pareils sentiments chez les
lieutenants de l’Empereur ne sont pas surprenants: c’est une loi
constante que tout homme, participant à une action heureuse, s’exagère
la part qui lui revient dans le succès; comme aussi, à l’inverse, c’est
une loi non moins formelle qu’au jour d’un échec, tout le monde
s’éclipse prestement derrière la responsabilité du chef suprême.
Les documents véridiques vont répondre.
Le premier démenti à ces récriminations se trouve sous la plume de
Marmont, le plus coupable de tous, celui qui, en 1814, méconnut son
devoir militaire, les lois de la gratitude et les liens d’une amitié de
vingt ans. Dans les mémoires de ce maréchal, on peut lire que Napoléon
ne cherchait nullement à amoindrir les mérites de ses lieutenants, même
au moment où il aurait eu intérêt à les dissimuler, au moment où il
avait lui-même à faire toute sa carrière: «En 1797, rapporte Marmont,
Dessoles,--employé près du général chef de l’état-major, le même devenu
notoire depuis par le rôle important qu’il a joué sous la Restauration
(dont il fut ministre de la guerre),--fut chargé par le général en chef
de porter à Paris la nouvelle de l’armistice... Masséna porta, quelques
jours plus tard, le traité des préliminaires de paix. Bonaparte, en
agissant ainsi, faisait une chose agréable à ses généraux; mais, comme
je l’ai déjà dit, il avait pour but spécial de présenter successivement
à la vue des Parisiens ses principaux lieutenants, ceux dont les noms
avaient été prononcés avec le plus d’éclat, afin de les mettre à même de
les juger.» En même temps qu’il saisissait toutes les occasions de les
envoyer à Paris, Napoléon pouvait-il faire plus dans l’intérêt de ses
subordonnés que d’écrire, par exemple, au gouvernement: «Le général
Berthier, dont les talents distingués égalent le courage et le
patriotisme, est une des colonnes de la République... Il n’est pas une
victoire de l’armée d’Italie à laquelle il n’ait contribué. Je ne
craindrai pas que l’amitié me rende partial en retraçant ici les
services que ce brave général a rendus à la patrie; mais l’histoire
prendra ce soin, et l’opinion de toute l’armée formera le témoignage de
l’histoire.» «Je vous ai annoncé, après la bataille de Rivoli, vingt et
un drapeaux, et je ne vous en ai envoyé que quinze ou seize. Je vous
envoie, par le général Bernadotte, les autres, qui avaient été laissés,
par mégarde, à Peschiera. Cet excellent officier général est aujourd’hui
un des officiers les plus essentiels à la gloire de l’armée d’Italie.»
«Je vous envoie le drapeau dont la Convention fit présent à l’armée
d’Italie, par un des généraux qui ont le plus contribué aux différents
succès des différentes campagnes. Le général Joubert, qui a commandé à
la bataille de Rivoli, a reçu de la nature les qualités qui distinguent
les guerriers. Grenadier par le courage, il est général par le
sang-froid et les talents militaires.»
Bien d’autres ont été envoyés à Paris par Bonaparte avec des lettres
élogieuses qui leur attiraient les faveurs du Directoire: Murat le 26
avril 1796, Marmont le 26 septembre 1796, et, dans l’année 1797:
Bessières le 18 février, Augereau le 28 du même mois, Kellermann le 21
mars, Masséna le 20 mai, Sérurier le 28 juin, Andréossy le 14 novembre.
