XII

Personne plus que Napoléon, comme on vient de le voir, n’a montré de

bonté paternelle. Elle existe chez Napoléon, au delà même de ce qu’on

était en droit d’espérer d’un homme absorbé par les soins innombrables

et l’accablante somme de travail qui incombaient à l’Empereur.

Non seulement Napoléon avait l’esprit assez libre pour se livrer à ces

épanchements avec une abondance qui tient du commérage, mais encore il

trouvait le temps de pratiquer les petites manies chères aux maris

désœuvrés. Lorsque Joséphine devait paraître en public, il s’inquiétait

de sa parure, et allait s’assurer lui-même de la façon dont elle serait

habillée. «L’Empereur, dit Mlle Avrillon, venait quelquefois à la

toilette de l’Impératrice. Il s’occupait des détails les plus minutieux

et désignait les robes et les bijoux qu’elle devait porter en telle ou

telle circonstance.» «Le matin du sacre, dit la duchesse d’Abrantès,

l’Empereur avait essayé lui-même à l’Impératrice la couronne qu’elle

devait ceindre. Au cours de la cérémonie, il fut coquet pour elle, il

arrangeait cette petite couronne qui surmontait le diadème en diamants,

la plaçait, la déplaçait, la remettait encore...»

Ce qu’on est convenu d’appeler «un bon ménage» n’existe pas sans qu’il y

ait quelque sujet de discussions journalières, sujet toujours le même,

sans conséquence par le fait, mais revenant à chaque minute troubler le

calme ou la monotonie des relations. Entre Napoléon et Joséphine, cette

cause de discorde était la folle prodigalité de l’Impératrice. Jamais,

malgré ses remontrances les plus sévères, celui qui avait établi dans

son vaste empire un ordre et une régularité extrêmes, ne put obtenir de

sa femme qu’elle modérât ses goûts dépensiers, ni même qu’elle restât

dans les limites d’un budget quelconque.

«Napoléon, dit le comte Mollien, trouvait fort mauvais que l’Impératrice

fît des dettes; il les lui reprochait, mais finissait par les payer.»

«L’Empereur, dit Mlle Avrillon, reprochait à l’Impératrice de ne pas

compter avec elle-même; c’était là le principal objet de ses griefs...

elle n’avait pas le courage de renvoyer un marchand sans rien lui

acheter.»

De son côté, Constant rapporte que «le gaspillage outré qui se faisait

dans la maison de l’Impératrice était un continuel chagrin pour

Napoléon».

D’autre part, nous trouvons dans une note de Sismondi: «Joséphine avait

un désordre inouï dans ses affaires d’argent. Elle était sans cesse

entourée de gens qui la volaient.» Un jour, Napoléon apprend un déficit

d’un million dans le budget de Joséphine: «Pour de misérables pompons!

s’écrie-t-il en colère, pour se laisser voler par des fripons!... Il

faut que je défende à tel et tel marchand de se présenter chez moi.»

«Ce fut de tous ses ordres, dit Mollien, celui qui trouva le moins

d’obéissance.»

Un jour, fatigué de l’obstination que l’on mettait à méconnaître ses

volontés, et comme font les maris impuissants à corriger les défauts de

leur femme, il laissa retomber sa colère sur une tierce personne. Il

donna l’ordre d’arrêter, pour l’exemple, Mlle Despréaux, modiste, qui

passa quelques heures à Bicêtre. Ce petit acte de police domestique a

valu à la mémoire de Napoléon pas mal d’invectives; on est allé jusqu’à

lui rappeler que la Révolution avait aboli les lettres de cachet! C’est

en vérité bien des affaires, pour un mari qui n’est pas maître chez lui

et pour une marchande de fanfreluches qui a payé d’une frayeur

l’impertinence de désobéir à l’Empereur!

Napoléon portait en tous lieux avec lui le souci des profusions de sa

femme. N’est-ce pas cette obsession qui se traduit dans ses paroles

prononcées au Conseil d’État: «Les femmes ne s’occupent que de plaisirs

et de toilette... Ne devrait-on pas ajouter (à la loi) que la femme

n’est pas maîtresse de voir quelqu’un qui ne plaît pas à son mari? Les

femmes ont toujours ces mots à la bouche: Vous voulez m’empêcher de voir

qui me plaît!»

Napoléon intime · 第 40 / 111 题