Jusqu’à présent, nous n’avons pu juger Napoléon qu’aux époques où la
fortune ne cessait de lui être favorable. L’heure des revers a sonné,
ils vont être immenses, de nature à reléguer bien loin le souci des
détails du ménage, et cependant, malgré l’effort colossal qu’il fait
pour se défendre contre les épouvantables catastrophes qui fondent sur
lui, Napoléon conservera pour sa femme et son enfant les mêmes
attentions vigilantes, les mêmes délicatesses qu’aux jours de la
prospérité.
En 1813, il écrit à Cambacérès: «... Les ministres ne doivent pas parler
à l’Impératrice de choses qui pourraient l’inquiéter ou la peiner.»
Après la bataille de Dresde, il adresse ces mots à Mme de Montesquiou:
«... Je vois avec plaisir que mon fils grandit et continue à donner des
espérances. Je ne puis que vous témoigner ma satisfaction pour tous les
soins que vous en prenez.»
Pendant cette terrible campagne, désireux de voir sa femme, il l’avait
fait venir à Mayence; il s’y rendit le 26 juillet: «Il me parlait, dit
Caulaincourt, de ce rendez-vous donné à sa Louise avec un entraînement
de jeune homme; alors il faisait trêve aux soucis, et sa physionomie
radieuse n’offrait aucune trace des émotions douloureuses du
commencement de notre entretien...»
Au moment où, après un espoir de paix, l’Empereur se voit forcé de
lutter contre la coalition de l’Europe entière, il s’inquiète des plus
petites choses relatives à sa femme: «J’ai été mécontent d’apprendre,
écrit-il au grand chambellan, que la fête du 15 août avait été mal
disposée et les mesures si mal prises que l’Impératrice avait été
retenue par une mauvaise musique un temps infini... Enfin, il y avait un
bien petit inconvénient à faire sortir un peu plus tôt l’Impératrice
d’un spectacle où elle étouffait de chaleur...»
Pendant la campagne de France, où, par un effort surhumain, donnant tout
son essor à un génie qui n’a pas été égalé, il défend pied à pied le sol
de la patrie, et tient en respect avec trente mille hommes toutes les
puissances de l’Europe, il écrit de Nogent: «... Tenez gaie
l’Impératrice, elle se meurt de consomption.»
Le lendemain, il fait la recommandation qui, pour lui, prime tout:
«Mais, dit-il, ne laissez jamais tomber l’Impératrice et le roi de Rome
entre les mains de l’ennemi.» Et, envisageant toutes les éventualités
qui peuvent se produire, il s’écrie: «Quant à mon opinion, je
préférerais qu’on égorgeât mon fils plutôt que de le voir jamais élevé à
Vienne, comme prince autrichien, et j’ai assez bonne opinion de
l’Impératrice pour aussi être persuadé qu’elle est de cet avis, autant
qu’une femme et une mère peuvent l’être.»
Si l’on parle à Napoléon, perdu sans rémission, de faire intercéder sa
femme près de l’empereur d’Autriche, il se révolte, mais bien moins par
sentiment d’orgueil que dans la crainte que cette attitude de
Marie-Louise ne nuise au repos de son ménage; écoutez plutôt
l’expression de son mécontentement: «J’ai vu avec peine que vous avez
parlé des Bourbons à ma femme. Cela la gâterait et nous brouillerait...;
évitez les discours qui la feraient penser que je consens à être protégé
par elle ou par son père... D’ailleurs, tout cela ne peut que troubler
son repos et gâter son excellent caractère...»
Ici, dans cette détresse extrême, comme aux plus beaux jours des succès,
Napoléon place avant toutes choses sa dignité personnelle dans son foyer
domestique.
Après avoir épuisé les merveilleuses ressources d’une science militaire
qui chaque jour frappait ses ennemis de stupeur, écrasé sous des forces
vingt fois supérieures aux siennes, l’Empereur trahi, abandonné par ses
compagnons d’armes, dut se résigner à signer l’acte d’abdication de
Fontainebleau.
