On aurait tort de croire que le souci des services de l’armée, base de
sa renommée personnelle, primât toutes les pensées de Napoléon, et que
la préparation de ses triomphes guerriers absorbât toutes ses facultés.
Certainement l’Empereur était un homme épris de l’art militaire, ravi
d’ajuster avec précision, de polir avec amour toutes les pièces
composant l’instrument de guerre qu’il maniait avec tant de sûreté et de
bonheur. Mais cette passion, bien qu’elle paraisse l’avoir maîtrisé
durant toute son existence, ne tenait pas plus de place, en réalité,
dans son cerveau, que les préoccupations des autres services dont il
assumait la responsabilité. N’a-t-il pas écrit lui-même, en 1805, au
ministre des finances: «Je m’afflige de ma manière de vivre qui,
m’entraînant dans les camps, dans les expéditions, détourne mes regards
de ce premier objet de mes soins, de ce premier besoin de mon cœur: une
bonne et solide organisation de ce qui tient aux banques, aux
manufactures et au commerce.»
La fonction civile de chef de gouvernement, du jour où il en est
investi, devient également pour lui un métier auquel il s’abandonne avec
autant d’abnégation et de scrupule qu’aux exigences militaires. Parmi la
multitude d’actes qui ont concouru au relèvement de la France, beaucoup
sont des lois qui supposent des discussions arides, difficiles, et des
connaissances spéciales. On pourrait croire que Napoléon les a adoptées
de confiance. «Ce serait une erreur, dit Rœderer. Depuis l’arrêté qui
change la dénomination des poids et mesures jusqu’à la loi qui organise
les tribunaux, il a tout discuté et très souvent tout éclairé.
Infatigable au travail, assidu au Conseil d’État, tenant les séances
cinq à six heures de suite, il met à tout l’autorité de son talent,
avant d’y mettre celle de sa place... Il a établi dans le Conseil d’État
une discussion vive et familière, exempte des inconvénients attachés aux
discussions de tribune...» «Napoléon travaillait, dit Mollien, dix ou
douze heures de chaque journée, soit dans les conseils d’administration,
soit au Conseil d’État, où il faisait discuter sous ses yeux les
nouveaux règlements qui devaient compléter la législation si longtemps
imparfaite. Il demandait compte à chaque ministre des moindres détails;
il s’adressait même aux premiers commis, lorsque les ministres
n’éclairaient pas tous ses doutes... Il n’était pas rare de voir les
ministres sortir de ses conseils, accablés de la fatigue des longs
interrogatoires qu’ils avaient à subir; et Napoléon, qui dédaignait de
s’en apercevoir, ne parlait de sa journée que comme d’un délassement qui
avait à peine exercé son esprit; et, je le répète, il arrivait souvent
aux mêmes ministres de trouver encore, en rentrant chez eux, dix lettres
du Premier Consul demandant d’immédiates réponses auxquelles tout
l’emploi de la nuit pouvait à peine suffire...»
Dans l’ordre civil, aussi bien que dans l’ordre militaire, aucune
nomination, aucune promotion n’était signée, sans qu’il eût vérifié par
lui-même les mérites du titulaire. «Lorsque le travail, dit le duc de
Bassano, après avoir été soumis, comme tous les autres, au contrôle du
ministre secrétaire d’État, revenait à la signature, l’Empereur le
faisait laisser sur son bureau, et il ne le rendait que le lendemain.
