IX

On a peine à en croire ses yeux, lorsqu’on lit que Murat, roi de Naples,

époux de Caroline Bonaparte, comblé lui-même des faveurs impériales, fut

le premier à trahir la cause de l’Empereur. On croit encore bien plus

être le jouet d’une absurde hallucination, quand on constate que

Caroline, la plus jeune sœur de Napoléon, fut, sinon l’inspiratrice, du

moins la complice parfaitement consciente de cette insigne forfaiture.

Nous allons énumérer ce qu’avait fait l’Empereur pour mériter une si

noire ingratitude.

Avant tout, il faut déclarer que nul ne songe à marchander à Murat ses

droits à l’admiration pour sa bravoure indomptable et incontestée. Ses

grades, ses distinctions honorifiques dans l’armée, il les a gagnés

vaillamment. De ce chef, il ne doit rien à l’Empereur. Mais il reste son

débiteur pour les titres royaux dont il fut investi, et que n’ont

obtenus ni les Berthier, ni les Ney, ni les Lannes, ni les Davout, bien

aussi courageux que lui, tout en ayant, en plus, des qualités militaires

infiniment plus solides.

Murat, fils d’un aubergiste de la Bastide, près de Cahors, ancien garçon

de boutique chez un mercier de Saint-Céré, débuta par une gasconnade

dans ses rapports avec Napoléon. Quand celui-ci partit, en 1796, pour la

première campagne d’Italie, Murat, colonel provisoire, n’étant en

réalité que chef d’escadrons au 21e régiment de chasseurs, vint chez le

jeune général en chef et lui dit: «Mon général, vous n’avez point d’aide

de camp colonel, il vous en faut un, et je vous propose de vous suivre

pour remplir cet emploi.» La tournure de Murat plut à Bonaparte, il

accepta son offre; grâce à cette subtilité de langage, Murat se trouva

définitivement pourvu de son grade de colonel. L’année suivante, il

était général. En cette qualité, il prit part à l’expédition d’Égypte.

Trois mois à peine après le 18 brumaire, Murat épousait Caroline

Bonaparte. «Ce mariage, dit Bourrienne, fut célébré au Luxembourg, mais

avec modestie. Le Premier Consul ne pensait pas encore que ses affaires

de famille fussent des affaires d’État... A ce moment, Bonaparte n’avait

pas beaucoup d’argent, il ne donna à sa sœur que trente mille francs de

dot. Sentant toutefois la nécessité de lui faire un cadeau de noces, et

n’ayant pas de quoi en acheter un convenable, il prit un collier de

diamants à sa femme, et le donna à la future.»

Dès qu’elle fut mariée, Caroline, poussée par une ambition sans mesure,

se mit à soigner activement les intérêts de son mari. Elle accablait de

ses sollicitations son frère qui disait d’elle: «... Avec Mme Murat, il

faut que je me mette toujours en bataille rangée...» Ses résistances,

selon l’habitude de Napoléon, n’étaient que pour la forme, témoin

l’immense et rapide fortune de Murat nommé successivement: général en

chef, gouverneur de Paris, maréchal de France, prince et grand amiral,

grand-duc de Berg et de Clèves, et enfin, en 1808, roi de Naples.

Pourvus des plus hautes dignités, les deux époux donnèrent carrière,

chacun dans son genre, à leurs tempéraments vaniteux.

Très fier de sa belle prestance, Murat mettait un suprême orgueil à se

revêtir des costumes les plus éclatants: pantalon couleur amaranthe avec

coutures brodées d’or, habit serré par une large ceinture dorée,

bottines de peau jaune, grand chapeau à galons d’or surmonté d’un

panache formé d’une haute aigrette entourée de plumes d’autruche; la

selle, la bride, la housse bleu ciel du cheval, tout resplendissait de

broderies d’or. En cet attirail étincelant qui dénotait certaine

crânerie, Murat chargeait à la tête de ses troupes. Son amour-propre

n’était pas médiocrement flatté quand il voyait «les Cosaques s’arrêter

ébahis pour admirer ses élégantes broderies et les belles plumes de sa

toque polonaise».

Cet accoutrement théâtral, qui faisait de Murat, si nous nous le

représentons bien, une sorte de flamboyant tambour-major à cheval,

semble avoir été l’objet des plus chères préoccupations de son esprit

borné. Par une coquetterie que lui envierait une femme galante, il

exigeait que les accessoires de sa toilette fussent constamment de

première fraîcheur. Sur quelque point de l’Europe que se trouvassent les

armées impériales, des caisses remplies de parures nouvelles partaient

de Paris pour rejoindre Murat. Pendant l’une de ses campagnes, «en

quatre mois, dit la duchesse d’Abrantès, on avait envoyé pour vingt-sept

mille francs de plumes». Ce petit travers, qui relève plutôt des

fantaisies du carnaval que de l’ordonnance prescrite aux officiers sous

les armes, sert au moins à démontrer la tolérance de l’Empereur, qui

aurait pu, d’un mot, au grand désappointement de son élégant beau-frère,

faire cesser cette exhibition à la fois pompeuse et burlesque.

