Conscient de son origine obscure sans cesse présente à ses yeux,
Napoléon restera, sa vie durant, l’homme de toutes les réalités. Rien ne
l’éblouira. A l’apogée des grandeurs humaines, toute la pompe, tout le
faste déployés en son honneur lui inspireront, un jour, ces paroles
devant Rœderer: «On m’appelle Sire, on me donne de la Majesté impériale,
sans que personne, dans ma maison, ait seulement l’idée que j’étais
devenu, ou me croyais un autre homme. Tous ces titres-là font partie
d’un _système_, et voilà pourquoi ils sont nécessaires.»
On voit combien il demeurait calme et positif; et il fallait, en vérité,
avoir le cerveau solide pour ne pas perdre son sang-froid devant les
flagorneries qu’on lui prodiguait. Jamais créature humaine n’a été
adulée comme le fut Napoléon. On a reculé pour lui les bornes de
l’hyperbole. Seules, les louanges d’un peuple idolâtre, prosterné devant
ses dieux, peuvent être comparées aux panégyriques déclamés en l’honneur
de l’Empereur. Ces flatteries outrées n’étaient pas que l’expression
dithyrambique d’une vile courtisanerie, puisque, après la mort de
Napoléon, en 1823, Victor Hugo trouva assez d’échos retentissants dans
les cœurs français pour écrire dans son ode à l’_Arc de triomphe_ ces
vers qui, certainement, ne s’adressaient pas à un autre qu’au grand
Empereur:
«Dis aux siècles le nom de leur chef magnanime,
Qu’on lise sur ton front que nul laurier sublime
A des glaives français ne peut se dérober,
Lève-toi jusqu’aux cieux, portique de victoire!
Que le géant de notre gloire
Puisse passer sans se courber.»
A côté de cette acclamation posthume, mettons quelques spécimens des
discours de l’époque: «Oui, c’est véritablement le trône de Charlemagne
qui se relève après dix siècles», dit Lacretelle aîné. «Dieu s’est
complu à douer ce héros de toutes les grandes qualités», s’écrie Monge.
«La terre, dit Jubé, s’est tue devant Alexandre qui voulait l’asservir;
devant Napoléon, la terre, les mers qu’il veut franchir, l’univers qu’il
remplit de son nom, parlent hautement de la grandeur de son âme, de la
gloire de ses armes, des merveilles de son règne, de la reconnaissance
des peuples, comme pour servir de témoins authentiques à l’histoire...»
Fontanes est d’une abondance intarissable; un jour il s’écrie: «L’homme
devant qui l’univers se tait est aussi l’homme en qui l’univers se
confie. Il est à la fois la terreur et l’espérance des peuples, il n’est
pas venu pour détruire, mais pour réparer.» Dans une autre circonstance,
le même orateur dit: «L’Empereur est trop accoutumé à vaincre pour que
nous le remarquions une fois de plus. Il suffit de dire qu’après
quelques marches, il était bien au delà du point où s’arrêta
Charlemagne, et que, supérieur à tous les grands hommes qui le
précédèrent, il ne trouva point de Roncevaux.»
Chaptal s’exclame en des termes qui ne laissent guère prévoir le ton des
mémoires hostiles dont M. Taine a donné des fragments inédits: «Quel
spectacle pour les nations! Les peuples vaincus saluent Napoléon comme
un libérateur; et il était réservé à lui seul d’obtenir leur
reconnaissance et de mériter leurs bénédictions.»
Un savant, homme des moins inflammables par vocation, La Place, a pu
écrire dans un de ses ouvrages scientifiques: «Grâce au génie de
l’Empereur, l’Europe entière ne formera bientôt qu’une immense famille,
unie par une même religion et le même code de lois, et la postérité, qui
jouira pleinement de ces avantages, ne prononcera qu’avec admiration le
nom du héros, son bienfaiteur.» C’est de la bouche de Lacépède que
tombent ces paroles: «On ne peut louer dignement Sa Majesté, sa gloire
est trop haute; il faudrait être placé à la distance de la postérité
pour découvrir son immense élévation.» François de Neufchâteau, non
moins ardent et encore plus classique, s’écrie: «Quel dieu nous a fait
ces loisirs? C’est cet homme extraordinaire qui a rajeuni la France.»
