L’écueil du commandement, surtout étendu, conséquemment bref et rapide,
est de froisser certaines susceptibilités. Les inférieurs sont
ordinairement disposés à voir une atteinte à leurs mérites ou à leurs
droits dans les remontrances indispensables au bien du service.
Napoléon, dont la vigilance devait s’exercer sur un immense rayon, n’a
pu se soustraire à cette inévitable condition de faire des mécontents
autour de lui.
Quand son omnipotence lui permettait, assurément, de s’affranchir de
tout scrupule, il tâchait, par quelque faveur ou marque sympathique, de
faire oublier les alarmes ombrageuses qu’il avait involontairement
causées. Ce n’est pas sans raison, nous allons le voir, que Rœderer a
dit: «Il avait regret d’avoir blessé les gens de mérite qui lui étaient
attachés.»
Quelques jours après la bataille de Wagram, l’Empereur fit à Marmont des
critiques assez vives sur ses opérations. A peine ce général, irrité,
très affecté, était-il rentré dans sa tente, qu’il reçut un pli
impérial: c’était sa nomination de maréchal de France: «J’étais à mille
lieues d’y penser, écrit Marmont, tant cette conversation avec
l’Empereur m’avait laissé une impression pénible...» Pendant la campagne
de France, après la perte de la ville de Reims, mêmes reproches, même
scène de violence, et finalement... «Napoléon retient le maréchal
Marmont à dîner.»
En 1814, l’Empereur estimait qu’un retard du maréchal Victor avait causé
la perte de Montereau. Ce maréchal qui, plusieurs fois, s’était plaint
de sa fatigue, reçut la permission de quitter l’armée. Cette permission
n’était qu’un euphémisme du mot disgrâce. Les larmes aux yeux, Victor
vint réclamer près de l’Empereur. Celui-ci donna libre cours à sa
colère. Cependant le maréchal parvient à élever la voix pour protester
de sa fidélité. Il rappelle à Napoléon qu’il est un de ses plus anciens
compagnons d’armes, et qu’il ne peut quitter l’armée sans déshonneur.
Les souvenirs d’Italie ne sont pas invoqués en vain. «Eh bien! Victor,
restez, dit-il en lui tendant la main. Je ne puis vous rendre votre
corps d’armée, puisque je l’ai donné à Gérard; mais je vous donne deux
divisions de la garde; allez en prendre le commandement, et qu’il ne
soit plus question de rien entre nous.» «Le lecteur, ajoute le baron
Fain, vient d’assister à une de ces terribles scènes dont il a été
question dans les libelles. C’est ainsi que Napoléon se fâchait, c’est
ainsi qu’on l’apaisait.»
Ce ne sont pas là des anecdotes racontées à plaisir. Les mémoires de
Marmont, hostiles à l’Empereur, l’autorité du baron Fain, consacrée par
tous les historiens, seraient des garants suffisamment sérieux, même si
l’on n’avait à l’appui les faits eux-mêmes, c’est-à-dire la nomination
de Marmont au maréchalat aussitôt après de vives critiques, les
reproches violents de son échec à Reims suivis d’une invitation à dîner,
le remplacement par Gérard du maréchal Victor et la réintégration
immédiate de celui-ci dans l’armée.
Un autre maréchal, Lefebvre, à la suite d’un blâme, crut avoir démérité
dans l’esprit de l’Empereur; voici la réponse au maréchal: «De ce que
j’ai été fâché que la garnison prussienne s’en soit allée à cheval et
avec ses fusils, je n’en suis pas moins très satisfait de vos services,
et je vous en ai déjà donné des preuves, que vous apprendrez aux
premières nouvelles de Paris, et qui ne vous laisseront aucun doute sur
le cas que je fais de vous.»
Quelles étaient donc ces preuves d’estime que le maréchal allait
connaître? Elles ne sont pas médiocres: la veille même du jour où il
écrivit la lettre ci-dessus, l’Empereur avait rendu un décret nommant
Lefebvre duc de Dantzig et sénateur.
