Un présomptueux, impatient de gloire militaire, n’eût pas suffi, sans
contredit, pour accomplir de tels prodiges. Ce qu’il fallait, c’était un
chef rigide, incapable de regarder son avénement hiérarchique comme un
pas fait vers le repos et l’indolence, et de considérer l’élévation de
son grade comme une sorte de piédestal duquel il ne pouvait descendre,
sans déchoir, pour s’occuper des objets de détails. Il fallait donc un
homme positif, réfléchi, de bon sens, sachant que du choc des idées, on
doit toujours, sur cette terre, passer au choc des choses, sachant qu’un
trait de génie peut inspirer à un général la marche offensive qui rend
inévitable la défaite de l’ennemi, mais sachant mieux encore que, si les
soldats manquent, non pas d’armes ni de cartouches, mais seulement de
cordons de souliers, ils perdront leurs chaussures, n’avanceront plus,
et que, dès lors, la plus savante des combinaisons stratégiques sera
réduite à néant.
Cette conviction de l’influence décisive des détails en apparence
négligeables, toutefois si importants, dans les plus grandes occasions,
a été l’aiguillon permanent et impérieux de l’activité de Napoléon, et a
fait de lui, après six semaines, le chef désormais respecté de tous, qui
avait tiré l’armée de sa détresse, marchait de succès en succès et, de
plus, était en mesure d’apporter une aide considérable au trésor vide de
la France.
Un mois s’était à peine écoulé depuis sa prise de possession du
commandement, que, le 26 avril, il écrivait au Directoire: «Ce beau pays
nous offrira des ressources considérables; la seule province de Mondovi
nous donnera un million de contributions.» Et le 9 mai, au ministre de
la guerre: «... Plus vous m’enverrez d’hommes, et plus je les nourrirai
facilement.»
Huit jours après, le 18 mai, il met à la disposition du Directoire «deux
millions de bijoux et d’argent en lingots, plus vingt-quatre tableaux,
chefs-d’œuvre des maîtres italiens».
Le 1er juin, il expédie à Paris deux millions en or et autorise à faire
des lettres de change sur lui, jusqu’à concurrence de «quatre ou cinq
millions». Et le 8 du même mois, il fait passer un million à ses frères
d’armes de l’armée du Rhin. Il en avise le ministre des finances et
ajoute: «Vous avez dans ce moment une dizaine de millions sur lesquels
vous pouvez compter, dans peu vous en aurez autant.»
Enfin, d’après l’estimation de Mallet du Pan,--celui-là même qui, au
début de la campagne, surnommait Napoléon «ce bamboche à cheveux
éparpillés, ce petit saltimbanque de cinq pieds trois pouces...»,--«ce
n’est pas à moins de quatre cents millions qu’il faut évaluer les
richesses enlevées à l’Italie, dans la seule année de 1796». Et c’est
avec un autre ennemi, Walter Scott, qu’il faut constater ici que
«Napoléon ne réserva pour lui aucune portion considérable du butin,
quoiqu’il en eût souvent l’occasion».
D’autres généraux, avant Napoléon, avaient remporté plus ou moins de
victoires; les Pichegru, les Jourdan, les Moreau, les Souham, les Brune,
les Kellermann, les Championnet, les Masséna s’étaient illustrés sur
maints champs de bataille; mais aucun n’avait révélé cette puissance
d’organisation dont la France de 1799 avait autant besoin que l’armée
d’Italie de 1796. Pour l’une comme pour l’autre, il s’agissait de vivre,
avant de songer à vaincre.
On peut s’en assurer en se reportant à la description de la France,
dressée par un contemporain: «Le mérite partout persécuté, les hommes
honnêtes partout chassés des fonctions publiques, les brigands réunis de
toutes parts dans leurs infernales cavernes, des scélérats en puissance,
les apologistes de la Terreur à la tribune nationale; la spoliation
rétablie sous le titre d’emprunt forcé; l’assassinat préparé, et des
milliers de victimes désignées sous le titre d’otages; le signal du
pillage, du meurtre, de l’incendie toujours au moment de se faire
entendre dans une proclamation de la patrie en danger, mêmes cris, mêmes
hurlements dans les clubs, au Corps législatif qu’en 1793; mêmes
bourreaux, mêmes victimes, plus de liberté, plus de propriété, plus de
sûreté pour les citoyens, plus de finances, plus de crédit pour l’État;
l’Europe presque entière déchaînée contre nous; des armées en déroute,
l’Italie perdue, le territoire français presque envahi.»
