S’il est vrai comme on l’a dit, que le style, c’est l’homme, nous allons
étudier Napoléon dans ses lettres à Joséphine, écrites de telle ou telle
autre étape de cette route glorieuse où il a été sacré le plus grand
capitaine des temps historiques, où il a rencontré tous les princes
souverains, empereurs ou rois de l’Europe, imploré par les uns, adulé
par les autres, arbitre des destinées de tous.
Au milieu des ovations les plus enthousiastes, l’homme n’a pas changé;
il va nous apparaître avec une simplicité, une bonhomie que n’altéreront
ni l’éclat des succès, ni la pompe des réceptions royales, ni la
magnificence obligée de son rang. Dans cette correspondance du mari à sa
femme, il n’y a ni consul ni empereur; on dirait d’un bon père de
famille en tournée d’affaires. Ce sont les mêmes détails sur les
moindres incidents de voyage, sur le plus ou le moins de bien-être
trouvé dans les logements imprévus; ce sont les mêmes recommandations
patriarcales, les mêmes racontages sur les objets les plus futiles.
Ce côté immuable, pour ainsi dire, du caractère de Napoléon, va être mis
en pleine lumière par les fragments suivants extraits de ses lettres
écrites à tous les degrés de sa carrière:
«Il fait un si mauvais temps ici que je suis resté à Paris. La fête a
été belle; elle m’a un peu fatigué. Le vésicatoire que l’on m’a mis au
bras me fait toujours souffrir beaucoup.
«J’ai reçu pour toi, de Londres, des plantes que j’ai envoyées à ton
jardinier. S’il fait aussi mauvais à Plombières qu’ici, tu souffriras
beaucoup des eaux. Mille choses aimables à maman et à Hortense.» (1801.)
«J’ai reçu ta lettre, bonne petite Joséphine. J’ai été hier à la chasse
de Marly et je m’y suis blessé très légèrement au doigt, en tirant un
sanglier. Hortense se porte assez bien. Ton gros fils a été malade, mais
il va mieux. Je crois que ce soir, ces dames jouent le _Barbier de
Séville_.» (23 juin 1803.)
«Il y a ici une très belle cour, une nouvelle mariée fort belle, et, en
tout, des gens fort aimables, même notre électrice, qui paraît fort
bonne, quoique fille du roi d’Angleterre...» (4 octobre 1805.)
«J’ai couché aujourd’hui chez l’ancien électeur de Trèves qui est fort
bien logé.» (10 octobre 1805.)
«Je me porte bien, cependant le temps est affreux; je change d’habits
deux fois par jour, tant il pleut.» (12 octobre 1805.)
«J’ai été, ma bonne Joséphine, plus fatigué qu’il ne fallait une semaine
tout entière, et toute la journée l’eau sur le corps et les pieds froids
m’ont fait un peu de mal, mais la journée d’aujourd’hui où je ne suis
point sorti m’a reposé...» (19 octobre 1805.)
«Il y a fort longtemps que je n’ai reçu de tes nouvelles. Les belles
fêtes de Bâle et de Stuttgart font-elles oublier les pauvres soldats qui
vivent couverts de boue, de pluie et de sang?... Adieu, mon amie. Mon
mal d’yeux est guéri.» (10 décembre 1805.)
De ces dernières lignes, on peut inférer que, malgré toute sa bonne
volonté, la nature de Joséphine reprenait parfois le dessus. Elle
devient folle et oublie tout, dès qu’il y a des fêtes ou des prétextes à
ostentation. Si, à ce point de vue, elle est restée la même qu’en 1796,
par contre, Napoléon a beaucoup changé; il ne s’irrite ni ne se fâche
plus; c’est en termes d’une ironie un peu lourde qu’il gourmande la
négligence de sa femme: «Grande Impératrice, écrit-il dix jours plus
tard, pas une lettre de vous depuis votre départ de Strasbourg. Vous
avez passé à Bade, à Stuttgart, à Munich, sans nous écrire un mot. Ce
n’est pas bien aimable ni bien tendre! je suis toujours à Brunn. Les
Russes sont partis, j’ai une trêve. Dans peu de jours, je verrai ce que
je deviendrai. Daignez, du haut de vos grandeurs, vous occuper un peu de
vos esclaves.» (19 décembre 1805.)
Peu de jours après, les deux époux se réunirent à Munich, à l’occasion
du mariage du prince Eugène, qui, par l’entremise de l’Empereur, avait
obtenu la main d’Auguste, fille du roi de Bavière.