Vis-à-vis de Mollien, ministre du Trésor public, qui avait pris pour lui
certaines paroles vagues, Napoléon n’hésite pas à entrer dans des
explications peu altières et peu arrogantes: «Je serais fâché que vous
eussiez pu penser que ce que j’ai dit au Conseil d’État pût vous
concerner d’aucune manière. J’aurais droit de me plaindre de cette
injustice de votre part; toutefois, je ne veux pas le faire, puisqu’elle
m’offre une nouvelle occasion de vous assurer du contentement que j’ai
de vos services, et de l’intention où je suis de vous donner, sous peu,
une preuve de mon estime.»
M. de Lacépède s’étant trouvé offusqué à la suite d’objections sur la
régie de la maison d’Écouen, l’Empereur lui fait, en quelque sorte, des
excuses en lui écrivant:
«J’ai reçu votre lettre. Je suis fâché que la lettre que je vous ai
écrite vous ait affligé; ce n’était certainement pas mon intention...
surtout croyez que personne ne désire plus que moi vous donner des
preuves d’estime et de considération.»
Lebrun, en mission à Gênes, avait fortement irrité l’Empereur par des
légèretés dans l’administration. Le mécontentement de Napoléon se
traduit avec véhémence dans ses lettres à Fouché et à Cambacérès. Au
premier, il dit: «Empêchez qu’on ne mette dans les journaux de Paris ce
que M. Lebrun fait imprimer à Gênes, entre autres les lettres supposées
de moi, dans lesquelles on me fait parler comme un savetier.» Au second:
«... Je vous envoie un bulletin de M. Lebrun. Dites-moi en confidence
s’il a perdu la tête: je commence à le croire. Bon Dieu! que les hommes
de lettres sont bêtes! Tel qui est propre à traduire un poème n’est pas
propre à conduire quinze hommes.»
La colère de l’Empereur était à son comble; il adressa le même jour à
Lebrun une mercuriale où nous lisons: «Je ne puis que vous témoigner mon
extrême mécontentement. Cet écrit est aussi ridicule que déplacé. En
vérité, je ne vous reconnais plus, permettez-moi de vous le dire avec
franchise. Vous n’êtes point à Gênes pour écrire, mais pour
administrer... Vous avez l’art de faire d’une babiole une chose qui
réjouira beaucoup mes ennemis en France!»
Prenons cette lettre telle qu’elle est, et convenons qu’elle est
excessive; mais elle n’est pas plus tôt partie que Napoléon, pris de
remords, reconnaissant qu’il a peut-être été trop vif, craignant de
faire de la peine à un vieux serviteur, à son ancien collègue du
Consulat, reprend la plume et, de son propre mouvement, atténue ainsi
l’effet de ses reproches: «... Je vous ai témoigné, par ma précédente
lettre, mon mécontentement du bulletin que vous avez fait imprimer sur
l’insurrection de Plaisance. Je serais cependant fâché que vous lui
donnassiez une interprétation différente. Je veux, par celle-ci, vous
témoigner toute ma satisfaction des mesures que vous avez prises pour
détruire cette insurrection. J’ai blâmé vos paroles, mais je loue
beaucoup votre zèle.»
Dans ses rapports avec les personnages de l’Empire, où voit-on l’homme
inexorable, sorte de tyran atrabilaire, imaginé par certains
contempteurs?
«Dans la campagne de Moscou, dit le duc de Vicence, à la suite d’une
discussion très vive, je quittai le quartier général et j’écrivis à
l’Empereur pour lui demander un commandement en Espagne; il me renvoya
ma lettre au bas de laquelle était écrit de sa main: «Je n’ai pas envie
de vous envoyer vous faire tuer en Espagne, venez me voir, je vous
attends.» En m’apercevant, l’Empereur se mit à rire, et, me tendant la
main: «Vous savez bien, dit-il, que nous sommes deux amoureux qui ne
peuvent se passer l’un de l’autre...»
Si l’on met en regard de ce récit, qui montre l’Empereur en 1812, le
jugement porté par Mollien, en 1801:--«Ses saillies ne sont pas rares,
mais elles ne laissent aucunes traces: le Premier Consul est le premier
à s’en accuser, et il demande souvent qu’on les oublie comme
lui-même»,--alors, ne faudra-t-il pas convenir que le caractère de
l’Empereur était bien connu de ses contemporains, que ce caractère n’a
jamais varié, et qu’on en peut suivre la ligne continue, régulière et
nette à travers les différentes époques de son existence?