En s’appliquant à recueillir et à citer ces exemples multiples qui
révèlent une nature si vivement impressionnable, on se demande, en
vérité, si ce n’est pas un travail absurde et superflu d’accumuler
preuves sur preuves pour démontrer que Napoléon avait un cœur humain et
non des entrailles de carnassier.
Pourtant, malgré cette évidence, toujours les pamphlets sont là, en
hautes piles masquant la physionomie véritable de l’Empereur.
Plus les attaques ont été virulentes et répétées, plus la réfutation
doit prodiguer d’irrécusables documents afin d’opposer à la calomnie une
digue de faits que rien ne puisse désormais ébranler. L’impartiale
vérité, se dégageant de chaque page, de chaque mot, de chaque incident
de l’histoire de cette époque, devra se dresser en face de la
diffamation et rendre manifestes, chez cet homme réputé insociable, les
rares qualités de tendresse, de charité, de mansuétude, de cordialité
acquises par lui, dès l’enfance, et grandies par la pauvreté,
l’isolement, les amertumes et les souffrances de sa jeunesse.
C’est en traversant ces phases diverses de son existence, que le
caractère de Napoléon s’était formé dans le sens que nous indiquons.
Essayera-t-on de dire que, dans les exemples cités déjà et dans ceux que
nous allons citer encore, il n’y a rien de concluant, attendu que son
intérêt personnel, la pénurie d’hommes capables, la recherche de la
popularité lui commandaient des ménagements envers les uns, des soins
calculés pour les autres?
Ce serait là une théorie singulière qui consisterait à établir qu’on ne
doit tenir compte à un homme de ses bonnes actions qu’autant qu’elles
lui sont nuisibles.
Nous pensons qu’à moins d’être aveuglé par l’esprit de dénigrement, on
doit partir de ce principe que la bonté humaine se juge dans ses effets
sur autrui, non dans ses causes, quelles qu’elles soient, trop complexes
du reste pour ne pas défier, en général, toute analyse. Demande-t-on à
un sauveteur s’il ambitionne une distinction ou les bravos de la foule
assemblée sur le rivage? Demande-t-on à un homme charitable s’il n’a
d’autre mobile que de s’attirer les bénédictions des malheureux?
La sincérité du cœur de Napoléon et sa sensibilité sont, dans leur
ensemble, parfaitement mises en évidence par sa conduite envers Desaix.
Lorsque ce général revint d’Égypte, Napoléon lui écrivit: «... Enfin,
vous voilà arrivé; une bonne nouvelle pour toute la République, mais
plus spécialement pour moi, qui vous ai voué toute l’estime et l’amitié
que mon cœur, aujourd’hui bien vieux et connaissant trop profondément
les hommes, n’a pour personne... Venez, le plus vite que vous pourrez,
me rejoindre où je serai.»
Le soir de la bataille de Marengo où Desaix a été tué: «Malgré la
victoire décisive qu’il vient de remporter, le Premier Consul était
plein de tristesse et ne cessait de répéter, dit Constant, que la France
venait de perdre un de ses meilleurs enfants et lui son meilleur ami.» A
Ségur qui le félicite de ses succès, il répond: «Oui, mais Desaix! Ah!
si j’avais pu l’embrasser après la bataille, que cette journée eût été
belle!»
Après avoir constaté les mêmes regrets, Marmont ajoute qu’en souvenir de
son ami, le Premier Consul, bien que son état-major fût complet, attacha
à sa personne Rapp et Savary, les deux aides de camp de Desaix.
Tel était le Premier Consul, voici l’Empereur: on connaît son affection
particulière pour le maréchal Lannes, le seul qui se permît de continuer
à tutoyer l’Empereur.
L’amitié du souverain pour son vieux camarade ne se démentit jamais;
aussi quelle ne fut pas son émotion quand il assista aux derniers
moments du maréchal, atteint mortellement par un boulet à la bataille
d’Essling!
Tous les jours, soir et matin, il allait voir le pauvre blessé dont les
souffrances durèrent une semaine. A sa dernière visite, il arriva peu
d’instants après la mort de Lannes. «M’écartant de la main, Napoléon
s’avança, dit Marbot, vers le corps du maréchal, qu’il embrassa en le
baignant de larmes, disant à plusieurs reprises:--Quelle perte pour la
France et pour moi!--En vain le prince Berthier voulait éloigner
l’Empereur de ce triste spectacle, il résista pendant plus d’une heure.»
