Après la figure revêche et orgueilleuse d’Elisa, après ce caractère de
femme se plaisant à passer des revues avec des poses soldatesques, après
ce tempérament ambitieux, égoïste, ingrat, vient se présenter la pâle et
languissante figure de Pauline Bonaparte, femme jusqu’au bout de ses
petits ongles roses, la plus belle parmi les belles femmes de son temps,
jalouse uniquement de conserver le titre de «reine des colifichets»,
honneur suprême, à ses yeux, que lui ont valu son élégance et sa
coquetterie.
Sa beauté resplendissante, sans rivale dans toute l’Europe, a été
immortalisée par le ciseau de Canova, qui a légué à notre admiration le
modèle des formes incomparables de la princesse, reposant presque nue
sur un lit antique. Le caprice audacieux qui porta Pauline à prendre,
dans l’atelier du sculpteur, cette pose peu chaste, quoique très
académique, indique d’un seul trait tout son caractère. Infatuée
d’elle-même, sensible à tous les hommages, incapable d’aucune retenue
dans ses fantaisies les plus inconsidérées, telle était celle que, dès
son enfance, on appelait la jolie Paulette.
Pour avoir toléré, sans les refréner avec brutalité, les dérèglements de
sa sœur, l’Empereur a été diffamé ignominieusement: avec Pauline
Bonaparte arrive l’abominable accusation, cultivée dans la bave des
traîtres, des courtisans éconduits ou des femmes délaissées. Cette
atroce calomnie, que des Français ont pris plaisir à répéter
inconsciemment, a été repoussée, il faut le dire bien vite, par les
pires ennemis de Napoléon, par les Anglais. «On est allé, dit Walter
Scott, jusqu’à imputer à Pauline une intrigue avec son propre frère.
Nous rejetons sans balancer une accusation trop hideuse même pour être
mentionnée, et qu’on ne devrait jamais articuler sans une preuve
évidente à l’appui.»
Notre intention n’est pas de faire ici l’apologie quand même de
Napoléon. Nous recherchons quelles ont été les véritables inclinations
de l’homme. Nous voulons le montrer tel qu’il était. Aurait-il eu cette
perversité de mœurs, que nous n’aurions pas hésité un instant à scruter
cette stupéfiante aberration chez un homme en qui nous avons constaté
les plus hautes vertus familiales. Nous aurions examiné le fait avec la
même ténacité que nous avons apportée à mettre en relief ses penchants
honnêtes. Mais, heureusement pour l’honneur du souverain qui a gouverné
la France pendant quinze ans, heureusement aussi pour la dignité
nationale, nous n’avons pu remplir la tâche de relever, impartialement,
pas à pas, les traces de criminelles relations entre le frère et la
sœur, par la simple raison que, dans tous les documents existant à cette
heure, il est impossible de rencontrer autre chose que l’affirmation
sèche et crue de cet outrage révoltant. Aucune allégation motivée n’est
parvenue jusqu’à nous, nul indice probant n’a été révélé.
On a publié, il est vrai, des lettres que, d’après leurs éditeurs,
Pauline aurait écrites à deux colonels, ses amants, pendant son séjour à
l’île d’Elbe, en 1814. Ces lettres, telles qu’on les a imprimées, sont
assurément révélatrices de la monstrueuse accusation. Mais elles
n’existent nulle part; personne ne les possède en originaux. Elles font
tout l’effet d’avoir été inventées pour le plus grand amusement de Louis
XVIII.
Quand les rois prennent du plaisir aux historiettes scandaleuses, les
courtisans ne se font pas faute de leur en raconter. Les innombrables
infamies publiées contre Napoléon, sous Louis XVIII, attestent que ce
monarque n’a pas chômé sous le rapport des distractions qu’il
affectionnait. C’est au rang de ces libelles qu’il faut placer les
prétendues lettres de Pauline dont personne n’est en position d’affirmer
l’authenticité. M. de Jaucourt parle d’épîtres et de lettres, mais ne
dit pas les avoir vues. Mounier ne dit pas non plus qu’il les a vues; il
insinue seulement que «Beugnot lui a conté qu’il avait intercepté des
lettres». Il n’est pas hors de propos de rappeler que Beugnot a publié
des Mémoires peu tendres pour l’empire dans lesquels cet auteur, qui
aurait été le détenteur de documents aussi importants, n’y fait même pas
la plus vague allusion.
De cette imposture patente qui ne fait même pas honneur à l’imagination
de son inventeur, que reste-t-il donc? L’innocence de ceux qui ont cru à
cette absurde mystification.
L’œuvre de la calomnie, même immonde, même dénuée de tout fondement, est
tellement pernicieuse, qu’il ne suffit pas d’avoir établi
l’invraisemblance d’une accusation. Il faut prolonger l’enquête au delà
de la réfutation et prouver, à la confusion des sycophantes acharnés à
souiller sa mémoire, que, loin d’avoir eu les instincts pervers qu’on
lui a prêtés, Napoléon s’est toujours conduit, envers Pauline Bonaparte,
en conseiller sévère, et non en homme passionné.