Si, dans son ménage, Murat semble avoir monopolisé les goûts féminins,

par contre, Caroline s’était approprié les droits qui d’ordinaire sont

l’apanage du sexe fort: «Elle portait, a dit Talleyrand, une tête de

Cromwell sur les épaules d’une jolie femme.» Mise en appétit par les

premiers honneurs princiers, Caroline, alors grande-duchesse de Berg,

après s’être dit qu’elle pouvait être reine aussi bien qu’une autre, se

demanda pourquoi elle ne serait pas impératrice.

La présence constante de l’Empereur au milieu des batailles rendait

possible la vacance subite du trône de France. Caroline arrêta sa pensée

devant cette hypothèse, et envisagea froidement ce qui se passerait le

jour où surviendrait la mort accidentelle de Napoléon. Elle en arriva,

particularité bizarre, dans le palais même de l’Élysée qu’elle devait à

la libéralité de son frère, à élaborer un plan exactement semblable à

celui que méditait le général Malet du fond de sa prison! Pour atteindre

son but, Malet ne pouvait compter que sur sa témérité; Caroline, elle,

trouvant des armes dans sa beauté, entreprit la tâche facile de séduire

le gouverneur de Paris qui était alors le général Junot. Elle employa

toute sa coquetterie à conquérir le cœur du général et réussit à

merveille dans cette tentative, moins difficile que risquée de la part

d’une femme jeune et jolie. Junot, qui avait trente-six ans à peine, ne

vit dans cette bonne fortune qu’une victoire de ses avantages

personnels. Il était loin de soupçonner la machination, exempte de

poésie, qui se cachait sous les démonstrations amoureuses de sa

maîtresse. Cette liaison et les menées qui lui servaient de mobile

n’étaient pas un très grand secret. D’après Girardin, on en jasait à la

cour et à la ville.

Les calculs de Caroline étaient encore plus profonds. Se préoccupant du

rôle des puissances étrangères à l’heure où son plan serait réalisable,

elle était pleine d’attentions pour le corps diplomatique. Si l’on s’en

rapporte aux dires de Fouché, confirmés par Mlle Avrillon, elle ne se

montra pas insensible aux hommages du prince de Metternich. Et sur ce

point, Mme de Rémusat ajoute: «Metternich obtint des succès auprès des

femmes... Il parut s’attacher à Mme Murat, et il lui a conservé un

sentiment qui a maintenu longtemps son époux sur le trône de Naples.»

L’Empereur, à son retour de l’entrevue de Tilsitt, ne tarda pas à

connaître le petit roman que Caroline avait ébauché avec Junot. Ce

roman, dont les péripéties se rattachaient toutes à la mort de Napoléon,

ne fut pas, on le pense bien, du goût de ce dernier. Cependant il ne

s’arrêta pas au côté politique de cette intrigue. Soit ennui d’avoir à

sévir, soit pitié des rêves présomptueux de sa sœur, il se contenta de

séparer les deux amants, sans, pour cela, montrer une de ces fureurs

qu’on nous a dit lui être familières; on va pouvoir en juger.

Nous avons dit que Junot ne savait rien du complot dont, en fait, il

était la cheville ouvrière. Il voulait se croire aimé pour lui-même, et

n’était pas sans inclination pour sa maîtresse. Aussi, grande fut sa

désolation quand, mandé par Napoléon, il reçut l’ordre de partir pour

Lisbonne en qualité d’ambassadeur, en même temps qu’il serait commandant

de l’armée d’observation de la Gironde. Junot, sentant une disgrâce dans

ses nouvelles fonctions, s’écria: «Ainsi, vous m’exilez! Qu’auriez-vous

fait de plus si j’avais commis un crime?» L’Empereur, touché du chagrin

qu’éprouvait son ami de jeunesse, lui dit: «Tu n’as pas commis de crime,

mais tu as commis une faute... Il est nécessaire que tu t’éloignes

quelque temps de Paris; cela est convenable pour détruire tous les

bruits qui ont couru sur ma sœur et sur toi... Tu auras à Lisbonne une

autorité sans bornes... Allons, mon vieil ami, le bâton de maréchal est

là-bas... Crois-moi, la vraie raison de ton départ, c’est ta gloire.»

Telles sont les paroles rapportées par la femme de Junot; elles ne

témoignent pas d’une excessive sévérité de la part de l’Empereur.

