VII

Le maître, sous peine d’avilir ses inférieurs, ne doit pas être un

régulateur mécanique, sorte d’automate, à l’aspect glacial, qui reste

impassible tant que le mouvement s’accomplit, mais dont le grand ressort

se détraque avec fracas au moindre dérangement.

Il doit, pour élever la dignité de ses serviteurs, apprécier leurs

efforts, infliger le blâme le jour où c’est nécessaire, mais aussi

décerner les éloges à ceux qui les méritent.

On ne s’est pas fait faute de dire que l’Empereur, dominateur brutal en

toutes choses, traitait ses subordonnés de Turc à Maure; nos auteurs

modernes veulent même qu’on se le représente avec les allures d’un

planteur, le bâton levé sur ses esclaves.

Pour faire justice de cette erreur radicale, il nous suffira de

cueillir, au hasard des temps et des événements, les félicitations, les

encouragements que l’Empereur adressait journellement aux fonctionnaires

de tout ordre.

Par leur nombre considérable, les pièces à l’appui de cette assertion

forment avec les noms de leurs destinataires une sorte d’_Annuaire

impérial_. A les lire, il semblerait qu’on évoque tous les anciens

collaborateurs de Napoléon.

Ces documents, témoins irrécusables, attestent que, dans ses paroles qui

n’ont pas été conservées, l’Empereur a dû, presque en toutes

circonstances, exprimer amplement sa satisfaction à ceux qui en étaient

dignes. On n’en pourra douter en lisant les lettres suivantes:

A Bernadotte: «... J’ai vu avec plaisir l’activité et les talents que

vous avez déployés dans cette circonstance, et la bravoure distinguée de

vos troupes. Je vous en témoigne ma satisfaction; vous pouvez compter

sur ma reconnaissance.» A Kléber: «... Si je tenais le burin de

l’histoire, personne n’aurait moins à s’en plaindre que vous.» A

Gouvion-Saint-Cyr: «... Recevez, comme témoignage de ma satisfaction, un

beau sabre que vous porterez les jours de bataille.» A Moreau: «Je ne

vous dis pas tout l’intérêt que j’ai pris à vos belles et savantes

manœuvres; vous vous êtes encore surpassé dans cette campagne...» A

Brune: «... Vous avez rendu leur ancienne gloire à nos champs de

l’Adige.» A Jourdan: «Faites-lui connaître, écrit l’Empereur au ministre

de l’intérieur, la satisfaction que j’ai de son administration, le désir

que j’ai de le voir près de moi, et l’intention où je suis de le

proposer au Sénat comme il le désire...» A Ney: «... Je conçois vos

regrets de ne pas vous être trouvé à la bataille. J’en ai éprouvé aussi,

me souvenant de votre belle conduite à Elchingen. Vous ne pouviez être

partout. Vous avez très bien fait dans le Tyrol.» A Davout: «... Je vous

fais compliment de tout mon cœur sur votre belle conduite. Témoignez ma

satisfaction à tout votre corps d’armée.» A Lannes: «... J’ai appris

avec plaisir par votre relation la brillante conduite de votre corps

d’armée. Je vous sais gré de tout le courage que vous montrez, et je

l’attribue à votre zèle pour mon service et à l’amitié que vous me

portez...»

Gaudin, ministre des finances, se trouvant dans une position

embarrassée, avait eu recours à l’Empereur: «... Je dois tant à votre

bonne administration qu’il est tout simple que je vienne à votre secours

dans cette circonstance. Voyez-y une preuve de ma satisfaction de vos

services.» A la Bouillerie: «Je vous ai nommé payeur général de la

marine; je suis bien aise d’avoir trouvé cette occasion de vous

témoigner ma satisfaction. Je vous ai nommé de la Légion d’honneur; je

suis bien aise de vous l’annoncer moi-même.» A Lacuée, directeur de

l’Administration de la guerre: «... J’ai lu votre lettre avec peine.

Comment avez-vous pu supposer que j’aie jamais eu aucune espèce de doute

sur votre zèle et sur votre attachement à ma personne? On ne peut être

plus satisfait que je le suis de tout ce que vous faites...»

Les plus humbles profitent du désir habituel qui anime Napoléon de

donner des témoignages de son contentement. C’est ainsi qu’il écrit à

Clarke, ministre de la guerre: «J’ai lu avec intérêt les deux beaux et

grands états que vous m’avez envoyés. Je désire que vous me fassiez

connaître quelle marque de ma satisfaction je puis donner à cet employé.

Il y a là dedans une grande exactitude. Je n’y ai trouvé aucune faute.»

Ses éloges arrivaient jusqu’aux derniers rangs de l’armée, témoin cette

lettre écrite à Léon Aune, sergent des grenadiers de la 32e

demi-brigade:

«J’ai reçu votre lettre, mon brave camarade; vous n’aviez pas besoin de

me parler de vos actions. Vous êtes le plus brave grenadier de l’armée

après la mort du brave Benezette. Je désire beaucoup de vous voir; le

ministre de la guerre vous en envoie l’ordre.»

Enfin, si constant est chez Napoléon l’esprit de justice et de

reconnaissance pour les services rendus, que, même après leur mort, il

s’inquiète de ce qui a été fait pour honorer la mémoire de ceux qui lui

ont été dévoués. «Je suis surpris, écrit-il, que rien n’ait encore été

fait pour honorer la mémoire du général Reynier, qui a eu une carrière

si distinguée... Faites faire aussi au ministère de la guerre une

notice; qu’on jette quelques fleurs sur la tombe d’un homme qui a bien

servi, qui était honnête homme, et dont la mort est une perte pour la

France et pour moi.»

Ces nobles préoccupations portent comme date: Soissons, 1814,

c’est-à-dire le moment le plus aigu de la crise dont le dénouement fut

l’abdication, signée un mois plus tard... Penser à d’autres qu’à

soi-même en un tel moment, c’est plus que de la sollicitude, c’est de

l’abnégation.

Napoléon intime · 第 66 / 111 题