Mallet du Pan, agent de Louis XVIII, achève de décrire ainsi la
situation de la France: «Depuis la banqueroute de la dette
publique remboursée pour les trois quarts en _bons_ qui perdent
quatre-vingt-dix-sept pour cent sur la place, la circulation est
arrêtée, les effets publics n’ont plus cours, l’industrie est morte, les
capitaux ont disparu, les changes se dégradent de jour en jour,
l’agriculture, écrasée à son tour, commence à gémir comme le commerce...
Le gouvernement a consommé, dans l’année qui expire, douze cents
millions en numéraire, a suspendu la moitié des payements publics soit
aux rentiers, soit aux pensionnaires, soit aux fonctionnaires publics;
après avoir spolié les hôpitaux, il les laisse dans la plus horrible
misère, ne pourvoit même pas aux besoins des prisonniers.»
A la vue de ce tableau, on comprendra la force et la somme d’espoir que
représentait l’homme qui, trois ans auparavant, avait pris corps à corps
une situation analogue, avait su, en peu de temps, remettre chaque chose
en sa place et rétablir l’ordre régulier sans lequel il n’est de bonheur
ni pour les armées ni pour les peuples.
On comprendra également pourquoi l’on s’est souvenu de celui qui avait
accompli le miracle de la résurrection de l’armée d’Italie, le jour où
il s’est agi d’arracher la France à la ruine, et pourquoi des millions
de poitrines lancèrent vers Napoléon un cri d’appel désespéré, alors
qu’il se trouvait en Égypte, bien loin pourtant des compétitions et des
intrigues politiques.
Pourquoi était-il allé en Égypte? On n’a pas manqué de faire, à ce
sujet, les conjectures les plus défavorables.
Plusieurs ont dit que, rentré à Paris et aspirant déjà aux honneurs
suprêmes, Napoléon s’aperçut qu’il n’avait pas encore assez de
popularité et forma le projet de partir pour l’Égypte.
C’est inexact. Pendant ses plus glorieux succès en Italie, succès dont
il ne pouvait mesurer les conséquences par rapport à lui, en 1797, à
Passeriano, il s’occupait avec Monge des moyens de s’emparer de
l’Égypte, d’après des plans déjà discutés sous les règnes de Louis XV et
de Louis XVI. «A cette même époque, rapporte Lavalette, il appelait près
de lui Poussielgue et faisait élaborer par ce dernier les combinaisons
qui nous valurent la prise de Malte par un coup de main.»
Quant à l’idée d’exercer une dictature en France, en admettant qu’il
l’ait jamais eue jusque-là, il faudra bien avouer qu’en partant pour
l’Orient, Napoléon y renonçait totalement; car ce serait un bien naïf
ambitieux, celui qui, acclamé par la foule, recevant de tous les corps
de l’État les hommages les plus flatteurs, sinon les plus serviles,
abandonnerait volontiers ce foyer de brigues journalières pour aller, au
delà des mers, chercher les moyens d’acquérir une suprématie qui,
saisissable sans sortir de Paris, n’était là-bas que chimérique.
Ce serait vraiment un singulier moyen de perpétrer un crime que de
mettre entre soi et le théâtre de ce crime des centaines de lieues,
ainsi qu’une barrière presque infranchissable, qui était la flotte
anglaise.
Ne prévoyait-il donc pas, Bonaparte, qu’en son absence toutes les
conspirations pourraient se donner carrière, et qu’il risquait fort, à
son retour, de trouver établi tel gouvernement, voire la royauté, qui ne
laisserait plus de place à aucune compétition ni civile ni militaire?