Napoléon ne fut pas plus méchant à l’égard de sa sœur. Il voulut

paraître ne rien savoir de la petite conspiration. L’année suivante, il

nomma Murat roi de Naples et réalisa ainsi le vœu le plus cher de

Caroline, qui désirait si ardemment s’asseoir sur un trône.

Enfin, Napoléon avait réussi à avoir quelque tranquillité de ce côté.

Caroline, à la tête d’un royaume, agréablement adulée par des courtisans

à l’échine élastique; Murat, déguisé en roi de théâtre, cavalcadant aux

côtés de l’Empereur, dont le visage disparaissait sous les panaches de

son extravagant beau-frère: les deux époux étaient en possession du

bonheur parfait.

Leur bonheur était tel, que l’idée seule d’en être privés les rendit

coupables de la plus cynique trahison que l’histoire ait enregistrée.

En relatant ici les tristes épisodes de la vie du roi de Naples, tous

contemporains de la décadence et de la chute de l’Empire, nous nous

servirons le plus souvent du nom de Murat; mais nous insistons sur ce

point qu’il faut considérer sa femme comme absolument associée à toutes

ces combinaisons équivoques. Elle en fut même probablement

l’instigatrice, car elle n’était pas femme à laisser son mari accomplir

des actes qu’elle aurait réprouvés. En tout cas, c’est en vain que l’on

chercherait une protestation de sa part, un signe d’affection pour

Napoléon, abandonné, trahi, combattu même par Murat.

En 1812, semblables à des naufragés perdus sur un désert de glace, se

traînant sous les rafales de neige, misérablement vêtus, gelés, affamés,

épuisés, les soldats français revenaient de Moscou. C’est alors que,

vaincus par l’âpreté d’un hiver effroyable, mais invincibles quand il

s’agissait de braver et repousser l’ennemi, ces immortels soldats ont

provoqué l’admiration du monde entier par l’exemple qu’ils ont donné des

plus hautes vertus militaires: l’héroïsme dans la détresse, l’abnégation

dans la souffrance.

Ayant appris les graves incidents de la conspiration Malet, Napoléon

avait hâte de rentrer à Paris, autant pour consolider son gouvernement

que pour organiser de nouvelles armées et opposer de nouveaux

combattants à la marche des ennemis qui menaçaient d’envahir la France.

Le 5 décembre 1812, à Smorghoni, il remit à Murat le commandement des

glorieux débris de la Grande-Armée, poursuivis, harcelés par les Russes.

L’Empereur ne croyait pouvoir mieux faire que de s’adresser à son

beau-frère en cette pénible et délicate circonstance.

Peu de temps après avoir accepté cette mission de confiance, le 16

janvier 1813, sans autre motif apparent que son bon plaisir, Murat

résignait son commandement et partait pour Naples. «Je ne me permets

aucune réflexion sur la conduite du Roi», écrit Berthier, rendant compte

de cette désertion à l’Empereur.

Pour qu’un militaire de la valeur de Murat commît le crime d’abandonner

le commandement d’une armée aux prises avec l’ennemi, il fallait

assurément des motifs bien puissants. Ces motifs n’existaient pas en

Pologne, où s’effectuait la retraite. Ils existaient à Naples, où la

présence du Roi était réclamée, où il s’agissait, par des compromissions

avec les ennemis de la France, de sauver la couronne de Naples au milieu

de l’effondrement de l’Empire; catastrophe prévue, dès cette époque, par

la diplomatie napolitaine, avec une perspicacité qui lui fait honneur.

En présence d’un acte d’insubordination qui était le premier pas sur la

route de la défection, quelles sont les mesures rigoureuses qu’une

indignation légitime va dicter à l’Empereur? Aucune. Optimiste

infatigable pour les siens, Napoléon ne voit à ce moment chez Murat

qu’une aversion pour les manœuvres de retraite où il faut plus de

sagesse que d’audace. Le 23 janvier, il écrit à Eugène de Beauharnais,

qui vient de prendre le commandement de la Grande-Armée: «Je trouve la

conduite du Roi (de Naples) fort extravagante et telle qu’il ne s’en

faut de rien que je ne le fasse arrêter pour l’exemple. C’est un brave

homme sur le champ de bataille, mais il manque de combinaisons et de

courage moral.» Le lendemain, s’adressant à sa sœur, Napoléon lui écrit:

«Le Roi a quitté l’armée le 16!... Votre mari est un fort brave homme

sur le champ de bataille; mais il est plus faible qu’une femme ou qu’un

moine quand il ne voit pas l’ennemi; il n’a aucun courage moral.»

Dès son retour à Naples, le pauvre Murat ne fut, sous l’impulsion des

directeurs de sa politique, qu’une marionnette inconsciente sortant

d’une coulisse pour rentrer dans l’autre. Fouché et Caulaincourt

attestent qu’il se mit à la disposition de l’Autriche, sans omettre de

négocier avec lord Bentinck, commandant les forces anglaises en Sicile.