C’était sa constante habitude. L’examen de ce travail était l’objet
d’une attention toute spéciale de sa part: _à chaque nom_, sans aucune
exception, il y avait une annotation de sa main. Ces curieuses
annotations, les voici littéralement copiées: «--Accordé.--Il n’y a pas
lieu.--A quel titre?--Combien de blessures?--A la première bataille,
s’il y a lieu.--Les années de services, s’ils sont médiocres, ne
constituent pas un droit.--On verra plus tard.--Pas une action
d’éclat.»--En remettant ce travail ainsi annoté, Napoléon discutait ses
observations. Si le ministre insistait en faveur de tel ou tel,
l’Empereur se faisait apporter les dossiers. Quelquefois il revenait sur
sa première décision; cela était rare. Sa prodigieuse mémoire le servait
si bien, qu’il pouvait presque appliquer au nom de chacun la part de
mérite qui lui revenait...» Et le duc de Bassano cite une proposition en
faveur d’un capitaine, trois fois renouvelée, à plusieurs mois
d’intervalle, et trois fois rejetée par l’Empereur.
Cette extrême contention d’esprit à travailler, sans trêve ni repos,
pour pénétrer les replis de l’administration, ne faiblit jamais un seul
instant; son activité, déjà déconcertante, devient, pour ainsi dire,
fabuleuse, quand on le suit dans ses campagnes à travers l’Europe. On
voit, avec trouble et stupéfaction, l’Empereur, même dans les jours qui
précèdent ou suivent immédiatement les phases de l’épopée impériale,
trouver non seulement l’ampleur d’esprit, mais le temps matériel pour
mener de front l’examen et le contrôle des questions relativement les
plus futiles, et l’exécution des plans, la combinaison des traités qui
doivent assurer la gloire et le salut de l’Empire.
En 1805, Napoléon avait à combattre la troisième coalition, composée des
armées russe et autrichienne. Le sort de la campagne allait être décidé
à Austerlitz.
Le 21 novembre, l’Empereur reconnaissait le terrain qu’il avait choisi
pour engager la bataille. Le 22, dans la fièvre des mille péripéties
engendrées par des entreprises de cette nature, il trouve assez de calme
pour écrire au ministre du Trésor public, et pour discuter, avec le ton
dégagé d’un homme qui n’aurait à s’occuper que de la gestion des
finances à Paris: «Ce n’est pas sérieusement, écrit l’Empereur, que vous
me demandez mon approbation à la mesure que vous avez prise pour M.
Vanlenberghe. Vous savez qu’il a toujours été contre mes principes, même
en temps de paix, de faire des avances à des fournisseurs, et il est
bien singulier que vous me proposiez de donner vingt-six millions à un
homme auquel je ne les dois pas, qui a très bien fait son service tant
qu’il l’a fait comme munitionnaire, mais qui, dans ces derniers temps,
l’a fort mal fait. J’y perdrais les vingt-six millions, et cela ne
sauverait point cet homme... Un ministre a dit qu’il valait mieux donner
cent millions à Vanlenberghe que de le laisser manquer. Permettez-moi de
vous dire que c’est là un propos de petites maisons. Ce ministre ne
connaît probablement pas les chiffres et ne sait pas ce que c’est que
cent millions.» Deux jours après, Napoléon forme le projet hardi de
simuler une retraite. Pour mieux tromper ses ennemis, il l’annonce
partout, même à ses ministres. C’est ainsi que le 23 novembre, il mande
à Talleyrand: «Je ne vais pas tarder à me rendre à Vienne, ayant pris le
parti de donner du repos à mes troupes, qui en ont un excessif besoin.»
En même temps, Napoléon prenait des dispositions inverses, et raisonnées
à ce point que, le 1er décembre, la veille de la bataille, il put avec
une assurance imperturbable indiquer publiquement, dans une allocution à
ses troupes, les manœuvres qui seraient exécutées le lendemain, tant par
les Autrichiens et les Russes que par les Français. Ne croirait-on pas
que l’Empereur commande en chef les deux armées belligérantes, quand il
dit: «Les positions que nous occupons sont formidables; et pendant
qu’ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le
flanc!...»
Le lendemain, en effet, l’ennemi, combattant sous les yeux des empereurs
de Russie et d’Autriche, était en déroute, laissant entre nos mains «40
drapeaux, les étendards de la garde impériale russe, 120 pièces de
canon, 20 généraux, plus de 30 000 prisonniers.»
