Les mouvements de vivacité reprochés à l’Empereur ne dépassent
certainement pas la moyenne des inégalités d’humeur qu’on a le devoir,
en bonne justice, d’excuser chez un homme en proie à toutes les
préoccupations accablantes qui pesaient sur le cerveau de Napoléon. A
l’intérieur, établir un ordre social nouveau sur les ruines d’une
administration vieille de dix siècles; à l’extérieur, écraser des
coalitions sans cesse renaissantes, être contraint à cet effet de
bouleverser les royaumes, de disloquer les peuples, et, comme
conséquence, assurer et organiser la prépondérance de son pays sur
l’Europe entière: tels étaient les plans qu’il avait conçus et qu’il
exécutait à travers des résistances, des défaillances et des difficultés
qui eussent justifié, à la rigueur, un état permanent de défiance et
d’irritation.
Si l’on considère enfin qu’il ne se contentait pas, dans ces projets, de
la partie méditative, mais qu’il était le premier artisan de leur
réalisation, on aura bien quelques raisons d’admettre qu’il n’avait
peut-être pas toujours l’esprit assez libre pour amortir l’effet de son
impatience, ni pour rechercher les formes exquises d’une impeccable
urbanité.
Cependant, parmi les gens qui se sont plaints de ne pas avoir trouvé
l’Empereur assez onctueux, à de certains moments, combien, à sa place,
condamnés comme lui à cette tension extrême du cerveau, auraient pu
montrer autant de calme, autant de retenue?
Combien, mis à un rang où l’on peut se croire tout permis, auraient,
comme lui, pesé les conséquences de leurs paroles, au point de ne pas
oser faire un reproche mérité?
C’est ainsi qu’au lieu de prendre son monde à la gorge, nous allons voir
Napoléon éprouver, par un sentiment bien humain, un certain embarras
quand il a des observations délicates à formuler. Voulant éviter dans
ces circonstances l’effet trop blessant des paroles directes du
souverain, c’est un tiers qu’il charge de transmettre les avertissements
pénibles.
Un jour, il écrit au prince Eugène: «Dites confidentiellement à Marmont
que les affaires de comptabilité sont revues ici avec la plus grande
rigueur; que tout désordre pourrait le perdre, lui et ses amis... qu’il
a une réputation d’intégrité à conserver...» Quand, en 1807, Fouché,
voulant activer le divorce impérial, se livrait à des manœuvres qui
déplaisaient à l’Empereur, celui-ci s’adressa à Maret et lui dit: «J’ai
écrit fortement là-dessus au ministre de la police... Il ne serait pas
hors de propos que, sans paraître en avoir mission de moi, vous lui en
parliez... Je lui ai témoigné mon sentiment là-dessus à Fontainebleau et
dans une lettre que je lui ai écrite depuis. Il me semble que de
pareilles choses ne doivent pas se dire deux fois...»
Avant de prendre lui-même Lebrun à partie, comme nous l’avons vu,
n’avait-il pas déjà écrit à Cambacérès l’année précédente:
«... M. Lebrun fait mettre dans les journaux de Gênes des lettres qui
sont assez ridicules... Cela est peu digne; faites-le-lui comprendre de
vous-même ou par M. de Marbois, comme l’ayant appris vaguement par
plusieurs personnes. Je désire qu’il ne se doute pas que cela puisse
venir de moi, ce qui lui ferait trop de peine...»
Quel contraste entre ce Napoléon sujet à des timidités dont il nous est
difficile à tous de nous affranchir, et le tigre écumant, toujours prêt
à bondir, griffes et crocs aiguisés, sur quiconque le gêne!
Bien que nous nous efforcions de prouver que l’Empereur était doué
d’autant d’humanité, au moins, que beaucoup de ses détracteurs, notre
intention serait trahie, si nous arrivions, par hasard, à le faire
passer pour un homme indécis, doucereux, veule, cauteleux, flattant tout
le monde parce qu’il avait besoin de tout le monde. Ce serait dénaturer
singulièrement la vérité, car la dominante de son caractère était, au
contraire, de n’avoir peur de personne, de se préoccuper fort peu de ce
qu’on penserait de sa manière d’agir, et de conformer celle-ci, autant
pour les éloges que pour les blâmes, aux nécessités des opérations
militaires ou gouvernementales.
