Ces premières observations, dont la clarté nous paraît suffisante, vont
nous servir à diriger nos pas dans notre recherche de la vérité.
Il faudra examiner de près le système des adversaires et opposer aux
rares et insidieux documents versés par eux aux débats les nombreux et
irrécusables matériaux qui n’ont pas été inventés pour les besoins de
notre thèse.
Et d’abord quelle impression faisait Napoléon sur les personnes qui se
trouvaient en contact avec lui pour la première fois?
«... Bonaparte m’aborda avec simplicité, dit Chateaubriand, sans me
faire de compliments; sans questions oiseuses, sans préambule, il me
parla sur-le-champ de l’Égypte et des Arabes, comme si j’eusse été de
son intimité et comme s’il n’eût fait que continuer une conversation
déjà commencée entre nous.»
«... Dès qu’il parle, témoigne Kotzebue dans ses _Souvenirs de Paris_,
un sourire vraiment gracieux rend sa bouche très agréable et inspire
sur-le-champ de la confiance... Il s’approcha de moi et me parla avec
infiniment de bonté et d’aisance sur les théâtres... Il aime de
préférence la tragédie; il s’est prononcé envers moi-même, et d’une
manière assez gaie, contre les drames, en y mettant toutefois cette
restriction que tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.»
Lombard, conseiller intime du roi de Prusse, lui écrit en 1803:
«... On se trompe absolument à l’étranger sur ce qu’on appelle
communément la violence de caractère du Premier Consul, et la
précipitation de ses jugements. Il est, dans la discussion, calme,
attentif, ayant toujours l’air de vouloir s’instruire, et ne s’irritant
pas de la contradiction.»
Un autre étranger, Jean de Muller, dit de sa première rencontre avec
Napoléon: «Je le contredis quelquefois, et il entra en discussion. Je
dois dire avec impartialité, et aussi sincèrement que si j’étais devant
Dieu, que la manière dont il me parlait me remplit d’admiration et
d’amour... Ce jour-là a été un des plus remarquables de ma vie.
L’Empereur a fait aussi ma conquête par son génie et sa bonté
naturelle.»
Enfin, s’il faut la consécration du jugement d’une femme, nous
interrogerons son ennemie déclarée, Mme Récamier. «Elle s’étonnait de
lui trouver un air de douceur, une simplicité de manières qui
contrastait avec les façons toujours théâtrales de Lucien Bonaparte.»
«Son regard, dit Stendhal, prenait une douceur infinie quand il parlait
à une femme ou qu’on lui contait quelque beau trait de ses soldats.»
Mollien «fut surtout étonné de la patience avec laquelle avaient été
écoutées ses longues explications par celui qu’on avait souvent
représenté comme le moins indulgent des hommes»; et l’ancien ministre du
Trésor public ajoute: «Je retrouvai souvent cette simplicité, cette
patience qui m’avaient séduit dans ma première entrevue, cette
disposition à tout entendre qui encourage l’inférieur à tout dire.»
Ces renseignements pris chez des auteurs peu enclins à la flatterie sont
confirmés par les autres écrivains contemporains. Au sujet de la
facilité avec laquelle on abordait Napoléon, voici l’appréciation
caractéristique du duc de Vicence: «Jamais _ces vieilles moustaches_
(les soldats de la garde) n’eussent osé parler au dernier de leurs
sous-lieutenants comme ils parlaient au chef redouté de l’armée.»
«Cent fois, constate le duc de Bassano, j’ai vu l’Empereur parcourir, la
nuit, les bivouacs, causer çà et là, s’arrêter devant les feux, demander
ce qui bouillait dans la marmite et pouffer de rire aux réponses très
drôles qu’il recevait.» «Je l’ai connu, dit Marmont, ayant de la bonté
et une véritable bonté, quoique ce soit loin de l’opinion consacrée,
susceptible d’un attachement durable et sincère pour ceux qui en étaient
dignes.» «Lasalle, Junot et Rapp, mentionne le général Marbot, disaient
à l’Empereur tout ce qui leur passait par la tête. Les deux premiers,
qui se ruinaient tous les deux ans, allaient ainsi raconter leurs
fredaines à Napoléon, qui payait toujours leurs dettes.»