C’est à la suite de cette immortelle journée d’Austerlitz que l’empereur
d’Allemagne vint en personne, dans la tente de Napoléon, implorer la
paix qui valut à la France quatre millions de sujets et des ressources
considérables. (Paix de Presbourg, 26 décembre 1805.)
L’année suivante, en 1806, commença la campagne de Prusse. Quatre jours
exactement avant son départ de Paris pour l’armée, voici l’un des soucis
de l’Empereur: «Demandez à M. Denon, s’il est vrai qu’on ait retardé
hier l’entrée du Muséum, qu’on ait ainsi fait attendre le public. On ne
peut rien faire qui soit plus contraire à mes intentions.»
Vingt-cinq jours après, eut lieu la bataille d’Iéna, qui fit tomber
entre nos mains deux cents pièces d’artillerie, trente drapeaux,
vingt-huit mille prisonniers, seuls restes palpables de l’armée
prussienne dispersée, affolée.
Après la victoire, l’Empereur passa trois jours au château royal de
Sans-Souci, à Potsdam. Ce ne fut pas sans un légitime orgueil que
Napoléon se rendit sur le tombeau du grand Frédéric, là même où, moins
d’un an auparavant, l’empereur de Russie, le roi et la reine de Prusse
avaient juré, dans un serment solennel, l’extermination de l’armée
française.
Quel monde de pensées devait alors assaillir l’officier de fortune,
aujourd’hui conquérant invincible, tenant entre ses mains l’épée du
grand roi, dont, naguère encore, on invoquait le souvenir magique pour
soulever les peuples contre la France! Combien ne se fussent pas laissé
éblouir par ces magnifiques succès! Napoléon demeure fidèle à ses
habitudes journalières. La veille même de son entrée dans la capitale
prussienne, alors que les fanfares triomphales répétaient leurs accords,
l’Empereur, avec une liberté d’esprit que lui envierait un châtelain
désœuvré, règle les petites dépenses proposées de Paris par ses
ministres: «Je vous envoie, écrit-il à Fouché, mon approuvé de la
dépense relative à la mise en scène du ballet _le Retour d’Ulysse_.
Faites-vous rendre compte en détail de ce ballet, et voyez-en la
première représentation pour vous assurer qu’il n’y a rien de mauvais,
vous comprenez dans quel sens. Ce sujet me paraît d’ailleurs beau; c’est
moi qui l’ai donné à Gardel.»
En 1807, pendant la guerre de Pologne, où chaque jour amenait un nouveau
combat, Napoléon écrit, de Posen, ces lignes déjà citées: «Monsieur de
Champagny, la littérature a besoin d’encouragements, vous en êtes le
ministre, proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse à toutes
les branches des belles-lettres qui ont de tout temps illustré la
nation.» Dans la même lettre, plus loin: «... Il est nécessaire d’avoir
une Bourse à Paris. Mon intention est de faire construire une Bourse qui
réponde à la grandeur de la capitale et au grand nombre d’affaires qui
doivent s’y faire un jour. Proposez-moi un local convenable; il faut
qu’il soit vaste, afin d’avoir des promenades autour. Je voudrais un
emplacement isolé...» Dans la même période, Cambacérès reçoit le billet
suivant: «J’ai lu votre lettre du 6 décembre. Faites travailler au
théâtre de l’Odéon.»
A ce sujet, sera-t-il permis de signaler ici qu’une des erreurs les plus
accréditées, et que l’on réédite, même actuellement, plusieurs fois par
an, consiste à dire que le fameux décret de Moscou, relatif à la
réorganisation de la Comédie-Française, n’avait été dicté de cette ville
que pour donner le change à l’Europe sur la situation d’esprit de
l’Empereur?
