III

Napoléon avouait combien son rôle était complexe, écrasant, quand il

écrivait au Directoire: «Vous ne vous faites pas une idée de la

situation administrative et militaire de l’armée. Quand j’y suis arrivé,

elle était travaillée par les esprits des malveillants, sans pain, sans

discipline, sans subordination... des administrateurs avides nous

mettent dans un dénuement absolu de tout. Ma vie est ici inconcevable:

j’arrive fatigué, il faut veiller toute la nuit pour administrer, et me

porter partout pour rétablir l’ordre.»

Et ce n’était pas encore tout; ce que Napoléon ne disait pas, ayant

intérêt à le cacher, c’est que, loin de posséder la confiance

indispensable au commandant en chef, il n’avait qu’une autorité des plus

contestées. Si le nom de Napoléon symbolise en quelque sorte,

aujourd’hui, l’idée d’un immense prestige joint à une force

d’entraînement irrésistible, il n’en allait pas de même à l’armée

d’Italie, en 1796: «... Non seulement, dit Marmont, la confiance, cette

foi inébranlable en son chef qui décuple les moyens, n’accompagnait pas

les ordres de Bonaparte, mais les rivalités et les prétentions des

généraux, beaucoup plus âgés et ayant depuis longtemps commandé,

devaient ébranler les dispositions à l’obéissance.» «En Italie, dit le

général Lasalle, il avait une petite mine, une réputation de

mathématicien et de rêveur; point encore d’action pour lui, pas un ami;

regardé comme un ours, parce qu’il était toujours seul à penser...»

Au total: aucunes ressources pécuniaires, nulle autorité morale, point

d’armée, si ce n’est un assemblage incohérent d’hommes dénudés,

indisciplinés; c’était avec ces éléments négatifs, pour ainsi dire,

qu’il s’agissait de vaincre l’étranger et de secourir le pays!

Une pareille entreprise semble défier les forces humaines. En se portant

fort de la mener à bien, Napoléon n’aurait fait preuve que de témérité

s’il n’avait calculé, avant de se prononcer, le parti qu’il pouvait

tirer du monceau de débris qu’il allait patiemment ressouder les uns aux

autres, pour en faire un outil solide.

Point d’impatience, point de coups d’audace prématurés que sa jeunesse

suffirait pourtant à excuser; mais les travaux lents et obscurs de la

réorganisation, c’est à cela que ce général de vingt-sept ans consacre

son intelligence et ses veilles.

Voici sa première proclamation aux troupes, en arrivant au quartier

général de Nice, le 27 mars: «Soldats, vous êtes nus, mal nourris; le

gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut rien vous donner. Votre

patience, le courage que vous montrez au milieu de ces rochers sont

admirables; mais ils ne vous procurent aucune gloire, aucun éclat ne

rejaillit sur vous. Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines

du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre

pouvoir; vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats

d’Italie, manqueriez-vous de courage et de constance?»

On a beaucoup disserté sur cette proclamation, dont les vieux soldats

disaient: «Il nous la f... belle, avec ses plaines fertiles. Qu’il

commence donc par nous donner des souliers pour y descendre.»

On a voulu y voir le début d’un système de commandement qui cherchait à

se rendre populaire par des séductions malsaines, par l’excitation de

grossiers appétits. En y réfléchissant, on reconnaîtra que, sauf les

effets oratoires inséparables du genre, il était difficile au chef de

l’armée de parler différemment: pour se faire suivre par des affamés, y

avait-il un autre moyen que de leur promettre du pain? Les mêmes paroles

n’ont-elles pas été prononcées, à quatre mille ans de distance, par un

autre grand conducteur d’hommes qui n’a pas laissé une réputation

d’aventurier? N’est-ce pas Moïse qui, pour se faire suivre par les six

cent mille individus dont il était le chef, leur a promis «une contrée

fertile et spacieuse, une terre ruisselante de lait et de miel»?

Du reste, si l’armée française a pu avoir une illusion, en se figurant

être commandée par un chef de bande disposé à tolérer le désordre, elle

a été vite détrompée. Dès le surlendemain, pas plus tard, elle était à

même de voir qu’elle avait affaire à un général qui exigeait une

obéissance absolument passive et qui ne reculait devant aucune mesure

pour arriver à ses fins. Officiers et soldats furent convaincus qu’ils

seraient soumis à une discipline impitoyable, après la lecture aux

troupes d’un ordre du jour ainsi conçu: «Le 3e bataillon de la 209e

demi-brigade s’est rendu coupable de désobéissance; il s’est déshonoré

par son esprit de mutinerie et en refusant de marcher aux divisions

actives. Les officiers se sont mal conduits; le commandant, le capitaine

Duvernay, a montré de mauvaises intentions. Vous voudrez bien faire

arrêter le citoyen Duvernay et le faire traduire devant un conseil

militaire à Toulon... Vous ferez traduire devant un conseil militaire, à

Nice, les grenadiers accusés d’être les auteurs de la mutinerie... Les

officiers et sous-officiers, n’ayant point donné l’exemple de partir et

étant restés dans les rangs sans parler, sont tous coupables; ils seront

sur-le-champ licenciés et renvoyés chez eux... La présente lettre sera

mise à l’ordre de l’armée.»