«Ce que chacun de nous--dit M. de Ségur, témoin intime de la vie privée
de Napoléon--doit à sa mémoire..., c’est d’attester sa bienfaisance pour
les infortunes privées, sa douceur, son économie, sa simplicité dans ses
habitudes intérieures, la constance de son attachement pour ceux qui
l’entouraient.» «Personne, d’après le général Rapp, n’était plus
sensible, personne n’était plus constant dans ses affections que
Napoléon.» «J’ai eu plusieurs fois l’occasion de le juger bon,» affirme
Rœderer.
Meneval, consignant les souvenirs de la première entrevue avec celui
dont il devait être le secrétaire, s’exprime ainsi: «Il me parla de mes
études avec une bienveillance et une simplicité qui me mirent fort à
l’aise, et me firent juger comme cet homme était doux et facile dans la
vie privée.» Mlle Avrillon nous montre «l’Empereur, lorsque rien ne le
tracassait, très familier avec les personnes de l’intérieur; leur
parlant avec une sorte de bonhomie, d’abandon, comme s’il eût été leur
égal». Et M. de Bausset, qui était de la maison en sa qualité de préfet
du palais, confirme cette manière d’être en ces termes: «Dans les
audiences, Napoléon s’adressait successivement à chaque personne, et
écoutait avec bienveillance tout ce qu’on désirait lui dire.»
Veut-on mettre en doute la sincérité des serviteurs particuliers? Voici
leurs témoignages sanctionnés par un indépendant, un ambassadeur, dont
l’hostilité est notoire: «La conversation avec lui, dit M. de
Metternich, a toujours eu pour moi un charme difficile à définir... il
écoutait les remarques et les objections qu’on lui adressait, sans
sortir ni du ton ni de la mesure d’une discussion d’affaires, et je n’ai
jamais éprouvé le moindre embarras à lui dire ce que je croyais la
vérité, lors même qu’elle n’était pas faite pour lui plaire.» Et comme
s’il avait à tâche de prouver l’aménité de l’Empereur, Metternich nous
le montre tour à tour «retardant son déjeuner de deux heures pour ne pas
interrompre une conversation», lui disant rondement: «Ne soyons ni
Empereur des Français, ni ambassadeur d’Autriche, je vous parlerai comme
à un homme que j’estime, et ne faisons pas de phrases», ou bien
«s’excusant de l’avoir fait attendre huit à dix minutes dans
l’antichambre».
Ce dernier trait est conforme à cet autre raconté par un ancien page de
la Cour impériale, M. de Sainte-Croix, qui avait pris un malicieux
plaisir à faire attendre, pendant deux heures et demie, le vieil amiral
Truguet, sans annoncer sa présence à l’Empereur. Celui-ci ayant
rencontré, par hasard, l’amiral dans l’antichambre: «Ah! Truguet, mon
cher ami, dit Napoléon en posant ses deux mains sur les épaules du vieux
marin, depuis combien de temps attendez-vous?»
Cette franche affabilité, ennemie de toute étiquette, a été encore
signalée par d’autres auteurs. Après une discussion assez vive sur la
musique, Arnault s’étant trouvé offusqué, c’est Napoléon qui le
recherche et lui dit en riant: «Eh bien! vous m’en voulez toujours? Il
ne fait pas bon attaquer Méhul devant vous.» Un autre exemple nous est
fourni par Miot de Mélito, revenant à Paris, disgracié et tremblant de
paraître devant Napoléon. «Son premier abord, dit Miot de Mélito, fut
assez agréable. Il me dit sur le ton de la plaisanterie que je m’étais
brouillé avec les ministres, que les ministres n’aimaient pas les
administrateurs généraux qui en agissaient à leur tête, qu’enfin j’avais
à me réconcilier avec eux.»
Fleury de Chaboulon nous parle «de cette grâce familière qui donnait
tant de prix à ses entretiens»; la duchesse d’Abrantès nous dépeint
encore l’aménité de l’Empereur dans un épisode qui lui est personnel.
Elle revenait de Lisbonne, où Junot, son mari, était ambassadeur; à son
entrée dans le salon des Tuileries, où la Cour était réunie, l’Empereur
ne put s’empêcher de sourire en voyant l’air sérieux que mettait à faire
ses révérences celle qu’il avait connue tout enfant: «Eh bien, madame
Junot, lui dit-il, on gagne toujours à voyager! Voyez comme vous faites
bien la révérence maintenant. N’est-ce pas, Joséphine?--Et il se tourna
vers l’Impératrice.--N’est-ce pas qu’elle a bon air? Ce n’est plus une
petite fille... C’est madame l’ambassadrice...»
