VI

En s’appliquant à recueillir et à citer ces exemples multiples qui

révèlent une nature si vivement impressionnable, on se demande, en

vérité, si ce n’est pas un travail absurde et superflu d’accumuler

preuves sur preuves pour démontrer que Napoléon avait un cœur humain et

non des entrailles de carnassier.

Pourtant, malgré cette évidence, toujours les pamphlets sont là, en

hautes piles masquant la physionomie véritable de l’Empereur.

Plus les attaques ont été virulentes et répétées, plus la réfutation

doit prodiguer d’irrécusables documents afin d’opposer à la calomnie une

digue de faits que rien ne puisse désormais ébranler. L’impartiale

vérité, se dégageant de chaque page, de chaque mot, de chaque incident

de l’histoire de cette époque, devra se dresser en face de la

diffamation et rendre manifestes, chez cet homme réputé insociable, les

rares qualités de tendresse, de charité, de mansuétude, de cordialité

acquises par lui, dès l’enfance, et grandies par la pauvreté,

l’isolement, les amertumes et les souffrances de sa jeunesse.

C’est en traversant ces phases diverses de son existence, que le

caractère de Napoléon s’était formé dans le sens que nous indiquons.

Essayera-t-on de dire que, dans les exemples cités déjà et dans ceux que

nous allons citer encore, il n’y a rien de concluant, attendu que son

intérêt personnel, la pénurie d’hommes capables, la recherche de la

popularité lui commandaient des ménagements envers les uns, des soins

calculés pour les autres?

Ce serait là une théorie singulière qui consisterait à établir qu’on ne

doit tenir compte à un homme de ses bonnes actions qu’autant qu’elles

lui sont nuisibles.

Nous pensons qu’à moins d’être aveuglé par l’esprit de dénigrement, on

doit partir de ce principe que la bonté humaine se juge dans ses effets

sur autrui, non dans ses causes, quelles qu’elles soient, trop complexes

du reste pour ne pas défier, en général, toute analyse. Demande-t-on à

un sauveteur s’il ambitionne une distinction ou les bravos de la foule

assemblée sur le rivage? Demande-t-on à un homme charitable s’il n’a

d’autre mobile que de s’attirer les bénédictions des malheureux?

La sincérité du cœur de Napoléon et sa sensibilité sont, dans leur

ensemble, parfaitement mises en évidence par sa conduite envers Desaix.

Lorsque ce général revint d’Égypte, Napoléon lui écrivit: «... Enfin,

vous voilà arrivé; une bonne nouvelle pour toute la République, mais

plus spécialement pour moi, qui vous ai voué toute l’estime et l’amitié

que mon cœur, aujourd’hui bien vieux et connaissant trop profondément

les hommes, n’a pour personne... Venez, le plus vite que vous pourrez,

me rejoindre où je serai.»

Le soir de la bataille de Marengo où Desaix a été tué: «Malgré la

victoire décisive qu’il vient de remporter, le Premier Consul était

plein de tristesse et ne cessait de répéter, dit Constant, que la France

venait de perdre un de ses meilleurs enfants et lui son meilleur ami.» A

Ségur qui le félicite de ses succès, il répond: «Oui, mais Desaix! Ah!

si j’avais pu l’embrasser après la bataille, que cette journée eût été

belle!»

Après avoir constaté les mêmes regrets, Marmont ajoute qu’en souvenir de

son ami, le Premier Consul, bien que son état-major fût complet, attacha

à sa personne Rapp et Savary, les deux aides de camp de Desaix.

Tel était le Premier Consul, voici l’Empereur: on connaît son affection

particulière pour le maréchal Lannes, le seul qui se permît de continuer

à tutoyer l’Empereur.

L’amitié du souverain pour son vieux camarade ne se démentit jamais;

aussi quelle ne fut pas son émotion quand il assista aux derniers

moments du maréchal, atteint mortellement par un boulet à la bataille

d’Essling!

Tous les jours, soir et matin, il allait voir le pauvre blessé dont les

souffrances durèrent une semaine. A sa dernière visite, il arriva peu

d’instants après la mort de Lannes. «M’écartant de la main, Napoléon

s’avança, dit Marbot, vers le corps du maréchal, qu’il embrassa en le

baignant de larmes, disant à plusieurs reprises:--Quelle perte pour la

France et pour moi!--En vain le prince Berthier voulait éloigner

l’Empereur de ce triste spectacle, il résista pendant plus d’une heure.»

