III

Impossible de considérer attentivement le portrait moral de Napoléon

sans y percevoir, comme dans son portrait physique, une double image.

D’abord, au premier plan, l’homme du système, selon son expression,

c’est-à-dire le titulaire du grade le plus élevé de cette hiérarchie

administrative qui avait réalisé l’énorme tâche de tirer la France de

l’effondrement où elle menaçait de disparaître à jamais.

Pour rétablir et maintenir le principe d’autorité, il ne fallait rien

moins qu’imposer à l’élément civil la discipline militaire, avec sa foi

aveugle, son fétichisme vague en la personne du commandant en chef qui

entraîne ses troupes par une sorte de fascination. Cette suprématie

représentative, Napoléon l’a pratiquée avec une ampleur qui a motivé les

railleries des royalistes. Imprudentes railleries, faciles à retourner

contre les rois, avec cette différence qu’il est aisé de voir où

l’Empereur, habitué qu’il était, dès l’âge de neuf ans, à subir ou à

exercer le prestige du commandement, avait appris l’art de conduire les

hommes.

Peu de rois, sans contredit, se sont appliqués à porter aussi haut que

Napoléon le caractère pompeux et théâtral de la souveraineté. Si l’on en

juge par les harangues dont nous avons donné des fragments, et par la

multitude d’emblèmes, images, médailles, statues que l’époque de

l’Empire nous a léguée, on peut conclure que l’homme du _système_ avait

particulièrement réussi dans ses visées.

Au second plan, viennent se profiler les traits de celui qui, seul en

France, seul en Europe peut-être, ne se laissa pas une minute éblouir

par le pailleté, par le clinquant dont il avait calculé d’avance les

effets imaginatifs sur le peuple. Napoléon s’identifiait si

complètement, aux occasions voulues, avec les exigences de la majesté

impériale qu’on a peine à se convaincre qu’il ait pu rester à l’abri de

toute infatuation. On se croit le jouet d’une illusion quand on voit le

souverain, débarrassé de la fonction suprême, redevenir l’homme simple,

sobre, familier, économe qu’était jadis le sous-lieutenant d’artillerie,

échappé de la caserne. Rien ici, quoi qu’on en ait dit, ne procède de

l’art du comédien; c’est, tout bonnement, l’homme de travail rendu à

lui-même, c’est le fonctionnaire faisant place à l’homme privé.

Comme l’ordonnance d’un officier, Constant, son valet de chambre,

entrait le matin vers sept heures dans la chambre de l’Empereur. Là,

régnait le plus beau désordre attestant que, la veille, l’étiquette

solennelle du «coucher des rois» avait été quelque peu négligée. Chaque

partie de son habillement était jetée à tort et à travers: son habit par

terre, son grand cordon sur le tapis, son chapeau au loin sur un meuble,

et ainsi de tous ses vêtements. Ses premières questions portaient

invariablement sur l’heure qu’il pouvait être et le temps qu’il faisait.

Le seul luxe que se permit l’Empereur, à son lever, était d’avoir du feu

dans son cabinet de toilette, même en plein été. Il aimait la chaleur

jusqu’à prendre son bain «à une température si élevée, dit Bourrienne,

qu’une atmosphère de vapeur épaisse envahissait la chambre et forçait

d’ouvrir toutes les portes». Sorti du bain, il se faisait frictionner à

l’eau de Cologne. Pendant cette opération, s’engageaient, entre Napoléon

et son valet de chambre, les conversations les plus libres. «Sa Majesté,

rapporte Constant, me questionnait sur ce que j’avais fait la veille.

Elle me demandait si j’avais dîné en ville et avec qui, si l’on m’avait

bien reçu, ce que nous avions à dîner. Souvent aussi, elle voulait

savoir ce que coûtait telle ou telle partie de mon habillement; je le

lui disais, et alors l’Empereur se récriait sur les prix et me disait

que, quand il était sous-lieutenant, tout était bien moins cher; qu’il

avait souvent mangé chez Roze, restaurateur de ce temps, et qu’il y

dînait fort bien pour quarante sous.» «Une des choses qui étonnaient le

plus Mme Walewska, dit Sismondi, c’était d’entendre Napoléon, avant de

se coucher, causer, en se déshabillant, avec son valet de chambre, se

faire raconter par lui les commérages de la ville, et même les propos et

les querelles des valets.»

Les entretiens du matin étaient parfois interrompus par l’arrivée du

premier médecin de la cour. «Vous voilà, grand charlatan! s’écriait

l’Empereur. Avez-vous déjà tué beaucoup de monde aujourd’hui?» Le

docteur Corvisart, ajoute Roustam dans ses mémoires, n’était nullement

troublé et répondait sur un ton analogue.

L’Empereur professait à l’égard des médecins un scepticisme inséparable

d’une santé parfaite. L’homme doué de cet équilibre intellectuel

constant, qui est la marque des œuvres de Napoléon; l’homme qui a passé

autant de jours à parcourir les grands chemins et de nuits à coucher

sous la tente, que de jours dans son palais et de nuits dans son lit,

cet homme-là n’était pas et ne pouvait pas être un malade.