Enfin, pour accentuer le peu de raideur que l’Empereur apportait dans
ses relations, il nous manquait de le voir «descendre de son trône pour
bavarder avec les membres de l’Institut». Nous citons là le texte même
d’un auteur qu’on n’accusera pas de flatter l’Empereur, c’est La
Réveillère-Lépeaux qui termine ainsi sa phrase: «... l’ont sait qu’il
bavardait quelquefois beaucoup avec les membres de ce corps savant.»
Naturellement, on a soutenu que Napoléon ne laissait discuter aucune de
ses paroles; M. Taine n’a-t-il pas dit que «son premier mouvement, son
geste instinctif, était de foncer droit sur les gens et de les prendre à
la gorge...»? Ce n’est cependant pas ainsi que nous le représente
Gohier, l’ancien président du Directoire, emprisonné au 18 brumaire, et
dont la malveillance serait excusable. Il dit: «... Non seulement
Bonaparte ne s’offensait point de la désapprobation des projets soumis à
la discussion de son Conseil d’État..., mais il provoquait la
contradiction... _Intra parietes_, il tolérait tout, aucune objection ne
pouvait l’indisposer, et c’était presque toujours celui qui l’avait
contrarié avec le plus de force qu’il appelait à dîner avec lui...»
Ceux qui ont le plus travaillé avec Napoléon dans les affaires de
l’État--de ce nombre sont Rœderer et Thibaudeau--corroborent en maints
endroits cette qualité de son caractère. Meneval, son secrétaire
particulier, déclare «qu’il souffrait volontiers la contradiction, et
que même il cédait souvent», et Caulaincourt ajoute «qu’il savait
supporter avec une grande noblesse la contradiction sur ses idées les
mieux arrêtées». Savary, pour sa part, témoigne que «l’Empereur avait un
tel discernement, un tel sentiment de justice, d’attachement pour ceux
dans lesquels il avait confiance, qu’il y avait non seulement sécurité,
mais avantage à tout lui dire». On ne saurait mieux compléter ces
appréciations générales qu’en montrant l’attitude de l’Empereur aux
prises avec l’adversité: «Pendant la traversée de Fréjus à l’île d’Elbe,
dit le colonel sir Neil Campbell, Napoléon fut pour nous tous plein de
courtoisie et de cordialité.» «Durant le même voyage, remarque de son
côté le baron Peyrusse, je vis l’Empereur toujours de bonne humeur,
d’une prévenance et d’une politesse parfaites.» Relatons encore
l’impression du capitaine Maitland, commandant le navire anglais _le
Bellérophon_, à bord duquel vint se rendre en 1815 le vaincu de
Waterloo: «Cet homme possédait à un tel point le don de plaire qu’on
éprouvait un sentiment de compassion allié au regret qu’un homme, doué
de tant de qualités séduisantes, se trouvât réduit à l’état dans lequel
je le vis.»
Dans notre enquête sur la sociabilité de Napoléon, nous avons interrogé
vingt-neuf de ses contemporains, dont dix au moins sont ses ennemis
avérés; les réponses ont été unanimes dans leur esprit. Grâce à cette
consultation, nous voilà sortis du domaine du merveilleux; nous sommes
désormais en face d’une simple créature humaine, avec les qualités
morales de l’homme civilisé.
A côté de témoignages nombreux et contradictoires, formant la véritable
base d’un jugement impartial, nous avons plus encore, nous avons le
témoignage, il faut le dire très haut, des illettrés, de ceux qui n’ont
pas écrit, de ceux qui n’ont pas lu, esprits incultes, impressionnés
directement par les procédés dont on use envers eux.
Ces hommes, au nombre de plusieurs centaines de mille, ont vécu, pendant
près de vingt ans, côte à côte, pour ainsi dire, avec Napoléon.
L’épaisseur d’une tente, pas plus, les séparait. Ils ont peiné ensemble,
ils ont supporté des fatigues, des privations inouïes sous l’impulsion
de ce chef qui les conduisait à travers l’Europe. Dans l’espèce, il
faudra faire grand cas de l’opinion émise par ces natures frustes,
privées de sens critique, qui sentent les coups et ne les analysent pas.
Pareils à des enfants, ces hommes détestent d’abord le maître dont ils
croient avoir à se plaindre.
Eh bien! qu’ont-ils dit, d’une seule voix,--le mot, en somme, n’est pas
hyperbolique,--ces hommes qui représentent presque toute la population
virile de la France?
