VI

Napoléon a-t-il été en toutes les circonstances, sans exception, l’homme

que nous venons de mettre en évidence dans les chapitres précédents?

Nous ne voulons pas le prétendre. N’a-t-il jamais commis d’injustices?

Nous ne le croyons nullement.

La vérité est également éloignée des attaques systématiques contestant à

l’Empereur tout sentiment humain, et des arguments fanatiques qui lui

supposent le privilège de vertus surhumaines.

A ceux qui ont nié toute générosité, nous répondons, preuves en main:

Napoléon fut généreux. Et nous ajoutons: Il était presque impossible

qu’il manquât de générosité.

Un monarque, né sur les marches du trône, élevé par des courtisans,

accoutumé à ce que tout désir tombé de ses lèvres devienne une réalité,

ignore ce qu’est la souffrance des déshérités, comme il ignore aussi de

quelle somme de labeurs, de privations et de tourments chaque homme paye

sa position sociale. Celui-là, inconscient de l’étendue du mal qu’il

fait, peut, sans réflexion, briser des situations péniblement acquises,

et rester insensible aux prières des malheureux. Mais le souverain

arrivé à la dignité suprême après être parti, adolescent, d’un foyer

pauvre et attristé, n’emportant dans son cœur que le souvenir des

misères de ses parents et l’espérance de leur venir en aide à travers

les écueils et les privations que lui signale tendrement une mère

éprouvée, celui-ci, à moins d’être une brute et un monstre, sera

sensible aux amertumes, aux douleurs, aux désespoirs des autres.

Que Napoléon ait commis des injustices, qu’il en ait laissé commettre ou

même qu’il en ait été commis à son insu dont il soit responsable de par

sa qualité de chef, nous le reconnaissons volontiers, encore une fois.

Mais n’est-ce pas là le sort de tout homme investi d’un commandement

quelconque?

Il ne nous en coûte donc pas d’avouer que Napoléon, pour qui nous

réclamons les qualités et les défauts d’un être simplement humain, et

qui a gouverné dans les conjonctures les plus difficiles où se soit

jamais agité un pays, a pu pousser parfois la sévérité jusqu’à

l’injustice; mais il nous faut aussi reconnaître que, envers bien des

personnes, sa bonté fut sans bornes.

Nous savons quelle a été constamment sa conduite avec tous les membres

de sa famille. Il y a plus et il y a mieux. L’Empereur avait pour

certains de ses collaborateurs de la première heure, qu’il avait élevés

à de magnifiques positions, une sorte de respect moral,--commandé soit

par l’opinion publique, soit par une gratitude exagérée, peut-être par

les deux ensemble,--auquel il ne parvenait jamais à se soustraire,

souvent au préjudice de ses intérêts personnels et même de ceux de la

France.

Désobéissances successives, fautes réitérées, conspirations contre sa

personne, rien n’a jamais pu le décider à réprimer, avec la rigueur

qu’ils méritaient, les actes criminels de hauts fonctionnaires créés par

lui. S’ils ont subi quelques moments de disgrâce, ils ont bientôt été

rappelés à d’autres fonctions honorifiques, alors qu’ils auraient dû

passer le reste de leur vie dans une retraite méprisée.

Ce côté curieux du caractère de Napoléon est facile à étudier dans sa

bienveillance persistante vis-à-vis de Fouché et de Talleyrand, «qui

n’eurent jamais de rapports ensemble, dit le prince de Metternich,

excepté lorsque, tramant quelque conspiration contre l’ordre de choses

établi, ils venaient à se rencontrer».

Ils furent, l’un et l’autre, les instruments directs de la chute de

l’Empire, sans avoir pour cela attendu 1814, ainsi qu’on va le voir.

On lit dans les Mémoires de Fouché: «Je dis à Napoléon que si le Corps

législatif s’arrogeait le droit de représenter à lui seul le souverain,

il n’y aurait d’autre parti à prendre que de le dissoudre, et que si

Louis XVI eût agi ainsi, ce malheureux prince vivrait et régnerait

encore. Me fixant alors avec des yeux étonnés: «Mais quoi! duc

d’Otrante, me dit-il, après un moment de silence, il me semble pourtant

que vous êtes un de ceux qui ont envoyé Louis XVI à l’échafaud?--Oui,

Sire, répondis-je sans hésitation, et c’est le premier service que j’ai

eu le bonheur de rendre à Votre Majesté...»