Fallait-il grande intelligence pour se dire que les absents ont toujours
tort, et que les occasions, favorables et fréquentes en temps de
Révolution, sont moins faciles à saisir du fond de l’Égypte que de la
rue Chantereine, devenue rue de la Victoire, en l’honneur de Napoléon?
On sera plus près de la vérité, pensons-nous, en disant que Bonaparte,
revenu d’Italie, décoré du double prestige de la gloire et de la paix,
bien supérieur en tous points à ceux qui gouvernaient, éloigné par l’âge
des fonctions de directeur (il fallait avoir quarante ans), se vit dans
la nécessité d’être le garde du corps des puissants du jour, dignes
successeurs d’Aubry et de Letourneur, tout aussi incapables que ceux-ci
et plus corrompus.
Alors, soldat épris de renommée, avide d’exploits militaires, comme
l’eût été, à sa place, tout jeune général, il n’aspire qu’à obtenir un
nouveau commandement qui, conforme à ses goûts, l’éloignera des
intrigues politiciennes de Paris.
Aussi, quand, cédant aux supplications qu’on lui adressait de Paris, il
se décida à revenir d’Égypte, et qu’il eut repassé la mer, à travers les
croisières ennemies, ce ne fut pas en aventurier équivoque et dangereux
qu’on l’accueillit en France, mais en véritable sauveur.
Tous les contemporains attestent l’allégresse populaire avec laquelle ce
retour fut salué: «Il serait tombé du ciel, dit le duc de Rovigo, que
son apparition n’aurait pas produit plus d’étonnement et
d’enthousiasme.»--«Sur la route, dit M. de Barante, je rencontrai, au
delà de Briare, la voiture du général Bonaparte qui revenait d’Égypte.
Il est difficile de se faire une idée de l’enthousiasme universel que
produisait son retour. Il a dit que les acclamations qui l’avaient
accueilli sur son passage lui avaient donné la mission de sauver la
France. C’était la vérité. Sans savoir ce qu’il voudrait faire, sans
prévoir ce qu’il allait advenir, chacun, dans toutes les classes, eut la
conscience qu’il ne tarderait pas à mettre fin à l’agonie où périssait
la France. On s’embrassait dans les rues, on se précipitait sur son
passage, on tâchait de l’apercevoir.»
Même élan rapporté par M. de Ségur: «A la grande nouvelle de son retour,
répandue par les télégraphes, toutes les cloches avaient été mises en
branle et des feux de joie allumés; annoncée sur les théâtres, les
représentations avaient été suspendues par des cris, des transports
extraordinaires et des chants patriotiques; dans d’autres lieux on avait
vu la foule s’amasser, les citoyens se serrer les mains et se jeter dans
les bras l’un de l’autre en pleurant de joie et d’enthousiasme. Dans le
conseil même des Cinq-Cents, son frère Lucien avait été porté par
acclamation à la présidence. Enfin, une grande nation entière était
passée, subitement, d’un morne désespoir, à une ivresse orgueilleuse et
triomphante!»
Que Napoléon, en quittant l’Égypte, se soit dit qu’il avait un rôle
important à jouer dans les affaires de son pays, ce n’est pas douteux.
Après les services éclatants qu’il avait rendus, ses droits
n’étaient-ils pas équivalents à ceux de l’avocat Gohier ou du général
Moulin? Mais qu’il ait ourdi de longue main la trame d’une machination
quelconque, c’est ce qui est inexact et se trouve démenti par l’homme le
mieux placé pour les avoir, son ami et secrétaire intime: «On se
tromperait fort, dit Bourrienne, si l’on croyait qu’à son retour
Bonaparte eût un plan formé, un dessein arrêté... On peut dire que ce
fut tout le monde, en France, qui abrégea pour Bonaparte le chemin qui
le conduisit au pouvoir.» «A peine eut-il touché le sol de la France,
dit le général Mathieu Dumas, qu’il en fut considéré comme le
libérateur; sa seule présence refoula la terreur dans le cœur des
terroristes. Il trouva tous les partis disposés à lui décerner le
pouvoir dictatorial.»
