On a peine à en croire ses yeux, lorsqu’on lit que Murat, roi de Naples,
époux de Caroline Bonaparte, comblé lui-même des faveurs impériales, fut
le premier à trahir la cause de l’Empereur. On croit encore bien plus
être le jouet d’une absurde hallucination, quand on constate que
Caroline, la plus jeune sœur de Napoléon, fut, sinon l’inspiratrice, du
moins la complice parfaitement consciente de cette insigne forfaiture.
Nous allons énumérer ce qu’avait fait l’Empereur pour mériter une si
noire ingratitude.
Avant tout, il faut déclarer que nul ne songe à marchander à Murat ses
droits à l’admiration pour sa bravoure indomptable et incontestée. Ses
grades, ses distinctions honorifiques dans l’armée, il les a gagnés
vaillamment. De ce chef, il ne doit rien à l’Empereur. Mais il reste son
débiteur pour les titres royaux dont il fut investi, et que n’ont
obtenus ni les Berthier, ni les Ney, ni les Lannes, ni les Davout, bien
aussi courageux que lui, tout en ayant, en plus, des qualités militaires
infiniment plus solides.
Murat, fils d’un aubergiste de la Bastide, près de Cahors, ancien garçon
de boutique chez un mercier de Saint-Céré, débuta par une gasconnade
dans ses rapports avec Napoléon. Quand celui-ci partit, en 1796, pour la
première campagne d’Italie, Murat, colonel provisoire, n’étant en
réalité que chef d’escadrons au 21e régiment de chasseurs, vint chez le
jeune général en chef et lui dit: «Mon général, vous n’avez point d’aide
de camp colonel, il vous en faut un, et je vous propose de vous suivre
pour remplir cet emploi.» La tournure de Murat plut à Bonaparte, il
accepta son offre; grâce à cette subtilité de langage, Murat se trouva
définitivement pourvu de son grade de colonel. L’année suivante, il
était général. En cette qualité, il prit part à l’expédition d’Égypte.
Trois mois à peine après le 18 brumaire, Murat épousait Caroline
Bonaparte. «Ce mariage, dit Bourrienne, fut célébré au Luxembourg, mais
avec modestie. Le Premier Consul ne pensait pas encore que ses affaires
de famille fussent des affaires d’État... A ce moment, Bonaparte n’avait
pas beaucoup d’argent, il ne donna à sa sœur que trente mille francs de
dot. Sentant toutefois la nécessité de lui faire un cadeau de noces, et
n’ayant pas de quoi en acheter un convenable, il prit un collier de
diamants à sa femme, et le donna à la future.»
Dès qu’elle fut mariée, Caroline, poussée par une ambition sans mesure,
se mit à soigner activement les intérêts de son mari. Elle accablait de
ses sollicitations son frère qui disait d’elle: «... Avec Mme Murat, il
faut que je me mette toujours en bataille rangée...» Ses résistances,
selon l’habitude de Napoléon, n’étaient que pour la forme, témoin
l’immense et rapide fortune de Murat nommé successivement: général en
chef, gouverneur de Paris, maréchal de France, prince et grand amiral,
grand-duc de Berg et de Clèves, et enfin, en 1808, roi de Naples.
Pourvus des plus hautes dignités, les deux époux donnèrent carrière,
chacun dans son genre, à leurs tempéraments vaniteux.
Très fier de sa belle prestance, Murat mettait un suprême orgueil à se
revêtir des costumes les plus éclatants: pantalon couleur amaranthe avec
coutures brodées d’or, habit serré par une large ceinture dorée,
bottines de peau jaune, grand chapeau à galons d’or surmonté d’un
panache formé d’une haute aigrette entourée de plumes d’autruche; la
selle, la bride, la housse bleu ciel du cheval, tout resplendissait de
broderies d’or. En cet attirail étincelant qui dénotait certaine
crânerie, Murat chargeait à la tête de ses troupes. Son amour-propre
n’était pas médiocrement flatté quand il voyait «les Cosaques s’arrêter
ébahis pour admirer ses élégantes broderies et les belles plumes de sa
toque polonaise».
Cet accoutrement théâtral, qui faisait de Murat, si nous nous le
représentons bien, une sorte de flamboyant tambour-major à cheval,
semble avoir été l’objet des plus chères préoccupations de son esprit
borné. Par une coquetterie que lui envierait une femme galante, il
exigeait que les accessoires de sa toilette fussent constamment de
première fraîcheur. Sur quelque point de l’Europe que se trouvassent les
armées impériales, des caisses remplies de parures nouvelles partaient
de Paris pour rejoindre Murat. Pendant l’une de ses campagnes, «en
quatre mois, dit la duchesse d’Abrantès, on avait envoyé pour vingt-sept
mille francs de plumes». Ce petit travers, qui relève plutôt des
fantaisies du carnaval que de l’ordonnance prescrite aux officiers sous
les armes, sert au moins à démontrer la tolérance de l’Empereur, qui
aurait pu, d’un mot, au grand désappointement de son élégant beau-frère,
faire cesser cette exhibition à la fois pompeuse et burlesque.