Quand leurs corps affaissés sous le poids d’un accablement prématuré,
quand leurs membres mutilés auraient justifié bien des imprécations, ils
ont forgé avec une éloquence enthousiaste et décisive, ils ont créé
d’instinct la légende du _Petit Caporal_. Ces deux derniers mots
avaient, dans la bouche de ces braves, une portée considérable qu’il
convient de déterminer: le caporal, c’est le camarade de chambrée, c’est
le gradé dont l’autorité est presque fraternelle. Il ne quitte jamais
son escouade. Chargé de veiller à tous les besoins de ses inférieurs, il
n’est exempt d’aucun de leurs dangers, il fait le métier de simple
soldat, tout en ayant une responsabilité. Donc, en adoptant ce sobriquet
bizarre, ces modestes soldats affirmaient que leur Empereur était pour
eux un camarade investi du grand commandement.
Voilà la vérité, sans apprêt, sans réserve, qui est sortie de toutes les
chaumières de France!
V
Mais la vivacité des attaques leur donne un semblant de précision; il
faut donc prouver ici que les opinions relevées chez les contemporains
étaient rigoureusement motivées.
Est-il vrai, comme l’a dit M. Taine, que, «avec ses généraux, ministres
et chefs d’emploi, il se réduit au style serré, positif et technique des
affaires... à chaque page, sous les phrases écrites, on devine la
physionomie et les intonations de l’homme qui bondit, frappe et abat»?
Rien de plus imagé, mais rien de moins ressemblant. Certes, Napoléon n’a
pas écrit ses ordres de bataille sous forme de pastorales, il n’a pas
dicté ses observations sur le budget de l’Empire avec l’abondance de Mme
de Sévigné; cependant, à lire sa correspondance, à écouter les témoins,
on acquiert la certitude que, maintes et maintes fois, même en pleine
activité de service, même au milieu des combats, il a su passer du ton
sec du commandement au langage amical, familier, sans façon de l’homme
qui ne cherche nullement à guinder sa pensée. Les preuves matérielles de
ce que nous avançons là sont innombrables, elles le sont au point qu’on
se demande s’il est quelqu’un parmi ses subalternes qui n’ait reçu des
marques de la cordialité de Napoléon.
Des instructions à Faypoult, ambassadeur près de la République de Gênes,
se terminent par ces mots: «Votre femme se porte bien, et la petite
nièce est toujours bien coquette; elle fait la cour à mon aide de camp,
et elle n’aime de moi que mon bel habit.» Au général Kellermann: «Je
regarderai comme un bonheur les occasions où je pourrai vous être bon à
quelque chose.--Votre fils a été malade, mais il est rétabli; j’espère
qu’il continuera à servir avec moi.» Au chef d’escadron Colbert: «Je
vous envoie une paire de pistolets pour vous tenir lieu de celle que
vous avez perdue. Je ne puis les donner à personne qui en fasse un
meilleur usage.» Au général Menou: «Je vous envoie un cheval pour vous;
il est très difficile d’en trouver de passables; il vous sera au moins
une preuve de bonne volonté et du désir que j’ai de vous donner une
marque d’estime.»
N’emmenant pas Junot au moment de quitter l’Égypte, Napoléon écrit à son
vieil ami: «J’ai regretté de ne pouvoir t’emmener avec moi: tu t’es
trouvé trop éloigné du lieu d’embarquement. Enfin, dans quelque lieu et
dans quelque circonstance que nous nous trouvions, crois à la
continuation de la tendre amitié que je t’ai vouée.»
A côté de cette expansion amicale envers un ancien camarade, vous
trouvez, à l’adresse des indifférents, une constante courtoisie alliée à
la plus rare simplicité.
Voici la lettre de remerciements à Laplace, qui lui a fait hommage de sa
_Mécanique céleste_: «Je reçois avec reconnaissance, citoyen,
l’exemplaire de votre bel ouvrage que vous venez de m’envoyer... Si vous
n’avez rien de mieux à faire, faites-moi l’amitié de venir dîner demain
à la maison.» Au général Delmas: «Je suis fâché, citoyen général, de ne
pas m’être trouvé chez moi lorsque vous y êtes passé; vous êtes du
nombre des hommes que j’aime et que j’ai toujours le temps de voir.»
Au général Friant: «Lorsque vous vous serez reposé dans le sein de votre
famille le temps que vous jugerez convenable, venez à Paris, je vous y
verrai avec le plus grand plaisir.»
