Le maître, sous peine d’avilir ses inférieurs, ne doit pas être un
régulateur mécanique, sorte d’automate, à l’aspect glacial, qui reste
impassible tant que le mouvement s’accomplit, mais dont le grand ressort
se détraque avec fracas au moindre dérangement.
Il doit, pour élever la dignité de ses serviteurs, apprécier leurs
efforts, infliger le blâme le jour où c’est nécessaire, mais aussi
décerner les éloges à ceux qui les méritent.
On ne s’est pas fait faute de dire que l’Empereur, dominateur brutal en
toutes choses, traitait ses subordonnés de Turc à Maure; nos auteurs
modernes veulent même qu’on se le représente avec les allures d’un
planteur, le bâton levé sur ses esclaves.
Pour faire justice de cette erreur radicale, il nous suffira de
cueillir, au hasard des temps et des événements, les félicitations, les
encouragements que l’Empereur adressait journellement aux fonctionnaires
de tout ordre.
Par leur nombre considérable, les pièces à l’appui de cette assertion
forment avec les noms de leurs destinataires une sorte d’_Annuaire
impérial_. A les lire, il semblerait qu’on évoque tous les anciens
collaborateurs de Napoléon.
Ces documents, témoins irrécusables, attestent que, dans ses paroles qui
n’ont pas été conservées, l’Empereur a dû, presque en toutes
circonstances, exprimer amplement sa satisfaction à ceux qui en étaient
dignes. On n’en pourra douter en lisant les lettres suivantes:
A Bernadotte: «... J’ai vu avec plaisir l’activité et les talents que
vous avez déployés dans cette circonstance, et la bravoure distinguée de
vos troupes. Je vous en témoigne ma satisfaction; vous pouvez compter
sur ma reconnaissance.» A Kléber: «... Si je tenais le burin de
l’histoire, personne n’aurait moins à s’en plaindre que vous.» A
Gouvion-Saint-Cyr: «... Recevez, comme témoignage de ma satisfaction, un
beau sabre que vous porterez les jours de bataille.» A Moreau: «Je ne
vous dis pas tout l’intérêt que j’ai pris à vos belles et savantes
manœuvres; vous vous êtes encore surpassé dans cette campagne...» A
Brune: «... Vous avez rendu leur ancienne gloire à nos champs de
l’Adige.» A Jourdan: «Faites-lui connaître, écrit l’Empereur au ministre
de l’intérieur, la satisfaction que j’ai de son administration, le désir
que j’ai de le voir près de moi, et l’intention où je suis de le
proposer au Sénat comme il le désire...» A Ney: «... Je conçois vos
regrets de ne pas vous être trouvé à la bataille. J’en ai éprouvé aussi,
me souvenant de votre belle conduite à Elchingen. Vous ne pouviez être
partout. Vous avez très bien fait dans le Tyrol.» A Davout: «... Je vous
fais compliment de tout mon cœur sur votre belle conduite. Témoignez ma
satisfaction à tout votre corps d’armée.» A Lannes: «... J’ai appris
avec plaisir par votre relation la brillante conduite de votre corps
d’armée. Je vous sais gré de tout le courage que vous montrez, et je
l’attribue à votre zèle pour mon service et à l’amitié que vous me
portez...»
Gaudin, ministre des finances, se trouvant dans une position
embarrassée, avait eu recours à l’Empereur: «... Je dois tant à votre
bonne administration qu’il est tout simple que je vienne à votre secours
dans cette circonstance. Voyez-y une preuve de ma satisfaction de vos
services.» A la Bouillerie: «Je vous ai nommé payeur général de la
marine; je suis bien aise d’avoir trouvé cette occasion de vous
témoigner ma satisfaction. Je vous ai nommé de la Légion d’honneur; je
suis bien aise de vous l’annoncer moi-même.» A Lacuée, directeur de
l’Administration de la guerre: «... J’ai lu votre lettre avec peine.
Comment avez-vous pu supposer que j’aie jamais eu aucune espèce de doute
sur votre zèle et sur votre attachement à ma personne? On ne peut être
plus satisfait que je le suis de tout ce que vous faites...»
Les plus humbles profitent du désir habituel qui anime Napoléon de
donner des témoignages de son contentement. C’est ainsi qu’il écrit à
Clarke, ministre de la guerre: «J’ai lu avec intérêt les deux beaux et
grands états que vous m’avez envoyés. Je désire que vous me fassiez
connaître quelle marque de ma satisfaction je puis donner à cet employé.
Il y a là dedans une grande exactitude. Je n’y ai trouvé aucune faute.»
Ses éloges arrivaient jusqu’aux derniers rangs de l’armée, témoin cette
lettre écrite à Léon Aune, sergent des grenadiers de la 32e
demi-brigade:
«J’ai reçu votre lettre, mon brave camarade; vous n’aviez pas besoin de
me parler de vos actions. Vous êtes le plus brave grenadier de l’armée
après la mort du brave Benezette. Je désire beaucoup de vous voir; le
ministre de la guerre vous en envoie l’ordre.»
Enfin, si constant est chez Napoléon l’esprit de justice et de
reconnaissance pour les services rendus, que, même après leur mort, il
s’inquiète de ce qui a été fait pour honorer la mémoire de ceux qui lui
ont été dévoués. «Je suis surpris, écrit-il, que rien n’ait encore été
fait pour honorer la mémoire du général Reynier, qui a eu une carrière
si distinguée... Faites faire aussi au ministère de la guerre une
notice; qu’on jette quelques fleurs sur la tombe d’un homme qui a bien
servi, qui était honnête homme, et dont la mort est une perte pour la
France et pour moi.»
Ces nobles préoccupations portent comme date: Soissons, 1814,
c’est-à-dire le moment le plus aigu de la crise dont le dénouement fut
l’abdication, signée un mois plus tard... Penser à d’autres qu’à
soi-même en un tel moment, c’est plus que de la sollicitude, c’est de
l’abnégation.