Si, dans son ménage, Murat semble avoir monopolisé les goûts féminins,
par contre, Caroline s’était approprié les droits qui d’ordinaire sont
l’apanage du sexe fort: «Elle portait, a dit Talleyrand, une tête de
Cromwell sur les épaules d’une jolie femme.» Mise en appétit par les
premiers honneurs princiers, Caroline, alors grande-duchesse de Berg,
après s’être dit qu’elle pouvait être reine aussi bien qu’une autre, se
demanda pourquoi elle ne serait pas impératrice.
La présence constante de l’Empereur au milieu des batailles rendait
possible la vacance subite du trône de France. Caroline arrêta sa pensée
devant cette hypothèse, et envisagea froidement ce qui se passerait le
jour où surviendrait la mort accidentelle de Napoléon. Elle en arriva,
particularité bizarre, dans le palais même de l’Élysée qu’elle devait à
la libéralité de son frère, à élaborer un plan exactement semblable à
celui que méditait le général Malet du fond de sa prison! Pour atteindre
son but, Malet ne pouvait compter que sur sa témérité; Caroline, elle,
trouvant des armes dans sa beauté, entreprit la tâche facile de séduire
le gouverneur de Paris qui était alors le général Junot. Elle employa
toute sa coquetterie à conquérir le cœur du général et réussit à
merveille dans cette tentative, moins difficile que risquée de la part
d’une femme jeune et jolie. Junot, qui avait trente-six ans à peine, ne
vit dans cette bonne fortune qu’une victoire de ses avantages
personnels. Il était loin de soupçonner la machination, exempte de
poésie, qui se cachait sous les démonstrations amoureuses de sa
maîtresse. Cette liaison et les menées qui lui servaient de mobile
n’étaient pas un très grand secret. D’après Girardin, on en jasait à la
cour et à la ville.
Les calculs de Caroline étaient encore plus profonds. Se préoccupant du
rôle des puissances étrangères à l’heure où son plan serait réalisable,
elle était pleine d’attentions pour le corps diplomatique. Si l’on s’en
rapporte aux dires de Fouché, confirmés par Mlle Avrillon, elle ne se
montra pas insensible aux hommages du prince de Metternich. Et sur ce
point, Mme de Rémusat ajoute: «Metternich obtint des succès auprès des
femmes... Il parut s’attacher à Mme Murat, et il lui a conservé un
sentiment qui a maintenu longtemps son époux sur le trône de Naples.»
L’Empereur, à son retour de l’entrevue de Tilsitt, ne tarda pas à
connaître le petit roman que Caroline avait ébauché avec Junot. Ce
roman, dont les péripéties se rattachaient toutes à la mort de Napoléon,
ne fut pas, on le pense bien, du goût de ce dernier. Cependant il ne
s’arrêta pas au côté politique de cette intrigue. Soit ennui d’avoir à
sévir, soit pitié des rêves présomptueux de sa sœur, il se contenta de
séparer les deux amants, sans, pour cela, montrer une de ces fureurs
qu’on nous a dit lui être familières; on va pouvoir en juger.
Nous avons dit que Junot ne savait rien du complot dont, en fait, il
était la cheville ouvrière. Il voulait se croire aimé pour lui-même, et
n’était pas sans inclination pour sa maîtresse. Aussi, grande fut sa
désolation quand, mandé par Napoléon, il reçut l’ordre de partir pour
Lisbonne en qualité d’ambassadeur, en même temps qu’il serait commandant
de l’armée d’observation de la Gironde. Junot, sentant une disgrâce dans
ses nouvelles fonctions, s’écria: «Ainsi, vous m’exilez! Qu’auriez-vous
fait de plus si j’avais commis un crime?» L’Empereur, touché du chagrin
qu’éprouvait son ami de jeunesse, lui dit: «Tu n’as pas commis de crime,
mais tu as commis une faute... Il est nécessaire que tu t’éloignes
quelque temps de Paris; cela est convenable pour détruire tous les
bruits qui ont couru sur ma sœur et sur toi... Tu auras à Lisbonne une
autorité sans bornes... Allons, mon vieil ami, le bâton de maréchal est
là-bas... Crois-moi, la vraie raison de ton départ, c’est ta gloire.»
Telles sont les paroles rapportées par la femme de Junot; elles ne
témoignent pas d’une excessive sévérité de la part de l’Empereur.