En effet, c’était bien de «tout le monde» et de «tous les partis» qu’il
s’agissait, car l’opinion de l’armée ne différait pas du sentiment
populaire, à en juger par le nombre des généraux qui faisaient escorte à
Napoléon et le secondaient au 18 brumaire; ils n’étaient pas moins de
soixante-huit généraux et adjudants généraux, parmi lesquels on
remarque: Moreau, Macdonald, Lefebvre, Berthier, Lannes, Marmont, Murat,
Sérurier, Moncey, Beurnonville; les amiraux Bruix et Ganteaume, et
d’autres. Un concours manqua ouvertement, il faut le dire, ce fut celui
de Bernadotte, le même à qui l’Empereur ne crut jamais avoir accordé
assez de faveurs, le même qui, en portant les armes contre la France, en
1814, a prouvé que l’amour de la patrie ne tenait pas la première place
dans son âme.
Dans l’ordre civil, les noms de ceux qui incitaient Napoléon à une
action décisive ne sont pas moins importants; ce sont: Talleyrand,
Fouché, Boulay de la Meurthe, Chénier, Sieyès, Rœderer, Daunou, Monge,
Cambacérès, etc.
Fallait-il résister aux vœux unanimes de la nation, tromper ses
espérances, repousser les adjurations des personnages les plus marquants
dans l’ordre civil et militaire? Fallait-il craindre de troubler la
douce quiétude du Directoire, qui ne dirigeait rien, si ce n’est la
banqueroute de la France, symptôme trop certain de l’anéantissement
prochain du pays?
Et d’abord, y avait-il un gouvernement?
Un gouvernement n’existe qu’autant qu’il garantit la sécurité et la
propriété des citoyens, qu’il subvient aux besoins des services de
l’État.
On a vu ce qu’il en était des biens et des personnes. Quant au Trésor
public, plus que vide, loin de pouvoir distribuer quoi que ce soit, il
attendait, au contraire, que les généraux procurassent par leurs
conquêtes les ressources indispensables à la vie publique. Depuis
longtemps les rôles étaient renversés; non seulement l’armée ne recevait
plus rien, mais elle subventionnait l’État, qui se trouvait ainsi en
tutelle, au lieu d’être le répartiteur ou le caissier de la nation. Or,
c’est une vérité nécessaire que, partout où il y a un groupement
d’individus, le pouvoir effectif, malgré qu’on ait, appartient de fait à
celui qui pourvoit aux besoins matériels de la masse.
Donc rien, dans les fonctions des cinq bavards directoriaux assis autour
d’un tapis vert, qui ressemblât, de loin ou de près, à un gouvernement.
Ils le savaient si bien, ces étonnants chefs du pouvoir, que trois
d’entre eux, c’est-à-dire la majorité, avaient abandonné la partie avant
le 18 brumaire: deux, Sieyès et Roger-Ducos, s’étaient ralliés
franchement à Bonaparte; le troisième, Barras, se tenait à l’écart,
marchandant le prix de sa conscience.
De sorte que le Directoire lui-même fut dans l’incapacité de prendre
aucune mesure préventive contre le coup d’État qui se préparait, au su
de tout le monde. Cette situation, suffisamment burlesque, a été
racontée ainsi, dans ses mémoires, par Gohier le président de ce fameux
gouvernement: «Aucune délibération ne pouvait être prise par le
Directoire exécutif s’il n’y avait trois membres présents, au moins.
L’abandon de nos deux transfuges et l’absence de Barras paralysèrent la
puissance directoriale dans nos mains, et ce fut la constitution
elle-même qui nous mit dans l’impuissance de la défendre.»
Ne pas respecter les lois fondamentales d’un pays, c’est un crime sans
doute; mais cependant, si la Constitution de la France n’était, en
réalité, qu’un engin de destruction pour la France elle-même, n’y
avait-il pas nécessité de l’abolir en évinçant à tout prix ses
défenseurs?
