Personne plus que Napoléon, comme on vient de le voir, n’a montré de
bonté paternelle. Elle existe chez Napoléon, au delà même de ce qu’on
était en droit d’espérer d’un homme absorbé par les soins innombrables
et l’accablante somme de travail qui incombaient à l’Empereur.
Non seulement Napoléon avait l’esprit assez libre pour se livrer à ces
épanchements avec une abondance qui tient du commérage, mais encore il
trouvait le temps de pratiquer les petites manies chères aux maris
désœuvrés. Lorsque Joséphine devait paraître en public, il s’inquiétait
de sa parure, et allait s’assurer lui-même de la façon dont elle serait
habillée. «L’Empereur, dit Mlle Avrillon, venait quelquefois à la
toilette de l’Impératrice. Il s’occupait des détails les plus minutieux
et désignait les robes et les bijoux qu’elle devait porter en telle ou
telle circonstance.» «Le matin du sacre, dit la duchesse d’Abrantès,
l’Empereur avait essayé lui-même à l’Impératrice la couronne qu’elle
devait ceindre. Au cours de la cérémonie, il fut coquet pour elle, il
arrangeait cette petite couronne qui surmontait le diadème en diamants,
la plaçait, la déplaçait, la remettait encore...»
Ce qu’on est convenu d’appeler «un bon ménage» n’existe pas sans qu’il y
ait quelque sujet de discussions journalières, sujet toujours le même,
sans conséquence par le fait, mais revenant à chaque minute troubler le
calme ou la monotonie des relations. Entre Napoléon et Joséphine, cette
cause de discorde était la folle prodigalité de l’Impératrice. Jamais,
malgré ses remontrances les plus sévères, celui qui avait établi dans
son vaste empire un ordre et une régularité extrêmes, ne put obtenir de
sa femme qu’elle modérât ses goûts dépensiers, ni même qu’elle restât
dans les limites d’un budget quelconque.
«Napoléon, dit le comte Mollien, trouvait fort mauvais que l’Impératrice
fît des dettes; il les lui reprochait, mais finissait par les payer.»
«L’Empereur, dit Mlle Avrillon, reprochait à l’Impératrice de ne pas
compter avec elle-même; c’était là le principal objet de ses griefs...
elle n’avait pas le courage de renvoyer un marchand sans rien lui
acheter.»
De son côté, Constant rapporte que «le gaspillage outré qui se faisait
dans la maison de l’Impératrice était un continuel chagrin pour
Napoléon».
D’autre part, nous trouvons dans une note de Sismondi: «Joséphine avait
un désordre inouï dans ses affaires d’argent. Elle était sans cesse
entourée de gens qui la volaient.» Un jour, Napoléon apprend un déficit
d’un million dans le budget de Joséphine: «Pour de misérables pompons!
s’écrie-t-il en colère, pour se laisser voler par des fripons!... Il
faut que je défende à tel et tel marchand de se présenter chez moi.»
«Ce fut de tous ses ordres, dit Mollien, celui qui trouva le moins
d’obéissance.»
Un jour, fatigué de l’obstination que l’on mettait à méconnaître ses
volontés, et comme font les maris impuissants à corriger les défauts de
leur femme, il laissa retomber sa colère sur une tierce personne. Il
donna l’ordre d’arrêter, pour l’exemple, Mlle Despréaux, modiste, qui
passa quelques heures à Bicêtre. Ce petit acte de police domestique a
valu à la mémoire de Napoléon pas mal d’invectives; on est allé jusqu’à
lui rappeler que la Révolution avait aboli les lettres de cachet! C’est
en vérité bien des affaires, pour un mari qui n’est pas maître chez lui
et pour une marchande de fanfreluches qui a payé d’une frayeur
l’impertinence de désobéir à l’Empereur!
Napoléon portait en tous lieux avec lui le souci des profusions de sa
femme. N’est-ce pas cette obsession qui se traduit dans ses paroles
prononcées au Conseil d’État: «Les femmes ne s’occupent que de plaisirs
et de toilette... Ne devrait-on pas ajouter (à la loi) que la femme
n’est pas maîtresse de voir quelqu’un qui ne plaît pas à son mari? Les
femmes ont toujours ces mots à la bouche: Vous voulez m’empêcher de voir
qui me plaît!»