La pensée de sa femme et de son enfant, un moment voilée dans son esprit
par les tortures horribles que lui infligent ses ennemis et ses amis,
vient l’aider à supporter les dernières humiliations; il accepte de se
rendre à l’île d’Elbe, en disant à son confident: «A l’île d’Elbe, je
puis encore être heureux avec ma femme et mon fils.»
Après ses adieux à la garde, qui sont restés légendaires, il écrit à
l’Impératrice: «Ma bonne amie, je pars pour coucher à Briare. Je
partirai demain matin pour ne plus m’arrêter qu’à Saint-Tropez...
J’espère que ta santé te soutiendra et que tu pourras venir me
rejoindre...
«Adieu, ma bonne Louise. Tu peux toujours compter sur le courage, le
calme et l’amitié de ton époux.»
A l’île d’Elbe, étonné, inquiet du silence de Marie-Louise, loin de
soupçonner sa femme d’une trahison, il la croit prisonnière. Tout est
mis en œuvre par Napoléon afin d’avoir des nouvelles de sa femme. Le 20
août, il écrit au général Bertrand: «... Donnez les instructions
suivantes au capitaine de la garde qui part sur le brick. Il saisira
toutes les occasions pour écrire à Meneval et à Mme Brignole pour donner
de mes nouvelles, dire que Madame Mère est ici et que j’attends
l’Impératrice dans le courant de septembre.» Dix jours après, même
mission est donnée au capitaine Hureau dont la femme est près de
l’Impératrice.
Par contre, les quelques efforts faits par Marie-Louise pour
correspondre avec son mari dans les premiers jours de leur séparation ne
furent pas bien énergiques; ils n’allaient pas jusqu’à contrarier, si
peu que ce fût, les idées de son père, l’empereur d’Autriche; il
convient d’ajouter, afin de rendre son indifférence plus compréhensible,
que dès le 17 juillet 1814 l’influence du comte Neipperg commençait à
agir sur elle.
En octobre, Napoléon, ne sachant plus à qui s’adresser pour avoir des
nouvelles, écrit au grand-duc de Toscane, oncle de l’Impératrice et le
supplie de vouloir bien servir d’intermédiaire pour sa correspondance
avec Marie-Louise.
Quel contraste navrant! Avoir connu les ivresses de la gloire et de la
toute-puissance, avoir été pendant dix ans accablé par les
démonstrations obséquieuses des rois et l’adulation des peuples, et
venir mendier une preuve de sympathie d’un petit prince dans le simple
but de ramener sa femme auprès de soi!
En décembre, l’Empereur, ne pouvant encore croire à son abandon,
écrivait au comte Bertrand: «Voyez ce que coûterait la maison Lafargue,
et ce qu’il faudrait y dépenser pour la mettre en état. Si l’Impératrice
et le roi de Rome venaient ici, cette maison sera la seule convenable
pour loger la princesse.»
Dans ce morne séjour de l’île d’Elbe, aux déchirements incessants de son
âme vient s’ajouter l’anxiété de ne recevoir aucune marque d’affection
de Marie-Louise, aucune nouvelle de son fils adoré.
Le seul témoignage de constance qui vint soulager son âme désolée lui
fut donné par Mme Walewska. Cette noble femme désintéressée sentit, à
distance, les battements douloureux du cœur de son ancien amant et lui
apporta, le 1er septembre, les douces consolations de son amour. Elle
resta trois jours à Marciana, puis Napoléon retomba dans sa triste
solitude.
Quand Napoléon quitta l’île d’Elbe, il est permis de supposer qu’à son
envie de ressaisir un trône, était intimement lié l’ardent espoir de
recouvrer l’affection de sa femme et les caresses de son enfant. Dès son
arrivée à Paris, il écrivait à l’empereur d’Autriche: «... Je connais
trop les principes de Votre Majesté, je sais trop quelle valeur elle
attache à ses affections de famille pour n’avoir pas l’heureuse
confiance qu’elle sera empressée, quelles que puissent être d’ailleurs
les dispositions de son cabinet et de sa politique, de concourir à
accélérer l’instant de la réunion d’une femme avec son mari et d’un fils
avec son père...»