«Si un homme du siècle des Médicis ou du siècle de Louis XIV revenait
sur la terre, dit à son tour Molé, et qu’à la vue de tant de merveilles,
il demandât combien de règnes glorieux, de siècles de paix il a fallu
pour les produire, vous répondriez qu’il a suffi de douze années de
guerre et d’un seul homme.» Séguier n’est pas en reste avec les
précédents quand il dit: «Napoléon est au delà de l’histoire humaine; il
appartient aux temps héroïques, il est au-dessus de l’admiration.» C’est
par une invocation à Molière que, dans son discours de réception à
l’Académie française, Étienne exprime son enthousiasme: «Non, Molière,
tu ne l’implorerais pas en vain, ce monarque invincible; il entendrait
tes plaintes jusque dans le tumulte des camps, et, du haut de son char
de triomphe, il te tendrait une main protectrice. Alors ta voix
éloquente célébrerait ses bienfaits; dans l’ivresse de ta
reconnaissance, tu t’écrierais encore: «Nous vivons sous un prince aussi
juste que grand.» La France entière le répéterait avec toi, et tu
devancerais l’opinion des siècles à venir.» Le langage d’Étienne pouvait
encore paraître terne auprès de celui qu’avait tenu en pareille
solennité le poète dramatique Raynouard: «Le chantre de Napoléon
l’aurait représenté, d’après l’histoire, grand au-dessus des rois, tel
qu’Homère, d’après la Fable, a représenté Jupiter grand au-dessus des
dieux, gouvernant l’univers par l’autorité de sa pensée, toujours prêt à
saisir de sa main toute-puissante l’une des extrémités de la chaîne des
Destins, si tous ses ennemis ensemble osaient s’attacher à l’autre, et
toujours certain de les entraîner tous.»
Enfin le clergé lui-même n’épargnait pas sa verve laudative.
«L’invisible Providence, dit, à Notre-Dame, le vicaire général Jalabert,
a désigné cet empereur pour providence visible à toute la nation.» «Qui
a jamais fermé tant de plaies, séché tant de larmes, terminé tant de
calamités et fait tant d’heureux?» ajoute l’évêque de Vannes. Plus
pompeux encore est le style de l’évêque d’Agen: «Qu’il vive et qu’il
commande à la victoire et à la paix, le nouvel Auguste, cet empereur si
grand, indépendamment de toutes ses dignités, et qui reçoit des mains de
Dieu la couronne: _Augusto a Deo coronato, magno et pacifico imperatori
vita et victoria._» Pour clore ces citations, reproduisons les paroles
de l’évêque de Mayence s’écriant: «Que la terre se taise en ce moment
imposant, qu’elle écoute en silence et avec respect la voix de
Napoléon.»
Tel est le ton de la phraséologie ampoulée que ne rougissaient point
d’employer les hommes les plus considérables de la France. L’Empereur
recherchait-il, pour sa jouissance personnelle, ces métaphores
emphatiques qui le mettaient au rang d’une divinité, ou se contentait-il
de les supporter dans l’intérêt du _système_, ainsi qu’il le disait à
Rœderer, à propos de la majesté impériale? Nous inclinerions à croire
que cette dernière hypothèse se rapproche le plus de la vérité.
Superficiellement d’abord, on ne peut s’empêcher de remarquer que jamais
Napoléon ne s’est offert, quand personne n’en avait plus que lui les
moyens, l’apothéose facile d’une rentrée triomphale à Paris, à la tête
de ses armées victorieuses; aussi a-t-il pu dire de lui-même: «Je n’ai
jamais cherché les applaudissements des Parisiens, je ne suis pas un
caractère d’opéra.» Un esprit friand des satisfactions réservées pour
ainsi dire aux souverains n’aurait pas manqué de rechercher ces ovations
enthousiastes qui sont, en quelque sorte, le complément de la gloire
militaire. Nous le répétons, jamais il ne l’a fait que dans les
capitales étrangères où il s’agissait, dans un but politique, d’imprimer
la terreur aux populations. Et qu’on n’insinue pas qu’il avait peur de
l’explosion du sentiment public en France, ce serait faux en principe,
vu les marques d’attachement dont sa présence était partout le signal;
ce serait enfin insoutenable en face de la très réelle perfection de la
police sous l’Empire. Or chacun sait qu’à l’aide d’une police bien
organisée, un monarque, si impopulaire soit-il, peut toujours être
couvert de fleurs sur son passage, non moins qu’être assourdi de
frénétiques acclamations.