A l’encontre de cette supposition, on remarquera que les deux lettres
précédentes, parlant de l’Odéon, de beaux-arts, d’architecture, jointes
à celle qui, tout à l’heure, nous a fait connaître l’Empereur en qualité
de librettiste de ballet d’opéra, ont été écrites au cours d’une série
de victoires, c’est-à-dire à des moments où il n’était nullement besoin
d’afficher une sérénité factice. Il n’y avait, apparemment, pas plus de
préméditation machiavélique à Moscou, en 1812, qu’aux portes de Berlin
et de Varsovie en 1806; ici, comme là-bas, Napoléon obéissait à sa
propension naturelle qui le portait à intervenir dans toutes les
questions, même dans celles qui sont le plus éloignées des attributions
directes du chef de l’État.
Après la bataille d’Eylau, de son quartier général, pendant qu’il
combine les mouvements de son armée, journellement aux prises avec
l’ennemi, l’Empereur écrit au ministre de l’intérieur: «Je viens de
mettre 1 600 000 francs à la disposition de M. Daru pour faire les
commandes ci-après, savoir: 1 400 000 francs aux manufactures de Lyon,
50 000 francs aux manufactures de cristaux, et 150 000 francs aux
fabriques de serrurerie... Ce qui me paraît le plus convenable pour
venir au secours des manufactures, c’est le prêt sur consignation. J’ai
renvoyé cet objet au Conseil d’État, mais on sera des années sans
s’entendre. Allez donc de l’avant... Par exemple, je suppose
qu’Oberkampf a un million de marchandises fabriquées, qu’il ne peut le
vendre et que sa manufacture est au moment de chômer: vous lui prêteriez
170 000 francs, et il mettrait pour 300 000 francs de marchandises dans
un magasin sous votre surveillance. La conséquence de ce prêt doit être
que la manufacture recommence à marcher.»
De Finkenstein, où il préparait la campagne qui devait porter les
derniers coups à la Russie menaçante, l’Empereur écrit à Fouché, en
avril 1807, à propos d’une actrice tombée du cintre pendant une
représentation: «Toutes ces intrigues à l’Opéra sont ridicules.
L’affaire de Mlle Aubry est un accident qui serait arrivé au meilleur
mécanicien du monde... Ne dirait-on pas que c’est la mer à boire que de
faire mouvoir les machines de l’Opéra!... Les actrices monteront dans
les nuages ou n’y monteront pas... Je verrai ce que j’ai à faire quand
je serai à Paris, mais on pousse trop loin l’indécence. Parlez-en à qui
de droit pour que cela finisse...»
Et de la même plume, le même jour, l’Empereur donnait de très longues et
très minutieuses instructions à l’effet d’envoyer en Perse une ambassade
dont le but était de contracter une alliance avec cette puissance, comme
il donnait toutes les dispositions et ordres relatifs au siège de
Dantzig, sans oublier les recommandations pour le tir des pièces
d’artillerie.
Deux mois plus tard, Napoléon, par la défaite de l’armée russe à
Friedland, avait marqué la fin de la quatrième coalition,--tous les
souverains alliés contre la France ayant été battus l’un après l’autre.
Les résultats de cette glorieuse journée allaient être considérables:
l’Empereur se trouvait en position de remanier, à son gré, la carte de
l’Europe. Créer des royaumes, bouleverser les frontières de ceux qui
existaient, réduire l’un pour agrandir l’autre, il y avait là de quoi
captiver, sans partage, l’attention du vainqueur. Le traité de Tilsitt a
prouvé surabondamment que Napoléon s’était formé, au préalable, des
idées très arrêtées sur la nouvelle répartition de l’Europe qu’il allait
imposer à l’aréopage de monarques devenus, à leur tour, courtisans pour
la circonstance.