Les extraits précédents datant tous de l’époque où Napoléon était
général en chef ou Premier Consul, on est en droit de se demander si,
chez l’Empereur, devenu de fait un autocrate, il ne va pas se faire une
évolution, et si ne vont pas disparaître ces manières avenantes, dont le
but était peut-être de ménager des partisans propres à seconder ses
visées ambitieuses.
Nul changement ne se produira. Son âme, particularité heureuse, reste
toujours pénétrée des mêmes sentiments, sa phrase conserve le même tour
bienveillant ou aisé.
A une plainte du général Gazan, l’Empereur répond: «Vous êtes fait grand
officier de la Légion d’honneur. C’est par erreur que vous n’avez pas
été porté dans l’état de promotions faites à Schœnbrunn. Je ne regrette
point cette erreur, puisqu’elle me fournit l’occasion de vous assurer de
l’estime que je vous porte.»
Quand Napoléon donne au maréchal Berthier, en toute souveraineté, la
principauté de Neufchâtel, les considérants du décret portent: «Cette
preuve touchante de la bienveillance de l’Empereur pour son ancien
compagnon d’armes, pour un coopérateur éclairé, ne peut manquer
d’exciter la sensibilité de tous les bons cœurs, comme elle sera un
motif de joie pour tous les bons esprits.»
C’est, dira-t-on, le boniment officiel rédigé par les sous-ordres
respectueux des traditions. Admettons-le, mais le camarade va reparaître
dans la lettre particulière écrite à cette occasion par l’Empereur à son
chef d’état-major. Celui-ci, malgré les instances de son souverain,
vivait depuis dix ans en concubinage avec Mme Visconti. L’Empereur
profite de la nouvelle situation qu’il fait à Berthier pour lui dire:
«Je vous envoie le _Moniteur_, vous verrez ce que j’ai fait pour vous,
je n’y mets qu’une condition, c’est que vous vous mariiez, et c’est une
condition que je mets à mon amitié. Votre passion a duré trop longtemps;
elle est devenue ridicule. Je veux donc que vous vous mariiez; sans cela
je ne vous verrai plus. Vous avez cinquante ans, mais vous êtes d’une
race où l’on vit quatre-vingts ans, et ces trente années sont celles où
les douceurs du mariage vous sont le plus nécessaires.»
Afin de montrer, ce qui sera une surprise pour plus d’un, que les désirs
de l’Empereur, même ceux dont il pouvait surveiller de très près la
réalisation, n’étaient pas considérés dans son entourage comme des
ordres inéluctables, il n’est pas inutile de rappeler ici que Berthier,
fort amoureux, continua à vivre avec sa maîtresse, tout en jouissant de
ses titres nobiliaires et sans que Napoléon, malgré sa menace, cessât de
le combler de faveurs. Quatre ans s’écoulèrent avant que Berthier cédât
aux instances de Napoléon et, rompant avec sa maîtresse, consentît à
épouser la nièce du roi de Bavière.
Napoléon se raillait volontiers des célibataires qui vivaient autour de
lui; de ce nombre était Cambacérès. Déjà en 1802, au Conseil d’État,
raconte Thibaudeau, pendant la discussion de la loi sur l’adoption, la
gravité du débat fut égayée par cette saillie du Premier Consul: «Il
s’agit maintenant de savoir si l’adoption sera permise aux célibataires.
Qui veut parler pour les célibataires? A vous, Cambacérès.» Et toute
l’assistance de se mettre à rire.
Une autre allusion, aussi familière à l’égard de Cambacérès, mais
doublée d’un vif intérêt pour sa santé, se retrouve sous la plume de
l’Empereur, en 1807: «Je vois avec peine que votre santé soit dérangée.
Heureusement, j’espère que ce n’est qu’un des dérangements que vous avez
tous les jours. Si vous ne vouliez pas vous droguer, vous vous porteriez
beaucoup mieux; mais c’est une habitude de vieux garçon. Toutefois,
tâchez de vous bien porter; je le désire par l’amitié que je vous
porte.»
Ce style épistolaire, on en conviendra, n’est rien moins que le style
froid et compassé d’un souverain écrasant ses inférieurs sous le poids
de sa majesté.
Chez Napoléon, l’Empereur cède toujours le pas à l’homme prévenant,
empressé, qui redouble de sollicitude pour les personnes dont la vie est
éprouvée par quelque fâcheux accident. De ce sentiment qui l’honore, il
y a des traits à profusion: en voici quelques-uns pris à toutes les
époques de sa carrière.
