LES HABITUDES ET LES IDÉES PERSONNELLES

I

Pour l’homme que nous allons dépeindre en sa simplicité héréditaire, il

était aussi absurde de forger une généalogie le rattachant aux

Castruccio-Castracani et autres chefs de bandes des quatorzième et

quinzième siècles, que d’établir sa filiation avec les princes qui

régnaient à Trévise au treizième siècle. Mais il en est un peu des

hommes illustres comme des grands voyages: ceux qui les racontent

sacrifient volontiers à l’extraordinaire, qui frappe l’imagination de

l’auditoire et chauffe la verve du narrateur.

Les historiens qui ont relié Napoléon à la famille princière de Trévise

voulaient absolument lui trouver dans les veines des gouttes de sang

royal. Ceux qui en ont fait le descendant des tyranneaux italiens

voulaient, au nom des lois de l’atavisme, lui donner figure de

condottiere. Du moment qu’on appelle Darwin à la rescousse, nous ne

voyons pas pourquoi on s’abstiendrait de remonter jusqu’aux apôtres,

car, dans la famille de Bonaparte, telle qu’on la connaît depuis sept

siècles, il y a autant de prêtres que d’hommes d’épée.

Laissons donc à leur sommeil paisible toutes ces momies, dont la

classification dépend du tempérament ou du but de l’écrivain.

Les antécédents, si ingénieusement exhumés des annales, pour ainsi dire

préhistoriques, n’ont d’ailleurs pas paru suffisants à M. Taine pour

imposer à l’histoire la figure de forban qu’il avait entrevue. Ce savant

auteur, lui-même, a éprouvé le besoin de consolider sa thèse à l’aide de

soixante-neuf citations soigneusement relevées dans les Mémoires de Mme

de Rémusat et servant de contreforts à des extraits des œuvres de Mme de

Staël.

N’est-ce pas une pauvreté que de voir la philosophie de l’histoire

prendre en considération les commérages de deux bas bleus, l’un et

l’autre incapables de jamais pardonner les mécomptes cuisants de leur

vanité féminine?

Déchirer à belles dents l’homme qui vous éconduisit, c’est pour le sexe

faible la revanche banale et inévitable des rêves pareils à ceux de Mme

de Staël,--froidement repoussée, alors qu’elle s’était enflammée au

mirage de rejouer les grandes favorites d’autrefois,--comme ce devait

être la conséquence du séjour de Mme de Rémusat avec l’Empereur au

Pont-de-Briques, où elle croyait avoir acquis sur lui une haute

influence. Si ce n’est par une profonde déception, comment expliquer, à

la fois, les horreurs débitées dans les mémoires, et l’enthousiasme ou,

pour mieux dire, le fétichisme que Napoléon inspirait à Mme de Rémusat

après les longues soirées passées jadis en tête-à-tête?

C’est dans les lettres intimes à son mari, écrites au jour le jour,

qu’il faut chercher le reflet exact de sa pensée, plutôt que dans une

publication longuement méditée comme l’ont été les mémoires: «J’ai

vraiment besoin, écrit-elle à M. de Rémusat, de me retrouver aussi

auprès de l’Impératrice, et je dirais presque auprès de l’Empereur, si

ce n’était peut-être lui manquer de respect. Vous ne me dites rien de

son retour...» M. de Rémusat croit-il avoir à se plaindre de l’Empereur?

Elle va prendre la défense du souverain: «Que vous est-il arrivé?

Quelques légers mécontentements de la part de l’Empereur qui vous ont

blessé un moment peut-être. Il vous a plus d’une fois rendu justice, et

vous avez trop de justesse dans l’esprit, pour ne pas estimer à sa juste

valeur quelque peu de violence qui tient à la nature de son caractère,

et qu’excuse assez la multitude d’affaires qui doivent l’occuper et

l’agiter.»

Au besoin, elle morigénera son mari et lui signifiera ceci: «Mon premier

désir sera toujours que vous plaisiez à l’Empereur, et qu’il rende

justice à votre zèle, et cela parce que je lui suis sincèrement

attachée.» Quelle impatience de revoir l’Empereur, dans ces lignes:

«Pour moi, malgré le bien que le repos et l’oisiveté font à ma santé, je

souhaite ici son retour qui me rende à toutes les agitations, si je puis

m’exprimer ainsi, que cause, en fatiguant quelquefois, mais en

intéressant toujours, la présence d’un grand homme!» Quel lyrisme quand

elle s’écrie: «C’est vraiment une campagne miraculeuse, et je dis, comme

un bon provincial qui écrivait hier à ma mère: «A côté de notre

Empereur, César et Alexandre n’auraient été que des lieutenants!»