Onze jours, pendant lesquels l’armée française prit encore Kœnigsberg et
Intersburg, onze jours seulement séparent la journée de Friedland de
l’entrevue de Tilsitt où l’empereur de Russie vint traiter avec
Napoléon; dans cet intervalle, on peut voir ce dernier aussi alerte
d’esprit, aussi attentif à la gestion des affaires générales de l’Empire
qu’aux heures les plus paisibles de son existence.
Le lendemain même de la bataille de Friedland, on n’avait pas encore
fait le compte de nos trophées de victoire, que l’Empereur s’occupait de
la forme et de l’emplacement d’une statue à élever à la mémoire de
l’évêque de Vannes: «Il convient, décide Napoléon, de faire faire la
statue en habits pontificaux, la mitre en tête et la crosse à la main,
et de la placer sur un piedestal. Il est inutile d’ouvrir une espèce de
concours où tout le monde ne serait pas admis. Le ministre choisira le
statuaire qu’il jugera le plus en état de bien faire et de faire
promptement. On fera graver, sur le piedestal, une inscription latine en
prose ou en vers.»
A la date du 20 juin, ce sont trois notes à trois ministres différents:
à Cambacérès, il dit: «Il faut tâcher de finir le Code de commerce, afin
de le présenter tout entier à la prochaine session du Corps législatif.»
Au ministre des finances: «Je vois avec peine que le nouveau Code de
procédure diminue nos rentrées de l’enregistrement.» Enfin, d’une lettre
à Fouché, détachons les passages suivants: «Flachat est à Lyon, sous un
nom supposé, où, à ce qu’il paraît, il établit une maison de contrebande
et dupe de bons citoyens. Ce misérable aura-t-il donc toujours des
protecteurs, et sera-t-il toujours au-dessus des lois?...» Et plus loin:
«J’ai vu avec plaisir la réunion des journaux _le Courrier français_ et
_le Courrier des spectacles_. Si c’est M. Legouvé qui se charge du
nouveau journal, il ne peut être rédigé que dans un bon esprit...»
Et cinq jours après, un spectacle d’une grandeur inouïe s’offrait aux
regards des armées française et russe réunies sur les rives du Niémen;
Napoléon et Alexandre s’abordaient sur un radeau amarré au milieu du
fleuve, les deux souverains s’embrassaient, pendant que les soldats des
deux nations éclataient en hourras frénétiques. Puis, les deux empereurs
se rendirent à Tilsitt, où Napoléon, arbitre décisif, allait morceler le
continent, selon son bon plaisir.
La solennité grandiose de l’entrevue des deux empereurs n’avait pas
empêché Napoléon, toujours calme, de porter son attention sur certains
détails d’équipement de son armée. A peine rentré à Tilsitt, son premier
soin est d’écrire au ministre de la guerre: «Monsieur Dejean, je suis
extrêmement mécontent des habits blancs. Mon intention est que mes
troupes continuent à être habillées en bleu. En attendant, vous donnerez
l’ordre que toutes les distributions soient faites en drap bleu. L’habit
bleu est mille fois meilleur.»
A Bayonne, en 1808, l’Empereur engageait les négociations difficiles et
tortueuses par lesquelles il allait forcer le roi d’Espagne à abdiquer;
jamais projet plus hardi, peut-être, plus téméraire, si l’on veut,
n’avait germé dans le cerveau d’un homme. Eh bien! on peut constater
qu’en cette occurrence scabreuse, Napoléon n’avait pas perdu son
sang-froid, et que, pour si haut dans les nuages qu’ait été alors sa
pensée, ses pieds n’en restaient pas moins à terre. Voici un extrait
d’une lettre au maréchal Bessières: «Le grand-duc de Berg m’annonce
qu’une députation du Conseil de Castille se rend à Bayonne. Si elle
s’arrête à Burgos, traitez-la bien et donnez-lui de bons dîners.» A ce
trait, il est aisé de reconnaître comme absolument identique à lui-même,
sans la moindre modification, l’ex-général en chef de l’armée d’Égypte
qui, en 1798, recommande de «faire bon et de bien préparer le café»
qu’il se propose d’offrir aux notables du Caire rassemblés, pour la
première fois, par son ordre. C’était là un événement considérable:
réunir des vaincus, hommes de mœurs, de religion, de langage si
différents des nôtres, vouloir les persuader que leurs intérêts seraient
plutôt sauvegardés que menacés par une occupation étrangère, cette
entreprise, convenons-en, comportait assez de préoccupations pour
dispenser Napoléon d’avoir souci des détails accessoires.