Des décisions urgentes, c’est indéniable, s’imposaient en vue du salut
de la patrie. Quelque considération que méritent les jugements des
philosophes planant dans la sphère pure des théories et des principes
absolus, il est facile de concevoir, dans l’ordre des choses pratiques,
que, sous la pression impatiente des autorités politiques et militaires,
Napoléon n’ait pas hésité à justifier les espérances que la très grande
majorité de ses compatriotes avait mises en lui. «Il n’attenta point à
la liberté puisqu’elle n’existait plus, dit Mathieu Dumas peu favorable
à Napoléon, il étouffa le monstre de l’anarchie; il sauva la France, et
ce fut le plus beau de ses triomphes.» Trois mois à peine après
l’institution du Consulat, l’ambassadeur de Prusse mandait à son roi:
«Ce dont on parle avec éloges dans les départements, c’est de l’énergie
et de l’administration du Premier Consul. Il a su se faire aimer et
respecter. On dit: que ne doit-on pas attendre du bien qu’il fera en
temps de paix, puisqu’il trouve le moyen d’en faire en temps de guerre?
Toutes les divisions semblent être étouffées, et toutes les autorités
semblent tendre à un seul et même but, celui de fortifier le
gouvernement.»
V
L’homme qui avait su inspirer cette foi aveugle, il faut le répéter pour
l’honneur et la leçon de l’humanité, ne devait pas cette faveur insigne
à la mise en œuvre de vices monstrueux; il la devait, au contraire, à la
simplicité, à la droiture de ses mœurs, qui contrastaient si nettement
avec les roueries, les faussetés, les expédients, les cupidités de son
époque. Il la devait, par-dessus tout, à l’esprit du devoir
professionnel qui lui avait été inoculé, dès l’enfance, avec le besoin
de parvenir. Cette qualité maîtresse, instinctive, pour ainsi dire, de
son caractère, marque d’un trait uniforme et bien saillant tous ses
actes, de Brienne à Sainte-Hélène.
Nature essentiellement inquiète, comme tous ceux qui ont connu la
misère, Napoléon, malgré la grandeur des résultats acquis, croirait tout
perdu s’il manquait une minute à la discipline d’un travail assidu,
d’une vigilance incessante. Loin de s’être jamais cru la science infuse
par prédestination, c’est avec un redoublement d’activité, d’études,
d’efforts non dissimulés qu’il a cherché à se mettre à la hauteur des
obligations que lui imposait chaque fonction nouvelle.
Général, commandant d’armée, chef d’État, il s’impose d’autant plus de
labeur que sa position est plus haute. Savoir son métier, faire son
métier sont, à ses yeux, les deux termes entre lesquels doivent se
concentrer toutes ses forces morales et physiques.
Une application opiniâtre l’avait mis en possession de tous les secrets
de l’art militaire; s’il s’est illustré par des connaissances
approfondies de la tactique et de la stratégie, il n’est pas moins
remarquable par sa souplesse à passer des abstractions théoriques de la
haute science aux soins matériels des menus détails sur lesquels repose,
véritablement, la solidité des armées.
On peut affirmer que le meilleur chef d’armée des temps modernes n’a
été, à proprement parler, que le meilleur soldat de son armée,
c’est-à-dire celui qui connaissait le mieux son métier. C’est avec
raison que l’Empereur disait: «Il n’est rien à la guerre que je ne
puisse faire par moi-même. S’il n’y a personne pour faire de la poudre à
canon, je sais la fabriquer; des affûts, je sais les construire; s’il
faut fondre des canons, je les ferai fondre; les détails de la manœuvre,
s’il faut les enseigner, je les enseignerai.»--«Il savait, dit Fleury de
Chaboulon, combien de temps il fallait à un tailleur pour confectionner
un habillement, à un charron pour construire un affût, à un armurier
pour monter un fusil...» «Napoléon, raconte le colonel sir Campbell dans
son Journal, est parfaitement au courant de tous les détails de marine,
tels que le coût et la dépense journalière d’un vaisseau de guerre, les
tours de service à bord, la différence entre un vaisseau anglais et un
vaisseau français, les câbles, les agrès, etc.»