Le lendemain même du décès, il écrivait à la veuve de Lannes: «Ma
cousine, le maréchal est mort, ce matin, des blessures qu’il a reçues au
champ d’honneur. Ma peine égale la vôtre. Je perds le général le plus
distingué de mes armées, mon compagnon d’armes depuis seize ans, celui
que je considérais comme mon meilleur ami. Sa famille et ses enfants
auront toujours des droits particuliers à ma protection.» Et, comme
complément à cette lettre, nous trouvons ces mots adressés à la même
date par l’Empereur à l’Impératrice: «Si tu peux contribuer à consoler
la pauvre maréchale, fais-le.»
Ce ne sont pas là de rares exceptions recherchées minutieusement; chaque
événement analogue a toujours excité chez Napoléon une égale
sensibilité, une même sollicitude pour ceux qui sont douloureusement
éprouvés.
A la mort de l’amiral Brueys, il écrit à sa veuve:
«Votre mari a été tué d’un coup de canon, en combattant à son bord. Il
est mort sans souffrir et de la mort la plus douce, la plus enviée par
les militaires. Je sens vivement votre douleur. Le moment qui nous
sépare de l’objet que nous aimons est terrible. Après avoir rattaché
votre âme au monde par l’amour filial et l’amour maternel, appréciez
pour quelque chose l’amitié et le vif intérêt que je prendrai toujours à
la femme de mon ami.»
Général en chef d’une armée, comme il l’était à la date où il écrivait
la lettre précédente, Napoléon ne pouvait donner que des consolations
platoniques. Du jour où il est Premier Consul, ses préoccupations pour
les affligés vont beaucoup plus loin. A la mort du préfet Ricard, il
écrit au ministre de l’intérieur: «... Je désire que vous me fassiez
connaître la situation de sa famille, l’âge de ses enfants et le genre
d’éducation qu’ils ont reçue, afin que je les mette à même de marcher
sur les traces de leur père.» A Mme Watrin: «Le grand juge, madame, vous
fera remettre douze mille francs. Le ministre de la guerre a dû vous
remettre un brevet de pension de trois mille francs. Ce sont là de
faibles marques de l’intérêt que je prends à votre position et je
saisirai toutes les occasions qui s’offriront de vous être utile.»
A Berthier: «... La perte d’un père est toujours sensible. Je vous
connais et je comprends vos peines. Mais enfin, à quatre-vingt-cinq ans,
il faut bien finir; et quand on a bien vécu, on ne peut plus ambitionner
à cet âge que de laisser un bon souvenir. Croyez à toute la part que je
prends à cette perte.» A Mme Gudin: «Madame la comtesse Gudin, je prends
part à vos regrets. Vous et vos enfants aurez toujours des droits près
de moi. Le ministre secrétaire d’État vous expédie le brevet d’une
pension de douze mille francs, et l’intendant du domaine extraordinaire
vous fera parvenir le décret par lequel j’accorde une dotation de quatre
mille francs à chacun de vos enfants...» A la veuve du général Walther:
«... Je partage bien vivement votre douleur. Je charge mon grand
maréchal de vous voir et d’arranger tout ce qui est relatif à vos
intérêts et à ceux de vos filles. Vous et elles, vous pouvez toujours
compter sur ma protection, je vous en donnerai des preuves dans toutes
les circonstances.»
A la maréchale Bessières: «Votre mari est mort au champ d’honneur... Il
laisse une réputation sans tache. C’est le plus bel héritage qu’il ait
pu léguer à ses enfants. Ma protection leur est acquise: ils hériteront
aussi de l’affection que je portais à leur père.»