Et nous laissons pour compte aux fabricants de légendes la gale

contractée au siège de Toulon et répercutée sur les organes internes;

l’épilepsie, qui leur a servi à rendre plausibles et à expliquer

médicalement les scènes de violence imaginaires avec accompagnement

d’yeux convulsés, de bave aux lèvres et de coups de pied dans le ventre

des interlocuteurs; et enfin la maladie, dont le nom ne s’imprime pas,

qu’il aurait apportée sur le champ de bataille de Waterloo.

L’Empereur n’avait pas la petite taille qui fait en quelque sorte partie

de sa légende. Ses soldats d’Italie l’avaient bien baptisé _le Petit

Caporal_, mais c’était plutôt par allusion à son jeune âge et à son

apparence chétive. La foule, qui le voyait de loin, a pu le croire

petit, par comparaison avec la taille gigantesque de la plupart des

généraux qui l’escortaient; car il avait, comme Frédéric de Prusse, le

goût et la manie de s’entourer de beaux hommes. Napoléon mesurait

exactement, sur son lit de mort, 5 pieds 2 pouces 4 lignes, ce qui fait

non moins exactement 1 mètre 68 centimètres 7 millimètres. Il était donc

au-dessus de la taille moyenne de nos jours.

Enfin, il avait les jambes courtes, le buste très long, très développé,

et la tête légèrement rentrée dans les épaules. Cette tête avait 22

pouces (60 centimètres) de circonférence; elle était donc forte; elle

était aussi très sensible. Et Constant raconte qu’il devait briser, en

les portant quelques jours, les chapeaux de l’Empereur avant de les lui

donner.

Vêtu d’un pantalon et d’une robe de chambre de molleton blanc, coiffé du

madras dont il se couvrait la tête pour la nuit, l’Empereur se rasait

lui-même, devant une glace que tenait son valet de chambre, puis

endossait le costume qu’il conservait toute la journée. On lui

présentait sa tabatière en écaille, qu’il avait presque toujours à la

main, et Napoléon passait dans son cabinet de travail, où l’attendaient

ses secrétaires.

A le voir, à cette heure matinale, prenant connaissance des innombrables

lettres de son courrier, compulsant les montagnes de dossiers accumulés

sur sa table, on aurait plutôt dit d’un chef de maison de commerce,

soucieux de la bonne marche des affaires, que d’un souverain arrivé au

sommet de la prospérité. Loin de planer, à l’instar des anciens rois,

dans une atmosphère sereine, Napoléon, rompu dès l’enfance à un travail

quotidien, donnait, sous les yeux de ses secrétaires, l’exemple d’une

infatigable activité. Il n’était pas le chef honoraire de son

administration, mais bien le directeur effectif, méticuleux, responsable

des actes de son cabinet. Tel, un négociant consciencieux n’abandonne à

personne les intérêts de la raison sociale dont il a la garde.

«L’Empereur, dit Menneval, s’accoutuma à ouvrir ses lettres lui-même; je

l’aidais quand je n’avais rien à faire... A mesure qu’une lettre était

ouverte, il la lisait, et souvent y répondait sur-le-champ, mettant à

part les autres pour y répondre plus tard, et jetant à terre toutes

celles qui n’exigeaient pas de réponse.» D’après Fleury de Chaboulon,

«il prenait le soin de ranger lui-même ses papiers; chacun d’eux avait

un poste fixe; là, se trouvait tout ce qui concernait le département de

la guerre; ici, les budgets, les situations journalières du Trésor et

des finances; plus loin, les rapports de la police, sa correspondance

secrète avec ses agents particuliers, etc... Il remettait soigneusement,

après s’en être servi, chaque chose à sa place: le commis d’ordre le

plus achevé n’eût été près de lui qu’un brouillon.»

La correspondance courante une fois lue et expédiée, on se mettait à

répondre aux lettres plus difficiles et à transcrire les ordres médités

par l’Empereur, qui alors dictait, «se mettant à marcher dans la pièce

où il se trouvait et la parcourant dans toute sa longueur... A mesure

qu’il entrait dans un sujet, il éprouvait une espèce de tic qui

consistait dans un mouvement du bras droit, qu’il tordait en tirant avec

la main le parement de son habit. Il écrivait rarement lui-même...

Écrire était, pour lui, une fatigue, sa main ne pouvait suivre la

rapidité de ses conceptions... Il ne prenait la plume que si, par

hasard, il était seul. La moitié des lettres manquaient aux mots. Il ne

pouvait se relire ou il ne voulait pas s’en donner la peine. Si une

explication lui était demandée, il reprenait son brouillon, qu’il

déchirait ou jetait au feu, et dictait à nouveau.»

