XI

On a vu défiler dans ce chapitre l’état-major des agents les plus actifs

de la chute de Napoléon. Ils étaient tous là: Mme de Staël, les Fouché,

les Talleyrand, les Bernadotte, les Moreau, les Dessoles, les

Bourrienne, les Solignac et autres. Ils ont tous passé, même à plusieurs

reprises, sous la griffe impériale réputée féroce autant qu’inévitable;

si, au lieu d’égratigner simplement ces divers personnages, elle les eût

déchirés d’un seul coup, les rivages de la Guyane auraient été peuplés

de bien des gens qui, restés au contraire près du trône impérial,

s’acharnaient à le miner sourdement, tout en protestant de leur

fidélité.

Si l’on ajoute à cette liste déjà longue le nom de Malet, ce hardi

conspirateur qui, en 1812, sortit de sa prison pour y mettre à sa place

le préfet de police, de Malet qui, dans un complot dont l’exécution

tient du merveilleux, parce que son auteur, instruit par des essais

antérieurs, se plut à regarder comme arrivés les événements favorables à

son attentat; si l’on remarque que ce général avait déjà été arrêté,

puis gracié pour des faits analogues, tels que le projet d’enlèvement du

Premier Consul passant à Dijon, en 1800, pour aller à Marengo, et la

conspiration militaire de 1807; si l’on considère que ses principaux

complices de 1812, Lahorie et Guidal, se trouvaient dans une situation à

peu près identique à la sienne, on sera bien obligé de convenir que, en

rompant une bonne fois avec ses habitudes de générosité au lieu de

laisser aux conspirateurs les moyens d’amoindrir sans cesse son

gouvernement, Napoléon aurait singulièrement affermi sa puissance.

L’Empereur disait souvent que les Français devaient être gouvernés par

une main de fer dans un gant de velours. Nous avons bien trouvé le gant

de velours; mais le fer dont Napoléon l’avait rempli était un métal

détrempé ou plutôt chimérique; l’étreinte molle de cette main ne

parvenait qu’à exciter ses pires ennemis, alors qu’elle aurait dû les

étouffer.

En un mot, se rappelant toujours les humiliations, les souffrances qu’il

avait endurées, celles dont il avait été le témoin, Napoléon

s’appliquait à les épargner aux autres autant qu’il le pouvait, plus

peut-être qu’il ne l’aurait fallu.

Napoléon intime · 第 81 / 111 题