Ce ne sont pas, il faut l’observer, des paroles vaines, oubliées avec
l’émotion du premier moment: sept mois plus tard, exécutant ses
promesses, Napoléon faisait disparaître les embarras financiers que
Bessières avait laissés derrière lui. «Ma cousine, écrivait l’Empereur à
la maréchale, j’ai reçu la lettre que vous m’avez écrite. Votre
confiance en moi est bien fondée. J’ai donné ordre à mon grand maréchal
du palais de me faire un rapport sur votre affaire; je prendrai les
mesures nécessaires pour la terminer et vous mettre dans une situation
convenable. Chargez votre père ou quelqu’un qui ait connaissance de vos
affaires (et sans que les créanciers de la succession le sachent) de
voir mon grand maréchal, pour lui donner tous les renseignements qu’il
peut demander.»
Lorsque Junot perdit sa mère, l’Empereur, dit la duchesse d’Abrantès,
«lui écrivit une lettre amicale... dans laquelle, particularité fort
remarquable, il tutoyait Junot et lui parlait comme à Toulon ou bien à
l’armée d’Italie».
Combien profonde fut la douleur de Napoléon le jour où, après le petit
combat de Reichenbach, sous Dresde, Duroc fut atteint par un boulet
ennemi!
Aussitôt que Napoléon fut informé, il se rendit près de Duroc, et le
serra à plusieurs reprises dans ses bras.
«... L’infortuné agonisant chercha des yeux l’Empereur, et lui demanda,
«par pitié, de l’opium». Napoléon prit la main de Duroc, la pressa, et
saisissant mon bras, rapporte Caulaincourt, sortit en chancelant.--C’est
horrible, horrible, disait-il, mon bon, mon cher Duroc! Ah! quelle
perte!--Des larmes brûlantes coulaient de ses yeux et tombaient sur ses
vêtements; nous revînmes silencieux au camp... L’Empereur fit acheter un
terrain à Makersdorf, ordonna l’érection d’un monument, et écrivit de sa
main ce qui suit:--Ici le général Duroc, duc de Frioul, grand maréchal
du palais de l’empereur Napoléon, frappé glorieusement d’un boulet, est
mort entre les bras de l’Empereur, son ami.--Il remit ce papier à
Berthier sans prononcer un mot.»
C’est surtout par des soins paternels envers la famille de Duroc que
l’Empereur honora la mémoire de son ami. Il transmit à la fille et à la
veuve du grand maréchal le duché de Frioul, d’un rapport de plus de deux
cent mille francs par an. En dictant cet ordre, il ajoute: «Je désire,
s’il faut un tuteur, qu’il soit jeune afin qu’il puisse assister au
mariage de sa pupille.» Et à la veuve de Duroc il écrit: «Vous pouvez
compter sur toute mon affection et sur le désir que j’ai de vous donner,
dans toutes les circonstances, des preuves de l’intérêt que je prends à
la famille du grand maréchal.»
Ces lignes sont écrites au cours de la campagne de 1813, alors qu’ayant
perdu ses vieilles troupes, l’Empereur luttait contre l’Europe entière
avec une armée de soldats inexpérimentés, mal armés; alors, en un mot,
qu’il sentait son trône s’écrouler. Néanmoins, en comparant l’expression
de ses sentiments en ces heures désastreuses avec celle que contient la
lettre écrite à Mme Brueys et datée d’Égypte, c’est-à-dire au moment où
le jeune général, à l’aurore de sa carrière triomphale, pouvait rêver
les plus hautes destinées, vous semble-t-il que son cœur rassasié
d’orgueil soit moins capable d’attendrissement, que ses yeux éblouis par
dix ans de magnificence soient moins accessibles aux larmes, que sa
pitié envers les affligés soit émoussée par la satisfaction de la
toute-puissance, et ne reconnaissez-vous pas enfin que son âme est
restée absolument la même?
Remontez encore plus haut, reportez-vous à la lettre écrite à sa mère
par Napoléon écolier, à l’occasion de la mort de son père, et dans
laquelle il dit: «... Consolez-vous, ma chère mère, les circonstances
l’exigent. Nous redoublerons nos soins et notre reconnaissance, et
heureux si nous pouvons, par notre obéissance, vous dédommager un peu de
l’inestimable perte d’un époux chéri.»
Chez l’enfant malheureux comme chez le puissant Empereur, à ces deux
pôles de la hiérarchie sociale, c’est, avant tout, le désir de consoler
les autres qui tient la première place dans son esprit.