Englobé avec Pichegru et Georges dans un procès célèbre, Moreau, après
sa condamnation à dix ans de réclusion, vit cette peine commuée en celle
du bannissement. Plusieurs historiens, sans doute à bout d’arguments, se
sont imposé la tâche ingrate de saper la réputation de Napoléon en
exaltant la mémoire du général Moreau. Dans ce dessein, ils ont
représenté le Premier Consul prenant ombrage des succès glorieux de son
frère d’armes et l’impliquant, pour le perdre, dans un procès inique.
Ceux mêmes qui n’ont lu qu’une partie de la procédure auraient peut-être
dû hésiter avant de se prononcer en faveur de Moreau. En admettant, en
effet, que la culpabilité de ce général leur parût douteuse en 1804, ils
savaient pertinemment de quoi était capable celui qui, en 1813, fut tué
par un boulet français dans les rangs de l’armée russe, dont il pointait
les canons sur sa patrie, sur ses amis, sur les anciens collaborateurs
de sa gloire.
Au surplus, il n’est pas difficile de démontrer que le général Moreau a
conspiré contre le gouvernement du Premier Consul, si ce n’est contre la
vie de ce dernier.
D’abord au cours du procès, l’attitude de Moreau,--qui, ayant commencé
par soutenir n’avoir eu aucun rapport avec Pichegru depuis le Consulat,
finit par avouer s’être trouvé récemment à plusieurs rendez-vous avec
son coaccusé,--n’indique pas une conscience absolument droite, ni un
homme dont tous les actes puissent affronter le grand jour.
Mais nous allons invoquer des témoignages qui, pour n’avoir pas figuré
au procès, n’en seront que plus concluants, attendu qu’on a soupçonné
tous les témoins de 1804 d’avoir été stipendiés par Bonaparte.
Le premier témoignage est celui du baron Hyde de Neuville, associé à
tous les complots royalistes. Il écrit, dans ses mémoires: «La rivalité
qui existait entre lui et Bonaparte avait amené Moreau à prêter une
oreille complaisante aux projets que l’on nourrissait contre le consul.»
Le général Marbot, de son côté, dit: «Une entrevue fut ménagée entre
Pichegru et Moreau. Elle eut lieu la nuit, auprès de l’église de la
Madeleine, alors en construction. Moreau consentait au renversement et
même à la mort du Premier Consul.»
La quatrième et la plus accablante attestation émane de Fauche-Borel,
l’infatigable agent des comités royalistes de Londres en relation avec
les ennemis du Consulat: «En juin 1802... arrivé à Paris, mon premier
soin fut d’écrire un mot au général Moreau, qui me donna un rendez-vous
dans la maison où il était alors, petite rue Saint-Pierre, chez sa
belle-mère, Mme Hulot.»
«Moreau consentit à voir Pichegru... La première conférence eut lieu sur
les boulevards de la Madeleine, à neuf heures du soir; Georges y
était...» Enfin livrons aux méditations des défenseurs de Moreau cette
dernière citation du même auteur: «... Je ne fus pas longtemps sans
savoir que Moreau était enfermé au Temple; je ne puis exprimer quelle
fut ma douleur et combien j’appréhendais qu’on eût trouvé dans ses
papiers les lettres patentes originales du Roi, que je lui avais remises
au mois de juin 1802.»
C’est donc un fait incontestable que Moreau conspirait avec les
royalistes. Il en résulte que son arrestation était un effet du cours
naturel de la justice, et non de la rancune du Premier Consul. Pour agir
ainsi, Moreau avait-il du moins l’excuse d’avoir été maltraité par son
ancien collègue, devenu chef suprême de l’État? Nullement. Loin
d’éveiller la jalousie de Napoléon, les succès de Moreau lui causaient
des joies très vives: «Quand le Premier Consul, dit Bourrienne, reçut la
nouvelle de la victoire de Hohenlinden, sa joie fut telle qu’il sauta et
retomba sur moi, ce qui l’empêcha de tomber par terre...» Voici en outre
l’extrait d’une lettre adressée à Moreau par le Premier Consul: «Je
partais pour Genève lorsque le télégraphe m’a instruit de votre victoire
sur l’armée autrichienne. Gloire et trois fois gloire!»
Napoléon chercha-t-il du moins à ternir l’éclat d’une réputation
militaire qui pouvait éclipser la sienne? Lisez ces paroles prononcées
par lui et qu’il fit insérer au _Moniteur_: «Faites graver sur les
pistolets destinés au général Moreau quelques-unes des batailles qu’il a
gagnées; ne les mettez pas toutes, il faudrait ôter trop de diamants,
et, quoique le général Moreau n’y attache pas un grand prix, il ne faut
pas trop déranger le dessein de l’artiste.»