Napoléon ne fut pas plus méchant à l’égard de sa sœur. Il voulut
paraître ne rien savoir de la petite conspiration. L’année suivante, il
nomma Murat roi de Naples et réalisa ainsi le vœu le plus cher de
Caroline, qui désirait si ardemment s’asseoir sur un trône.
Enfin, Napoléon avait réussi à avoir quelque tranquillité de ce côté.
Caroline, à la tête d’un royaume, agréablement adulée par des courtisans
à l’échine élastique; Murat, déguisé en roi de théâtre, cavalcadant aux
côtés de l’Empereur, dont le visage disparaissait sous les panaches de
son extravagant beau-frère: les deux époux étaient en possession du
bonheur parfait.
Leur bonheur était tel, que l’idée seule d’en être privés les rendit
coupables de la plus cynique trahison que l’histoire ait enregistrée.
En relatant ici les tristes épisodes de la vie du roi de Naples, tous
contemporains de la décadence et de la chute de l’Empire, nous nous
servirons le plus souvent du nom de Murat; mais nous insistons sur ce
point qu’il faut considérer sa femme comme absolument associée à toutes
ces combinaisons équivoques. Elle en fut même probablement
l’instigatrice, car elle n’était pas femme à laisser son mari accomplir
des actes qu’elle aurait réprouvés. En tout cas, c’est en vain que l’on
chercherait une protestation de sa part, un signe d’affection pour
Napoléon, abandonné, trahi, combattu même par Murat.
En 1812, semblables à des naufragés perdus sur un désert de glace, se
traînant sous les rafales de neige, misérablement vêtus, gelés, affamés,
épuisés, les soldats français revenaient de Moscou. C’est alors que,
vaincus par l’âpreté d’un hiver effroyable, mais invincibles quand il
s’agissait de braver et repousser l’ennemi, ces immortels soldats ont
provoqué l’admiration du monde entier par l’exemple qu’ils ont donné des
plus hautes vertus militaires: l’héroïsme dans la détresse, l’abnégation
dans la souffrance.
Ayant appris les graves incidents de la conspiration Malet, Napoléon
avait hâte de rentrer à Paris, autant pour consolider son gouvernement
que pour organiser de nouvelles armées et opposer de nouveaux
combattants à la marche des ennemis qui menaçaient d’envahir la France.
Le 5 décembre 1812, à Smorghoni, il remit à Murat le commandement des
glorieux débris de la Grande-Armée, poursuivis, harcelés par les Russes.
L’Empereur ne croyait pouvoir mieux faire que de s’adresser à son
beau-frère en cette pénible et délicate circonstance.
Peu de temps après avoir accepté cette mission de confiance, le 16
janvier 1813, sans autre motif apparent que son bon plaisir, Murat
résignait son commandement et partait pour Naples. «Je ne me permets
aucune réflexion sur la conduite du Roi», écrit Berthier, rendant compte
de cette désertion à l’Empereur.
Pour qu’un militaire de la valeur de Murat commît le crime d’abandonner
le commandement d’une armée aux prises avec l’ennemi, il fallait
assurément des motifs bien puissants. Ces motifs n’existaient pas en
Pologne, où s’effectuait la retraite. Ils existaient à Naples, où la
présence du Roi était réclamée, où il s’agissait, par des compromissions
avec les ennemis de la France, de sauver la couronne de Naples au milieu
de l’effondrement de l’Empire; catastrophe prévue, dès cette époque, par
la diplomatie napolitaine, avec une perspicacité qui lui fait honneur.
En présence d’un acte d’insubordination qui était le premier pas sur la
route de la défection, quelles sont les mesures rigoureuses qu’une
indignation légitime va dicter à l’Empereur? Aucune. Optimiste
infatigable pour les siens, Napoléon ne voit à ce moment chez Murat
qu’une aversion pour les manœuvres de retraite où il faut plus de
sagesse que d’audace. Le 23 janvier, il écrit à Eugène de Beauharnais,
qui vient de prendre le commandement de la Grande-Armée: «Je trouve la
conduite du Roi (de Naples) fort extravagante et telle qu’il ne s’en
faut de rien que je ne le fasse arrêter pour l’exemple. C’est un brave
homme sur le champ de bataille, mais il manque de combinaisons et de
courage moral.» Le lendemain, s’adressant à sa sœur, Napoléon lui écrit:
«Le Roi a quitté l’armée le 16!... Votre mari est un fort brave homme
sur le champ de bataille; mais il est plus faible qu’une femme ou qu’un
moine quand il ne voit pas l’ennemi; il n’a aucun courage moral.»
Dès son retour à Naples, le pauvre Murat ne fut, sous l’impulsion des
directeurs de sa politique, qu’une marionnette inconsciente sortant
d’une coulisse pour rentrer dans l’autre. Fouché et Caulaincourt
attestent qu’il se mit à la disposition de l’Autriche, sans omettre de
négocier avec lord Bentinck, commandant les forces anglaises en Sicile.