Toutefois, dans certains voyages politiques ou de représentation, il
fallait quand même supporter les tumultueuses démonstrations, dont le
peuple n’entendait pas être frustré. Napoléon n’en ressentait qu’une
extrême fatigue: «C’est un métier de galérien! Je préférerais dix
campagnes à la vie que je mène depuis un mois», disait-il au duc de
Vicence, pendant les réceptions splendides que la Hollande et la
Belgique lui offraient partout à son passage en 1811.
En 1807, on soumet à l’Empereur des modèles et dessins de monnaies avec
cette légende: _Napoleone protegge l’Italia_. En marge du document
descriptif, l’Empereur écrit de sa main: «Ce type n’est pas convenable,
ce qu’on veut mettre en place de _Dieu protège_ est indécent.» Ces mots
partent bien de la même plume qui écrivait, en 1808, au ministre de la
marine: «Je vous dispense de me comparer à Dieu. Il y a tant de
singularité et d’irrespect pour moi dans cette phrase, que je veux
croire que vous n’avez pas réfléchi à ce que vous écriviez.»
On peut, sans trop se hasarder, affirmer que son faible attachement aux
prérogatives impériales fut une des causes directes de sa chute. Plus
entiché des honneurs souverains, il aurait pu traiter de la paix et
conserver un trône amoindri, il est vrai, mais encore très brillant. Il
ne le voulut pas. Il mit sa dignité bien au-dessus de la vanité. A
l’appui de cette assertion, voici le passage d’une note remise, au nom
de Napoléon, par Caulaincourt, au congrès de Châtillon, en 1814: «Sa
Majesté ne tient pas aux grandeurs; elle n’en achètera jamais la
conservation par l’avilissement.» Dans une lettre ultérieure, au même
ambassadeur, l’Empereur dit: «Vous parlez toujours des Bourbons; je
préférerais voir les Bourbons en France, avec des conditions
raisonnables, aux infâmes propositions que vous m’envoyez!»
On retrouve souvent dans le langage de Napoléon l’expression de son
dédain des grandeurs humaines. Était-il sincère, le jour où, parlant, en
1809, à Rœderer de l’orgueil de Joseph et de Louis Bonaparte, Napoléon
concluait: «Celui de nous trois qui serait le plus capable de vivre
retiré à Mortefontaine, c’est moi»?
Et quand, plus tard, en 1815, tout est définitivement perdu: sur la
route de Rochefort qui doit le conduire à Sainte-Hélène, la sérénité
d’esprit de l’Empereur, détaché des choses de ce monde, lui permet
encore de réclamer, à la bibliothèque du Petit-Trianon, des livres dont
il a besoin: l’_Iconographie grecque_ de M. de Visconti, et un
exemplaire de l’ouvrage de l’_Institut d’Égypte_. Cela n’est
certainement pas d’un homme écrasé par la perte d’une fortune
incomparable, de jouissances d’amour-propre à peu près sans égales.
Cette unité de pensées qui se manifeste, à diverses époques, chez
l’Empereur nous semble assez concluante, et c’est avec raison que M. de
Bausset a pu dire: «Peu d’hommes à sa place auraient eu autant de
modestie et de simplicité. Il refusa au maréchal Kellermann, agissant au
nom d’un grand nombre de citoyens, la permission d’élever un monument à
sa seule gloire. Cet hommage de ses sujets, Napoléon voulait le mériter
par sa vie entière. Telle fut sa réponse. L’architecte Poyet se vit
aussi refuser la permission d’élever par souscription une colonne
triomphale à la seule gloire de l’Empereur...»
Quand, rapporte Thibaudeau, on lui présenta le plan d’un portail
triomphal que le conseil général de la Seine avait décidé d’élever sur
l’emplacement du grand Châtelet, Napoléon déclina cette gloire en ces
termes: «J’accepte l’offre du monument que vous voulez m’élever; que la
place reste désignée; mais laissons aux siècles à venir le soin de le
construire, s’ils ratifient la bonne opinion que vous avez de moi.»
Pour se montrer ainsi réfractaire aux enivrements de la vanité, pour ne
pas se croire au moins la moitié d’un dieu, en face d’apologies allant
_crescendo_ pendant quinze ans, il faut être plus qu’un ambitieux
vulgaire; il faut avoir en soi l’admirable hauteur d’âme du pauvre curé
de campagne qui, aux jours consacrés, revêt la chape étincelante d’or,
se promène, à travers la population prosternée, sous un dais
resplendissant, mais qui n’oublie pas un instant qu’il représente, lui
aussi, un principe, seul objet de cette adoration, et rentre vite au
presbytère où il reprend ses habitudes d’austère et débonnaire
simplicité.