Lettre au docteur Corvisart: «Je vous prie, mon cher Corvisart, d’aller
voir le grand juge et le citoyen Lacépède. L’un est malade depuis huit
jours, ce qui me fait craindre qu’il ne tombe entre les mains de quelque
mauvais médecin; l’autre a sa femme malade depuis longtemps; donnez-lui
un bon conseil qui puisse la guérir; vous sauverez la vie à un homme
estimable et que j’aime beaucoup.»
A Bessières, qui est blessé, il écrit: «J’ai ordonné que l’on vous
donnât chez moi le logement qu’occupait Junot. Si vous préférez aller à
Gyseh, toute la maison est à votre service. Je ne désire qu’une chose,
c’est que vous vous dépêchiez de guérir.»
Une autre fois, c’est le général Pino qu’il rassure, en lui disant:
«J’ai pris une grande part au malheur qui vous est arrivé;
tranquillisez-vous. Vous avez tout le temps de vous guérir. J’imagine
que vous avez appelé de Lyon ou Genève un bon chirurgien...» Même
recommandation au général de Wrède: «Je reçois votre lettre. Je suis
fâché de votre maladie. Je comptais sur vous dans cette campagne, parce
que je connais votre zèle et votre talent... Il faut tranquilliser votre
esprit; c’est le meilleur moyen de guérir le corps.»
Impossible de se montrer plus cordial qu’il ne l’est envers Bernadotte:
«... J’ai appris avec la plus grande peine que vous aviez été blessé. Je
vois avec grand plaisir que madame Bernadotte se trouve, dans cette
circonstance, près de vous. Je désire votre prompt rétablissement et
vous revoir à la tête de mon corps d’armée pour le bien de mon service,
mais aussi pour l’intérêt particulier que je porte à tout ce qui vous
regarde... Dites, je vous prie, mille choses aimables à madame la
maréchale, et faites-lui un petit reproche: elle aurait bien pu m’écrire
un mot pour me donner des nouvelles de ce qui se passe à Paris; mais je
me réserve de m’en expliquer avec elle la première fois que je la
verrai...»
Les lignes suivantes étaient bien faites pour remonter le moral du
général d’Hautpoul, également blessé: «J’ai été extrêmement touché de la
lettre que vous m’avez écrite. Votre blessure n’est pas de nature à
priver votre fils de vos soins. Vous vivrez encore pour charger à la
tête de votre intrépide division et vous couvrir d’une nouvelle gloire.
Vous et vos enfants, vous pouvez compter sur l’intérêt que je vous
porte.»
Quand Lannes, désireux de reprendre un service actif, sollicite
l’Empereur, celui-ci lui répond: «Lorsque votre santé sera parfaitement
rétablie, vous vous rendrez près de moi. Vous ne doutez pas du plaisir
que j’aurais à vous avoir toujours, mais surtout un jour de bataille.
Mais rétablissez-vous avant tout.»
N’allez pas croire que l’Empereur réservait ces touchantes
préoccupations aux seules personnes placées dans les rangs élevés de son
entourage. Un jeune page écrivant à sa mère raconte qu’au retour
d’Erfurt, tandis qu’il était à cheval à la portière de l’Empereur, une
pluie violente et glacée le trempa jusqu’aux os. «L’Empereur, dit le
jeune écuyer, est descendu de voiture et, en me voyant en si bel état,
m’a ordonné de rester à la première poste... Je sais que l’Empereur
s’est informé plusieurs fois de ma santé.»
Faut-il un exemple plus modeste encore? Son valet de chambre, Constant,
fait une chute de cheval: «Le Premier Consul, dit-il, fit arrêter
aussitôt ses chevaux, donna lui-même les ordres nécessaires pour me
faire relever, et indiqua les soins qu’il fallait me donner dans ma
position; je fus transporté en sa présence à la caserne de Rueil, et il
voulut, avant de continuer sa route, s’assurer si mon état n’offrait
point de danger...»
Après l’entourage immédiat, voici le cas d’un simple grenadier; c’est
Coignet, victime d’une tentative d’empoisonnement, qui dit: «Il en fut
fait rapport au Premier Consul, qui donna l’ordre de mettre deux
médecins de nuit près de moi pour me garder et des infirmiers nuit et
jour... Un officier de service venait tous les matins savoir de mes
nouvelles.»