Et trois semaines après, un nouvel ordre du jour encore plus

catégorique: «... Le général en chef voit avec horreur le pillage

affreux auquel se livrent des hommes pervers, qui n’arrivent à leurs

corps qu’après la bataille, pour se livrer aux excès les plus

déshonorants pour l’armée et le nom français... Le général en chef se

réserve de statuer sur les officiers supérieurs ou commissaires des

guerres sur qui il serait porté des plaintes.

«... Les généraux de division sont autorisés à destituer sur-le-champ et

même à envoyer au château du fort Carré, à Antibes, en arrestation, les

officiers qui auraient, par leur exemple, autorisé l’horrible pillage

qui a lieu depuis plusieurs jours.

«Les généraux de division sont autorisés, par la nature des

circonstances, à faire fusiller sur-le-champ les officiers ou soldats

qui, par leur exemple, exciteraient les autres au pillage et

détruiraient, par là, la discipline, mettraient le désordre dans l’armée

et compromettraient son salut et sa gloire.

«Tout officier ou sous-officier qui n’aura pas suivi son drapeau et qui,

sans raison légitime, se trouvera absent au moment d’un combat, sera

destitué, et son nom sera envoyé à son département, afin qu’il soit

flétri dans l’opinion de ses concitoyens comme un lâche.

«... Un soldat qui sera convaincu d’avoir manqué deux fois à un combat

sera dégradé à la tête du bataillon; on lui arrachera l’uniforme, et il

sera envoyé au delà du Var, pour arranger les chemins, tant que durera

la campagne.»

On voit que c’est à des devoirs de plus d’une sorte qu’il fallait

rappeler ces soldats viciés par l’impéritie des commandements

antérieurs.

Quel est le général qui a parlé à ses troupes avec plus de vigueur, a

montré moins de souci d’une affection achetée au prix de sa propre

faiblesse? Qui a jamais, en temps de guerre, réprimé les mauvaises

passions avec autant d’acharnement et de sévérité?

Cette rigueur affirmée résolument, dès les premiers instants, exclut

toute recherche d’une popularité de mauvais aloi que l’on obtient plus

facilement par une lâche complaisance envers les masses que par une

sévérité implacable.

La dépense énorme de travail que fit, en ces jours, Napoléon serait

incroyable, si l’on n’avait sous les yeux les documents officiels; dans

la seule journée du 29 mars, c’est-à-dire trois jours après son arrivée,

on trouve:

La répression des mutineries de la 209e demi-brigade.

La formation d’un atelier de cent dix ouvriers à envoyer à Finale.

La répartition détaillée de deux divisions de cavalerie.

L’ordre au général Saint-Hilaire de s’assurer s’il y a assez d’écuries

pour loger les chevaux.

Le même ordre au général Sérurier pour la seconde division.

L’affectation des généraux Mouret et Barbentane à des commandements.

L’ordre au général Despinoy, à Toulon, de rejoindre l’armée à Nice, avec

cette recommandation spéciale: «Vous vous assurerez, avant de partir,

que tous les attelages dont j’ai ordonné le départ sont partis.»

L’ordre au général Para de requérir la mise en activité de la garde

nationale d’Antibes.

L’ordre au général Berthier de rechercher, parmi les officiers de la

209e demi-brigade, ceux qui se sont bien conduits et de les lui

signaler.

La revue des troupes après laquelle il adresse un ordre du jour.

Une promotion dans le personnel de l’état-major.

L’ordre aux généraux qui n’ont pas le nombre d’aides de camp désigné par

la loi, de s’en choisir le nombre qu’elle prescrit. Cet ordre finit

ainsi: «Les généraux doivent sentir qu’aucune considération particulière

ne peut influer sur leur choix; les talents, la moralité, un patriotisme

pur et éclairé doivent seuls le déterminer... Les généraux sont prévenus

que le chef d’état-major a des ordres très précis pour faire subir un

examen aux aides de camp, et de faire remplacer ceux qui ne seraient pas

propres à seconder le travail des généraux.»

Si l’on ajoute à cette liste déjà longue et variée les nombreux ordres

verbaux qui n’ont pu être conservés, on se fera une idée du labeur

extraordinaire que s’imposait Napoléon. Et chaque jour ainsi, à côté des

préoccupations militaires proprement dites, il y a encore place pour les

détails les plus minimes, tels que:

L’ordre de distribuer de la viande fraîche tous les deux jours,

stipulant que «les bataillons qui ont pris de la viande salée auront

demain de la viande fraîche, et ceux qui ont eu de la viande fraîche

auront de la salée. Les administrations de l’armée et les ateliers

d’ouvriers prendront la viande tous ensemble».