Et de fait, à chaque page de sa correspondance, on le voit discuter la
valeur des fournitures militaires et la régularité des pièces
administratives de l’armée: un jour, c’est «le pain qui est mauvais,
c’est la viande qu’on paye dix sous à un entrepreneur, quand le boucher
ne la vend que huit sous»; une autre fois, «c’est la ration des chevaux
sur laquelle on vole». Ici, «des souliers qui ne valent pas trente
sous», ou «des habits d’un drap mauvais qui sont trop étroits de la
poitrine et trop longs», ou bien, au contraire, «les capotes qui sont
ridiculement petites; il y en a qui ne vont pas jusqu’aux genoux». Là,
ce sont «des chevaux qui coûtent vingt francs de plus qu’ils ne
devraient coûter», à moins que ce ne soient «des selles de harnachement
mal confectionnées, dont les panneaux sont trop courts», ou «du chanvre
qui est excellent quand il s’agit de payer, et qui ne vaut plus rien
quand il s’agit de s’en servir». Enfin, il ne se lasse pas de signaler
les erreurs qu’il relève sur les états de situation: quand on lui
demande quinze cents paires de souliers pour un régiment, il répond:
«Cet état est ridicule, ce régiment n’a que douze cents hommes sous les
armes.» Sur une autre pièce, il dit: «Je vois, à Paris, le 4e
d’infanterie légère porté à seize cent huit hommes présents et deux cent
cinquante-quatre aux hôpitaux; le bataillon d’élite est porté comme
déduit, ce qui ferait deux mille quatre cents hommes; il y a erreur.» A
un autre ministre, il indique lui-même la méthode à suivre pour dresser
un état régulier: «Je vous ai déjà fait connaître que la manière dont
vous faites vos états n’est pas commode pour moi...; il vaudrait mieux
que les bâtiments de toute sorte soient répétés autant de fois qu’il y a
d’arrondissements. Par exemple, le premier arrondissement serait divisé
en sept feuillets, dont l’un présenterait les bâtiments à la mer, le
second les bâtiments en partance, etc..., etc.; le second arrondissement
serait divisé de même, le troisième de même, et ainsi de suite.»
La chronologie de ces citations (1796, 1804, 1805, 1807, 1811, 1813)
démontre clairement une égale ingérence du général et de l’Empereur dans
les plus petites questions administratives de l’armée.
Poussé par le besoin de connaître à fond les objets multiples que doit
embrasser le chef du pouvoir exécutif, Napoléon s’évertuera à étudier
aussi toutes les branches de l’administration civile. Contrairement à la
plupart de ses contemporains, il est loin de s’imaginer que rien n’est
plus facile que de gouverner un peuple, et ne croit pas non plus à
l’efficacité des doctrines apprises dans les livres. Ce qu’il veut
pénétrer, toucher du doigt, c’est le vrai mécanisme gouvernemental qui,
du dernier village de France, fait refluer jusqu’à Paris, en passant par
toutes les filières, les rapports politiques, les questions
administratives, les impôts réguliers qui forment, ensemble, la base de
la vie nationale.
La rigueur de sa nature développée par son éducation militaire est
telle, qu’il se jugerait indigne de commander quoi que ce soit, s’il ne
savait l’exécuter lui-même. Il veut, en un mot, et selon l’expression
populaire, pouvoir, à tout événement, mettre la main à la pâte, ce qu’il
n’hésite pas à faire, le cas échéant, ainsi que le prouve la lettre
suivante adressée au ministre du Trésor public par l’Empereur, dans la
neuvième année de son règne: «A peine arrivé à Mayence, j’ai voulu me
faire rendre compte par le comte Daru du service de la Trésorerie; il y
règne la plus complète anarchie. Je ne suis pas surpris qu’avec beaucoup
d’argent le service éprouve des retards, puisqu’il n’y a aucune espèce
d’organisation... Tout est dans le plus grand désordre. J’ai été obligé
de perdre plusieurs heures à travailler avec les derniers commis.» Avec
ceux-ci, il ne se drapait pas dans la majesté impériale; aux raisons
insuffisantes qu’ils lui donnaient parfois, Napoléon répondait: «Vous
moquez-vous de moi? pensez-vous donc qu’un homme qui n’est pas né sur le
trône et qui a couru les rues à pied, puisse se payer d’aussi mauvaises
raisons?»