Est-il plus vrai, comme on l’a dit, que Moreau eût voué une juste haine
à Napoléon, parce que celui-ci l’avait entraîné, sans lui donner le
temps de réfléchir, dans le coup d’État du 18 brumaire? Cette assertion,
entièrement inexacte, sera démentie par Gohier, rappelant que «le
général Moreau ne dédaigna pas d’être le geôlier des Directeurs, le jour
même du 18 brumaire, et qu’il remplit parfaitement ses étranges
fonctions». Enfin, elle sera démentie par Moreau lui-même, écrivant de
sa prison au Premier Consul et lui disant: «... Sûrement vous n’avez pas
oublié le désintéressement que je mis à vous seconder au 18 brumaire.»
Donc, en conspirant contre le gouvernement consulaire, le vainqueur de
Hohenlinden n’a eu pour mobile que sa propre envie, s’envenimant de plus
en plus, pendant que grandissait la position d’un général dont il avait
été l’égal. L’ambition déçue, les espérances trompées, tels furent
exclusivement les sentiments peu honorables qui le menèrent à
l’égarement final.
Nous le répétons, la conduite de Moreau envers Napoléon en 1804 est sans
excuse; s’il en est pour son crime de lèse-patrie en 1813, nous laissons
à d’autres le soin de les chercher.
X
Persécuter une femme inoffensive, simplement éprise de littérature,
coupable du seul crime d’exprimer des opinions désagréables au
gouvernement, ce serait un acte arbitraire qui rapetisserait
singulièrement le souverain capable d’une aussi gratuite tracasserie, et
justifierait l’émotion des adversaires de Napoléon.
Voyons si les choses se sont passées ainsi. D’abord, en jugeant
dangereuse la présence de Mme de Staël à Paris, Bonaparte n’a pas eu là
une pensée nouvelle, il n’a été que le continuateur des gouvernements
précédents. En effet, déjà sous la Convention, «le Comité de salut
public invita M. de Staël, ambassadeur de Suède, à éloigner sa femme de
Paris. Devant la résistance du diplomate, la mesure fut rapportée».
Plus tard, en 1795, le Directoire faisait surveiller Mme de Staël à
Coppet, et donnait l’ordre de l’arrêter si elle essayait de rentrer en
France; prévenue, elle ne s’y exposa point.
Les aspirations de Mme de Staël, avant et pendant l’Empire, sont
résumées dans une courte phrase de M. Albert Sorel: «Elle visait à
gouverner l’État, de son salon.» Animée d’une telle ambition et
pressentant le rôle futur du jeune général, vainqueur de l’Italie, elle
chercha à s’emparer de lui en jouant la comédie de la passion. Dans des
lettres enflammées, elle écrivait à Napoléon que c’était par suite d’une
erreur des institutions humaines que la douce et tranquille Joséphine
avait été unie à son sort; que la nature semblait avoir destiné une âme
de feu, comme la sienne, à l’adoration d’un homme tel que lui. «Toutes
ces extravagances, rapporte Bourrienne, dégoûtaient Napoléon à un point
que je ne saurais dire...»
Dès que le jeune conquérant fut de retour à Paris elle guetta l’occasion
qui devait lui assurer la conquête du général, car elle ne doutait pas
de la puissance de ses charmes. La nouvelle rencontre, tant désirée, eut
lieu à la fête donnée par le ministre des relations extérieures. Arnault
en raconte ainsi les détails:
«On ne peut aborder votre général, me dit-elle, il faut que vous me
présentiez à lui.»--Elle accabla Napoléon de compliments; lui, laissait
tomber la conversation; elle, désappointée, cherchait tous les sujets
possibles:--«Général, quelle est la femme que vous aimeriez le plus?--La
mienne.--C’est tout simple, mais quelle est celle que vous estimeriez le
plus?--Celle qui sait le mieux s’occuper de son ménage.--Je le conçois
encore. Mais enfin, quelle serait pour vous la première des
femmes?--Celle qui fait le plus d’enfants, madame.» Et, là-dessus,
Bonaparte lui tourna les talons, la laissant interloquée.»
Aux lamentations de Mme de Staël, rapportées par Lucien à Napoléon,
celui-ci se contentait de répondre, en haussant les épaules: «Je la
connais fort bien... elle a déclaré à quelqu’un qui me l’a répété que,
puisque je ne voulais pas l’aimer, ni qu’elle m’aimât, il fallait bien
qu’elle me haït, parce qu’elle ne pouvait pas rester indifférente pour
moi. Quelle virago!»