A quelle époque prétendrait-on placer ce roman abject? Ce n’est
probablement pas quand la famille était en Corse ou à Marseille; Pauline
avait alors treize ans au maximum. Elle ne se retrouvera plus ensuite
avec son frère que pendant la première campagne d’Italie, à Montebello
et à Passeriano; à ce moment, Bonaparte, tout entier à sa passion pour
Joséphine, n’avait guère d’autres idées amoureuses en tête. Il n’en
avait pas, en tout cas, pour Pauline, qu’il maria, à peine âgée de
dix-sept ans, à Leclerc, officier de son état-major.
Il n’est pas loisible non plus de placer ce honteux accord fraternel à
la date de l’année suivante; Napoléon était en Égypte, Pauline n’y était
pas. La période du 18 brumaire, suivie bientôt de la campagne de
Marengo, ne semble pas davantage une date favorable. Si l’on considère
l’attitude de Napoléon envers sa sœur en 1802, il sera acquis que
jusque-là elle n’exerçait aucun ascendant sur lui. A cette époque,
Leclerc faisait ses préparatifs de départ en vue de l’expédition de
Saint-Domingue, dont il avait été nommé général en chef. Napoléon exigea
que Pauline accompagnât son mari à Saint-Domingue, ainsi que le
constatent les Mémoires de Lucien Bonaparte, confirmés par ceux de
Constant.
En 1803, Pauline revint de Saint-Domingue. Elle était veuve du général
Leclerc, mort de la fièvre jaune. Elle logea dans l’hôtel que Joseph
habitait alors, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Ce n’est pas encore le
choix de cette demeure qui éveillera des suppositions malveillantes.
Lorsque le deuil de Pauline fut terminé, Napoléon, qui lui donnait cinq
cent mille francs de dot, arrangea le mariage de sa sœur avec le prince
Camille Borghèse. Après le mariage, la nouvelle princesse partit pour
Rome avec son époux.
Si, depuis ce moment, Napoléon est sorti parfois de son rôle de frère,
c’est pour tenir celui de père, témoin la lettre suivante:
«Aimez votre mari et votre famille, soyez prévenante, accommodez-vous
des mœurs de la ville de Rome, et mettez-vous bien dans la tête que si,
à l’âge que vous avez, vous vous laissez aller à de mauvais conseils,
vous ne pouvez plus compter sur moi.
«Quant à Paris, vous pouvez être certaine que vous n’y trouverez aucun
appui, et que jamais je ne vous y recevrai qu’avec votre mari. Si vous
vous brouillez avec lui, la faute serait à vous, et alors la France vous
serait interdite.»
En vérité, tout dans la vie de Napoléon proteste contre l’odieuse
dépravation qu’on essaye de lui supposer. Non seulement ses sentiments
sont l’opposé de ces bas instincts, mais encore tous ses actes sont là
pour confondre la mauvaise foi de ses détracteurs.
Un souverain qui pouvait disposer de tout sans contrôle, s’il avait aimé
sa sœur d’une manière inavouable, ne lui aurait marchandé ni les
honneurs ni les richesses. Or Pauline, ceci a son importance, est de
toutes les sœurs de Napoléon celle qui eut le moins à se louer de sa
munificence. Quand Caroline est reine de Naples, quand Elisa est
grande-duchesse de Toscane, Pauline reste toute sa vie titulaire de la
petite principauté de Guastalla. Elle fut peut-être la seule à essuyer
des refus de la part de l’Empereur. Alors que, selon M. de Metternich,
«ses sœurs obtenaient de lui tout ce qu’elles voulaient», Pauline se
voyait refuser la simple autorisation d’envoyer à Paris un certain M.
Michelot, chargé par elle de suivre quelques affaires dans la capitale.
Rien d’aussi étrange que ce procès fait à Napoléon.
A l’île d’Elbe, pas plus qu’ailleurs, on ne trouve la moindre trace
d’une anomalie quelconque dans les rapports du frère et de la sœur.
D’abord, la présence de la vieille mère paraît être une garantie de
valeur suffisante. Ensuite, ce n’est certainement pas le refus de solder
une modique somme de soixante-deux francs trente centimes qui suscitera
l’idée d’une intimité complaisante. L’Empereur écrit de sa main, en
marge de la demande: «N’ayant pas ordonné cette dépense qui n’est pas
portée au budget, la princesse la paiera.»
Enfin, on est allé jusqu’à trouver étrange que Pauline, aux jours
néfastes, ait mis à la disposition de son frère une partie de sa grande
fortune, qu’elle lui ait donné ses diamants pour servir de suprême
ressource à la veille de la campagne décisive qui devait aboutir au
désastre de Waterloo. Pour juger insolite et risquée, en cette
circonstance, la conduite de Pauline envers Napoléon, il faut vraiment
croire l’âme humaine incapable d’un peu de grandeur. Il n’est cependant
pas rare de rencontrer de nobles qualités de cœur chez les femmes
coquettes, fantasques, capricieuses, et légères même de mœurs comme
l’était la princesse Borghèse.
En un mot, près de son frère éprouvé par le malheur, Pauline, émue,
frappée d’une si grande infortune, se montra ce qu’elle était
réellement: une bonne et charmante fille.