Pendant que la cour de Naples ourdissait la trame de sa politique

astucieuse, Napoléon remporta les victoires de Lutzen et de Bautzen sur

les puissances alliées. On se demanda à Naples si l’on n’avait pas fait

fausse route, s’il n’était pas temps de se rapprocher de l’Empereur, à

qui la fortune semblait de nouveau sourire, quand, avec de jeunes

conscrits, inexpérimentés, sans artillerie, sans cavalerie, il venait de

battre les armées formidables de la coalition! Avec une connaissance

parfaite du caractère de Napoléon, avec une entière confiance dans sa

faiblesse envers sa famille, on chargea Caroline de s’entremettre près

de son frère afin d’obtenir qu’il accueillît les services de Murat. Le

résultat fut tel qu’on l’attendait. Napoléon, qui ne savait pas haïr,

céda aux sollicitations de sa sœur, et Murat vint, pendant l’armistice

de Dresde, reprendre sa place à la tête de la cavalerie française.

Le renouvellement des hostilités amena promptement la défaite de l’armée

française. Le dernier coup lui fut porté par le désastre de Leipsick, le

18 octobre 1813. Sans perdre un instant, Murat se retourna du côté des

alliés, et ce fut en sortant un soir de la tente de Napoléon que, rare

infamie, il se rendit, le 22 ou le 23 octobre, aux avant-postes ennemis.

Là, il eut une conférence secrète avec le général autrichien comte de

Mier. «Celui-ci, au nom des puissances coalisées, garantit au roi de

Naples la possession de ses États, à la condition expresse de ne fournir

aucun secours à la France, soit en hommes, soit en subsides;

d’abandonner à l’instant l’armée et la cause de l’empereur Napoléon.»

Fort de cette assurance, le lendemain Murat quitta l’Empereur à Erfurt,

«sous prétexte que sa présence était indispensable à Naples pour

défendre son royaume». Le roi de Naples partit en faisant à son

beau-frère les protestations d’un dévouement inaltérable. Napoléon,

ignorant la trahison de la veille, «ne put, dit le baron Fain, se

séparer de cet ancien compagnon d’armes sans l’embrasser à plusieurs

reprises».

Cette confiance de l’Empereur, qui touche à la candeur, tant elle est

exempte de prévision politique, fut entretenue par Murat le plus

longtemps possible. Le 3 décembre 1813, Napoléon écrivait à Eugène: «...

Le roi de Naples me mande qu’il sera bientôt à Bologne avec trente mille

hommes... C’est une grande consolation pour moi de n’avoir plus rien à

craindre pour l’Italie...» La sécurité de Napoléon ne devait pas être de

longue durée; l’armée de Murat s’avançait, il est vrai, mais c’était

contre la France!

Convaincu enfin de la félonie du roi de Naples, Napoléon, dans une

lettre à Fouché, laissa échapper le cri de son âme blessée: «La conduite

du roi de Naples est infâme, et celle de la Reine n’a pas de nom.

J’espère vivre assez longtemps pour venger moi et la France d’un tel

outrage et d’une ingratitude aussi affreuse.»

Murat reçut son châtiment des mains de ceux à qui il s’était allié pour

trahir sa patrie et son bienfaiteur. Détrôné par la coalition le 19 mai

1815, il fut fusillé à Pizzo dans les Calabres, le 13 octobre de la même

année, le jour où, pygmée parodiant le géant de l’île d’Elbe, il essaya

de reconquérir son trône en débarquant à l’improviste sur les côtes

napolitaines.

Après avoir examiné, comme nous venons de le faire, les rapports de

l’Empereur avec chacun des membres de sa famille, n’y a-t-il pas lieu

vraiment de regretter que sa réputation de despote inflexible soit si

peu méritée, qu’il n’ait pas eu la force d’étouffer en lui le sentiment

instinctif qui le portait à toujours rechercher la concorde et le

bonheur pour tous les siens, et ne faut-il pas déplorer, même à ne

considérer que les intérêts de la France, qu’il n’ait pas été l’homme

brutal, le maître inexorable dépeint par ses calomniateurs?

Quelle autre conclusion tirer de cette étude, quand on voit ses parents

et ses proches travailler tous à détruire aux yeux de l’Europe le

prestige de l’Empereur, se faire plus ou moins les artisans du discrédit

et de la chute de l’Empire, quand on les voit pousser l’oubli des plus

simples devoirs de la reconnaissance jusqu’à compromettre tous les

intérêts dont ils avaient la garde, alors que, d’autre part, dès leur

enfance, ils n’ont cessé d’être l’objet de l’affection inébranlable, de

l’inépuisable bonté de Napoléon.

Napoléon intime · 第 59 / 111 题