Non moins étonnante, dans le même ordre d’idées, est la lettre de
l’Empereur à son ambassadeur à Saint-Pétersbourg en 1807. Il importait,
à cette époque, de ramener aux sympathies françaises l’entourage du
Tsar, près de qui avait été envoyé le général Savary. Celui-ci chercha à
se concilier la faveur des belles dames russes honorées des galanteries
personnelles d’Alexandre Ier. Dans ce but, notre ambassadeur pensa que
le meilleur moyen était de faire venir et de distribuer des colifichets
parisiens, attraits irrésistibles pour la coquetterie féminine. «Je ne
vous connaissais pas aussi galant que vous l’êtes devenu, répond
l’Empereur à Savary. Toutefois, les modes pour vos belles Russes vont
être expédiées. Je veux me charger des frais. Vous les remettrez en
disant qu’ayant ouvert, par hasard, la dépêche par laquelle vous les
demandiez, j’ai voulu faire moi-même le choix. Vous savez que je
m’entends très bien en toilette.» Vous reconnaîtrez la même plume dans
les lignes suivantes adressées à la reine Louise de Prusse, en 1803, par
le Premier Consul qui recherchait ardemment alors l’alliance de
Frédéric-Guillaume III: «Madame de Lucchesini (femme de l’ambassadeur de
Prusse) étant aux eaux, et m’ayant souvent parlé des commissions de
modes de France pour Sa Majesté, vous me permettrez de la suppléer en
son absence et de vous envoyer des modes de dentelles de Bruxelles.» Et
la reine Louise, transcrivant pour son père, ce passage de la lettre du
Premier Consul, ajoute: «J’ouvre le paquet et je trouve douze chapeaux
et bonnets, un carton plein de plumes, un carton avec une robe en
pointes noires, une robe de bal brodée en acier; le tout d’une richesse
éblouissante. Qui aurait cru cela?»
On le voit, ni la multiplicité, ni l’importance des préoccupations, ni
sa propre élévation ne peuvent affaiblir en rien cette habitude,
indéracinable chez Napoléon, de prendre toujours assez de recul pour
voir du même coup d’œil le sommet et la base de ses conceptions.
Au lieu des triomphes éclatants qu’il n’avait cessé de remporter dans
les précédentes guerres, l’Empereur ne trouva en Espagne que des succès
pénibles et stériles; l’Europe entière guettait les conséquences de
cette première faute, pour se coaliser de nouveau contre la France et
venger les humiliations antérieures.
Les anxiétés graves, qui découlaient de cette situation critique,
n’altéraient nullement le calme méthodique que Napoléon apportait dans
son travail journalier: c’est de Burgos qu’il écrit: «Monsieur Cretet,
les hôpitaux de Parme et de Plaisance ont besoin d’une organisation
particulière. Faites-vous rendre compte et proposez-moi les mesures
nécessaires.»
Huit jours avant son entrée à Madrid, l’Empereur dit dans une lettre à
Cambacérès: «Je suis choqué et indigné de tout ce que j’entends dire de
la caisse Lafarge. Je désire qu’avant huit jours le Conseil d’État ait
prononcé et que bonne justice soit faite à ces cent mille actionnaires.»
