Le cœur de l’époux a parlé en étouffant la voix du souverain.
Qu’importent les rêves grandioses de postérité, les joies paternelles
entrevues, l’immortalité de son œuvre! c’est sa femme avant tout qu’il
veut garder, la femme simple et bonne que la politique lui a donnée,
mais que son amour loyal et tutélaire veut conserver.
L’enfant se présentant par les pieds, on dut recourir au forceps pour
lui dégager la tête. L’Empereur ne put supporter que pendant quelques
instants les angoisses de cette horrible opération, qui dura vingt
minutes. Il lâcha la main de l’Impératrice qu’il tenait dans les
siennes, et se retira dans le cabinet de toilette, pâle comme un mort et
paraissant hors de lui.
Enfin, à huit heures du matin, le 20 mars 1811, l’enfant naquit, et, dès
que l’Empereur en fut instruit, il vola près de sa femme et la serra
dans ses bras.
L’enfant resta pendant sept minutes sans donner signe de vie. Napoléon
jeta les yeux sur lui, le crut mort, ne prononça pas un mot et ne
s’occupa que de l’Impératrice. Enfin, l’enfant poussa un cri, et
l’Empereur vint embrasser son fils.
La foule assemblée dans le jardin des Tuileries attendait avec anxiété
la délivrance de l’Impératrice. Vingt et un coups de canon devaient
annoncer la naissance d’une fille, et cent coups, celle d’un garçon.
Au vingt-deuxième coup, une joie délirante éclata dans le peuple:
«Napoléon, placé derrière un rideau, à une des croisées de l’Impératrice
jouissait du spectacle de l’ivresse générale et paraissait profondément
attendri; de grosses larmes roulaient sur ses joues sans qu’il les
sentît, c’est dans cet état qu’il vint embrasser de nouveau son fils.»
Napoléon, désormais, ne devait plus connaître les larmes de joie, car la
fortune lui souriait pour la dernière fois. A partir de la naissance de
son fils, s’amoncelle l’orage qui emportera l’Empereur jusqu’au delà des
océans, seul, sans femme, sans enfant, sans pouvoir, sans liberté!
La naissance du roi de Rome donna lieu à des transports d’enthousiasme
indicibles. La joie publique se manifesta spontanément dans toute
l’Europe. Le Messie n’aurait pas été accueilli avec plus d’exaltation.
Tous les poètes, célèbres ou inconnus, envoyèrent leurs odes, leurs
stances, leurs cantates, leurs chansons. Il en arriva dans toutes les
langues, en français, en allemand, en flamand, en italien, en grec, en
latin, en anglais!
Depuis Casimir Delavigne, du Havre, élève de rhétorique au lycée
Napoléon et à l’institution de M. Ruinet, jusqu’à Esménard, membre de
l’Académie française, c’est à qui déploiera le plus de lyrisme.
Après l’émotion bien naturelle que lui causa cette allégresse
universelle, Napoléon, au comble de ses ambitions, resta identique à
lui-même d’humeur et de caractère. Nous allons le retrouver dans son
ménage, aussi simple, aussi paisible que le plus vulgaire des époux.
Avec cet enfant adoré, il sera le même papa gâteau, le même «oncle
Bibiche» qu’était Bonaparte, Premier Consul, avec ses neveux, enfants
d’Hortense.
Écoutez les témoins oculaires: «... L’entrée de son cabinet, dit
Meneval, était interdite à tout le monde; il n’y laissait pas entrer la
nourrice, et priait Marie-Louise de lui apporter son fils; mais
l’Impératrice était si peu sûre d’elle-même, en le recevant des mains de
sa nourrice, que l’Empereur, qui l’attendait à la porte de son cabinet,
s’empressait d’aller au-devant d’elle, prenait son fils dans ses bras et
l’emportait en le couvrant de baisers... S’il était à son bureau, prêt à
signer une dépêche, dont chaque mot devait être pesé, son fils, placé
sur ses genoux ou serré contre sa poitrine, ne le quittait pas...
Quelquefois, faisant trêve aux grandes pensées qui occupaient son
esprit, il se couchait par terre, à côté de ce fils chéri, jouant avec
lui avec l’abandon d’un autre enfant, attentif à ce qui pouvait l’amuser
ou lui épargner une contrariété... Sa patience et sa complaisance pour
cet enfant étaient inépuisables...»
«L’Empereur aimait passionnément son fils, dit Constant, il le prenait
dans ses bras toutes les fois qu’il le voyait, l’enlevait violemment de
terre, puis l’y ramenait, puis l’enlevait encore, s’amusant beaucoup de
sa joie. Il le taquinait, le portait devant une glace, et lui faisait
souvent mille grimaces dont l’enfant riait jusqu’aux larmes. Lorsqu’il
déjeunait, il le mettait sur ses genoux, trempait un doigt dans la sauce
et lui en barbouillait le visage...»
En voyage ou dans ses campagnes, il est en correspondance directe avec
Mme de Montesquiou, la gouvernante.
En route pour la guerre de Russie, l’Empereur lui écrit: «... J’espère
que vous m’apprendrez bientôt que les quatre dernières dents sont
faites. J’ai accordé pour la nourrice tout ce que vous m’avez demandé;
vous pouvez lui en donner l’assurance.»
Rien, ni la somme de travail considérable qu’il s’imposait, ni les
soucis du début d’une guerre formidable, ni la responsabilité du
commandement d’une armée de trois cent mille hommes, ne détournait la
pensée de l’Empereur du berceau de son cher enfant.
Ce fut avec une grande émotion qu’il reçut, à la veille de la bataille
de la Moskowa, le portrait du petit roi de Rome, que lui envoyait
l’Impératrice. Napoléon, à la porte de sa tente, acclamé par ses
soldats, contempla ce portrait avec amour, puis soudain, trahissant les
inquiétudes qui l’agitaient, il dit à son secrétaire: «Retirez-le, il
voit de trop bonne heure un champ de bataille.»