L’aversion de Bonaparte eut pour effet de transformer le rêve ambitieux
de Mme de Staël en un véritable cauchemar; l’amour fit place en elle à
une haine violente qui la porta à souhaiter le malheur de Napoléon, dût
la patrie en périr. Elle-même l’a dit: «Pendant l’expédition de Marengo,
je souhaitais que Bonaparte fût battu.»
Et c’est à cette femme qu’on a demandé son opinion pour juger
l’Empereur! C’est le portrait qu’elle en a fait qu’on veut nous donner
comme vrai!
Contrairement aux désirs de son ennemie, Napoléon revint triomphant
après avoir décuplé sa gloire dans une courte et brillante campagne. Mme
de Staël, affolée, désespérée, voulut alors entamer la lutte avec le
Premier Consul. Elle se mit à la tête des mécontents, et les complots se
tramèrent chez elle. Son témoignage, qui n’est pas ici suspect, suffit à
cet égard.
Bonaparte se fâcha. Malgré ses griefs légitimes contre Mme de Staël, il
ne mit encore aucun excès dans sa sévérité; il lui notifia «l’ordre de
s’éloigner à quarante lieues de la capitale, à Dijon si cela lui était
agréable», lui faisant même dire qu’il dépendait de sa sagesse, à elle,
de voir promptement cette mesure rapportée.
Napoléon n’était sans doute pas fâché d’être débarrassé des obsessions
trop galantes dont il avait appréhendé la continuité.
Mme de Staël ne cessa pourtant pas de revenir à Paris, où, dans les
foyers d’intrigues, elle cherchait à communiquer aux opposants les
ardeurs de ses rancunes. La correspondance de l’Empereur est pleine de
récriminations à ce sujet; et jamais cependant, il ne se décida à la
faire arrêter.
«Cette femme, écrit Napoléon, continue son métier d’intrigante. Elle
s’est approchée de Paris malgré mes ordres. C’est une véritable
peste...» «... Cette femme est un vrai corbeau; elle croyait la tempête
déjà arrivée et se repaissait d’intrigues et de folies. Qu’elle aille
dans son Léman...» «... J’entends que Mme de Staël ne doive plus sortir
du Léman (département français), c’est une affaire finie. Je la laisse
d’ailleurs maîtresse d’aller à l’étranger, et elle est fort maîtresse
d’y faire autant de libelles qu’il lui plaira...» «Mme de Staël était
les 24, 25, 26, 27, 28 et probablement est encore à Paris... Je ne crois
pas qu’elle soit à Paris sans votre permission... C’est accroître les
malheurs de cette femme et l’exposer à des scènes désagréables...»
«Cette folle de Mme de Staël m’a écrit une lettre de six pages, qui est
un baragouin où j’ai trouvé beaucoup de prétention et peu de bon
sens...; je vous répète que c’est tourmenter injustement cette femme que
de lui laisser l’espoir de demeurer à Paris. Si je vous donnais le
détail de tout ce qu’elle a fait à sa campagne (à Montmorency), depuis
deux mois qu’elle y demeurait, vous en seriez étonné...»
Ainsi qu’on le voit, nous sommes en présence d’un chef d’État poursuivi,
harcelé par une femme dont il ne veut entendre parler ni sous le rapport
intime, ni sous le rapport politique. De sa personne, il avait bien le
droit de disposer; quant à la politique, il avait le devoir de défendre
qu’elle s’en mêlât pour conspirer. Supposez Louis XIV indifférent, et
Mme de Maintenon voulant s’introduire de vive force dans son cœur; que
pensez-vous qu’aurait fait le grand roi?
A notre avis, il y a lieu vraiment d’abandonner, en ce qui concerne Mme
de Staël, la légende de la femme persécutée, car on en est à se demander
lequel des deux, d’elle ou de Napoléon, a le plus tracassé l’autre.
C’est en vain qu’on chercherait encore ici une rigueur excessive. Le
gouvernement impérial, nous le répétons, n’a fait que suivre les
errements des gouvernements précédents, sans plus de violence.
Persuadée enfin qu’il lui fallait renoncer à régenter l’Empereur, Mme de
Staël se fit la courtière des coalitions contre la France. Ses
pérégrinations en Angleterre, en Russie, en Prusse, en Suède, où elle
attisait le zèle des ennemis et préparait l’écrasement de son pays, elle
les a racontées avec force détails dans son livre: _Dix ans d’exil_.
Nous n’insisterons pas.