Le jour où, pour la première fois, le commandement d’une armée est
confié à Napoléon, les malheurs de la France tiennent une autre place
dans son esprit que le souci de sa gloire personnelle. Habitué à mesurer
les situations difficiles, Napoléon a compris que cette pauvre patrie,
près de succomber d’épuisement, ne pouvait continuer à entretenir, même
avec la victoire, des armées «où le déficit dans tous les genres était
tellement excessif que les généraux ne cessaient de se plaindre et de
demander de nouveaux approvisionnements». C’était l’époque où Hoche
écrivait: «Sans pain, sans souliers, sans vêtements, sans argent,
entourés d’ennemis, voilà notre position déplorable... Si messieurs les
députés ont tant d’esprit, qu’ils nourrissent les soldats, qu’ils payent
et habillent les officiers...»
Napoléon a compris qu’il fallait à cette mère patrie des enfants assez
forts pour se suffire à eux-mêmes d’abord, pour lui envoyer à elle,
ensuite, des moyens de subsistance et, par surcroît, lui procurer la
gloire.
Pour l’ancien lieutenant d’artillerie de Valence et d’Auxonne, le
problème n’est pas nouveau: il va se conduire envers la patrie comme il
s’est conduit jadis envers sa famille, réduite à la misère en Corse; il
va exiger des autres ce qu’il a fait lui-même. Il part avec la
conviction que tout homme, où qu’il soit, couvre avec la semelle de ses
bottes un espace de terre qui doit le nourrir, et il emporte la
résolution sacrée non seulement de ne jamais rien demander à la patrie
malheureuse, mais encore de la secourir.
A l’heure exacte où il prend le commandement de l’armée d’Italie, sa
pensée intime, sur l’étendue de la tâche qui lui incombe, est précisée
dans une lettre à Chauvet, l’un de ses anciens amis de Toulon, modeste
commissaire des guerres: «Le gouvernement, écrit Napoléon, attend de
l’armée de grandes choses; il faut les réaliser et tirer la patrie de la
crise où elle se trouve.»
Ce que Napoléon appelait une armée n’était, en réalité, qu’une
agglomération de gens déguenillés, affamés, indisciplinés. «L’armée
française, dit Stendhal alors témoin oculaire, était depuis longtemps
exposée à des privations horribles; souvent les vivres manquaient, et
ces soldats placés sur les sommets des Alpes et qui se trouvaient huit
mois de l’année au milieu des neiges, manquaient de chaussures et de
vêtements... Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on aurait peine aujourd’hui à
se faire une idée du dénuement et de la misère de cette ancienne armée
d’Italie... Une réflexion peut suffire: les riches de cette armée
avaient des assignats, et les assignats n’avaient aucune valeur en
Italie.» Huit jours avant l’arrivée de Bonaparte, l’un des généraux de
l’armée d’Italie, Joubert, écrivait à son père: «Le gouvernement, tout
occupé du Rhin, nous laisse sans argent, à la merci des fripons qui nous
administrent... La France frémirait si on comptait tous ceux qui sont
morts d’inanition, de maladies.»
Devant cette situation lamentable, Napoléon va-t-il récriminer, répudier
les responsabilités et les rejeter sur d’autres? Nullement. Voici ce
qu’il écrit au Directoire, au sujet de son prédécesseur: «J’ai
particulièrement été satisfait de la franchise et de l’honnêteté du
général Schérer. Il a acquis, par sa conduite loyale et par son
empressement à me donner tous les renseignements qui peuvent m’être
utiles, des droits à ma reconnaissance.»
Outre la pénurie existante, il fallut bientôt constater que les subsides
mis à la disposition du général en chef, pour l’entrée en campagne,
étaient illusoires, «que les traites envoyées par la trésorerie étaient
protestées, qu’une somme de six cent mille livres, annoncée, n’était pas
arrivée». Il y avait, certes, dans ce désarroi, de quoi décourager la
bonne volonté la mieux trempée; mais Napoléon, en rude ouvrier qui n’a
pas peur de la rude besogne, termine son rapport au Directoire en
s’écriant: «Malgré tout cela, nous irons.»
Mots héroïques dans leur simplicité et leur sincérité, où l’on ne
saurait reconnaître, sans extrême légèreté, le langage ou la nature d’un
aventurier,--rien dans le caractère de Napoléon n’autorisant une
semblable confusion. Alors que le propre de l’aventurier est d’ordinaire
de se jeter tête baissée dans l’inconnu, de tout attendre de
l’intervention du destin, Napoléon s’évertue, au contraire, à disputer
mathématiquement au hasard l’éventualité même du moindre accident; et
c’est bien lui qui écrivait au Directoire: «Ce que vous désireriez que
je fisse sont des miracles, et je n’en sais pas faire... Ce n’est
qu’avec de la prudence, de la sagesse, beaucoup de dextérité que l’on
parvient à de grands buts et que l’on surmonte tous les obstacles:
autrement, on ne réussira en rien. Du triomphe à la chute il n’est qu’un
pas. J’ai vu, dans les plus grandes circonstances, qu’un rien a toujours
décidé les plus grands événements.»
Aussi, multiplier ses efforts, ne trouver aucune besogne indigne de son
rang ni de ses mains, exiger l’ordre dans tout et partout, courir sus au
gaspillage sans relâche, veiller jour et nuit,--c’est à ce prix, à ce
prix seulement qu’il achète le repos de sa conscience, toujours sagace
et scrupuleuse.