En multipliant les témoignages recueillis aux sources les plus diverses,
en juxtaposant les propos des témoins oculaires avec les pièces
officielles, nous espérons arriver à réformer le jugement final, que
Taine a formulé en ces termes: «Par essence, Napoléon est insociable»;
car nous prétendons au contraire qu’il n’a été réfractaire à aucune des
qualités morales qui contribuent à rendre agréables les relations
mutuelles des hommes.
Considérons d’abord les grandes lignes de la vie de Napoléon.
Rien chez lui qui décèle l’homme désireux de s’affranchir des
obligations imposées par les lois sociales: c’est d’abord sa famille,
objet constant de sa sollicitude, qu’il tient à voir heureuse. Quand il
aurait pu lui suffire de constituer aux siens des positions brillantes
au pays natal, ce dont on lui aurait déjà su gré, sa tendresse naturelle
les veut tous près de lui. Malgré le peu d’éclat qu’ils sont capables
d’apporter, il les juge aussi dignes que lui des magnificences du trône,
des _honours_, comme dit Madame Mère. Voilà, à coup sûr, qui est d’un
bon fils, d’un bon frère, d’un homme imbu de tous les bons principes
familiaux, tels qu’ils sont prescrits, sinon pratiqués, dans notre
société moderne.
Viennent ensuite les témoins des débuts pénibles. Depuis les concierges
de l’école de Brienne, attachés sous le Consulat à Malmaison, jusqu’aux
camarades de jeunesse, les Bourrienne, les Junot, les Marmont, qui sont
plus tard ses secrétaires ou ses aides de camp; aussi haut que monte
l’Empereur, il les entraîne tous à sa suite comme autant de
renseignements biographiques qu’il affiche publiquement.
Si bienveillant envers les obscurs et les humbles, Napoléon aurait-il
pu, dans le cours de ses relations, transformer sa nature au point de
n’être plus qu’un personnage insupportable, sorte de porc-épic toujours
prêt à dresser ses dards contre ceux qui l’abordent?
Ici encore, un aperçu général de ce qui s’est passé sous le règne de
Napoléon sera en contradiction flagrante avec tout ce qui a été dit.
Retenez, premièrement, qu’il est peut-être le monarque près de qui les
ministres ont conservé le plus longtemps leurs fonctions. Ne croyez pas
que ceux-ci aient été spécialement choisis avec l’épiderme insensible et
l’échine d’une souplesse exceptionnelle, car l’histoire vous apprendra
que ses successeurs n’en ont pas trouvé de plus dignes parmi les
Français pour remplir les premiers rôles dans l’État.
Après, passez en revue la pléiade des gens portant des noms anoblis
depuis des siècles, qui ont sollicité la faveur de vivre à côté de
l’Empereur. C’est à juste titre que Thibaudeau a pu dire: «Il n’y aura
pas assez de places dans la domesticité impériale pour les nobles qui en
brigueront...» Ils n’étaient pas obligés de revenir de l’étranger, où du
moins ils possédaient un bien sacré, le respect de soi-même, ceux qui
s’appelaient: Montmorency, Mortemart, Montesquiou, d’Aubusson,
Talleyrand, Angosse, Radziwil, Kergariou, Turenne, Noailles, Brancas,
Chabrillant, Gontaut, Narbonne, Bouillé, Chevreuse, Mercy-d’Argenteau,
Fontanges, Cossé-Brissac, Clermont-Tonnerre, etc. Quoi! tous ces
rejetons de l’antique noblesse, de cette fière et vieille aristocratie
française, n’auraient été que des pleutres se mésestimant assez pour
venir mendier près d’une odieuse brute les attributions dont jadis ils
s’enorgueillissaient près de leurs rois traditionnels!
Il n’est pas permis d’ignorer davantage que tous les souverains de
l’Europe ont été flattés de nouer des rapports personnels avec Napoléon.
Le rôle de vaincu, nous le savons, peut imposer de grands sacrifices.
L’intérêt général d’un peuple commande parfois à un roi bien des
démarches humiliantes; mais qui donc, par exemple, pouvait, en pleine
paix, cinq mois après Tilsitt, contraindre l’empereur de Russie, alors
très puissant, à écrire: «... Je vous charge de témoigner à l’Empereur
combien je suis sensible à toute la galanterie qu’il met dans ses
procédés envers moi. Je vous charge de lui en exprimer toute ma
reconnaissance, et de lui réitérer qu’il n’a pas d’ami ni d’allié plus
fidèle que moi.» Personne n’est autorisé à taxer de fourberie cette
démonstration spontanée.
Enfin, il y a dans la carrière de l’Empereur un fait capital qui, à lui
tout seul, suffirait à établir que Napoléon n’inspirait pas une horreur
insurmontable; ce fait, c’est le mariage avec l’archiduchesse
d’Autriche. Mariage politique, dit-on; c’est exact du côté de la France
aussi bien que du côté de l’Autriche, mais ce serait dépasser les bornes
de la vraisemblance que de croire un père assez dénaturé pour jeter sa
fille entre les bras d’un homme mis au ban de la civilisation, cet homme
fût-il encore mille fois plus puissant que ne l’était Napoléon. Si telle
avait été la conduite de l’empereur d’Autriche, c’est lui tout d’abord
qu’il siérait de convaincre de barbarie, car les sauvages mêmes ne
livrent pas aux fauves leurs enfants.
Quand, en 1814, la marée montante des invectives et des diffamations
arrive jusqu’à l’île d’Elbe, Napoléon, avec sa hautaine ironie, arme
aussi redoutable chez lui que son épée, définit en quelques mots les
rôles des monarques étrangers et le sien: «Les souverains, dit-il, qui,
après m’avoir envoyé respectueusement des ambassades solennelles, qui,
après avoir mis dans mon lit une fille de leur race, qui, après m’avoir
appelé leur frère, m’ont ensuite appelé usurpateur, se sont craché à la
figure, en voulant cracher sur moi. Ils ont avili la majesté des rois,
ils l’ont couverte de boue. Qu’est-ce, au surplus, que le nom
d’empereur? Un mot comme un autre. Si je n’avais d’autres titres que
celui-là pour me présenter devant la postérité, elle me rirait au nez.
Mes institutions, mes bienfaits, mes victoires, voilà mes véritables
titres de gloire. Qu’on m’appelle Corse, caporal, usurpateur, peu
m’importe...»
Il faut se demander maintenant pourquoi tous ces insulteurs, rois ou
sujets, se sont associés pour avilir la mémoire de Napoléon. Si ce n’est
pas le cri de leur conscience bâillonnée par quinze ans de tyrannie et
d’effroi, quel mobile a pu pousser dans cette triste voie des hommes
appartenant à l’élite de la société? La réponse est facile: le respect
humain oblige à trouver des raisons pour justifier la turpitude, la
palinodie, la violation des traités, le lâche abandon, la cruauté envers
l’ennemi désarmé.
Comment justifier, aux jours d’exil, l’absence de ceux qui avaient été
comblés de bienfaits presque invraisemblables, comment excuser les
tortures de Sainte-Hélène, infligées par des bourreaux dont l’un était
le beau-père et dont les autres tenaient jadis à honneur de se dire les
frères de la victime?
Pour expliquer de tels procédés, point n’est besoin de rhétorique. Il
suffit de rappeler un vulgaire proverbe, usité dans le peuple à propos
des ingrats: «Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il est enragé.»