Plus on avance dans cette étude, plus on doit reconnaître que, chez
Napoléon, l’homme privé ne pourrait se juger d’après l’homme public. Il
est bien évident que le style des lettres citées plus haut n’a aucun
rapport avec le style de l’Empereur dans les documents officiels.
Ses proclamations, ses bulletins de victoire sont restés des modèles de
fougue militaire et d’entrain communicatif, dont on pourrait s’attendre
à trouver le reflet dans sa correspondance personnelle. Il n’en est
rien. Quand il parle à l’Impératrice des faits de guerre, quand il fait
mention de ses succès les plus considérables, on croirait entendre un
bon négociant faisant part à sa femme d’une belle opération réalisée en
voyage; ce sont pour lui des _affaires_ qui vont plus ou moins bien. Il
dira, par exemple, après la prise d’Augsbourg: «Des succès assez
notables ont commencé la campagne.» Après l’entrée des Français à
Munich: «L’ennemi est battu, a perdu la tête, et tout m’annonce la plus
heureuse campagne, la plus courte et la plus brillante qui ait été
faite...» Après la victoire d’Elchingen et la reddition d’Ulm: «J’ai
rempli mon dessein; j’ai détruit l’armée autrichienne par de simples
marches. J’ai fait 60 000 prisonniers, pris 120 pièces de canon, plus de
90 drapeaux et plus de 30 généraux. Je vais me porter sur les Russes,
ils sont perdus. Je suis content de mon armée... Adieu, ma Joséphine;
mille choses aimables partout...» A trois journées de marche de Vienne,
après une série de combats amenant toujours un nouveau succès, Napoléon
écrit: «... Mes affaires vont d’une manière satisfaisante; mes ennemis
doivent avoir plus de soucis que moi... Adieu, ma Joséphine, je vais me
coucher.»
Un peu d’expansion, un peu d’orgueil se comprendraient le jour où, pour
la première fois, il entre en conquérant dans une grande capitale; eh
bien! cet événement si important n’inspire à Napoléon que ces simples
mots: «Je suis à Vienne depuis deux jours, ma bonne amie, un peu
fatigué; je n’ai pas encore vu la ville de jour; je l’ai parcourue la
nuit. Demain, je reçois les notables et les corps.» Voici comment il
fait part de la bataille d’Austerlitz: «J’ai battu l’armée russe et
autrichienne commandée par les deux empereurs. Je me suis un peu
fatigué, j’ai bivouaqué huit jours en plein air par des nuits assez
fraîches. Je couche ce soir dans le château du prince de Kaunitz, où je
vais dormir deux ou trois heures...» Deux jours après, l’empereur
d’Autriche sollicite la paix; Napoléon dit: «... J’ai vu hier à mon
bivouac l’empereur d’Allemagne; nous causâmes deux heures; nous sommes
convenus de faire vite la paix.» Si vous cherchez des commentaires
emphatiques sur cette visite mémorable et son heureux résultat, vous
trouverez ceci: «Le temps n’est pas encore très mauvais... Il court un
petit mal d’yeux qui dure deux jours; je n’en ai pas encore été
atteint...»
La veille de la bataille d’Iéna, au milieu des innombrables
préoccupations qui l’assaillent, à deux heures du matin, l’Empereur
mande à Joséphine: «Je suis aujourd’hui à Géra, ma bonne amie; mes
affaires vont fort bien, et tout comme je pouvais l’espérer. La Reine
est à Erfurt avec le Roi. Si elle veut voir une bataille, elle aura ce
cruel plaisir. Je me porte à merveille...»
«Mon amie, j’ai fait de belles manœuvres contre les Prussiens.» Telle
est la façon modeste dont Napoléon commence sa lettre au lendemain
d’Iéna; il continue ainsi: «J’ai remporté hier une grande victoire. Ils
étaient 150 000 hommes: j’ai fait 20 000 prisonniers, pris 100 pièces de
canon et des drapeaux. J’étais en présence et près du roi de Prusse;
j’ai manqué de le prendre, ainsi que la Reine. Je bivouaque depuis deux
jours. Je me porte à merveille...» A Potsdam, s’il a pu éprouver un
sentiment de légitime orgueil en entrant dans la demeure du grand
Frédéric, vous n’en verrez pas trace: «Je suis à Potsdam, écrit-il, ma
bonne amie, depuis hier; j’y resterai aujourd’hui. Je continue à être
satisfait des affaires. Ma santé est bonne, le temps est beau. Je trouve
_Sans-Souci_ très agréable...» De son entrée triomphale à Berlin, pas un
mot, sa première lettre datée de cette ville porte ceci: «... Le temps
est ici superbe; il n’a pas encore tombé, de toute la campagne, une
seule goutte d’eau. Je me porte fort bien, et tout va au mieux...»
