VIII

Nous pourrions clore ici cette partie de notre travail concernant la

générosité de Napoléon, si nous ne voulions éviter le reproche bien

légitime d’avoir esquivé à dessein les griefs principaux, sinon les

seuls, sur lesquels les détracteurs se sont appuyés pour affirmer que

Napoléon avait l’instinct de la cruauté et de la persécution.

Ces griefs sont au nombre de trois: l’exécution à Vincennes du duc

d’Enghien, le bannissement de Moreau et l’exil de Mme de Staël.

Le duc d’Enghien fut enlevé de vive force à Ettenheim (grand-duché de

Bade) le 15 mars 1804, conduit à Vincennes le 20 mars, jugé par une

commission militaire composée d’un général, de cinq colonels et d’un

major de gendarmerie, condamné à mort à l’unanimité et fusillé dans les

fossés de la forteresse.

Personne ne saurait, croyons-nous, dans le calme de la réflexion,

approuver l’enlèvement d’un ennemi en territoire étranger. Il semble que

la conscience se révolte davantage quand le prisonnier, une fois jugé, a

encouru la peine de mort.

Un acte de ce genre rentre dans la catégorie des crimes dits politiques,

pour lesquels l’histoire de tous les gouvernements a des atténuations

particulières, résumées sous le nom de raison d’État. Les monarchies ne

manquent pas de précédents de cette nature. Sans parler des meurtres

princiers du règne de Charles VI, des égorgements du règne de Charles IX

et de l’assassinat du duc de Guise, on peut y ranger la fin tragique du

tsar Paul Ier, et il faut se hâter d’ajouter que les républiques n’ont

pas été exemptes d’actes similaires. Sans omettre les dragonnades, ni

oublier la terreur blanche, l’immolation des innombrables victimes de la

Révolution, et de nos jours, le massacre des otages de la Commune, ainsi

que les exécutions sommaires de la répression sont autant d’iniquités

qu’on s’efforce d’excuser en invoquant les nécessités politiques. En ces

forfaits, qu’on retrouve surtout au seuil de la plupart des régimes

nouveaux, la seule différence appréciable entre les monarchies et les

républiques paraît être, sauf dans les luttes de religion, que les

premières procèdent presque toujours par unités, tandis que les autres

agissent généralement sur des groupes.

L’arrestation et l’exécution du duc d’Enghien constituent donc ce que

l’on appelle un crime politique. Pas plus que les autres crimes, il ne

pourra jamais être absous, mais la question est de savoir si celui qui

en est coupable a agi sous la pression de conjonctures impérieuses et

urgentes.

Il serait superflu de recommencer, pour la centième fois, la discussion

des responsabilités incombant à chacun des acteurs de ce drame, puisque

Napoléon a pris pour lui seul la charge tout entière et, même dans son

testament, a déclaré que, sous l’empire de circonstances analogues, il

agirait encore pareillement.

Pour bien juger la conduite de Napoléon en cette occasion, il faut se

rendre compte de l’état des esprits en 1804. A douze ans de guerres

ininterrompues, et par conséquent de désolation dans les familles, avait

succédé une paix dont on espérait jouir longtemps.

Les horreurs du terrorisme et des insurrections intestines, les misères

d’une nation acculée à la banqueroute, avaient fait place à une ère de

calme inespéré où l’on pouvait vivre sans appréhension, assuré du

respect des personnes et des propriétés, à la renaissance enfin de la

prospérité publique. Les Français étaient prêts à tout pour assurer le

maintien de Napoléon au pouvoir, car on voyait en lui la garantie de

cette vie heureuse et nouvelle.

Lui seul, par le prestige de ses victoires, par la sagacité politique

dont il venait de faire preuve dans la reconstruction sociale de la

patrie, pouvait maîtriser les partis encore haletants, après les longues

luttes de la Révolution. Tout complot, qu’il fût jacobin ou royaliste,

inspirait à la France les mêmes appréhensions.

Vraie ou fausse, l’opinion de la France confondait ensemble l’existence

de Bonaparte et celle du pays. On ne fera pas un crime au Premier Consul

d’avoir partagé cette opinion générale, si flatteuse pour lui.