L’ordre de faire rentrer dans les caisses de l’armée des sommes détenues

indûment par des commissaires des guerres, «afin qu’il en soit disposé

pour le bien du service et pour procurer au soldat ce qui lui est dû».

Les prescriptions suivantes à un commissaire des guerres:

«Transportez-vous à Varaggio et prenez des engagements pour 30 000

francs, à condition que les fourrages seront rendus à Loano, Finale,

Oneille, avant le 25 du mois; je ferai honneur à vos engagements à

Albenga... je ferai partir demain cinq mille paires de souliers d’ici;

douze mille paires partiront de Marseille. Vous remettrez la lettre

ci-jointe par laquelle Collot ordonne à sa maison de faire partir dix

mille paires de souliers et huit cents quintaux de foin. Pressez le

départ des souliers que vous avez achetés.»

La recommandation aux généraux «d’accélérer, autant qu’il leur sera

possible, le travail relatif à la nouvelle réorganisation... Les

généraux et adjudants généraux ne doivent pas perdre un seul instant

pour faire pourvoir les troupes des objets qui peuvent leur être

nécessaires. Le général en chef est instruit que les employés des

fourrages se permettent de changer arbitrairement la ration, sous

prétexte de la pénurie des magasins. Il leur est expressément défendu de

faire délivrer des rations au-dessous de la proportion déterminée, sans

un ordre par écrit des commissaires des guerres.»

La lettre au citoyen Lambert, commissaire ordonnateur en chef: «Je vous

fais passer, citoyen commissaire, écrit Napoléon, une plainte portée sur

le poids des rations et sur la petite romaine dont on se sert au magasin

des fourrages. Il est prouvé que l’on vole les parties prenantes... Le

général en chef vous ordonne de faire dresser un procès-verbal du poids

des bottes de foin qui restent et qui ont été consignées à la

sentinelle. Vous ferez arrêter le citoyen Michel jusqu’à ce que vous

puissiez indiquer celui qui a bottelé le foin, et le garde-magasin qui

s’est servi de la petite romaine. Vous voudrez bien m’informer, dans la

matinée, de l’exécution de cet ordre.»

L’ordre aux commissaires des guerres «de faire passer sans délai à

Carcare tout le pain qui est fait et d’activer tout ce qui en reste à

faire». La même note porte: «Rien ne peut excuser le moindre retard. Le

général en chef me charge de vous répéter que le succès de nos armées

tient à la subsistance, et qu’il met sous votre responsabilité le manque

de pain et d’eau-de-vie. C’est au nom de la patrie que je vous demande

la plus grande activité dans la confection et dans le transport.»

Napoléon suppléait à tout, payait de sa personne partout, ainsi que le

prouve cette lettre à Carnot: «Je n’ai pas un officier du génie capable

de reconnaître Ceva, et il faut que je m’y porte moi-même, et ma

présence, cependant, est bien plus intéressante à ma droite où,

peut-être dans une heure, je serai aux mains avec Beaulieu...

Pourriez-vous croire que je n’ai pas, ici, un officier du génie sortant

de Mézières, pas un qui ait fait un siège ou qui ait été employé dans

une place fortifiée? Les corps du génie et de l’artillerie sont livrés

au commérage le plus ridicule; on ne consulte jamais le bien du service,

mais toujours les convenances des individus. Les adjoints du ministre

répandent de l’eau bénite, et la patrie en souffre...» Le même jour,

dans une autre lettre, insinuant que sans ces lacunes, sa victoire de

Montenotte aurait été plus complète, il revient sur le même sujet en

disant: «... Vous ne pouvez pas concevoir mon désespoir, je dirai

presque ma rage, de n’avoir pas eu un bon officier du génie sur le coup

d’œil duquel je puisse compter, et de me trouver sans artillerie légère

au moment où je suis en plaine.»

Il convient de remarquer que tous les ordres précédents ont été pris

dans un ensemble de cent vingt-trois pièces diverses, écrites par

Napoléon durant les vingt-quatre premiers jours de son commandement.

Dans ce court espace de temps, après une immobilité de huit jours à

Nice, le siège du quartier général avait changé douze fois de résidence,

six combats heureux avaient été livrés, trois batailles rangées avaient

été gagnées!

Rien, mieux que les citations que nous avons reproduites, ne pouvait

faire comprendre les difficultés immenses que Napoléon eut à surmonter;

rien ne pouvait mieux l’affranchir de la réputation d’aventurier que ses

contempteurs lui ont faite.

Napoléon intime · 第 94 / 111 题