Quand un intérêt supérieur est en jeu, si son affection ou sa
reconnaissance ne prennent pas le dessus, peu lui importent les
conséquences de sa franchise; ce qu’il a à dire, il le dit net et ferme,
sans périphrases, élevant la voix, s’époumonant pour prévenir que
désormais, suivant ses propres expressions, «il ne criera plus, il
punira enfin». Toutefois, ceux qui reçoivent ses reproches, ses
punitions, peuvent, s’ils le veulent, se vexer, renoncer aux fonctions
publiques, quitter la Cour, la France au besoin, l’Empereur n’en a cure.
Mais ils tablaient tous sur la bonté du souverain, et savaient, par des
exemples nombreux, que bientôt ils seraient l’objet de nouvelles
faveurs.
Au plus grand honneur de Napoléon, on va pouvoir constater que le
général d’Italie et d’Égypte qui aurait dû, pour servir son ambition,
chercher à rallier tous les concours par de bons procédés, fut plus
sévère, plus cassant peut-être, envers les généraux et les soldats, que
l’Empereur indépendant, maître absolu, ayant tout à donner, et rien à
demander. Nos contradicteurs sont les premiers à dire qu’en 1796, «ce
petit b... de général faisait peur à des gens comme Augereau, Masséna et
Decrès».
Voici comment il parlait aux généraux ou fonctionnaires importants,
quand il jugeait indispensable de les ramener à une meilleure
observation de leurs devoirs.
En 1797, au général Despinois, venu pour lui faire sa cour, Bonaparte
dit: «Général, votre commandement de la Lombardie m’avait bien fait
connaître votre peu de probité et votre amour pour l’argent, mais
j’ignorais que vous fussiez un lâche. Quittez l’armée et ne paraissez
plus devant moi.»
«Écrivez au général Gardanne, mande Napoléon à Berthier, qu’il m’est
venu beaucoup de plaintes sur les vexations qu’il exerce envers les
habitants du pays; qu’il ait à se comporter d’une manière digne de
l’armée et à ne faire entendre désormais aucune plainte.»
A l’amiral Truguet:
«Je ne puis qu’être mécontent de l’escadre qui est sous vos ordres... Ce
ne sont point des phrases et des promesses que j’ai le droit d’attendre
de vous, ce sont des faits.»
Junot, son ami de jeunesse, est repris à chaque bévue avec la même
rigueur:
«Je n’ai pu voir qu’avec la plus grande peine votre conduite. Vous avez
traité un préfet comme vous auriez pu faire d’un caporal de votre
garnison. Il y a là un défaut de tact et un oubli de vous-même qui me
paraît inconcevable. Ce que vous avez fait est sans exemple...» Une
autre fois au même général: «Je ne puis qu’être mécontent de ce que vous
n’obéissez pas à mes ordres... Je me flatte que désormais vous remplirez
plus exactement mes intentions et ne regarderez pas ce que je dis comme
des sornettes... Vous vous faites une étrange idée de vos devoirs et du
service militaire. Je ne vous reconnais plus.»
A l’amiral Decrès: «... Je ne vous demande une réponse que dans un mois;
mais pendant ce temps, recueillez des matériaux tels qu’il n’y ait pas
de _mais_, de _si_, de _car_...» Cet amiral, prolixe sans doute
d’habitude, s’attire, sept ans plus tard, un autre reproche tout aussi
vif: «Il ne s’agit pas de m’écrire, il s’agit de faire partir. Marchez
de l’avant, tout cela devrait être fait.»
D’ordinaire, dans l’infortune, on est moins hardi, on ménage les gens,
on cherche des appuis, on évite, quand la défection se met dans tous les
rangs, ce qui pourrait éloigner les derniers serviteurs fidèles.
