XI

Ce rapide coup d’œil jeté sur le règne impérial démontre que Napoléon,

comme chef, fut avant tout un travailleur obstiné, et que le souci des

obligations de sa charge avait en lui la force d’un irrésistible

instinct: questions capitales ou questions secondaires sont, pour ainsi

dire, sur le même plan dans son esprit; elles ne sont oubliées ni dans

les joies de la victoire, ni dans la tristesse des revers.

Par une conséquence logique de ses aptitudes et du rigorisme de sa

conscience, le soldat le plus habile, le plus actif de l’armée, a été

aussi le citoyen le plus expert et le plus travailleur de l’empire. A

défaut de droits traditionnels à la souveraineté, l’Empereur a su

légitimer sa présence sur le trône en se montrant le plus digne, le plus

capable, le plus laborieux des Français. Il a ramené, en quelque sorte,

ce pays-ci aux vieux principes historiques de ses origines: les qualités

en vertu desquelles dut être élu, par ses pairs, le premier qui fut roi,

ont rouvert, pour un boursier des écoles nationales, le livre des

fondateurs de dynasties fermé depuis huit siècles.

Si haut que le porte le destin, Napoléon n’oublie jamais qu’il est né

pour une vie de labeurs et de vicissitudes, et quand il est le premier à

l’honneur, à cette place qui n’a été pour tant d’autres qu’un lit de

paresse et de volupté, il veut aussi être le premier à l’ouvrage. Il

renouvelle, chaque jour, ces efforts incessants et pénibles qui sont,

sur cette terre, plutôt le lot des déshérités que celui des potentats.

Cette conduite si simple, et justement parce qu’elle est très simple, a

paru phénoménale à des gens qui ont probablement une autre conception du

rôle des chefs d’État, et ils ont transformé en une sorte de

monstruosité surhumaine l’union, dans un même cerveau, du génie le plus

transcendant et du bon sens le plus terre à terre. Napoléon, pourtant,

ne diffère en rien des hommes-types qui ont été des fondateurs dans

toutes les branches de l’activité humaine. Chacun de ces hommes,

exerçant sa spécialité, s’est appliqué à réaliser l’idéal de ce que doit

être le patron, dans l’acception la plus précise de ce mot: le patron

qui se dévoue corps et âme à la prospérité de son œuvre, ne vit, ne

sent, ne pense que pour elle; le patron qui repasse nuit et jour dans sa

tête la multitude de ses travaux, et arrive, par cette répétition, à les

classer et les graver, dans le cadre réduit de sa mémoire, en un tableau

microscopique où son œil, comme armé d’une loupe puissante, perçoit

constamment les traits principaux et les infinis détails; le patron qui,

d’un regard, voit aussi nettement les défauts d’exécution aux extrémités

qu’au centre et qui, fort de son expérience et de sa compétence, est

toujours prêt à donner à quiconque un conseil ou un coup de main; le

patron, enfin, qui, par son infatigable ardeur, par son dévouement à

l’intérêt commun, sert de modèle et de stimulant au zèle de tous ses

collaborateurs.

Par ces vertus solides,--apanage de l’homme positif, sincère et cordial

qui s’est révélé sous tous les aspects où nous l’avons présenté dans

cette étude,--Napoléon justifie les revendications du mouvement

populaire qui a fait la Révolution, réclamant l’accès de toutes les

places, y compris la première du royaume, pour les plus dignes, sans

distinction de caste.

Napoléon, en qui se personnifièrent toutes les qualités de la classe

moyenne, a montré ce que doivent être les fils du dix-neuvième siècle

émancipés, candidats de droit à tous les emplois. Il leur a montré

comment on transporte en haut les vertus d’en bas, comment on reste

soldat en étant généralissime d’armées innombrables, comment, au faîte

de la hiérarchie sociale, on peut, à l’égal d’un simple comptable,

demeurer actif, strict, ponctuel, économe et probe.

Grands et petits ont pu juger que la fonction n’aurait pas suffi à

tailler la large place que Napoléon occupe dans la mémoire des hommes,

s’il n’avait pas su, par ses efforts, par ses études, se rendre digne de

cette fonction dont il a même accru le prestige. Ils ont pu voir aussi

que, loin de se diminuer par un labeur de tous les instants, par son

immixtion dans les affaires en apparence les plus infimes, Napoléon est

devenu l’admiration du monde entier, a contraint les familles les plus

aristocratiques à s’incliner devant lui et, par des alliances

matrimoniales, a soudé sa maison avec la race plusieurs fois séculaire

des souverains de l’Europe.

Cependant l’œuvre indestructible de cet homme, né bourgeois, est

essentiellement bourgeoise: grâce à lui, la classe moyenne a pris pied

dans les affaires de l’État, où elle n’avait paru qu’accidentellement et

d’où personne n’a encore pu l’expulser. Nul ne saurait affirmer

sérieusement que, la Restauration survenant aussitôt après le

Directoire, il serait resté au pouvoir un seul des gouvernants de la

veille. Il n’a pas fallu moins que le spectre de l’Empereur pour tenir

en respect, à Saint-Ouen, le roi Louis XVIII, qui fut bien obligé de

signer le contrat sur lequel repose encore aujourd’hui notre

organisation gouvernementale.