C’est de Madrid, enfin, qu’il désire savoir du même ministre: «Si l’eau
du canal de l’Ourcq est à Paris et si elle jaillit dans la fontaine des
Innocents... Autant que j’ai pu comprendre par les journaux,
ajoute-t-il, vous avez dû poser la première pierre de la première
tuerie... Je suppose que les travaux de la Madeleine sont en train...
J’attache toujours la plus grande importance à la promenade d’hiver et
couverte pour Paris.» Cette lettre n’était, en fait, que le rappel de
celle qui avait été envoyée précédemment de Bayonne et dans laquelle
l’Empereur disait: «Monsieur Cretet, faites-moi un petit rapport sur les
travaux que j’ai ordonnés. Où en est la Bourse? Le couvent des
Filles-Saint-Thomas est-il démoli? Le bâtiment s’élève-t-il? Qu’a-t-on
fait à l’Arc de triomphe? Où en est-on de la gare aux vins? Où en sont
les magasins d’abondance? La Madeleine? Tout cela marche-t-il?
Passerai-je sur le pont d’Iéna à mon retour?»
Le spectacle des embarras causés à la France par la malheureuse guerre
d’Espagne décida bientôt l’Autriche à reprendre l’offensive. Napoléon
bondit sur son ennemi avec une rapidité foudroyante qui tient du
merveilleux, vu l’état des moyens de communication à cette époque. Le 13
avril 1809, on peut rencontrer encore l’Empereur à Paris, et dix jours
après, il est blessé à Ratisbonne, après avoir déjà gagné la bataille
d’Eckmuhl.
Après les victoires mémorables de Wagram et de Znaïm, un armistice,
prélude de la paix de Vienne, fut signé. Le lendemain, l’Empereur est
déjà revenu aux soins les plus étrangers à cet acte qui portait à
l’apogée sa gloire et sa puissance. C’est à Cambacérès qu’il écrit: «Il
faudrait s’occuper, au Conseil d’État, d’un règlement sur les agents de
change... On fait courir les bruits les plus criminels, et cela tient
non à la malveillance, mais à des spéculations sur la hausse ou la
baisse. Il est instant de faire cesser un jeu d’agiotage qui compromet
la tranquillité publique.» Une fois la paix de Vienne signée, le jour
même de sa rentrée à Fontainebleau, sans s’arrêter aux congratulations
de la Cour sur l’heureuse issue de la campagne, voici l’une des
premières préoccupations de l’Empereur, qui écrit au ministre de
l’intérieur: «Dans les faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin, il y a
trois fontaines qui manquent d’eau. Les gens de ces faubourgs pensent
que c’est par la négligence des personnes chargées de l’entretien de ces
faubourgs. Faites-moi un rapport là-dessus.»
En route pour Moscou, en 1812, Napoléon avait à subvenir aux besoins
infinis d’une armée de plusieurs centaines de mille hommes, la plus
nombreuse que jamais chef eût commandée, la plus difficile aussi à
manier, car elle était composée de soldats appartenant à neuf nations
différentes: c’était la confusion des langues et de tous les services.
Se trouver à quelques centaines de lieues des centres
d’approvisionnement et avoir à nourrir cette nuée d’hommes, dans un pays
ravagé délibérément par l’ennemi, c’était le problème ardu de tous les
jours. Comme si cela ne suffisait pas à son activité, Napoléon s’occupe
du prix du blé,--non en Pologne où il était,--mais dans le département
du Calvados, et il mande à ce sujet, au ministre du commerce: «La
taxation du blé par le préfet de Caen à 33 francs l’hectolitre est fort
extraordinaire... Je pense que la meilleure opération que devrait faire
la municipalité de Caen serait de faire venir les blés du département de
la Roer...»