Le lendemain même du décès, il écrivait à la veuve de Lannes: «Ma

cousine, le maréchal est mort, ce matin, des blessures qu’il a reçues au

champ d’honneur. Ma peine égale la vôtre. Je perds le général le plus

distingué de mes armées, mon compagnon d’armes depuis seize ans, celui

que je considérais comme mon meilleur ami. Sa famille et ses enfants

auront toujours des droits particuliers à ma protection.» Et, comme

complément à cette lettre, nous trouvons ces mots adressés à la même

date par l’Empereur à l’Impératrice: «Si tu peux contribuer à consoler

la pauvre maréchale, fais-le.»

Ce ne sont pas là de rares exceptions recherchées minutieusement; chaque

événement analogue a toujours excité chez Napoléon une égale

sensibilité, une même sollicitude pour ceux qui sont douloureusement

éprouvés.

A la mort de l’amiral Brueys, il écrit à sa veuve:

«Votre mari a été tué d’un coup de canon, en combattant à son bord. Il

est mort sans souffrir et de la mort la plus douce, la plus enviée par

les militaires. Je sens vivement votre douleur. Le moment qui nous

sépare de l’objet que nous aimons est terrible. Après avoir rattaché

votre âme au monde par l’amour filial et l’amour maternel, appréciez

pour quelque chose l’amitié et le vif intérêt que je prendrai toujours à

la femme de mon ami.»

Général en chef d’une armée, comme il l’était à la date où il écrivait

la lettre précédente, Napoléon ne pouvait donner que des consolations

platoniques. Du jour où il est Premier Consul, ses préoccupations pour

les affligés vont beaucoup plus loin. A la mort du préfet Ricard, il

écrit au ministre de l’intérieur: «... Je désire que vous me fassiez

connaître la situation de sa famille, l’âge de ses enfants et le genre

d’éducation qu’ils ont reçue, afin que je les mette à même de marcher

sur les traces de leur père.» A Mme Watrin: «Le grand juge, madame, vous

fera remettre douze mille francs. Le ministre de la guerre a dû vous

remettre un brevet de pension de trois mille francs. Ce sont là de

faibles marques de l’intérêt que je prends à votre position et je

saisirai toutes les occasions qui s’offriront de vous être utile.»

A Berthier: «... La perte d’un père est toujours sensible. Je vous

connais et je comprends vos peines. Mais enfin, à quatre-vingt-cinq ans,

il faut bien finir; et quand on a bien vécu, on ne peut plus ambitionner

à cet âge que de laisser un bon souvenir. Croyez à toute la part que je

prends à cette perte.» A Mme Gudin: «Madame la comtesse Gudin, je prends

part à vos regrets. Vous et vos enfants aurez toujours des droits près

de moi. Le ministre secrétaire d’État vous expédie le brevet d’une

pension de douze mille francs, et l’intendant du domaine extraordinaire

vous fera parvenir le décret par lequel j’accorde une dotation de quatre

mille francs à chacun de vos enfants...» A la veuve du général Walther:

«... Je partage bien vivement votre douleur. Je charge mon grand

maréchal de vous voir et d’arranger tout ce qui est relatif à vos

intérêts et à ceux de vos filles. Vous et elles, vous pouvez toujours

compter sur ma protection, je vous en donnerai des preuves dans toutes

les circonstances.»

A la maréchale Bessières: «Votre mari est mort au champ d’honneur... Il

laisse une réputation sans tache. C’est le plus bel héritage qu’il ait

pu léguer à ses enfants. Ma protection leur est acquise: ils hériteront

aussi de l’affection que je portais à leur père.»

