Napoléon fut, en tous points, le meilleur des pères pour Eugène. Écoutez
ses recommandations particulières au jeune homme pendant la campagne
d’Égypte: «Marchez toujours avec l’infanterie; ne vous fiez point aux
Arabes et couchez sous la tente. Écrivez-moi par toutes les occasions.
Je vous aime.» «Ayez soin de ne pas coucher à l’air et les yeux
découverts. Je vous embrasse...» De son côté, Eugène savait reconnaître
les bontés de Napoléon à son égard, en se montrant prévenant et dévoué:
«... S’il se tire un coup de canon, disait le Premier Consul, c’est
Eugène qui va voir ce que c’est... Si j’ai un fossé à passer, c’est lui
qui me donne la main.» Volontiers il le citait «comme un modèle à
présenter à tous les jeunes gens de son âge...»
Quand le bien du service paraissait l’exiger, l’Empereur sermonnait
Eugène en termes parfois fort vifs, tels que: «... Je ne puis trop vous
témoigner mon mécontentement...» Mais toujours après ces reproches vous
trouverez une phrase destinée à les adoucir, comme, par exemple,
celle-ci: «... Ne croyez pas que ceci m’empêche de rendre justice à la
bonté de votre cœur...» Tous les petits désagréments, conséquences de sa
situation, que le vice-roi d’Italie devait endurer, n’étaient-ils pas
compensés quand l’Empereur lui écrivait: «... Rien ne saurait ajouter
aux sentiments que je vous porte; mon cœur ne connaît rien qui lui soit
plus cher que vous; ces sentiments sont inaltérables. Toutes les fois
que je vous vois déployer du talent ou que j’apprends du bien de vous,
mon cœur en éprouve une satisfaction bien douce.» Ou bien quand il
recevait de son père adoptif des cadeaux inestimables: «... Mon fils, je
vous envoie pour votre présent de bonne année un sabre que j’ai porté
sur les champs de bataille d’Italie. J’espère qu’il vous portera
bonheur...» Eugène retrouvait aussi dans le chef inflexible l’ami dévoué
qui lui écrivait: «Mon fils, je ne puis accorder mon estime à M.
Calmelet ni à votre architecte; je les ai chassés l’un et l’autre de
chez moi. Il est absurde qu’on ait dépensé 1 500 000 francs dans une
maison si petite que la vôtre, et ce qu’on y a fait ne vaut pas le quart
de cette somme. Ayez donc soin de ne rien faire qu’avec des devis
arrêtés. Au reste, ne vous mêlez pas de votre maison; j’y ai mis
embargo. Quand vous viendrez à Paris, vous logerez dans mon palais.»
Lorsqu’il s’agit du mariage d’Eugène avec Auguste, la fille du roi de
Bavière, l’Empereur lève toutes les difficultés en adoptant le fiancé.
L’avis au Sénat est du 1er février 1805, mais la demande officielle et
le mariage furent retardés par suite des occupations de l’Empereur qui
tenait à présider la cérémonie nuptiale, laquelle eut lieu le 14 janvier
1806.
Dans sa joie légitime d’avoir réalisé cette union, écoutez Napoléon
parlant à la jeune femme de son fils adoptif aussitôt après le mariage:
«Les sentiments que je vous ai voués ne feront que s’augmenter tous les
jours. Au milieu de toutes mes affaires, il n’y en aura jamais pour moi
de plus chères que celles qui pourront assurer le bonheur de mes
enfants. Croyez, Auguste, que je vous aime comme un père, et que je
compte que vous aurez pour moi toute la tendresse d’une fille.
Ménagez-vous dans votre voyage, ainsi que dans le nouveau climat où vous
arrivez... Songez que je ne veux pas que vous soyez malade. Je finis, ma
fille, en vous donnant ma bénédiction paternelle.»
Tout dans ce jeune ménage l’intéresse, sa sollicitude est poussée même
jusqu’à la curiosité la plus indiscrète: «... Mille choses aimables à la
princesse, écrit-il à Eugène; il me tarde d’apprendre qu’elle a bien
soutenu la route et qu’elle se trouve bien des premiers combats de
l’hyménée. Dites-lui combien je l’aime...»
A tout prix, l’Empereur veut que la femme d’Eugène soit heureuse. Dans
ce but, lui, l’homme si sévère sur les questions d’assiduité au travail,
va déroger à ses principes: «Mon fils, vous travaillez trop, votre vie
est trop monotone. Cela est bon pour vous... Mais vous avez une jeune
femme qui est grosse... Que n’allez-vous au théâtre une seule fois par
semaine en grande loge?... On peut faire bien de la besogne en peu de
temps. Je mène la vie que vous menez; mais j’ai une vieille femme qui
n’a pas besoin de moi pour s’amuser, et j’ai aussi plus d’affaires...»
Quand Eugène est absent, Napoléon s’empresse de consoler la princesse:
«... Ma fille, je sens la solitude que vous devez éprouver de vous
trouver seule au milieu de la Lombardie; mais Eugène vous reviendra
bientôt, et l’on ne sent bien que l’on aime que lorsqu’on se revoit ou
que l’on est absent... J’apprends avec plaisir que tout le monde vous
trouve parfaite. Votre affectionné père...» N’est-on pas émerveillé de
voir l’Empereur prendre le temps de se livrer à ce verbiage paternel,
alors qu’il élaborait la fameuse campagne qui, après Iéna, devait le
conduire à Berlin?
Dans le même moment, ses recommandations à la princesse, qui est
enceinte, ne sont pas moins étonnantes: «... Ma fille..., vous avez
raison de compter entièrement sur tous mes sentiments. Ménagez-vous dans
votre état actuel, et tâchez de ne pas nous donner une fille. Je vous
dirai la recette pour cela, mais vous n’y croirez pas: c’est de boire
tous les jours un peu de vin pur...» Et quelle hâte il met, après
l’accouchement, à prévenir, afin de les calmer, les inquiétudes ou les
ennuis que peut concevoir le jeune ménage: «... Auguste est-elle fâchée
de n’avoir pas eu un garçon? Dites-lui que, lorsqu’on commence par une
fille, l’on a au moins douze enfants.»
L’intérêt de Napoléon pour les jeunes époux est constant, dans ses
lettres, et l’on y retrouve toujours les préoccupations ordinaires _d’un
brave homme de père_ pour ses enfants.