Jamais, pensons-nous, le cynisme politique n’a été poussé plus haut;

jamais, non plus, la duplicité effrontée, la conspiration latente, la

trahison continuelle ne furent mieux personnifiées que par l’homme dont

le duc de Vicence a dit: «Fouché fut une des grandes fautes de

Napoléon.»

Nous trouverons, dès 1800, Fouché, ministre de la police, à la tête du

parti qui attendait l’échec de Bonaparte à Marengo, «pour tirer la

République de la griffe du Corse qui la met en péril».

«En 1804, affirme Bourienne, les appuis secrets donnés aux conspirateurs

par la police de Fouché ne m’ont jamais paru douteux.»

Selon Fauche-Borel, c’est Fouché qui, malgré les apparences contraires,

a sauvé et sauve encore les vrais amis du Roi.

En 1809, autre conspiration, racontée par Fouché lui-même. «Les réunions

avaient lieu chez la princesse de Vaudémont à Suresnes», où il se

réconcilia avec Talleyrand.

En 1810, sous le prétexte de vouloir traiter de la paix, lui, Fouché,

sans ordre, sans pouvoir, il envoyait un négociateur à Londres. Et quel

était ce diplomate improvisé? C’était Ouvrard, le fournisseur taré,

l’homme de tous les tripotages.

L’étrangeté de l’ambassadeur peut, sous les motifs apparents de sa

mission, laisser deviner qu’il avait des pouvoirs très variés, en se

rendant dans un pays où l’on rencontrait non seulement les ennemis de la

France, mais aussi les ennemis de l’Empereur, les royalistes.

Cette fois, la mesure était comble. Sans vouloir approfondir les dessous

de la mission d’Ouvrard, Napoléon destitua Fouché et lui écrivit une

lettre dont nous détachons les lignes suivantes: «... Déjà, dans des

circonstances importantes, vous avez compromis ma tranquillité et celle

de l’État... la singulière manière que vous avez de considérer les

devoirs de ministre de la police ne cadre pas bien avec le bien de

l’État... Je suis cependant obligé à une surveillance perpétuelle qui me

fatigue et à laquelle je ne puis être tenu... Je ne puis pas espérer que

vous changiez de manière de faire, puisque depuis plusieurs années des

exemples éclatants et des témoignages réitérés de mon mécontentement ne

vous ont pas changé...»

Pendant que Fouché faisait ses préparatifs de départ, le malheur voulut

que les papiers d’Ouvrard, arrêté, fussent mis sous scellés. Il

s’ensuivit que Fouché eut maille à partir avec l’Empereur, et qu’il dut

fuir de Paris jusqu’en Toscane pour ne pas être arrêté.

Supplié par Elisa, sa sœur, Napoléon permit à Fouché de vivre dans sa

sénatorerie d’Aix, et plus tard, il l’autorise à habiter le château de

Ferrières, propriété de l’ancien ministre de la police. Enfin, grâce à

l’intercession de Duroc, Fouché obtint la faveur de rentrer au Sénat et

de reparaître à la cour impériale.

Une fois cet obstacle franchi, c’était, pour Fouché, un jeu d’enfant de

regagner complètement les faveurs de son maître, dont il connaissait les

faiblesses de caractère; en effet, en 1813, il est nommé gouverneur

général de l’Illyrie.

La clémence de Napoléon envers ce piteux personnage lui fut encore une

fois funeste: Fouché porta un coup désastreux à l’Empereur en décidant

Murat à entrer dans la coalition formée contre la France.

Il alla même au quartier général d’Eugène, inviter ce dernier à suivre

l’exemple de Murat et à trahir l’Empereur; heureusement pour l’honneur

de l’humanité, le vice-roi ne suivit pas ces perfides conseils.

Pendant le séjour de Napoléon à l’île d’Elbe, tout naturellement Fouché

se mit à conspirer contre Louis XVIII. En 1815, après le retour de l’île

d’Elbe, l’Empereur, toujours crédule, toujours enclin à ne pas se

séparer des personnes auxquelles il est accoutumé, nomme derechef Fouché

ministre de la police générale.

Enfin nous retrouvons Fouché, à la tête du gouvernement provisoire, le

plus acharné à demander l’abdication de Napoléon, décidé à le faire

arrêter au besoin. Telle fut la récompense de la mansuétude infatigable

de l’Empereur, qui trouva, d’ailleurs, aussi naïf que lui, car Louis

XVIII fit de Fouché son ministre.

Napoléon intime · 第 77 / 111 题