Si, pour lui-même, Napoléon a tout perdu de son vivant: grandeur,

bonheur et fortune,--il n’en est pas moins vrai que ceux-là qui ont

travaillé sous sa loi ont conservé, pour eux et leurs descendants, les

avantages qu’il leur avait constitués. Titres nobiliaires, titres

royaux, titres impériaux, tout subsiste. L’ordre qu’il a créé n’a pas

cessé d’être l’objet de la convoitise de tous les Français, et le chef

de l’État s’enorgueillit encore de se dire le grand maître de la Légion

d’honneur, alors que, depuis longtemps, on ne songe plus aux

distinctions jadis conférées par les rois.

Chose plus curieuse encore, ce grand batailleur ne fut, en fin de

compte, qu’un grand conciliateur: avant lui, la France était déchirée

par la guerre civile; royalistes, terroristes, chouans, jacobins,

émigrés étaient autant d’épithètes qui semaient la haine dans les cœurs.

Après le règne de Napoléon, si les partis, quoique très réduits,

existent encore, ils n’en forment pas moins, quand il le faut, un tout

compact dans une nation forte et fière, galvanisée par une force morale,

le patriotisme, qui prime toutes les dissensions. Cette force, achetée

au prix du sang versé en commun, constitue l’héritage sacré autour

duquel les Français viennent se grouper dans une fraternelle solidarité.

En plus du résultat moral, déjà immense, il y a le résultat matériel. De

ce côté, la vie de labeurs de Napoléon n’a pas été stérile; qu’on en

juge:

A la suite des effondrements budgétaires de la Révolution, héritière

elle-même des déficits de la royauté, on sait quelle était, à

l’avènement du Consulat, la position de la France, en état de

banqueroute effective, laissant impayés soixante-six pour cent de ses

dettes et réduite à «faire prendre la recette de l’Opéra» pour envoyer

un courrier aux armées. Mettons en regard de cette situation déplorable

la succession léguée par Napoléon.

D’abord, il faut constater qu’il est peut-être l’unique souverain

n’ayant pas contracté un seul emprunt. Même après dix ans de grandes

guerres, même après avoir entretenu des armées considérables promenées à

travers le monde, il laisse la France la nation la plus riche de

l’univers, celle qui possède à elle seule plus de numéraire que le reste

de l’Europe.

Ensuite, si l’on prend le budget de 1813, le dernier établi, on le

trouve parfaitement équilibré avec des recettes s’élevant à un milliard

deux cent soixante mille francs. De plus, Napoléon, et l’on peut dire la

France, car cette somme fut dépensée dans la campagne de 1814, possède

une réserve disponible de quatre cent sept millions, sous la rubrique de

trésor impérial. Cette somme considérable était due non seulement aux

tributs prélevés sur les nations vaincues, mais encore à la surveillance

exagérée, souvent jugée indigne d’un souverain, que Napoléon avait

toujours exercée sur les dépenses de sa propre maison. «Sur vingt-cinq

millions cinq cent mille francs environ, dit M. de Ségur, qui formaient

sa liste civile, treize à quatorze millions y suffirent annuellement. Le

reste fut mis chaque année en fonds de réserve.» Enfin l’Empereur

laissait la France dotée d’un nombre considérable de travaux utiles ou

artistiques exécutés sous son règne. A cet effet, il n’avait pas été

dépensé moins de «trente millions pour les ponts, cinquante-quatre

millions pour les canaux, soixante-dix-sept millions pour les routes,

cent millions pour les ports maritimes, plus de cent cinquante millions

pour enrichir nos musées et les résidences impériales».

* * * * *

En présence de ces admirables résultats obtenus par la volonté d’un

seul, parti humble et pauvre, sans autre bagage que ses vertus

familiales d’ordre, d’économie et de travail, on se sent comme plus

fort, plus sûr de l’avenir.

Si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, de nouveaux malheurs venaient à

s’appesantir sur notre pays, fût-elle attaquée de tous côtés par

l’ennemi, la France pourrait encore garder toutes ses espérances en

pensant que, parmi ces petits officiers laborieux, modestes,

nécessiteux, qui portent orgueilleusement leur sabre, mais sans plus

d’apparat que n’en prescrit l’ordonnance, il en est un, désigné par la

Providence, qui dira un jour à la patrie aimée ce que jadis Thémistocle

disait aux Athéniens: «A la vérité, je ne sais ni accorder une lyre, ni

jouer du psaltérion; mais qu’on me donne une ville petite et obscure, et

elle aura bientôt acquis renom et grandeur.»

Napoléon intime · 第 100 / 111 题