Le renvoi brutal de la meilleure des épouses, dans le seul but de
satisfaire le vain orgueil de s’allier à une fille de sang royal,
l’abandon cruel de cette femme après le divorce, le tableau élégiaque
d’une impératrice éplorée, solitaire, aux portes de Paris, témoin forcé
du bonheur de celle qui a pris sa place, tels sont les thèmes développés
sur le mode mineur, par les adversaires de Napoléon, afin de transformer
son divorce en un acte d’intérêt personnel et de persécution gratuite.
La nécessité de faire de Joséphine une martyre s’imposait par le besoin
de peindre Napoléon sous les traits d’un égoïste impitoyable.
L’étude des documents nous a amené à une conclusion moins poétique sans
doute, mais plus conforme à la vérité.
Étant donnée la stérilité de Joséphine, l’acte du divorce, comme presque
tous les actes de la carrière de Napoléon, est la suite directe,
inévitable, des événements qui présidèrent au rétablissement du pouvoir
personnel en France. Après le 18 brumaire, après le Consulat à vie,
après l’institution de l’Empire et de l’hérédité, vient se placer l’acte
du divorce.
Ces cinq phases de la vie de Napoléon sont les résultantes essentielles
de l’état des esprits en France qui, du haut en bas de l’échelle
sociale, étaient tourmentés par des inquiétudes de diverses natures, il
est vrai, mais convergeant toutes à un but unique: le maintien de la
chose établie.
D’une part, la majorité du peuple français était possédée de la crainte
de se trouver, après le règne de Napoléon, devant l’inconnu qui pouvait
ramener les horreurs de la Révolution et de l’invasion étrangère. Enfin,
mal renseignée, la masse était persuadée qu’au cas où la résolution à
intervenir serait la rentrée des Bourbons, il s’ensuivrait la
réclamation des arrérages des droits féodaux, impayés depuis la chute de
la royauté.
D’autre part, il s’était formé, sous la Révolution, une légion de
spéculateurs sur les _biens nationaux_, qui avaient de grosses fortunes
à consolider d’abord, à mettre ensuite à l’abri des excès
révolutionnaires, aussi bien que des revendications royalistes. Cela est
tellement vrai que la formule du serment prononcé par Napoléon, le jour
de la proclamation de l’Empire, contient ces mots: «Je jure de maintenir
l’irrévocabilité des biens nationaux.»
Les intérêts que nous avons énumérés, différents à la surface, étaient
les mêmes au fond. Ils se rassurèrent une première fois par la
nomination de Bonaparte au consulat à vie. Puis on réfléchit que, pour
être un grand homme, le Premier Consul n’était pas immortel; on établit
alors l’hérédité impériale. Enfin, comme les gens pressés par la peur ne
savent quel maximum de précautions prendre, on se mit à réfléchir encore
qu’à défaut d’héritier direct, la succession de l’Empereur pourrait être
disputée par de nombreux compétiteurs. A tout prix, il fallait éviter
une interruption dans l’exercice du pouvoir suprême, et cette dernière
appréhension ne pouvait être calmée que si Napoléon avait des enfants.
«Terreur de l’anarchie, terreur de l’invasion», dit Azaïs; nous
ajouterons terreur des intérêts matériels acquis depuis l’abolition de
l’ancien régime, «ces sentiments si cruels impriment à toutes les âmes
un seul besoin: le maintien des institutions napoléoniennes».
Ce serait être trop exigeant envers la nature humaine que de demander à
un homme de rester insensible à l’offre qu’on lui fait de consolider sa
puissance, d’exhausser sa grandeur, de fonder une dynastie. Certes,
Napoléon ne devait pas être indifférent à ces perspectives. Qui l’eût
été à sa place? Cependant, il résista plusieurs années à la pression que
l’on exerça sur lui pour défaire un mariage stérile. Il est même permis
de supposer que plus l’Empereur vieillissait, plus cette pression
devenait vive.
Le divorce entre Napoléon et Joséphine fut prononcé le 15 décembre 1809.