Il n’est pas plus difficile de prouver que le Premier Consul et
l’Empereur, n’ayant rien à envier à personne, n’ont pas été plus jaloux
de la gloire des autres généraux que le jeune commandant en chef de
l’armée d’Italie, légitimement ambitieux de parfaire sa réputation
naissante. «Nul général, lit-on dans une étude militaire sérieuse, nul
général n’a su exciter l’émulation en distribuant l’éloge et le blâme
avec autant d’autorité que Napoléon l’a fait dans ses _Bulletins de la
Grande Armée_. Que n’auraient pas tenté ses généraux ou ses régiments
pour obtenir des mentions telles que celles-ci: «Le colonel Mouton, du
1er chasseurs, s’est couvert de gloire»; «le 8e régiment de dragons a
soutenu sa vieille réputation»; «les 16e et 22e chasseurs et leurs
colonels Latour-Maubourg et Durosnel ont montré la plus grande
intrépidité»; «les 4e et 9e régiments d’infanterie légère, les 100e et
32e de ligne se sont couverts de gloire»; «le général Gazan a montré
beaucoup de valeur et de conduite». «C’est Masséna, Joubert, Lasalle et
moi qui avons gagné la bataille de Rivoli», disait Napoléon devant tous
les officiers d’une division de dragons.»
Si l’on feuillette le recueil des _Bulletins de la Grande armée_, on
verra que l’Empereur s’empressait en toute circonstance de mettre en
relief, aux yeux de tous, les qualités de ses collaborateurs: c’est «le
maréchal Bessières qui a fait, à la tête de quatre escadrons, une
brillante charge qui a dérouté et culbuté l’ennemi»; c’est «le maréchal
Ney qui avait eu la mission de s’emparer du Tyrol et s’en est acquitté
avec son intelligence et son intrépidité accoutumées»; c’est «le
lieutenant général Gouvion-Saint-Cyr qui a déployé une grande habileté
dans les manœuvres»; c’est «le général Saint-Hilaire qui, blessé au
commencement de l’action, est resté toute la journée sur le champ de
bataille et s’est couvert de gloire»; c’est «le maréchal Davout qui
faisait des prodiges avec son corps d’armée. Ce maréchal a déployé une
bravoure distinguée et de la fermeté de caractère, première qualité d’un
homme de guerre»; c’est, une autre fois, le même maréchal «qui a donné
dans ces différentes affaires de nouvelles preuves de l’intrépidité qui
le caractérise»; c’est «le général Dupont (le héros futur de la
déplorable capitulation de Baylen) qui s’est conduit avec beaucoup de
distinction» et, plus loin, est qualifié «d’officier d’un grand mérite».
Ce sont Murat, Bernadotte et Soult à qui «l’Empereur témoigne sa
satisfaction pour leur conduite brillante à Lubeck, et pour l’activité
qu’ils ont mise dans leur marche à la poursuite de l’ennemi»; c’est le
général Lariboisière dont l’Empereur dit: «C’est un officier du plus
rare mérite»; c’est «le maréchal Mortier faisant preuve de sang-froid et
d’intrépidité»; ce sont Lannes et Masséna «qui ont montré dans cette
journée toute la force de leur caractère»; puis Oudinot à qui l’Empereur
confie un commandement en disant de lui: «C’est un général éprouvé dans
cent combats, où il a montré autant d’intrépidité que de savoir».
Il serait superflu de reproduire ici toutes les citations élogieuses,
dont personne ne peut nier l’authenticité. Mais n’existeraient-elles
même pas, toutes les archives de l’empire auraient-elles été brûlées,
qu’il suffirait des titres nobiliaires de princes, ducs, comtes, barons,
que se transmettent encore aujourd’hui les descendants des généraux de
l’empire, pour attester que Napoléon sut rendre une justice éclatante au
mérite, partout où il se montrait.
L’Empereur n’eut qu’un tort, sans contredit, ce fut d’exagérer sa
reconnaissance pour ceux qui le servaient, de leur créer des états de
maison somptueux dont ils avaient hâte de profiter, et c’est bien par
suite de son excès de largesse qu’il fit, à ses dépens, l’expérience de
la vérité de ces paroles de Montesquieu, paroles prophétiques, dites à
propos de la décadence de l’empire romain: «La plupart des conjurés
avaient été comblés de bienfaits par l’empereur, ils avaient trouvé de
grands avantages dans ses victoires; mais plus leur fortune était
devenue brillante et plus ils s’occupaient d’échapper au malheur
commun... Comblez un homme de bienfaits; la première idée que vous lui
inspirez, c’est de chercher les moyens de les conserver.»