Ce ne sont pas, il faut l’observer, des paroles vaines, oubliées avec

l’émotion du premier moment: sept mois plus tard, exécutant ses

promesses, Napoléon faisait disparaître les embarras financiers que

Bessières avait laissés derrière lui. «Ma cousine, écrivait l’Empereur à

la maréchale, j’ai reçu la lettre que vous m’avez écrite. Votre

confiance en moi est bien fondée. J’ai donné ordre à mon grand maréchal

du palais de me faire un rapport sur votre affaire; je prendrai les

mesures nécessaires pour la terminer et vous mettre dans une situation

convenable. Chargez votre père ou quelqu’un qui ait connaissance de vos

affaires (et sans que les créanciers de la succession le sachent) de

voir mon grand maréchal, pour lui donner tous les renseignements qu’il

peut demander.»

Lorsque Junot perdit sa mère, l’Empereur, dit la duchesse d’Abrantès,

«lui écrivit une lettre amicale... dans laquelle, particularité fort

remarquable, il tutoyait Junot et lui parlait comme à Toulon ou bien à

l’armée d’Italie».

Combien profonde fut la douleur de Napoléon le jour où, après le petit

combat de Reichenbach, sous Dresde, Duroc fut atteint par un boulet

ennemi!

Aussitôt que Napoléon fut informé, il se rendit près de Duroc, et le

serra à plusieurs reprises dans ses bras.

«... L’infortuné agonisant chercha des yeux l’Empereur, et lui demanda,

«par pitié, de l’opium». Napoléon prit la main de Duroc, la pressa, et

saisissant mon bras, rapporte Caulaincourt, sortit en chancelant.--C’est

horrible, horrible, disait-il, mon bon, mon cher Duroc! Ah! quelle

perte!--Des larmes brûlantes coulaient de ses yeux et tombaient sur ses

vêtements; nous revînmes silencieux au camp... L’Empereur fit acheter un

terrain à Makersdorf, ordonna l’érection d’un monument, et écrivit de sa

main ce qui suit:--Ici le général Duroc, duc de Frioul, grand maréchal

du palais de l’empereur Napoléon, frappé glorieusement d’un boulet, est

mort entre les bras de l’Empereur, son ami.--Il remit ce papier à

Berthier sans prononcer un mot.»

C’est surtout par des soins paternels envers la famille de Duroc que

l’Empereur honora la mémoire de son ami. Il transmit à la fille et à la

veuve du grand maréchal le duché de Frioul, d’un rapport de plus de deux

cent mille francs par an. En dictant cet ordre, il ajoute: «Je désire,

s’il faut un tuteur, qu’il soit jeune afin qu’il puisse assister au

mariage de sa pupille.» Et à la veuve de Duroc il écrit: «Vous pouvez

compter sur toute mon affection et sur le désir que j’ai de vous donner,

dans toutes les circonstances, des preuves de l’intérêt que je prends à

la famille du grand maréchal.»

Ces lignes sont écrites au cours de la campagne de 1813, alors qu’ayant

perdu ses vieilles troupes, l’Empereur luttait contre l’Europe entière

avec une armée de soldats inexpérimentés, mal armés; alors, en un mot,

qu’il sentait son trône s’écrouler. Néanmoins, en comparant l’expression

de ses sentiments en ces heures désastreuses avec celle que contient la

lettre écrite à Mme Brueys et datée d’Égypte, c’est-à-dire au moment où

le jeune général, à l’aurore de sa carrière triomphale, pouvait rêver

les plus hautes destinées, vous semble-t-il que son cœur rassasié

d’orgueil soit moins capable d’attendrissement, que ses yeux éblouis par

dix ans de magnificence soient moins accessibles aux larmes, que sa

pitié envers les affligés soit émoussée par la satisfaction de la

toute-puissance, et ne reconnaissez-vous pas enfin que son âme est

restée absolument la même?

Remontez encore plus haut, reportez-vous à la lettre écrite à sa mère

par Napoléon écolier, à l’occasion de la mort de son père, et dans

laquelle il dit: «... Consolez-vous, ma chère mère, les circonstances

l’exigent. Nous redoublerons nos soins et notre reconnaissance, et

heureux si nous pouvons, par notre obéissance, vous dédommager un peu de

l’inestimable perte d’un époux chéri.»

Chez l’enfant malheureux comme chez le puissant Empereur, à ces deux

pôles de la hiérarchie sociale, c’est, avant tout, le désir de consoler

les autres qui tient la première place dans son esprit.

Napoléon intime · 第 65 / 111 题