L’Empereur ne connaît pas ces petitesses; il exprime sa pensée avec
autant, avec plus de liberté qu’à l’époque de sa toute-puissance.
En 1814, pendant la campagne de France, c’est au ministre de la police
qu’il écrit: «Dans ce moment, il nous faut des choses réelles et
sérieuses, et non pas de l’esprit en prose et en vers. Les cheveux me
dressent sur la tête des crimes commis par les ennemis, et la police ne
pense pas à recueillir un seul de ces faits. En vérité, je n’ai jamais
été plus mal servi.» C’est au même ministre que, cinq jours après, il
dit encore: «Pourquoi donc avez-vous la tête si dure? Pourquoi ne pas
vouloir me comprendre?» Au ministre de l’intérieur, Napoléon écrit: «Je
ne suis plus obéi. Vous avez tous plus d’esprit que moi, et sans cesse
on m’oppose de la résistance en m’objectant des _si_, des _mais_, des
_car_...»
Faut-il rappeler ici que l’Empereur, à tort ou à raison, sut mettre à
l’écart un de ses meilleurs généraux, Macdonald, que celui-ci resta six
ans en disgrâce, de 1801 à 1807; que le général Dupont fut, quoi que
l’on pût faire, traduit en conseil de guerre, pour avoir capitulé à
Baylen; que le maréchal Bernadotte, prince de l’Empire, fut, en 1810,
flétri par un ordre du jour impérial qui signalait son incurie doublée
d’une imposture, lors de la bataille de Wagram; qu’il fut révoqué de son
commandement? Faut-il rappeler les destitutions ou plutôt les disgrâces
momentanées de Lucien Bonaparte comme ministre de l’intérieur; de
Bourrienne, le secrétaire particulier; de Barbé-Marbois, le ministre du
Trésor public; de Fouché, le ministre de la police; de Talleyrand, le
ministre des affaires étrangères; le renvoi de Portalis, chassé
honteusement du Conseil d’État pour avoir méconnu les ordres du
souverain?
Si l’Empereur a joui parmi ses troupes d’une popularité incontestée, il
ne l’a certainement pas acquise en transigeant avec les lois de la
discipline. Il ne craignait pas de prendre publiquement des mesures qui
étaient plus propres à lui aliéner qu’à lui attirer les sympathies et
les dévouements des officiers et des soldats, car tous pouvaient se
sentir menacés de traitements équivalents à ceux que nous allons
raconter.
En Égypte, en 1798, des soldats ont volé dans un jardin des grappes de
dattes: «Ils seront promenés deux fois dans un jour dans le camp, la
garde assemblée, au milieu d’un détachement; ils porteront
ostensiblement les grappes de dattes, leur habit retourné, et portant
sur la poitrine un écriteau sur lequel sera écrit: _Maraudeur._»
Le chirurgien Boyer a été assez poltron pour refuser de donner des
secours à des blessés supposés atteints de maladie contagieuse: «Il est
indigne de la qualité de citoyen français. Il sera habillé en femme,
promené sur un âne dans les rues d’Alexandrie, avec un écriteau sur le
dos portant: _Indigne d’être citoyen français; il craint de mourir._»
Après le général en chef, voici le Premier Consul indigné d’avoir vu des
soldats pénétrer tumultueusement dans la citadelle de Turin, au mépris
de leur consigne et de la discipline: «Les 16e, 17e, 18e, 19e et 20e
compagnies du 1er régiment d’artillerie sont cassées... les officiers
sont provisoirement suspendus de leurs fonctions... Il sera fait au
gouvernement un rapport sur chacun d’eux... Le drapeau de ce régiment
sera déposé au temple de Mars et couvert d’un crêpe noir.»
X
Plus on avance dans cette étude, plus on va de surprise en surprise; à
chaque pas, on rencontre des traits de bonté, et, au lieu d’une humeur
acariâtre et présomptueuse, on trouve une cordialité ouverte, avenante,
plus voisine du _bon garçonisme bourgeois_, si l’on ose s’exprimer
ainsi, que de la morgue des souverains.