Ce n’est pas en brouillon qu’il intervenait; il savait tout, s’étant
donné la peine de tout apprendre, point par point. Dès la première heure
de son accession au pouvoir, le 19 brumaire, en rentrant à Paris, il
dit: «Il nous faut maintenant reconstruire, et reconstruire solidement.»
Alors, on le vit se mettre à l’ouvrage avec une fougue, une impétuosité
que rien ne pouvait contenir, prenant tout en main, se faisant tout
expliquer: «Il examinait, dit Rœderer, chaque question en elle-même,
après l’avoir divisée par la plus exacte analyse et la plus déliée,
interrogeant ensuite les grandes autorités, les temps, l’expérience, se
faisant rendre compte de la jurisprudence ancienne, des lois de Louis
XIV, du grand Frédéric... Quand on présentait un projet de règlement ou
de loi au Premier Consul, il était rare qu’il ne fît pas les questions
suivantes: Voici un projet, est-il complet? Tous les cas sont-ils
prévus? Pourquoi ne vous occupez vous pas de ceci? Cela est-il
nécessaire à dire? Cela est-il juste? Cela est-il utile? Comment cela
était-il autrefois? à Rome, en France? Comment cela est-il maintenant?
Comment cela est-il ailleurs?... L’obscurité de toutes les comptabilités
a été percée par le Premier Consul; toutes ont été examinées, comparées,
redressées... Napoléon ne manquait jamais de se représenter en somme la
plus petite dépense qu’on lui proposait, tout était évalué jusqu’au
dixième de centime.»--«Je ne crains pas, disait le Premier Consul, dans
sa première entrevue avec Mollien, de chercher des exemples et des
règles dans les temps passés; en conservant tout ce que la Révolution a
pu produire de nouveautés utiles, je ne renonce pas aux bonnes
institutions qu’elle a eu le tort de détruire.»--«Je fus, dit le général
Mathieu Dumas, fréquemment appelé près du Premier Consul, qui ne
manquait jamais de discuter personnellement avec les conseillers d’État
auxquels il avait confié l’examen d’une question d’administration, et
descendait jusqu’aux moindres détails avec une admirable précision, sans
jamais perdre de vue le but principal, l’ensemble et les moyens
d’exécution.» Fiévreusement, il soulève toutes les questions; celles
qu’il pose dans une seule de ses lettres au ministre de la guerre
indiquent le nombre de ses préoccupations, alors qu’il était au début de
son gouvernement:
«Je désire connaître sur-le-champ, citoyen ministre:
«1º Quels moyens vous avez employés pour remonter la cavalerie?
«2º Si le général Gardanne et les autres officiers, employés à l’armée
d’Angleterre, ont eu ordre d’être rendus à leur poste le 24 du courant?
«3º Quand aurai-je l’état de notre législation actuelle, relative à la
manière de parvenir aux différents grades dans les différents corps?
«4º Quand aurai-je le rapport sur la situation actuelle de l’école du
génie et de l’artillerie?
«5º Quand aurai-je le rapport sur la situation actuelle de la
jurisprudence militaire?
«6º Le rapport sur l’organisation actuelle de nos équipages
d’artillerie? Serait-il possible et utile d’avoir des chevaux au compte
de la république?
«7º Le rapport sur les lois, règlements et usages établis par la
comptabilité des différentes parties du service public?
«8º Le rapport sur les lois qui déterminent la manière dont se paye la
solde des troupes; sur ce qui était en usage jadis et aux différentes
époques de la Révolution? Quel parti convient-il de prendre à cet égard?
«9º Le rapport sur la conscription?
«10º Le rapport sur les récompenses militaires du 26 nivôse?»
A peu de jours de distance, c’est au ministre de l’intérieur qu’il
écrit: «Je désire, citoyen ministre, que vous m’envoyiez tous les jours,
à dix heures du soir, un bulletin contenant l’analyse de votre
correspondance avec les administrations centrales, commissaires et
autres agents du gouvernement. Vous ferez imprimer, à cet effet, des
états en trois colonnes. Dans la première seront les noms de tous les
départements et ceux des commissaires centraux; dans la seconde, toutes
les observations résultant de la correspondance relative aux
subsistances, au recouvrement des impositions; dans la troisième, les
observations relatives à la police et aux discussions qui se seraient
élevées entre les autorités.»