L’attentat de la rue Saint-Nicaise, en mettant Napoléon à deux doigts de

la mort, répandit partout un effroi indescriptible. On acquit ensuite la

preuve que cette conspiration avait des racines dans les rangs des

réfugiés royalistes à l’étranger.

Après la découverte du complot de Pichegru, Moreau et Georges, le

Premier Consul apprit, par des rapports de police, que le duc d’Enghien

était un des principaux conspirateurs. Dans le but d’en imposer aux

instigateurs des attentats sur sa personne, Napoléon résolut aussitôt de

s’emparer du prince et de faire un exemple éclatant. Une fois la faute

commise de transporter la force armée sur le territoire du grand-duché

de Bade, pour se saisir du duc d’Enghien, la mort de ce dernier paraît

inévitable.

Quand un homme se présente devant un conseil de guerre, et qu’il déclare

avoir porté les armes contre son pays, être prêt à les porter encore,

être à la solde des ennemis de la France, la sentence n’est pas

douteuse; son exécution n’est plus qu’une question d’heures. Le prince

fut condamné en vertu de l’article 2 de la loi du 6 octobre 1791, ainsi

conçu: «Toute conspiration et complot tendant à troubler l’État par une

guerre civile, et armant les citoyens les uns contre les autres, ou

contre l’exercice de l’autorité légitime, sera puni de mort.»

Voici textuellement un passage de l’interrogatoire du duc d’Enghien:

«A lui demandé s’il a pris les armes contre la France.

«A répondu qu’il avait fait toute la guerre, et qu’il persistait dans la

déclaration qu’il a faite au capitaine rapporteur et qu’il a signée. A

de plus ajouté qu’il était prêt à faire la guerre et qu’il désirait

avoir du service dans la nouvelle guerre de l’Angleterre contre la

France.»

L’accusé qui fait de telles réponses montre assurément une noble fierté,

mais il est fatalement condamné. Le malheureux prince connaissait

parfaitement la gravité de sa situation. Aux exhortations du président

qui l’engageait à ne pas persister dans ses déclarations, qui

l’avertissait que les commissions militaires jugeaient sans appel, il

répondit: «Je le sais, et je ne me dissimule pas le danger que je

cours.»

Si, à côté du crime avoué de complot contre la sûreté de l’État, on

recherche les présomptions qui existaient alors sur le rôle du duc

d’Enghien dans les conciliabules où avait été décidé l’enlèvement,

c’est-à-dire la mort du Premier Consul, il ne faut pas oublier qu’à la

question suivante: «Quel rôle deviez-vous jouer dans l’attaque?» posée à

Georges Cadoudal, dans son interrogatoire du 9 mars 1804, ce dernier

répondit: «Celui qu’un des ci-devant princes français, qui devait se

trouver à Paris, m’aurait assigné.»

Il n’est pas inutile de mentionner que, parmi les juges du duc d’Enghien

qui le condamnèrent à mort à l’unanimité, aucun ne reçut de marque

spéciale de la faveur consulaire ou impériale, qu’aucun parmi eux

n’éleva jamais la voix pour insinuer qu’on avait pesé sur sa conscience.

Voici leurs noms: le général Hulin, les colonels Suitton, Bazancourt,

Ravier, Barrois, Rabbe et le major Dautancourt.

Il restait au Premier Consul, après la condamnation, le droit, peut-être

le devoir, de faire grâce. Il ne voulut pas en user. Il jugea qu’il

avait l’obligation de montrer à ses ennemis qu’il ne reculerait devant

aucune mesure pour assurer la sécurité de l’État. C’est le reproche

qu’on peut lui adresser; il en a pris très loyalement, nous le répétons,

toute la responsabilité.

Si, de nos jours, loin des préoccupations des esprits en 1804, le

procédé violent de Napoléon nous paraît inexcusable, odieux, de quelle

épithète, dans nos mœurs actuelles, pourrait-on bien stigmatiser la

conduite du duc d’Enghien, de ce Français qui revendique--ce sont ses

propres paroles--l’honneur «d’être le premier à tirer l’épée» contre son

pays, lorsque l’Angleterre déclarera la guerre à la France!

Napoléon intime · 第 79 / 111 题