Impossible de considérer attentivement le portrait moral de Napoléon
sans y percevoir, comme dans son portrait physique, une double image.
D’abord, au premier plan, l’homme du système, selon son expression,
c’est-à-dire le titulaire du grade le plus élevé de cette hiérarchie
administrative qui avait réalisé l’énorme tâche de tirer la France de
l’effondrement où elle menaçait de disparaître à jamais.
Pour rétablir et maintenir le principe d’autorité, il ne fallait rien
moins qu’imposer à l’élément civil la discipline militaire, avec sa foi
aveugle, son fétichisme vague en la personne du commandant en chef qui
entraîne ses troupes par une sorte de fascination. Cette suprématie
représentative, Napoléon l’a pratiquée avec une ampleur qui a motivé les
railleries des royalistes. Imprudentes railleries, faciles à retourner
contre les rois, avec cette différence qu’il est aisé de voir où
l’Empereur, habitué qu’il était, dès l’âge de neuf ans, à subir ou à
exercer le prestige du commandement, avait appris l’art de conduire les
hommes.
Peu de rois, sans contredit, se sont appliqués à porter aussi haut que
Napoléon le caractère pompeux et théâtral de la souveraineté. Si l’on en
juge par les harangues dont nous avons donné des fragments, et par la
multitude d’emblèmes, images, médailles, statues que l’époque de
l’Empire nous a léguée, on peut conclure que l’homme du _système_ avait
particulièrement réussi dans ses visées.
Au second plan, viennent se profiler les traits de celui qui, seul en
France, seul en Europe peut-être, ne se laissa pas une minute éblouir
par le pailleté, par le clinquant dont il avait calculé d’avance les
effets imaginatifs sur le peuple. Napoléon s’identifiait si
complètement, aux occasions voulues, avec les exigences de la majesté
impériale qu’on a peine à se convaincre qu’il ait pu rester à l’abri de
toute infatuation. On se croit le jouet d’une illusion quand on voit le
souverain, débarrassé de la fonction suprême, redevenir l’homme simple,
sobre, familier, économe qu’était jadis le sous-lieutenant d’artillerie,
échappé de la caserne. Rien ici, quoi qu’on en ait dit, ne procède de
l’art du comédien; c’est, tout bonnement, l’homme de travail rendu à
lui-même, c’est le fonctionnaire faisant place à l’homme privé.
Comme l’ordonnance d’un officier, Constant, son valet de chambre,
entrait le matin vers sept heures dans la chambre de l’Empereur. Là,
régnait le plus beau désordre attestant que, la veille, l’étiquette
solennelle du «coucher des rois» avait été quelque peu négligée. Chaque
partie de son habillement était jetée à tort et à travers: son habit par
terre, son grand cordon sur le tapis, son chapeau au loin sur un meuble,
et ainsi de tous ses vêtements. Ses premières questions portaient
invariablement sur l’heure qu’il pouvait être et le temps qu’il faisait.
Le seul luxe que se permit l’Empereur, à son lever, était d’avoir du feu
dans son cabinet de toilette, même en plein été. Il aimait la chaleur
jusqu’à prendre son bain «à une température si élevée, dit Bourrienne,
qu’une atmosphère de vapeur épaisse envahissait la chambre et forçait
d’ouvrir toutes les portes». Sorti du bain, il se faisait frictionner à
l’eau de Cologne. Pendant cette opération, s’engageaient, entre Napoléon
et son valet de chambre, les conversations les plus libres. «Sa Majesté,
rapporte Constant, me questionnait sur ce que j’avais fait la veille.
Elle me demandait si j’avais dîné en ville et avec qui, si l’on m’avait
bien reçu, ce que nous avions à dîner. Souvent aussi, elle voulait
savoir ce que coûtait telle ou telle partie de mon habillement; je le
lui disais, et alors l’Empereur se récriait sur les prix et me disait
que, quand il était sous-lieutenant, tout était bien moins cher; qu’il
avait souvent mangé chez Roze, restaurateur de ce temps, et qu’il y
dînait fort bien pour quarante sous.» «Une des choses qui étonnaient le
plus Mme Walewska, dit Sismondi, c’était d’entendre Napoléon, avant de
se coucher, causer, en se déshabillant, avec son valet de chambre, se
faire raconter par lui les commérages de la ville, et même les propos et
les querelles des valets.»
Les entretiens du matin étaient parfois interrompus par l’arrivée du
premier médecin de la cour. «Vous voilà, grand charlatan! s’écriait
l’Empereur. Avez-vous déjà tué beaucoup de monde aujourd’hui?» Le
docteur Corvisart, ajoute Roustam dans ses mémoires, n’était nullement
troublé et répondait sur un ton analogue.
L’Empereur professait à l’égard des médecins un scepticisme inséparable
d’une santé parfaite. L’homme doué de cet équilibre intellectuel
constant, qui est la marque des œuvres de Napoléon; l’homme qui a passé
autant de jours à parcourir les grands chemins et de nuits à coucher
sous la tente, que de jours dans son palais et de nuits dans son lit,
cet homme-là n’était pas et ne pouvait pas être un malade.