Pendant que la cour de Naples ourdissait la trame de sa politique
astucieuse, Napoléon remporta les victoires de Lutzen et de Bautzen sur
les puissances alliées. On se demanda à Naples si l’on n’avait pas fait
fausse route, s’il n’était pas temps de se rapprocher de l’Empereur, à
qui la fortune semblait de nouveau sourire, quand, avec de jeunes
conscrits, inexpérimentés, sans artillerie, sans cavalerie, il venait de
battre les armées formidables de la coalition! Avec une connaissance
parfaite du caractère de Napoléon, avec une entière confiance dans sa
faiblesse envers sa famille, on chargea Caroline de s’entremettre près
de son frère afin d’obtenir qu’il accueillît les services de Murat. Le
résultat fut tel qu’on l’attendait. Napoléon, qui ne savait pas haïr,
céda aux sollicitations de sa sœur, et Murat vint, pendant l’armistice
de Dresde, reprendre sa place à la tête de la cavalerie française.
Le renouvellement des hostilités amena promptement la défaite de l’armée
française. Le dernier coup lui fut porté par le désastre de Leipsick, le
18 octobre 1813. Sans perdre un instant, Murat se retourna du côté des
alliés, et ce fut en sortant un soir de la tente de Napoléon que, rare
infamie, il se rendit, le 22 ou le 23 octobre, aux avant-postes ennemis.
Là, il eut une conférence secrète avec le général autrichien comte de
Mier. «Celui-ci, au nom des puissances coalisées, garantit au roi de
Naples la possession de ses États, à la condition expresse de ne fournir
aucun secours à la France, soit en hommes, soit en subsides;
d’abandonner à l’instant l’armée et la cause de l’empereur Napoléon.»
Fort de cette assurance, le lendemain Murat quitta l’Empereur à Erfurt,
«sous prétexte que sa présence était indispensable à Naples pour
défendre son royaume». Le roi de Naples partit en faisant à son
beau-frère les protestations d’un dévouement inaltérable. Napoléon,
ignorant la trahison de la veille, «ne put, dit le baron Fain, se
séparer de cet ancien compagnon d’armes sans l’embrasser à plusieurs
reprises».
Cette confiance de l’Empereur, qui touche à la candeur, tant elle est
exempte de prévision politique, fut entretenue par Murat le plus
longtemps possible. Le 3 décembre 1813, Napoléon écrivait à Eugène: «...
Le roi de Naples me mande qu’il sera bientôt à Bologne avec trente mille
hommes... C’est une grande consolation pour moi de n’avoir plus rien à
craindre pour l’Italie...» La sécurité de Napoléon ne devait pas être de
longue durée; l’armée de Murat s’avançait, il est vrai, mais c’était
contre la France!
Convaincu enfin de la félonie du roi de Naples, Napoléon, dans une
lettre à Fouché, laissa échapper le cri de son âme blessée: «La conduite
du roi de Naples est infâme, et celle de la Reine n’a pas de nom.
J’espère vivre assez longtemps pour venger moi et la France d’un tel
outrage et d’une ingratitude aussi affreuse.»
Murat reçut son châtiment des mains de ceux à qui il s’était allié pour
trahir sa patrie et son bienfaiteur. Détrôné par la coalition le 19 mai
1815, il fut fusillé à Pizzo dans les Calabres, le 13 octobre de la même
année, le jour où, pygmée parodiant le géant de l’île d’Elbe, il essaya
de reconquérir son trône en débarquant à l’improviste sur les côtes
napolitaines.
Après avoir examiné, comme nous venons de le faire, les rapports de
l’Empereur avec chacun des membres de sa famille, n’y a-t-il pas lieu
vraiment de regretter que sa réputation de despote inflexible soit si
peu méritée, qu’il n’ait pas eu la force d’étouffer en lui le sentiment
instinctif qui le portait à toujours rechercher la concorde et le
bonheur pour tous les siens, et ne faut-il pas déplorer, même à ne
considérer que les intérêts de la France, qu’il n’ait pas été l’homme
brutal, le maître inexorable dépeint par ses calomniateurs?
Quelle autre conclusion tirer de cette étude, quand on voit ses parents
et ses proches travailler tous à détruire aux yeux de l’Europe le
prestige de l’Empereur, se faire plus ou moins les artisans du discrédit
et de la chute de l’Empire, quand on les voit pousser l’oubli des plus
simples devoirs de la reconnaissance jusqu’à compromettre tous les
intérêts dont ils avaient la garde, alors que, d’autre part, dès leur
enfance, ils n’ont cessé d’être l’objet de l’affection inébranlable, de
l’inépuisable bonté de Napoléon.