La carrière de Talleyrand offre une analogie à peu près complète avec
celle de Fouché.
Servir pour mieux tromper, telle sera la devise que l’histoire ajoutera
aux armoiries données par l’Empire à ces deux hommes d’État.
Le meilleur portrait de Talleyrand sera toujours cette exquise petite
miniature où il s’est peint lui-même, lorsqu’il disait à voix basse à
Louis-Philippe en lui prêtant serment: «Sire, c’est le treizième!»
Ministre, prince de Bénévent, archichancelier d’État, vice-grand
électeur, grand chambellan de l’Empire, le tout avec des dotations qui
se chiffraient par millions, tels sont les titres sous lesquels
s’abritait celui qui, selon le prince de Metternich, «fut constamment
porté à conspirer contre l’Empereur».
«Dès 1801, dit Fouché, on voit Talleyrand trafiquer des secrets d’État.
Une somme de 60 000 livres sterling (1 million 500 000 francs) fut payée
par l’Angleterre aux infidèles révélateurs des articles secrets du
traité de la France avec la Russie.
«Après avoir poussé, en 1804, Napoléon à faire arrêter le duc d’Enghien,
Talleyrand n’hésitera pas à gémir sur la mort de ce prince qu’il a
conseillée, et, nouveau Pilate, à se déclarer étranger à ce qu’il
appelle dans son impudent langage «plus qu’un crime, une faute».
Pendant toute la durée de son ministère, il considéra, d’après les
mémoires de M. de Gagern, «sa haute position comme une mine d’or... Qui
pourrait dire les sommes qui ont ainsi coulé vers lui de la part des
grandes puissances?»
En 1808, accompagnant, à Erfurt, Napoléon qui désirait conclure une
alliance avec la Russie, Talleyrand trouva sans doute son intérêt à être
le ministre de l’Europe contre la France, au lieu d’être le ministre de
l’Empereur contre l’Europe. Avec une audacieuse franchise, il n’a pas
hésité à rapporter les premières paroles qu’il adressa à l’empereur
Alexandre: «Sire, que venez-vous faire ici? C’est à vous de sauver
l’Europe, et vous n’y parviendrez qu’en tenant tête à Napoléon...»
Parmi les conspirations qui s’élaboraient dans des rendez-vous nocturnes
chez la princesse de Tour et Taxis, on rencontre le complot dont Fouché
nous a fait le récit et qui amena la guerre contre l’Autriche en 1809.
Quand on trouve, en 1814, Talleyrand titulaire, non d’un cabanon au
bagne, mais des premières dignités de l’Empire, on est tenté de croire
que Napoléon ignorait toutes les félonies, tous les crimes de son
ministre. Il n’en est rien. L’Empereur connaissait la conduite de
Talleyrand, mais s’était contenté, en souverain indulgent, de lui
enlever quelques-unes de ses prérogatives; car abattre radicalement
l’homme qu’il avait élevé au plus haut rang répugnait au tempérament de
Napoléon. La preuve du peu de confiance qu’il avait en Talleyrand se
trouve partout. Miot de Mélito dit: «Il n’ignora pas les concussions de
Talleyrand...»
Le prince de Metternich rapporte que le 28 janvier 1809, l’Empereur lui
parla d’un parti qu’il prétendait exister, à la tête duquel il désigna
MM. de Talleyrand et Fouché, et dont le but serait d’entraver la marche
du gouvernement.
Dans un entretien avec Rœderer, l’Empereur juge ainsi Talleyrand, le 3
mars 1809: «Je l’ai couvert d’honneurs, de richesses, de diamants. Il a
employé tout cela contre moi. Il m’a trahi autant qu’il le pouvait, à la
première occasion qu’il a eue de le faire...»
Enfin, s’il fallait un témoignage plus concluant encore, nous le
trouverions sous la plume de l’Empereur lui-même, qui écrit en 1810:
«Pendant que vous avez été à la tête des relations extérieures, j’ai
voulu fermer les yeux sur beaucoup de choses. Je trouve donc fâcheux que
vous ayez fait une démarche qui me rappelle des souvenirs que je
désirais et que je désire oublier.»
Nous pensons avoir prouvé indiscutablement que Napoléon connaissait, en
tous points, l’hostilité, la cupidité et la déloyauté de Talleyrand.
En voyant exposés, comme ils viennent de l’être, les sentiments de
Napoléon vis-à-vis des personnages d’une si révoltante indignité, on en
arrive à se demander s’il faut le croire indulgent ou débonnaire.
Évidemment, il ne savait point, dans leurs détails, les faits précis
tels qu’ils résultent de la juxtaposition des documents; mais il avait,
les pages précédentes le démontrent, plus que des soupçons sur les actes
criminels de ses deux ministres. Dès lors, sa mansuétude constante
prouve au moins qu’il était le contraire d’un homme sans conscience,
sans entrailles, se plaisant à mortifier, à châtier, à ruiner les
fonctionnaires de son gouvernement.