Et nous laissons pour compte aux fabricants de légendes la gale
contractée au siège de Toulon et répercutée sur les organes internes;
l’épilepsie, qui leur a servi à rendre plausibles et à expliquer
médicalement les scènes de violence imaginaires avec accompagnement
d’yeux convulsés, de bave aux lèvres et de coups de pied dans le ventre
des interlocuteurs; et enfin la maladie, dont le nom ne s’imprime pas,
qu’il aurait apportée sur le champ de bataille de Waterloo.
L’Empereur n’avait pas la petite taille qui fait en quelque sorte partie
de sa légende. Ses soldats d’Italie l’avaient bien baptisé _le Petit
Caporal_, mais c’était plutôt par allusion à son jeune âge et à son
apparence chétive. La foule, qui le voyait de loin, a pu le croire
petit, par comparaison avec la taille gigantesque de la plupart des
généraux qui l’escortaient; car il avait, comme Frédéric de Prusse, le
goût et la manie de s’entourer de beaux hommes. Napoléon mesurait
exactement, sur son lit de mort, 5 pieds 2 pouces 4 lignes, ce qui fait
non moins exactement 1 mètre 68 centimètres 7 millimètres. Il était donc
au-dessus de la taille moyenne de nos jours.
Enfin, il avait les jambes courtes, le buste très long, très développé,
et la tête légèrement rentrée dans les épaules. Cette tête avait 22
pouces (60 centimètres) de circonférence; elle était donc forte; elle
était aussi très sensible. Et Constant raconte qu’il devait briser, en
les portant quelques jours, les chapeaux de l’Empereur avant de les lui
donner.
Vêtu d’un pantalon et d’une robe de chambre de molleton blanc, coiffé du
madras dont il se couvrait la tête pour la nuit, l’Empereur se rasait
lui-même, devant une glace que tenait son valet de chambre, puis
endossait le costume qu’il conservait toute la journée. On lui
présentait sa tabatière en écaille, qu’il avait presque toujours à la
main, et Napoléon passait dans son cabinet de travail, où l’attendaient
ses secrétaires.
A le voir, à cette heure matinale, prenant connaissance des innombrables
lettres de son courrier, compulsant les montagnes de dossiers accumulés
sur sa table, on aurait plutôt dit d’un chef de maison de commerce,
soucieux de la bonne marche des affaires, que d’un souverain arrivé au
sommet de la prospérité. Loin de planer, à l’instar des anciens rois,
dans une atmosphère sereine, Napoléon, rompu dès l’enfance à un travail
quotidien, donnait, sous les yeux de ses secrétaires, l’exemple d’une
infatigable activité. Il n’était pas le chef honoraire de son
administration, mais bien le directeur effectif, méticuleux, responsable
des actes de son cabinet. Tel, un négociant consciencieux n’abandonne à
personne les intérêts de la raison sociale dont il a la garde.
«L’Empereur, dit Menneval, s’accoutuma à ouvrir ses lettres lui-même; je
l’aidais quand je n’avais rien à faire... A mesure qu’une lettre était
ouverte, il la lisait, et souvent y répondait sur-le-champ, mettant à
part les autres pour y répondre plus tard, et jetant à terre toutes
celles qui n’exigeaient pas de réponse.» D’après Fleury de Chaboulon,
«il prenait le soin de ranger lui-même ses papiers; chacun d’eux avait
un poste fixe; là, se trouvait tout ce qui concernait le département de
la guerre; ici, les budgets, les situations journalières du Trésor et
des finances; plus loin, les rapports de la police, sa correspondance
secrète avec ses agents particuliers, etc... Il remettait soigneusement,
après s’en être servi, chaque chose à sa place: le commis d’ordre le
plus achevé n’eût été près de lui qu’un brouillon.»
La correspondance courante une fois lue et expédiée, on se mettait à
répondre aux lettres plus difficiles et à transcrire les ordres médités
par l’Empereur, qui alors dictait, «se mettant à marcher dans la pièce
où il se trouvait et la parcourant dans toute sa longueur... A mesure
qu’il entrait dans un sujet, il éprouvait une espèce de tic qui
consistait dans un mouvement du bras droit, qu’il tordait en tirant avec
la main le parement de son habit. Il écrivait rarement lui-même...
Écrire était, pour lui, une fatigue, sa main ne pouvait suivre la
rapidité de ses conceptions... Il ne prenait la plume que si, par
hasard, il était seul. La moitié des lettres manquaient aux mots. Il ne
pouvait se relire ou il ne voulait pas s’en donner la peine. Si une
explication lui était demandée, il reprenait son brouillon, qu’il
déchirait ou jetait au feu, et dictait à nouveau.»
