Entre la bataille d’Iéna (13 octobre 1806) et la bataille d’Eylau (8
février 1807), l’Empereur avait procédé à l’occupation de la Pologne.
En France, la réputation de beauté des Polonaises était grande; et la
pauvre Joséphine, comme pénétrée du pressentiment d’un danger imminent,
était agitée nuit et jour par les ardeurs les plus vives de sa jalousie.
Elle, qui, jadis, avait mis tant de résistance à rejoindre Bonaparte en
Italie, écrivait lettres sur lettres à Napoléon pour qu’il la fît venir
en Pologne. Avec une impatience fébrile, elle attendait un mot du maître
lui donnant rendez-vous dans une ville. «Chaque soir, dit la duchesse
d’Abrantès, elle faisait des réussites qui devaient lui apprendre si
enfin elle recevrait l’ordre de départ tant désiré.»
Dans le milieu de jolies femmes où il vivait, l’Empereur se souciait peu
de voir arriver sa femme; il lui faisait espérer une prochaine réunion,
et, tout en s’appliquant à détourner ses soupçons, en bon bourgeois qui
médite une infidélité, il se montre plus tendre, plus chaleureux. «...
Toutes ces Polonaises sont Françaises, mais il n’y a qu’une femme pour
moi. La connaîtrais-tu? je te ferais bien son portrait; mais il faudrait
trop le flatter pour que tu te reconnusses... Ces nuits-ci sont longues
tout seul.»
Pour retarder l’arrivée de sa femme, il invoque toutes les raisons
possibles, et se retranche derrière la force majeure. Ce n’est
probablement pas sans un sourire ironique qu’il développait en si petite
affaire ce grave aphorisme: «Plus on est grand, et moins on doit avoir
de volontés, l’on dépend des événements et des circonstances.»
Il ne s’oppose pas à ce qu’elle voyage, mais pas du côté de la Pologne:
«Tu peux aller à Francfort et à Darmstadt.» Puis, revenant sur
l’implacable force des choses, il ajoute: «... Vous autres, jolies
femmes, vous ne connaissez pas de barrières; ce que vous voulez doit
être; mais moi, je me déclare le plus esclave des hommes; mon maître,
c’est la nature des choses...»
Cette philosophie résignée, qui aurait tant plu à Joséphine en 1796,
n’était pas pour la contenter dix ans plus tard, alors qu’elle ne savait
comment se rendre agréable à Napoléon, alors qu’elle redoublait de
prévenances en lui envoyant de petits objets d’utilité, destinés à
prouver sa sollicitude pour le bien-être de son mari: «Un officier
m’apporte un tapis de ta part, écrit l’Empereur, il est un peu court et
étroit; je ne t’en remercie pas moins...»
En voyant se différer son rapprochement de Napoléon, Joséphine sentait
croître sa méfiance et ses tourments. Par une sorte de prescience, elle
redoutait de savoir son mari seul à Varsovie. Elle ne se trompait pas;
il y avait là une grande séduction qui attendait son époux, et dont les
conséquences furent, en effet, néfastes à Joséphine.
A peine arrivé dans la capitale de la Pologne, Napoléon devait
rencontrer la seule femme qui, parmi ses fredaines extra conjugales, lui
apporta un réel sentiment d’amour. Il trouva à Varsovie l’idylle unique
de toute sa vie. Là, seulement, il connut pour la première fois les
délices d’un amour véritablement partagé. Ni Joséphine, on l’a déjà vu,
ni Marie-Louise, on le verra bientôt, ne conçurent pour l’Empereur
l’affection profonde et sincère de Mme Walewska.
Ce fut à un bal, qui lui était offert par la noblesse, que Napoléon vit
et distingua la jeune et belle Polonaise, dont il a dit lui-même: «Une
femme charmante, un ange! On peut dire que son âme est aussi belle que
sa figure!»