Enfin, si M. de Rémusat, chambellan de Napoléon à Vienne, lui faisait

part des impressions du public, telles que les transmettait Mme de

Rémusat, l’Empereur devait sourire en entendant que «les Français sont

un peu comme les femmes, exigeants et pressés; il est vrai que

l’Empereur nous a gâtés dans cette campagne, et certes jamais amant ne

fut plus empressé à satisfaire les désirs de sa maîtresse, que Sa

Majesté ne l’a été à contenter nos vœux...»

Le retour de l’Empereur à Paris, après la guerre, lui fut défavorable

dans l’esprit de Mme de Rémusat. Pourquoi cette présence tant désirée

eut-elle pour effet de refroidir, peu à peu, une si vive ardeur qui fait

place, en 1808, à une sorte de dépit mal dissimulé? Cependant, ni la

gloire de la France, ni le génie personnel de Napoléon n’avaient

diminué, au contraire.

Mystère du cœur d’une femme qui a l’air de se venger dans des mémoires

tardifs, en contradiction flagrante avec ses sentiments antérieurs.

Malgré le peu de confiance que méritent les élucubrations de ces deux

caillettes blessées, à peu près par la même flèche, il va falloir nous

engager dans la voie tracée par nos éminents devanciers et pénétrer dans

les infinis détails de la vie privée de Napoléon,--dans la nécessité où

nous sommes d’admettre, comme l’exige M. Taine, que «jamais caractère

individuel n’a si profondément imprimé sa marque sur une œuvre

collective, en sorte que pour comprendre l’œuvre, c’est le caractère

qu’il faut d’abord observer».

Donc, voyons au juste quel était l’homme.

L’officier, jusqu’au consulat, est chétif, d’une maigreur dite

aristocratique, mais qui porte avec elle le cachet de cette misère

honteuse, qui atrophie tous les organes. Tel il demeure tant qu’il

poursuit péniblement son chemin, perdu dans les rangs des officiers plus

ou moins nobles comme lui.

Un tout autre homme apparaît, le jour venu de prendre la place que lui a

réservée le destin,--place qui est la première à la tête de son pays,

parce qu’elle est la première à la tête des travailleurs résolus de la

classe moyenne, derniers détenteurs, ce n’est pas leur moindre mérite,

des vertus morales délaissées par une noblesse dissolue. Ce groupe de

laborieux, majorité de la nation, revendique, pour prix de la

Révolution, son maintien définitif dans les conseils du gouvernement. Et

si Napoléon a pu se mettre en avant de cette masse importante, c’est

parce qu’il synthétisait en lui-même toutes les aspirations, tous les

droits, toutes les capacités de ce qu’on appelle la classe bourgeoise.

Au point de vue physiologique et psychologique on peut dire qu’au moment

où il dépouille le petit gentilhomme qu’il est par son origine, c’est

pour entrer dans la peau du bourgeois qu’il sera désormais, et dont il

restera la personnification complète.

Mettez l’un à côté de l’autre le portrait du général Bonaparte par

Guérin et celui de l’Empereur par Isabey, vous serez frappé de leur

contraste absolu; c’est à peine si vous trouverez dans les deux

physionomies de rares points de ressemblance.

Dans le premier, c’est un jeune homme étique, efflanqué, à la figure

parcheminée. Le front est à peine visible, caché par un épais rideau de

cheveux qui s’allongent sur les côtés jusqu’au collet, et semblent

dissimuler les attaches d’un masque soigneusement plaqué sur le visage.

C’est le temps des dures épreuves, des iniquités, des suspicions. Avoir

souffert la faim, avoir été jeté en prison avec la guillotine en

perspective, s’être vu deux fois destitué, se sentir des talents, une

âme valeureuse, et en être réduit à s’humilier forcément devant des

sectaires obstinés ou insensés,--voilà qui explique ces lèvres serrées,

contractées, sentinelles répressives de paroles qui pourraient vous

perdre, ces yeux au regard perçant, cherchant à deviner l’embûche, mais

où les images ne s’impriment qu’en franchissant les cavités profondes

creusées sous les paupières par la mélancolie et la défiance. L’âpre

expression de la figure se trouve complétée par les pommettes osseuses

qui, au-dessous des tempes, étreignent le visage comme les deux

coquilles d’une tenaille impitoyable, et donnent à l’ensemble un aspect

torturé, émacié, qui appelle la compassion.