Après les plus grands revers, on retrouve Napoléon armé de la même
méthode, de la même énergie, de la même fièvre de travail qu’aux plus
beaux jours de ses succès: le 2 novembre 1813, il fait son entrée à
Mayence, à la tête des immortels vaincus de Leipzig, et le lendemain 3,
«l’Empereur, dit le duc de Bassano, met pied à terre dans la cour des
Tuileries. Il a franchi cette distance, de Mayence à Paris, avec une
rapidité effrayante, sans s’arrêter; en descendant de voiture, ses
jambes engourdies ne peuvent le soutenir, ses traits altérés révèlent
l’épuisement et la fatigue. Cependant, il ne prend que le temps d’aller
embrasser sa femme et son fils, et le reste de la nuit s’écoule à
interroger ses ministres réunis autour de lui, à faire prendre des
notes, à rédiger des ordres. A six heures du matin seulement, l’Empereur
les congédie, en recommandant au ministre des finances de revenir à
midi: «Apportez les états de situation du Trésor, Gaudin, lui dit-il,
nous avons un travail approfondi à faire ensemble.» C’est en ces jours
que son secrétaire disait au comte Lavalette: «L’Empereur se couche à
onze heures, mais il se lève à trois heures du matin et, jusqu’au soir,
il n’y a pas un moment qui ne soit pour le travail. Il est temps que
cela finisse, car il y succombera, et moi avant lui.»
L’homme, on le voit, est invariable dans ses habitudes; que l’on prenne
Napoléon où l’on veut, à l’heure du triomphe ou de la défaite, de la
splendeur ou de la détresse, d’une entrée pompeuse dans une capitale
ennemie ou d’un retour humiliant dans son palais, sa pensée première,
celle qui passe avant les joies de la gloire comme avant les
épanchements de son âme éprouvée par le malheur, s’en va vers le travail
à accomplir. Ni les accablements moraux qui briseraient l’âme la mieux
trempée, ni les fatigues physiques qui accableraient le corps le plus
endurci, rien n’a prise sur sa courageuse résolution de se remettre,
d’abord et quand même, à l’ouvrage.
Tout ce qui, dans son esprit, peut contribuer au bien de ses entreprises
doit être réalisé. Après le sacrifice de sa personne, il fait volontiers
celui de son amour-propre, ce qui coûte souvent davantage. Peu lui
importent, en vue de la réussite de ses plans, les préjugés qui
tendraient à limiter son action; il n’a nul souci de ménager sa dignité;
toute démarche régulière ou non, il la fera, s’il la juge utile.
Ce n’est pas de l’Empereur qu’on aurait pu dire que «sa grandeur
l’attachait au rivage». Maître absolu, n’ayant qu’à sévir, si ses ordres
ne sont pas ponctuellement exécutés, il n’hésite pas à transiger pour
obtenir les concours dont il a besoin.
En 1814, Augereau montrant de la mollesse dans son commandement,
l’Empereur mande au roi Joseph: «J’ai fait écrire au duc de Castiglione.
Je dis à l’Impératrice de parler à sa femme. Je pense que vous devez lui
parler aussi et lui faire parler par les dames du palais. Il faut qu’il
marche comme moi et se fasse honneur...»
Pense-t-on que cette attitude soit accidentelle et ne s’explique que par
l’état de désespoir où devait se trouver Napoléon aux dernières heures
de sa lutte contre l’invasion de la France; et supposera-t-on qu’en
d’autres circonstances, il n’eût pas fait aussi bon marché de son
prestige que ces sortes de commérages féminins ne pouvaient
qu’amoindrir?
Ce serait une erreur: en pleine splendeur, quelques jours à peine après
le sacre de l’Empereur comme roi d’Italie, il condescend parfaitement à
réclamer l’intervention de la femme d’un officier, dans l’intérêt du
service: «Je crois, écrit Napoléon au ministre de la marine, que madame
Missiessy est une femme raisonnable, qui a un peu d’ambition. Engagez-la
à partir pour Rochefort; il est juste que l’amiral Missiessy voie sa
femme: qu’elle lui fasse bien comprendre qu’il faut qu’il achève la
campagne.»