Nous en passons. Et la prise de Stettin, et celle de Magdebourg, et
celle de Lubeck et l’entrée à Varsovie, toujours annoncées avec la même
simplicité. Le lendemain de la bataille d’Eylau, Napoléon écrit: «Mon
amie, il y a eu hier une grande bataille; la victoire m’est restée, mais
j’ai perdu bien du monde. La perte de l’ennemi, qui est plus
considérable encore, ne me console pas. Enfin, je t’écris ces deux
lignes moi-même, quoique je sois bien fatigué, pour te dire que je suis
bien portant et que je t’aime.» Voici le compte rendu de la bataille de
Friedland: «Mon amie, je ne t’écris qu’un mot, car je suis bien fatigué.
Voilà bien des jours que je bivouaque. Mes enfants ont dignement célébré
l’anniversaire de la bataille de Marengo (Marengo, 14 juin 1800;
Friedland, 14 juin 1807).»
En Espagne, au moment d’aller combattre les Anglais, il écrit: «Je pars
à l’instant pour voir manœuvrer les Anglais, qui paraissent avoir reçu
leur renfort et vouloir faire les crânes...» Enfin, la dernière victoire
dont il ait eu à rendre compte avant le divorce, est celle de Wagram; il
s’exprime ainsi: «Je t’expédie un page pour te donner la bonne nouvelle
de la victoire d’Ebersdorf, que j’ai remportée le 5, et de celle de
Wagram, que j’ai remportée le 6. L’armée ennemie fuit en désordre, et
tout marche selon mes vœux... Je suis brûlé par le soleil... Adieu, mon
amie; je t’embrasse. Bien des choses à Hortense.»
X
D’après la lecture des lettres précédentes, il est facile de s’imaginer
ce que pouvait être le foyer conjugal de celui qui les a écrites.
Napoléon fut un mari paisible, recherchant avant tout la tranquillité
dans son intérieur. Il a dit lui-même à Rœderer: «... Si je ne trouvais
pas un peu de douceurs dans ma vie domestique, je serais aussi trop
malheureux!» «Une fois apaisées les querelles des premières années,
c’était en tout, nous dit Thibaudeau, un très bon ménage.» «L’Empereur,
dit Mlle Avrillon, était en effet un des meilleurs maris que j’aie
jamais connus; lorsque l’Impératrice était incommodée, il passait auprès
d’elle tout le temps qu’il lui était possible de dérober aux affaires.»
«... Plein d’attention, dit Constant, d’égards, d’abandon pour
Joséphine, l’Empereur se plaisait à l’embrasser au cou, à la figure, en
lui donnant des tapes et l’appelant ma grosse _bête_...»
Les mêmes témoins oculaires, valet et femme de chambre, ceux devant qui
l’on ne se cache pas, ceux pour qui la vie intime n’a pas de secret,
vont nous compléter le tableau de ce ménage impérial, où toutes les
habitudes bourgeoises sont enracinées.
«L’Empereur, dit Mlle Avrillon, avait continué, comme lorsqu’il était
Premier Consul, de partager pendant la nuit l’appartement de
l’impératrice; à dater du sacre, il resta à coucher dans le sien. Il y
avait un escalier dérobé par lequel l’Empereur descendait de son
appartement dans la chambre de l’Impératrice; comme il était très
matinal, il y venait souvent avant que sa femme fût levée.»
On sait que, n’ayant pas d’enfants, «il servait de père aux enfants de
sa femme», et, ajoute Thibaudeau, «il en avait toute la tendresse».
L’Empereur aimait à parler de ses vertus familiales, soit qu’il y mît
une certaine ostentation, soit qu’il se plût à propager son exemple.
«Dans mon intérieur, disait-il à Rœderer, je suis l’homme de cœur, je
joue avec les enfants, je cause avec ma femme, je leur fais des
lectures, je leur lis des romans.»
Joséphine adorait ses deux enfants, Eugène et Hortense de Beauharnais.
Napoléon, fidèle à sa promesse, leur porta une affection qui ne se
démentit jamais; ils purent toujours considérer le palais impérial comme
leur maison paternelle.
Les enfants d’Hortense n’étaient pas moins choyés par l’Empereur que par
leur grand’mère. C’est dans le laisser-aller de ce milieu intime que
Napoléon va se montrer à nous dans toute la bonhomie de sa nature.