Écoutez l’anecdote rapportée par la duchesse d’Abrantès, née Laure
Permon. On sait que Mme veuve Permon, peu de temps après la mort de son
époux, avait été demandée en mariage par Napoléon. Celui-ci, alors
général, avait vu repousser ses avances. Vexé de ce refus, il avait
interrompu ses visites dans la maison, dont il était naguère l’un des
habitués.
Quand Laure Permon se maria avec le général Junot, ami et aide de camp
du Premier Consul, on fut chez les Permon dans une grande perplexité. On
se demanda comment on s’y prendrait pour inviter le chef de l’État, fort
aimé de Junot, et qui, par sa présence, devait donner un lustre flatteur
au bal de noces offert, selon l’usage d’alors, dans la première
quinzaine qui suivait le mariage. Après bien des tergiversations causées
par le fait qu’il fallait prier Napoléon de venir à ce bal chez Mme
Permon même, il fut décidé que Junot, sa jeune femme et le frère de
celle-ci se rendraient chez le Premier Consul pour lui faire verbalement
l’invitation.
Laissons la duchesse d’Abrantès raconter elle-même cette entrevue aux
Tuileries: «Lorsque la porte du cabinet fut ouverte et que le Premier
Consul m’aperçut: «Oh! oh! dit-il en souriant avec bonne humeur, que
signifie cette députation de famille? Il n’y manque que Mme Permon?
Est-ce que les Tuileries lui font peur? ou bien serait-ce moi?--Mon
général, dit aussitôt Junot, Mme Permon voulait se joindre à nous; mais
vous savez combien elle est souffrante, et il lui a été de toute
impossibilité de vous demander une faveur à laquelle elle tient
infiniment. Ma femme est chargée par elle de vous en adresser la demande
en forme.»
«Le Premier Consul se tourna vers moi, et, me regardant en souriant:
«--Eh bien! voyons, j’écoute. Que me voulez-vous?»--Il est difficile ou
plutôt impossible de rendre le charme de sa physionomie lorsqu’il
souriait avec une pensée douce.
«Je dis au général Bonaparte ce dont nous étions convenus entre nous
trois. A peine eus-je terminé ma harangue, qu’il me prit les deux mains
et me dit: «--Eh bien! sans doute j’irai à ce bal. Pourquoi donc
aviez-vous l’air de croire que je refuserais? J’irai, et très volontiers
encore.»--Puis il ajouta une phrase que depuis il m’a bien souvent
répétée: «--Et cependant, je vais me trouver là au milieu de mes
ennemis, car le salon de votre mère en est, dit-on, rempli.»--Junot nous
fit signe, à Albert et à moi, qu’il était temps de prendre congé: Nous
saluâmes, et le Premier Consul, après avoir serré la main de mon frère
avec la même cordialité que si nous avions été encore dans la maison de
mon père, nous dit:
«--A propos, et quel jour est ce bal?»
La date primitivement fixée était le 10 novembre. Napoléon, empêché ce
jour-là, demanda que l’on prît une autre date. «La chose fut aussitôt
résolue, dit la duchesse d’Abrantès. Il prit heureusement de lui-même le
12 novembre. Cela arrangeait tout.
«--Avez-vous vu Joséphine? me demanda-t-il.--Je lui répondis
affirmativement; je lui dis que Mme Bonaparte avait accepté pour elle et
pour sa fille l’invitation que ma mère, à son grand regret, n’avait pu
venir lui faire elle-même.
«--Oh! je crois bien que Mme Permon est souffrante, dit le Premier
Consul, mais il y a de la paresse, et puis autre chose que je ne veux
pas dire. N’est-ce pas, madame Loulou (c’est le nom que dans l’enfance
il donnait à Mme Junot)?--Et il me tirait l’oreille et les cheveux à me
faire pleurer.