Il arpentait ainsi son bureau d’un pas lent et mesuré, allant de l’un de
ses secrétaires à l’autre. La besogne était rude. Il fallait saisir au
vol les improvisations de l’Empereur, obligé de résoudre à la fois tant
de questions d’ordres différents, et peu disposé à répéter ce qu’il
avait dit. De temps à autre, ce milieu fiévreux, où toutes les plumes
s’évertuaient à courir après les paroles du maître, était traversé par
des éclaircies de gaieté. Témoin l’anecdote suivante: «Bélime, le rival
heureux de Chateaubriand à l’académie des Jeux floraux de Toulouse,
était secrétaire de Clarke, ministre de la guerre, qui l’envoyait
quelquefois aux Tuileries chercher les ordres de l’Empereur. Celui-ci
dictait, ayant sa tabatière devant lui. Napoléon ayant tourné le dos,
Bélime prit une pincée de tabac. Napoléon l’aperçut dans la glace, se
retourna brusquement, et, prenant la tabatière, il dit au secrétaire
interloqué et tremblant: «Gardez-la, elle est trop petite pour nous
deux», et il se remit à dicter.»
En travailleur qu’il était lui-même, l’Empereur pouvait apprécier les
efforts de ses collaborateurs, et savait par de douces paroles ou de
bons procédés leur faire connaître sa satisfaction, quand il leur
imposait un labeur supplémentaire. «Si quelque travail, dit Meneval,
l’obligeait à se lever pendant la nuit, l’Empereur me faisait éveiller.
Je le trouvais vêtu de sa robe de chambre blanche, avec un madras sur la
tête, se promenant dans son cabinet... Lorsque le travail était terminé,
et quelquefois au milieu du travail, il faisait venir des glaces et des
sorbets. Il me demandait ce que je préférerais, et sa sollicitude allait
jusqu’à me conseiller ce qu’il jugeait devoir être le plus favorable à
ma santé... D’autres fois, après un travail qui avait duré une partie de
la nuit, il me recommandait d’aller me mettre au bain, et souvent il
donnait lui-même ordre qu’on le préparât.» N’est-on pas là encore plus
près des mœurs d’un officier payeur à l’égard de son fourrier, que de la
raideur habituelle aux souverains tenant à distance leurs humbles
sujets?
Est-ce à dire que Napoléon, absorbé par tant et de si grands soucis,
était fixement d’une humeur angélique, qu’on vivait autour de lui sous
un ciel toujours sans nuage? Une telle affirmation serait de la pure
niaiserie, qu’il s’agisse, au reste, de Napoléon ou de tout autre
mortel. Qui n’a pas ses mouvements d’humeur, plus ou moins fréquents,
plus ou moins violents? En maintes circonstances, l’Empereur a même pu,
à dessein, exagérer les effets de sa colère. Quand on commande de haut,
on doit, pour être entendu, forcer le volume de sa voix, afin que les
échos en propagent le son dans le lointain. Ce sont là encore les
nécessités du _système_: elles ne peuvent servir en rien à déterminer le
caractère d’un homme. Ce qui importe ici, sous le rapport psychologique,
c’est de constater que Napoléon n’était pas dans un état d’irascibilité
permanente qui le rendît inabordable, comme on l’a prétendu avec autant
d’entêtement que d’inexactitude.
«Lorsque ses ordres, dit Fleury de Chaboulon, nous avaient été dictés
dans un moment d’entraînement, nous avions soin autant que possible de
ne point les soumettre le même jour à sa signature; le lendemain, ils
étaient presque toujours modifiés, adoucis, déchirés. Jamais Napoléon ne
nous sut mauvais gré de chercher à le garantir des dangers de la
précipitation.» Pour vaincre l’incrédulité des obstinés qui pourraient
se plaindre de n’avoir pas entendu, de leurs propres oreilles,
l’Empereur accepter des observations, nous allons le faire parler
lui-même, et on le verra subir sans colère les critiques, quand il ne va
pas au-devant. Envoyant une note à Champagny, il ajoute le
_post-scriptum_ suivant: «Cet exemplaire étant le premier dicté, il y a
beaucoup de choses de style à arranger: je vous laisse ce soin.» Au
général Clarke, il dit: «Je vois que la lettre que j’ai signée a été mal
écrite; cela doit arriver souvent, parce qu’après avoir dicté je ne peux
pas relire mes lettres. Lors donc qu’il y aura le moindre louche et la
moindre chose que vous ne compreniez pas, il faut que vous me
l’écriviez.» Au même général, dans une autre circonstance, il mande: «Je
reçois votre réponse à ma lettre, relative au départ des princes
d’Espagne que je croyais avoir eu lieu. Je vois que je me suis trompé.
Vous ne devez pas trouver bien extraordinaire que, dans un moment comme
celui-ci et au milieu de tant d’occupations, je saisisse quelquefois de
travers.» L’homme qui, envers ses subordonnés, se plie jusqu’à ce ton si
modéré, si franc, si dénué d’infatuation, n’est pas, quoi qu’on ait dit,
un énergumène et ne l’a jamais été, du reste, pas plus dans son intimité
que partout ailleurs.