L’empereur d’Autriche n’avait nullement à peser sur sa fille, pour la
pousser à mépriser ses devoirs d’épouse et de mère. Elle vivait
tranquillement dans un concubinage méprisable.
On a cherché à mettre sur le compte de la faiblesse de son caractère
l’indigne conduite de Marie-Louise. La faiblesse peut encore inspirer de
la pitié; nulle indulgence ne saurait être acquise au cynisme des
sentiments.
Y aura-t-il chez elle un cri du cœur, alors que son mari est
définitivement vaincu dans cette lutte gigantesque dont l’Empire, sa
femme et son fils étaient le prix? Aura-t-elle une lueur de
commisération pour le père de son enfant?
Dans une lettre intime, où la politique n’a rien à voir, voici en quels
termes elle parle des progrès de la marche des alliés contre la France:
«... Le général Neipperg, dit-elle, ne m’a pas donné signe de vie depuis
dix-huit jours, de sorte que je ne connais que les détails du bulletin,
mais je me réjouis avec tout le monde des bonnes nouvelles qu’il
contient...»
Ainsi, devant ces événements où se joue le salut du pays dont elle fut
la souveraine, où vont se décider le sort de son mari et les destinées
de son fils, Marie-Louise se classe, impudemment, au rang de «tout le
monde»! La postérité, vengeresse des simples lois de l’honneur et de la
fidélité, rangera aussi, nous l’espérons, cette triste princesse parmi
les malheureuses qui aux hontes de l’adultère s’efforcent d’ajouter la
bassesse du cœur, la lâcheté du caractère.
* * * * *
Cette étude de Napoléon, dans son rôle d’époux, commencée sous les
auspices des merveilleux triomphes de la première campagne d’Italie,
s’arrête dans les affres de l’effondrement de Waterloo. Désormais, c’est
sur le rocher de Sainte-Hélène qu’en lui-même l’Empereur pleurera
l’absence de son fils et le vil abandon de celle qu’il a tant aimée.
Sous tous les aspects où nous venons de le considérer, au sommet de la
gloire, comme dans les abîmes de la défaite, Napoléon a conservé le haut
sentiment conjugal qu’il portait en lui dès sa jeunesse.
Il eut deux épouses; il les entoura toutes deux d’une égale affection.
Il s’appliquait avec des soins aimables et minutieux à les rendre
heureuses, et cependant toutes deux lui furent infidèles, avec cette
différence que Joséphine ne tarda guère à le tromper, tandis que
Marie-Louise ne le trahit qu’après plusieurs années de mariage.
Dans ces deux infortunes conjugales, suivant la règle commune, un voile
épais recouvre ses yeux; devant les soupçons les plus justifiés, il veut
douter jusqu’à ce que la preuve soit complète; pour Joséphine, il
attribue longtemps à la légèreté les apparences de l’infidélité; pour
Marie-Louise, il se plaît à la croire prisonnière et victime plutôt
qu’inconstante.
Nous l’avons vu, dans l’une et l’autre de ces unions s’appliquer à
fonder un foyer exemplaire, paisible, régi par les habitudes les plus
simples.
Celui qui avec une fierté redoutable relevait les moindres attaques des
souverains les plus puissants, nous l’avons vu transiger, presque au
prix de sa dignité, pour éviter les plus petits conflits dans son
intérieur.
Celui qui commandait à quarante millions d’hommes n’opposait que de la
faiblesse aux caprices de sa femme et des enfants qui l’entouraient.
En résumé, ni les splendeurs d’une carrière prodigieuse, ni le suprême
orgueil de la majesté impériale, n’ont influé sur son caractère d’époux
et de père. Napoléon n’a jamais dérogé aux principes réguliers que lui
avait inculqués son éducation première.