«Oncle Bibiche! oncle Bibiche!» Tels étaient les cris poussés dans le
parc de Saint-Cloud, par un enfant de cinq ans à peine, courant
essoufflé après un homme que l’on apercevait au loin, suivi par une
bande de gazelles auxquelles il s’amusait à distribuer des pincées de
tabac, disputées avec avidité. L’enfant était le fils aîné d’Hortense,
et le distributeur de tabac, c’était Napoléon, qui devait ce nom
d’«oncle Bibiche» au plaisir qu’il prenait à mettre le bambin à cheval
sur une gazelle et à le promener ainsi, à la grande joie de l’enfant
soutenu par son oncle.
L’Empereur, qui aimait tous les enfants, s’était passionné pour
celui-là; il le mettait souvent sur ses genoux pendant le déjeuner, et
s’amusait à lui faire manger des lentilles une à une. Les privautés que
l’Empereur passait à son cher petit Napoléon ont fait le sujet d’un
tableau célèbre de Gérard, où le souverain est représenté suivi de son
neveu, portant en bandoulière l’épée impériale, qui traîne à terre, et
coiffé du petit chapeau légendaire.
Le bambin était, paraît-il, fort aimable, et, en outre, plein
d’admiration pour son oncle; quand il passait dans le jardin des
Tuileries devant des grenadiers, il leur criait: «Vive Nonon, le
soldat!» «C’était, dit Mlle Avrillon, une vraie fête pour l’Empereur,
quand la reine Hortense venait voir sa mère accompagnée de ses deux
enfants. Napoléon les prenait dans ses bras, les caressait, les
taquinait souvent et riait aux éclats, comme s’il eût été de leur âge,
quand, selon son habitude, il leur avait barbouillé la figure avec de la
crème ou des confitures.»
Un bon sentiment quelconque ne saurait échapper à la malveillance. Quoi!
l’Empereur pouvait avoir ressenti une pure affection pour la fille de sa
femme et pour des petits enfants qui, en fait, étaient ses neveux
directs, étant les fils de Louis Bonaparte. Ce n’est pas possible,
s’écrient les détracteurs, et, dans leur persistance à tout dénigrer,
ils expliquent ce sentiment si naturel par la plus monstrueuse hypothèse
qui se puisse imaginer: «Napoléon était l’amant de la fille de sa femme,
il était l’amant de la femme de son frère Louis!»
C’est une infamie gratuite, facile à inventer, non moins facile à
énoncer quand on se décharge du souci d’en apporter la preuve.
L’homme de toutes les félonies, Fouché, lui, a pris plaisir, sans
ambages, à colporter cette odieuse affirmation, en assurant, suprême
ignominie, que Joséphine avait poussé sa fille dans les bras de son
mari.
Il a fallu, nonobstant, défendre la mémoire de l’Empereur de cette
abominable accusation. Ses ennemis eux-mêmes, Bourrienne en tête, sont
venus fournir un formel démenti: «... On a menti par la gorge, dit-il,
quand on a prétendu que Bonaparte avait eu pour Hortense d’autres
sentiments que ceux d’un beau-père pour sa fille.» Mme de Rémusat
elle-même, parlant d’Hortense, a dit: «La manière dont l’Empereur
parlait d’elle dément bien formellement les accusations dont elle a été
l’objet.»
Les témoins les plus intimes de la vie domestique de Napoléon, Mlle
Avrillon, la générale Durand, Constant, ne sont pas moins affirmatifs
dans le même sens.
A défaut de ces irrécusables témoignages, comment oser admettre que cet
homme si pénétré jusque-là du devoir familial, jaloux également de la
gloire et de la respectabilité du nom des Bonaparte, fût tout à coup
assez dénué de pudeur morale pour marier sa maîtresse, fille de sa
femme, à celui de ses frères qu’il aimait le mieux, à celui dont il
avait été le père en quelque sorte, en l’élevant sur sa maigre solde
d’officier?
Enfin, pour quelle raison l’Empereur n’aurait-il pas porté à Hortense
une tendresse égale à celle qu’il n’a cessé de témoigner à l’autre
enfant de Joséphine, Eugène de Beauharnais?
En réalité, il y avait, à côté d’un sentiment d’affection véritable,
cette volonté constante chez Napoléon de remplir ses obligations et de
tenir l’engagement qu’il avait pris d’entourer les enfants de sa femme
d’une paternelle protection.