Au contraire, sous le crayon d’Isabey, suivez chez l’Empereur la

transformation de cette ossature malingre: elle s’est développée

franchement, comme s’épanouit, en plein soleil, un arbuste jusque-là

claquemuré dans un milieu délétère. Le corps grêle, aplati, est devenu

bedonnant; le visage anguleux s’est ovalisé; plus de hachures, les

lignes se sont harmonisées au contact bienfaisant de la fortune et de

l’indépendance. Plus de perruque énigmatique, les cheveux sont coupés

court, sur le front hardiment découvert, une seule mèche tirant hors du

cadre la tête réfléchie, calme et sereine. Les yeux sont venus à fleur

de joue et reflètent spontanément la pensée. La bouche s’est

entr’ouverte, la lèvre inférieure légèrement retombante, comme pour

laisser le champ libre à la parole, prompte à s’échapper. En un mot, de

toute sa personne replète se dégage une impression de rondeur imposante,

mais pourtant bonne, familière.

Au moral, il est aisé de reconstituer les racines sur lesquelles se sont

greffés successivement les traits principaux de son caractère. Tout,

dans son éducation première, concourt à lui inculquer les plus sévères

principes de la vie terre à terre avec ses exigences matérielles.

Quoique noble, la maison est trop pauvre pour connaître l’orgueil des

castes privilégiées. Son blason ne lui laisse qu’un peu de fierté,

gardienne des lois de l’honneur et de la probité.

L’enfant, élevé par des parents ruinés, chargés d’une nombreuse famille,

ne peut puiser près d’eux que des notions d’ordre et d’économie, avec le

désir en plus de soulager, dans l’avenir, l’infortune des siens.

Or, culte de la famille, honneur, probité, ordre, économie, besoin de

parvenir, ne sont-ce pas précisément les bases fondamentales du code

reconnu, sinon toujours pratiqué, des classes moyennes?

Ces vertus ont été chères à Napoléon, durant toute son existence. On

peut en faire l’observation à partir du moment où la personnalité

s’accuse chez l’enfant.

Pupille du roi de France ou protecteur des rois de l’Europe, en lui se

développent et persistent les mêmes sentiments. Qu’on se rappelle, par

exemple, ses rapports avec sa mère. Partout on voit le fils respectueux,

perpétuellement obsédé par le souvenir des privations qu’il a coûtées. A

l’École militaire, maîtrisant sa propre douleur, il se fait le

consolateur de la pauvre femme qui pleure son mari. Ensuite, c’est vers

le foyer maternel que s’en vont les économies du lieutenant de Valence

et d’Auxonne. Plus tard, la solde du général entretient toute la famille

à Marseille. C’est sa mère que vous rencontrerez, en Italie, près du

général triomphant; c’est elle qui est assise à côté du trône du plus

puissant monarque de la terre; c’est elle qui va s’installer à l’île

d’Elbe; c’est elle enfin qui implore, des geôliers de son fils, la grâce

d’aller le rejoindre à Sainte-Hélène. Dans quel milieu honnête

pourrait-on trouver une observance plus louable, plus continue des

devoirs réciproques des parents et des enfants?

Après les sentiments filiaux, les sentiments fraternels n’ont pas été

moins sincères. Ses frères et ses sœurs ont pu, dans leur avidité,

accuser Napoléon d’égoïsme, de dureté; la vérité, autrement concluante

que les déclamations intéressées, est que ses prétendus procédés

tyranniques se traduisent, au regard de l’histoire, par des richesses

considérables, des honneurs, des royaumes, distribués aux siens qui ne

les méritaient guère.

Non moins solide a été l’amitié chez Napoléon. Les personnes les plus

humbles, camarades ou étrangers, ayant attiré, en un jour, son attention

ou sa sympathie, on les retrouve à toutes les étapes de la carrière,

accueillies, soutenues, comblées de faveurs. Et même à l’heure de sa

mort, pendant qu’il écrit son testament, chaque coup du glas d’agonie

semble éveiller dans son cœur un souvenir affectueux.

Cette parfaite loyauté de sentiments ne laisse pas que de surprendre

chez l’homme de son temps le moins enclin à tous les rêves chimériques,

à toutes les spéculations contemplatives. Il ne se défendait pas

d’ailleurs d’éprouver une répugnance instinctive pour les idéologues,

car il répétait souvent que «les métaphysiciens étaient ses bêtes

noires». Ces deux dispositions de l’esprit, l’une vers des liens

essentiellement moraux, l’autre vers la matérialité exclusive des

choses, qui paraissent incompatibles, il les a héritées toutes deux: dès

le berceau, il a appris le respect élevé des devoirs de famille; bientôt

après, la brutale réalité s’est révélée à lui dans le spectacle de la

misère obsédante du foyer paternel.

Napoléon intime · 第 83 / 111 题