«Le soir du bal venu, Junot avait été aux Tuileries à neuf heures moins
un quart, pour être prêt à suivre le Premier Consul et l’accompagner
chez ma mère. Mais il fit dire que les affaires l’accablaient à un tel
point qu’il ne pouvait répondre de l’heure à laquelle il serait libre;
qu’en conséquence, il demandait en grâce à ma mère de ne pas l’attendre
pour faire danser la première contredanse, mais qu’il donnait sa parole
de venir à n’importe quelle heure...
«A onze heures moins quelques minutes, on entendit le bruit des chevaux
de l’escorte du Premier Consul; bientôt après, la voiture entra
rapidement sous la porte, et presque aussitôt lui-même parut à la porte
de la première pièce avec Junot et mon frère, qui s’étaient trouvés à
son arrivée. Ma mère s’avança vers lui et lui fit une de ses plus
gracieuses révérences. Mais lui, se mettant à sourire: «--Eh bien!
madame Permon, est-ce comme cela que vous recevez un ancien ami?»--Et il
lui tendit la main. Ma mère lui donna la sienne, et ils rentrèrent ainsi
dans la salle de bal. Il y faisait une chaleur étouffante, le Premier
Consul le remarqua (cela n’empêchait pas qu’il ne gardât sa redingote
grise tout le temps du bal).
«--Faites donc recommencer la danse, madame Permon, dit-il à ma mère; il
faut que la jeunesse s’amuse, et la danse est le passe-temps qu’elle
aime le mieux. On dit, à propos de cela, que votre fille danse comme
Mlle Chameroi; il faudra que je voie cela. Si vous voulez, nous
danserons la _Monaco_; c’est la seule danse que je sache.
«--Il y a trente ans que je ne danse plus, répondit ma mère.
«--Allons donc! vous plaisantez. Vous avez l’air, ce soir, de la sœur de
votre fille.»
N’est-il pas charmant, ce croquis de Napoléon dans le monde, alors que
déjà il était le chef acclamé et incontesté de toute la France?
Bien que les Mémoires de la duchesse d’Abrantès ne soient rien moins
qu’un panégyrique de Napoléon, et bien qu’ils méritent certainement plus
de créance que ceux d’autres femmes suspectes à plusieurs titres, nous
aurions hésité à reproduire ce petit tableau, si nous n’avions rencontré
d’autres documents similaires:
«A Malmaison, dit Constant, la société, dont la plupart des membres
étaient jeunes, et qui souvent était fort nombreuse, se livrait souvent
à des exercices qui rappelaient les récréations de collège; enfin, un
des grands divertissements de Malmaison était de jouer aux barres...
C’était ordinairement après le dîner que Bonaparte, MM. de Lauriston,
Didelot, de Luçay, de Bourrienne, Eugène, Rapp, Isabey, Mme Bonaparte et
Mlle Hortense se divisaient en deux camps, où des prisonniers faits et
échangés rappelaient au Premier Consul le grand jeu auquel il donnait la
préférence.
«Dans ces parties de barres, les coureurs les plus agiles étaient M.
Eugène, M. Isabey et Mlle Hortense; quant au général Bonaparte, il
tombait souvent, mais il se relevait en riant aux éclats...»
Fidèle à notre méthode, nous allons demander à un document officiel de
contrôler l’authenticité de ces bruits empruntés aux coulisses de
l’histoire.
Dans une lettre datée de 1806, entre Austerlitz et Iéna, l’Empereur
écrivait au prince Eugène: «J’ai passé ces deux jours-ci chez le
maréchal Bessières; nous avons joué comme des enfants de quinze ans...»
Ces deux lignes, en coïncidence parfaite avec les récits des
contemporains, sont comme le coup de pinceau final qui anime le tableau
de l’artiste. Désormais l’Empereur, débarrassé du fardeau des affaires
de l’État, apparaît bien en relief, bien vivant il redevient le camarade
de ses lieutenants, il se livre à tous leurs jeux avec un bonheur
juvénile. Pour ces réunions amicales, exquis ressouvenirs de la
jeunesse, il a mis la pourpre impériale au vestiaire, ainsi que, jadis,
il déposait sa capote râpée en entrant chez Justat, où l’on mangeait la
portion à six sous!