I
Représenter Napoléon comme un aventurier, parvenu à la plus haute des
situations grâce à l’audace d’une ambition illimitée, c’est moins une
définition qu’une affirmation à la fois vague et sans portée.
Se figurer qu’un officier obscur s’est, un jour, mis en tête le projet
compliqué de devenir le maître de son pays et, dès lors, a su concentrer
toutes ses pensées, tous ses calculs vers ce but chimérique, miroitant à
perte de vue, c’est prêter à cet officier des idées qui touchent de plus
près à l’aliénation mentale qu’à l’ambition.
La vérité est beaucoup plus simple: Napoléon a occupé la première place,
parce que seul, en France, il était capable de l’occuper. N’en avait-il
pas fourni la preuve en déployant, dans l’exercice du commandement de
l’armée d’Italie, en 1796, toutes les qualités d’un chef de
gouvernement?
Cette preuve, personne autre que lui ne l’avait faite, depuis que la
France s’efforçait à sortir de l’anarchie issue de la Révolution.
Quel autre, aux jours des angoisses terribles de la banqueroute
officielle, pouvait-on appeler à la direction des affaires, si ce n’est
celui qui, trois ans auparavant, prenant une armée en haillons, avait
montré qu’il possédait, en plus d’une haute science militaire, l’art de
rendre la confiance aux désespérés, l’art de transformer le dénuement en
prospérité, la débandade en cohésion, l’art d’arrêter les dilapidations,
l’art de contraindre à l’honnêteté, l’art, enfin, de faire de rien un
instrument de gloire et de fortune pour son pays?
Pour mettre en vue ses puissantes capacités, Napoléon, voué par sa
naissance aux luttes de la vie, n’eut pas besoin du stimulant d’un fol
orgueil, il lui suffit d’obéir à son tempérament d’homme laborieux,
rebelle au découragement, esclave du devoir scrupuleusement rempli.
Général révoqué, quand tant d’autres se fussent abandonnés à la
désespérance, Napoléon, fidèle à ses habitudes de travail, trace des
plans de campagnes propres à assurer le succès aux généraux en activité.
La face glabre, sillonnée de rides prématurées, l’habit râpé, flottant
autour d’un corps amaigri par les privations, il allait, dans les
bureaux de la guerre, offrir gratuitement ses conceptions géniales, sans
réclamer pour lui-même le bénéfice de leur exécution. Ses rapports avec
Pontécoulant, le sous-lieutenant ministre, sont la preuve indéniable de
ce fait.
Quels mobiles, autres que l’amour du métier et le patriotisme,
apercevoir dans ces études stratégiques, dont le résultat logique ne
pouvait être que de couvrir de gloire le général en chef Schérer?
Impossible de trouver ici l’indice d’une ambition exagérée: se
distinguer par des travaux techniques, c’est plus que le droit d’un
officier, c’est son devoir strict.
Donc, c’est bien par son application consciencieuse et persistante au
travail que Napoléon se mit en évidence; c’est bien par son zèle et sa
persévérance qu’il força les portes des bureaux de la guerre, où il se
fit remarquer suffisamment pour qu’on vînt le chercher au 13
vendémiaire.
Alors, sorti de l’obscurité, il fut, bientôt après, chargé de réaliser
les plans mémorables dont il était l’auteur et que Schérer avait rejetés
à titre d’élucubrations insensées, sorties du cerveau d’un malade.