Elle avait vingt-deux ans, elle était blonde, elle avait les yeux bleus
et la peau d’une blancheur éblouissante; elle n’était pas grande, mais
parfaitement bien faite et d’une tournure charmante. Une teinte légère
de mélancolie, répandue sur toute sa personne, la rendait plus
séduisante encore. Nouvellement mariée à un vieux noble d’humeur
maussade, de mœurs extrêmement rigides, elle apparut à Napoléon comme
une femme sacrifiée, malheureuse en ménage. «Cette idée accrut l’intérêt
passionné qu’elle inspira à l’Empereur dès qu’il la vit.»
«Le lendemain du bal, dit Constant, l’Empereur me parut dans une
agitation inaccoutumée. Il se levait, marchait, s’asseyait et se
relevait de nouveau... Aussitôt après son déjeuner, il donna mission à
un grand personnage d’aller de sa part faire visite à Mme Walewska et
lui présenter ses hommages et ses vœux. Elle refusa fièrement des
propositions trop brusques peut-être, ou que peut-être aussi la
coquetterie naturelle à toutes les femmes lui recommandait de
repousser.»
La Célimène polonaise ne sut pas résister longtemps à la tentation
d’être la maîtresse d’un héros, jeune encore (il avait trente-sept ans),
tout resplendissant de puissance et de gloire. Napoléon lui écrivit en
termes si tendres et si touchants qu’elle finit par céder et promettre
de venir voir l’Empereur le soir entre dix et onze heures. Semblable à
un collégien au moment de son premier rendez-vous d’amour, «l’Empereur,
en l’attendant, se promenait à grands pas, et témoignait autant
d’impatience que d’émotion; à chaque instant, il demandait l’heure. Mme
Walewska arriva enfin, mais dans quel état! pâle, muette, et les yeux
baignés de larmes».
D’après Constant, cette première soirée fut consacrée uniquement aux
confidences de Mme Walewska, expliquant, selon la coutume, ses malheurs
domestiques, qui devaient excuser le genre de consolations qu’elle
venait chercher dans les bras d’un amant. Elle se retira à deux heures
du matin, le mouchoir sur les yeux et pleurant encore. Les larmes lui
servirent sans doute, comme naguère les cailloux blancs du Petit Poucet,
à retrouver son chemin, car «elle revint bientôt, se retira le matin
d’assez bonne heure, et continua ses visites jusqu’au départ de
l’Empereur».
Dès à présent, les amours battent leur plein à Varsovie. Comme le
ferait, à sa place, tout mari en bonne fortune, Napoléon, afin de ne pas
faire venir sa femme, va inventer des difficultés matérielles, inédites
jusque-là: «Il faut bien se soumettre aux événements. Il y a trop de
pays à traverser depuis Mayence jusqu’à Varsovie... Je serais assez
d’opinion que tu retournasses à Paris...»
Après la distance, il fait ressortir les intempéries, l’état des routes:
«Mon amie, je suis touché de tout ce que tu me dis; mais la saison
froide, les chemins très mauvais, peu sûrs, je ne puis donc t’exposer à
tant de fatigues et de dangers. Rentre à Paris pour y passer l’hiver...
Peut-être ne tarderai-je pas à t’y rejoindre, mais il est indispensable
que tu renonces à faire trois cents lieues dans cette saison, à travers
des pays ennemis.»
A plusieurs reprises, il insiste sur ces arguments qui lui paraissent
décidément les meilleurs:
«La saison est trop mauvaise, les chemins peu sûrs et détestables... Il
te faudrait au moins un mois pour y arriver. Tu arriverais malade...»
«Il est impossible que je permette à des femmes un voyage comme
celui-ci: mauvais chemins, chemins peu sûrs et fangeux...»
«Je partage tes peines et ne me plains pas. Mais je ne saurais vouloir
te perdre en t’exposant à des fatigues et des dangers qui ne sont ni de
ton rang ni de ton sexe.»
Cette peinture décourageante des souffrances qui l’attendaient en voyage
n’amenait pas Joséphine à la résignation. Elle se morfondait à Mayence.
Pensant qu’alors elle le laissera tranquille, il a hâte de la voir
retourner au milieu des plaisirs: «Ton séjour à Mayence est trop triste.
Paris te réclame, vas-y, c’est mon désir.»
