Napoléon a-t-il été constamment l’observateur rigoureux du devoir
conjugal tel que le prescrit la morale austère?
Nous ignorons ce qui serait advenu si, aux débuts du mariage, Joséphine
avait su conserver l’amour que Napoléon lui apportait. Mais toujours
est-il que dans l’état de choses qu’elle avait créé, d’abord par sa
froideur, ensuite par ses fautes, état de choses qui avait réduit à une
tendresse amicale et à une force de l’habitude le lien qui retenait son
époux près d’elle, celui-ci devenait, dans ces conditions, une proie
facile pour le démon de l’infidélité.
Donc, soit qu’il n’ait pas su résister aux tentations qui environnent le
souverain dispensateur des richesses et des titres, soit qu’il ait voulu
se prouver à lui-même qu’il pouvait faire des conquêtes sur un autre
terrain que celui des batailles, Napoléon eut des maîtresses, ce n’est
pas douteux. Mais, et ceci accuse encore ses préjugés bourgeois, au lieu
d’imiter Henri IV, François Ier, Louis XIV et Louis XV, ses
prédécesseurs, l’Empereur prenait tous les soins imaginables pour que
ses liaisons fussent ignorées de sa femme, de son entourage et du
public.
Né obscur, il conserva assez le respect du pouvoir suprême pour ne pas
l’avilir. On ne vit pas sous son règne les concubines avoir une action,
si minime fût-elle, dans les conseils de la politique, pas même avoir
une influence quelconque dans la répartition des privilèges ou emplois
dont disposait le monarque.
En même temps que grandissaient la puissance et la gloire de son mari,
Joséphine, si indifférente jadis, finit par devenir amoureuse de
Napoléon, et, de plus, elle se mit à être «jalouse à l’excès».
La première en date qui eut l’honneur de porter ombrage à Joséphine fut,
dit Lucien Bonaparte dans ses Mémoires, «Mme Branchu, de l’Opéra, fort
laide, mais délicieuse cantatrice».
L’attention de Napoléon paraît avoir été retenue un peu plus longtemps
sur une autre pensionnaire d’un théâtre subventionné: Mlle George, de la
Comédie-Française. C’était alors une superbe femme d’une éblouissante
beauté. «Mlle George, rapporte Lucien Bonaparte, passait alors pour être
richement protégée par le Premier Consul; il n’affichait point cette
protection, mais on en parlait en haut lieu.» «Sa conversation, dit
Constant, lui plaisait et l’égayait beaucoup, et je l’ai souvent entendu
rire, mais rire à gorge déployée, des anecdotes dont Mlle George savait
animer les entretiens qu’elle avait avec lui.»
Napoléon eut moins d’agrément avec la Grassini, chanteuse, qui autrefois
à Milan l’avait séduit «par sa beauté théâtrale et plus encore, dit
Fouché, par les sublimes accents de sa voix». L’Empereur la fit venir à
Paris. «Ne voulant donner à Joséphine, jalouse à l’excès, aucun sujet
d’ombrage, il ne faisait à la belle cantatrice que des visites brusques
et furtives. Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient
satisfaire une femme altière et passionnée qui s’enflamma vivement pour
le célèbre violon Rode, avec lequel, finalement, elle s’enfuit de
Paris.»
Cette équipée semble avoir dégoûté, à tout jamais, l’Empereur des femmes
de théâtre. Nous n’en retrouvons plus dans les annales galantes du
règne.
Les idées volages du souverain se portèrent plutôt sur les dames
d’honneur ou les lectrices de la maison de l’Impératrice. On cite, dans
cette catégorie, «Mme de Vanday, qui était alors une très belle femme;
elle fixa pour quelque temps les regards du souverain, mais sa faveur
fut de courte durée».
Un peu plus durable paraît avoir été sa liaison avec Mme D..., femme
d’un conseiller d’État.
De-ci, de-là, quelques caprices éphémères pour des lectrices de
l’Impératrice; on en compte jusqu’à trois dans cette spécialité, puis la
liaison de l’Empereur avec Mme Gazani, une fort belle Génoise, liaison
qui, selon Constant, dura environ un an, avec des rendez-vous n’ayant
lieu qu’à des époques assez éloignées; c’est à peu près le menu fretin
des péchés mignons de Napoléon, avant d’en arriver au seul engouement
réel et durable qu’il ait jamais éprouvé dans ses infidélités
conjugales.