Il arpentait ainsi son bureau d’un pas lent et mesuré, allant de l’un de

ses secrétaires à l’autre. La besogne était rude. Il fallait saisir au

vol les improvisations de l’Empereur, obligé de résoudre à la fois tant

de questions d’ordres différents, et peu disposé à répéter ce qu’il

avait dit. De temps à autre, ce milieu fiévreux, où toutes les plumes

s’évertuaient à courir après les paroles du maître, était traversé par

des éclaircies de gaieté. Témoin l’anecdote suivante: «Bélime, le rival

heureux de Chateaubriand à l’académie des Jeux floraux de Toulouse,

était secrétaire de Clarke, ministre de la guerre, qui l’envoyait

quelquefois aux Tuileries chercher les ordres de l’Empereur. Celui-ci

dictait, ayant sa tabatière devant lui. Napoléon ayant tourné le dos,

Bélime prit une pincée de tabac. Napoléon l’aperçut dans la glace, se

retourna brusquement, et, prenant la tabatière, il dit au secrétaire

interloqué et tremblant: «Gardez-la, elle est trop petite pour nous

deux», et il se remit à dicter.»

En travailleur qu’il était lui-même, l’Empereur pouvait apprécier les

efforts de ses collaborateurs, et savait par de douces paroles ou de

bons procédés leur faire connaître sa satisfaction, quand il leur

imposait un labeur supplémentaire. «Si quelque travail, dit Meneval,

l’obligeait à se lever pendant la nuit, l’Empereur me faisait éveiller.

Je le trouvais vêtu de sa robe de chambre blanche, avec un madras sur la

tête, se promenant dans son cabinet... Lorsque le travail était terminé,

et quelquefois au milieu du travail, il faisait venir des glaces et des

sorbets. Il me demandait ce que je préférerais, et sa sollicitude allait

jusqu’à me conseiller ce qu’il jugeait devoir être le plus favorable à

ma santé... D’autres fois, après un travail qui avait duré une partie de

la nuit, il me recommandait d’aller me mettre au bain, et souvent il

donnait lui-même ordre qu’on le préparât.» N’est-on pas là encore plus

près des mœurs d’un officier payeur à l’égard de son fourrier, que de la

raideur habituelle aux souverains tenant à distance leurs humbles

sujets?

Est-ce à dire que Napoléon, absorbé par tant et de si grands soucis,

était fixement d’une humeur angélique, qu’on vivait autour de lui sous

un ciel toujours sans nuage? Une telle affirmation serait de la pure

niaiserie, qu’il s’agisse, au reste, de Napoléon ou de tout autre

mortel. Qui n’a pas ses mouvements d’humeur, plus ou moins fréquents,

plus ou moins violents? En maintes circonstances, l’Empereur a même pu,

à dessein, exagérer les effets de sa colère. Quand on commande de haut,

on doit, pour être entendu, forcer le volume de sa voix, afin que les

échos en propagent le son dans le lointain. Ce sont là encore les

nécessités du _système_: elles ne peuvent servir en rien à déterminer le

caractère d’un homme. Ce qui importe ici, sous le rapport psychologique,

c’est de constater que Napoléon n’était pas dans un état d’irascibilité

permanente qui le rendît inabordable, comme on l’a prétendu avec autant

d’entêtement que d’inexactitude.

«Lorsque ses ordres, dit Fleury de Chaboulon, nous avaient été dictés

dans un moment d’entraînement, nous avions soin autant que possible de

ne point les soumettre le même jour à sa signature; le lendemain, ils

étaient presque toujours modifiés, adoucis, déchirés. Jamais Napoléon ne

nous sut mauvais gré de chercher à le garantir des dangers de la

précipitation.» Pour vaincre l’incrédulité des obstinés qui pourraient

se plaindre de n’avoir pas entendu, de leurs propres oreilles,

l’Empereur accepter des observations, nous allons le faire parler

lui-même, et on le verra subir sans colère les critiques, quand il ne va

pas au-devant. Envoyant une note à Champagny, il ajoute le

_post-scriptum_ suivant: «Cet exemplaire étant le premier dicté, il y a

beaucoup de choses de style à arranger: je vous laisse ce soin.» Au

général Clarke, il dit: «Je vois que la lettre que j’ai signée a été mal

écrite; cela doit arriver souvent, parce qu’après avoir dicté je ne peux

pas relire mes lettres. Lors donc qu’il y aura le moindre louche et la

moindre chose que vous ne compreniez pas, il faut que vous me

l’écriviez.» Au même général, dans une autre circonstance, il mande: «Je

reçois votre réponse à ma lettre, relative au départ des princes

d’Espagne que je croyais avoir eu lieu. Je vois que je me suis trompé.

Vous ne devez pas trouver bien extraordinaire que, dans un moment comme

celui-ci et au milieu de tant d’occupations, je saisisse quelquefois de

travers.» L’homme qui, envers ses subordonnés, se plie jusqu’à ce ton si

modéré, si franc, si dénué d’infatuation, n’est pas, quoi qu’on ait dit,

un énergumène et ne l’a jamais été, du reste, pas plus dans son intimité

que partout ailleurs.

Napoléon intime · 第 85 / 111 题