Et, comme il sait bien que sa femme est aiguillonnée par la jalousie,
pour lui rendre toute quiétude, il ajoute: «Je suis plus contrarié que
toi; j’eusse aimé à partager les longues nuits de cette saison avec
toi...»
Il a parfaitement conscience de la peine qu’il fait à celle qui a
conservé toute son amitié, à défaut de l’amour qu’elle a jadis si
légèrement repoussé. Cependant, il la voudrait heureuse, il l’excite
encore à retourner à Paris, où sa coquetterie féminine, se donnant
carrière, pourra lui faire oublier ses appréhensions.
«J’exige que tu aies plus de force. L’on me dit que tu pleures toujours:
fi! que cela est laid!... une impératrice doit avoir du cœur...»
«Je suis désespéré du ton de tes lettres et de ce qui me revient; je te
défends de pleurer, d’être chagrine et inquiète; je veux que tu sois
gaie, aimable et heureuse.»
«Retourne à Paris, sois-y gaie, contente; peut-être y serai-je aussi
bientôt. J’ai ri de ce que tu me dis que tu as pris un mari pour être
avec lui; je pensais, dans mon ignorance, que la femme était faite pour
le mari, le mari pour la patrie, la famille et la gloire...»
Tout cela n’est-il pas parfaitement humain? Ces circonlocutions
embrouillées où la paraphrase du code civil vient se mêler aux petits
mensonges de l’époux en faute; cette facilité d’invention, dans l’exposé
des obstacles qui arrêtent le voyage de sa femme, ces protestations de
fidélité atteignant les extrêmes limites de ce que l’on peut décemment
dire dans une lettre, ces exhortations à dissiper tout chagrin, à se
livrer aux plaisirs et aux fêtes, voilà bien le bagage ordinaire des
maris en bonne fortune.
Nous avons tenu à montrer combien l’Empereur s’assujettissait à des
scrupules inconnus avant lui dans le rang élevé qu’il occupait. Si
Joséphine, comme femme, avait motif d’être blessée, elle pouvait, comme
impératrice, se consoler en songeant à celles dont elle tenait la place,
aux reines de France qui ont dû supporter la présence des favorites à la
cour. Ces petites défaillances, pardonnées aux rois par tout le monde,
sont bien excusables chez l’Empereur, qui, dans ses écarts conjugaux,
sut mettre du moins, tant vis-à-vis de sa femme que de l’opinion
publique, une réserve dont ses devanciers sur le trône ne lui avaient
pas donné l’exemple.
N’eût-il pas été préférable de rendre inutile un si bel étalage de
sentiments?
Il est peut-être des hommes doués d’une rigidité vertueuse telle qu’ils
semblent avoir le droit de se montrer sans pitié pour ces sortes de
fautes, mais ceux-là mêmes cependant devront bien reconnaître qu’à être
coupable, on ne saurait l’être avec plus de ménagements, plus de
retenue, plus de souci du chagrin que l’on cause. En somme, ce qui
ressort nettement de tout cela, c’est l’une des tendances les plus
marquées du caractère de Napoléon: il voulait tout le monde content
autour de lui.
Le premier chapitre du petit roman d’amour ébauché à Varsovie se termina
avec le départ de l’Empereur qui allait prendre le commandement de son
armée pour la campagne d’Eylau.
L’amour de Mme Walewska pour Napoléon ne s’éteignit pas. Après lui avoir
donné une immense joie en le rendant père, elle ne lui occasionna jamais
le moindre désagrément. Elle resta dans l’ombre pendant toute la durée
du règne impérial. On ne la voit reparaître que dans les moments
pénibles où elle sent que de douces paroles sont nécessaires à son
amant, abîmé sous le coup de revers et de déceptions épouvantables!
On la voit aussi venir à l’île d’Elbe apporter quelques consolations à
l’exilé, déchu des grandeurs, sans prestige et sans fortune! Cette
figure de femme constante, désintéressée, sensible au malheur, plane
comme celle d’un ange au-dessus des abandons, des lâchetés et des
trahisons qu’on voit s’accumuler quand décline l’étoile de Napoléon.