C’est également à dix heures du soir qu’il veut avoir du ministre de la
guerre «un bulletin sur toutes les divisions militaires et les armées,
pareil, ajoute-t-il, à celui que me remet le ministre de la police
générale».
On conçoit que tout cela était indépendant des obligations courantes
d’un chef de gouvernement, telles que revues, réceptions diplomatiques,
audiences privées, audiences publiques, lettres journalières à écrire ou
à répondre, examen et signature des pièces officielles. Aussi était-ce
de nuit qu’il fallait tenir les conseils des ministres; et, quand tout
le monde tombait de lassitude autour de lui, Napoléon s’écriait:
«Allons, allons, citoyens ministres, réveillons-nous, il n’est que deux
heures du matin, il faut gagner l’argent que nous donne le peuple
français.»
Ce surmenage répété chaque jour ne laissait pas que d’inquiéter vivement
l’entourage du Premier Consul; on essayait, mais en vain, de le modérer.
Esclave avant tout de son devoir, il se refusait à mesurer ses forces. A
sa mère lui disant qu’il travaille trop, il répond en riant: «Est-ce que
je suis le fils de la poule blanche?» Et quand Lætitia, voyant qu’elle
est sans influence sur son fils, a prié le docteur Corvisart de défendre
à Napoléon de travailler si avant dans la nuit, celui-ci dit à son frère
Lucien: «Pauvre Corvisart! Il ne rabâche que cela! mais je lui ai
prouvé, comme deux et deux font quatre, qu’il faut bien que je prenne la
nuit pour faire aller ma boutique, puisque le jour ne suffit pas...
J’aimerais plus de repos, mais le bœuf est attelé, il faut qu’il
laboure.»
Et il labourait, et il peinait jour et nuit, à travers ce vaste champ
qu’il s’agissait de rendre fertile, après l’avoir déblayé de la couche
épaisse de ruines dont il était recouvert.
Sous l’unique impulsion d’un homme, quel travail gigantesque accompli en
moins d’une année: le culte est rétabli; les lois de proscription sont
abrogées, et, d’un trait de plume, cent mille citoyens sont rendus à la
patrie; la liberté du travail est assurée; une constitution nouvelle,
garantie de l’ordre, est promulguée; le Conseil d’État est institué; la
division administrative de la France est tracée, telle qu’elle nous
régit encore maintenant: cent préfets, quatre cents sous-préfets sont
nommés; la Banque de France et la Caisse d’amortissement sont créées; le
Trésor public est garni; les rentes et pensions sont payées en
numéraire; le crédit renaît; l’industrie et le commerce redeviennent
florissants; des tribunaux équitables et respectés rendent la justice;
les cours d’appel sont fondées; des armées formidables et disciplinées
sont organisées, conquièrent l’Italie, réduisent l’Autriche vaincue à
l’impuissance, dispersent les forces épouvantées de la coalition
européenne!
En vérité, c’est la résurrection complète de cette France abattue, vers
laquelle s’avançaient, de toutes parts, les armées étrangères, attirées
par l’espoir téméraire d’une prompte et facile curée.
Voudra-t-on diminuer la valeur de ces immenses et louables efforts, et
n’y voir que l’orgueil d’un jeune homme aimant à s’enivrer, sous toutes
les formes, des jouissances du pouvoir suprême, ou le calcul égoïste,
bien que profitable à tous, d’un chef tenant à conserver la première
place, voulant assurer sa réélection dans quelques années?
De pareilles suppositions pourraient être légitimes, si cette ardeur
infatigable, cette activité prodigieuse s’étaient ralenties après que
Napoléon eut atteint les limites extrêmes de l’ambition humaine. Mais le
Consul à vie, l’Empereur, rassasiés de gloire et de puissance, ne
s’épargnent pas plus que le débutant impatient de faire ses preuves et
de consolider sa position.