La première idée d’une séparation s’est présentée à l’esprit de
Bonaparte en 1799, à son retour d’Égypte, en face des écarts de conduite
de sa femme. Nous avons raconté cet incident en son temps. Si Napoléon
pardonna, il n’oublia jamais. Dès l’an 1800, dit Miot de Mélito, «... On
commença déjà à parler du divorce et à le marier à diverses
princesses...» Enfin, Lucien Bonaparte, dans ses Mémoires, mentionne
tout au long les ouvertures qu’il fit, à la même époque, et
l’acquiescement qu’il rencontra à la cour d’Espagne au sujet d’un
mariage éventuel entre Napoléon et l’infante Isabelle.
De tous les côtés, Napoléon était sollicité dans le même sens; son frère
Joseph, «voulant le déterminer à adopter le principe d’hérédité, l’avait
pressé de répudier sa femme et de se remarier; et, en faveur de cette
thèse, il avait repris les divers arguments qui avaient déjà été
développés»... Cet entretien se passait en 1804. Joséphine cherchait
partout des points d’appui pour sa situation chancelante, elle
s’évertuait à rallier les intérêts des autres aux siens propres. D’après
Rœderer, elle disait à Joseph Bonaparte: «S’il établit l’hérédité, il
fera divorce avec moi pour avoir des enfants: ces enfants vous écartent
du pouvoir.»
Dans sa lutte contre son entourage, en 1804, c’est chez Napoléon qu’on
retrouve le cri humain, la voix du cœur, quand il dit: «C’est par
justice que je n’ai pas voulu divorcer. Mon intérêt, l’intérêt du
système voulait peut-être que je me remariasse. Mais j’ai dit: Comment
renvoyer cette bonne femme à cause que je deviens grand... Non, cela
passe ma force. J’ai un cœur d’homme, je n’ai pas été enfanté par une
tigresse... je ne veux pas la rendre malheureuse...»
Il n’a pas fallu moins de cinq ans pour accoutumer Napoléon à l’idée
qu’il devait sacrifier ses sentiments personnels à l’intérêt de tous. En
réponse aux sollicitations incessantes dont on l’accablait, il allait
jusqu’à faire valoir que «César et Frédéric n’ont point eu d’enfants».
Rien n’y faisait, les partisans du divorce continuaient leur œuvre; le
prince de Metternich mandait à la cour de Vienne, en 1807: «L’affaire du
mariage semble malheureusement tous les jours prendre plus de
consistance. Le bruit en est si général, l’Impératrice elle-même
s’explique si hautement sur son divorce, qu’il serait difficile de ne
pas croire à ce dernier...»
Depuis longtemps la stérilité de Joséphine était avérée; c’est
Bourrienne qui a dit: «J’ai, à la vérité, été témoin des efforts de la
médecine pour rendre à Joséphine les signes d’une fécondité qui avaient
cessé de se manifester.» L’Empereur, de son côté, ne savait pas alors
quelle était sa part dans l’infécondité de son premier mariage, et cette
incertitude redoublait ses hésitations à répudier une femme près de qui
le retenaient, à défaut d’amour, la force de l’habitude et une amitié
incontestable.
On a vu par ses lettres de 1806, que Joséphine, fort anxieuse, semblait
redouter pour elle-même le séjour de son mari en Pologne. Ce
pressentiment se réalisa trois ans plus tard. En effet, en 1809, après
la bataille de Wagram qui marqua l’apogée du règne impérial, Napoléon
passa trois mois environ à Schœnbrunn. Là, il fut rejoint par Mme
Walewska, qui ne tarda pas à devenir enceinte. Dès ce moment, la
résolution de Napoléon semble définitivement fixée en ce qui concerne
son devoir d’affermir les institutions qui régissent la France. Capable
d’avoir des enfants, il croit que sa destinée lui commande d’assurer
l’avenir de son pays. Et, bien que le sacrifice, on le verra, ne soit
pas moins pénible pour lui que pour Joséphine, désormais le divorce est
chose décidée.