Avec la campagne de Prusse, en 1806, se trouve reprise la
correspondance. Les lignes que nous allons mettre sous les yeux du
lecteur sont donc contemporaines du plus haut prestige de Napoléon:
«... J’ai déjà engraissé depuis mon départ; je fais, de ma personne,
vingt à vingt-cinq lieues par jour à cheval, en voiture, de toutes les
manières. Je me couche à huit heures et suis levé à minuit, je songe
quelquefois que tu n’es pas encore couchée.» (13 octobre 1806.)
«... Tu as tort de montrer tant de bonté à des gens qui s’en montrent
indignes. Madame L... est une sotte, si bête que tu devrais la connaître
et ne lui porter aucune attention.» (29 novembre 1806.)
«Mon amie, ta lettre du 20 janvier m’a fait de la peine; elle est trop
triste. Voilà le mal de n’être pas un peu dévote! Tu dis que ton bonheur
fait ta gloire... Cela n’est pas conjugal, il faut dire: le bonheur de
mon mari fait ma gloire... Joséphine, votre cœur est excellent, et votre
raison faible; vous sentez à merveille, mais vous raisonnez moins
bien.--Voilà assez de querelle; je veux que tu sois gaie, contente de
ton sort...» (12 février 1807.)
«... Paris achèvera de te rendre la gaieté et le repos, le retour de tes
habitudes, la santé. Je me porte à merveille. Le temps et le pays sont
mauvais. Mes affaires vont assez bien; il gèle et dégèle dans
vingt-quatre heures; l’on ne peut voir un hiver aussi bizarre...» (21
janvier 1807.)
«Mon amie, il y a deux ou trois jours que je ne t’ai écrit; je me le
reproche, je connais tes inquiétudes. Je me porte fort bien; mes
affaires sont bonnes. Je suis dans un mauvais village où je passerai
encore bien du temps; cela ne vaut pas la grande ville. Je te le répète,
je ne me suis jamais si bien porté; tu me trouveras fort engraissé...»
(2 mars 1807.)
«Il faut absolument en tout vivre comme tu vivais lorsque j’étais à
Paris. Alors tu ne sortais pas pour aller aux petits spectacles ou
autres lieux. Tu dois toujours aller en grande loge... Les grandeurs ont
leurs inconvénients: une impératrice ne peut pas aller où va une
particulière...» (25 mars 1807.)
«Vois peu cette madame de P...: c’est une femme de mauvaise société;
cela est trop commun et trop vil...» (27 mars 1807.)
«Je viens de porter mon quartier général dans un très beau château, dans
le genre de celui de Bessières, où j’ai beaucoup de cheminées; ce qui
m’est fort agréable, me levant souvent la nuit, j’aime à voir le feu...»
(2 avril 1807.)
«On dit que l’archichancelier (Cambacérès) est amoureux; cela est-il une
plaisanterie, ou cela est-il vrai? Cela m’a amusé, tu m’en aurais dit un
mot!» (2 mai 1807.)
«Je conçois tout le chagrin que doit te causer la mort de ce pauvre
Napoléon (son neveu, fils de Louis); tu peux comprendre la peine que
j’éprouve. Je voudrais être près de toi, pour que tu fusses modérée et
sage dans ta douleur... Que j’apprenne que tu as été raisonnable et que
tu te portes bien! Voudrais-tu accroître ma peine?» (14 mai 1807.)
Plusieurs lettres successives sont remplies de consolations au sujet de
ce deuil; nous relevons ces mots adressés à Hortense:
«... N’altérez point votre santé, prenez des distractions et sachez que
la vie est semée de tant d’écueils et peut être la source de tant de
maux que la mort n’est pas le plus grand de tous...» (20 mai 1807.)
Ce n’est qu’au moment de la célèbre entrevue de Tilsitt que la
correspondance de Napoléon et de Joséphine reprit son ton habituel. La
mémorable réunion des empereurs a donné lieu, chez la plupart des
historiens, à des relations hyperboliques. On va voir combien tout est
ramené à de simples proportions, sous la plume du principal acteur de
cette sorte d’apothéose féerique d’un humble lieutenant d’artillerie
courtisé par les héritiers des plus anciennes monarchies de l’Europe:
«Mon amie, je viens de voir l’empereur Alexandre, j’ai été fort content
de lui: c’est un fort beau, bon et jeune homme; il a de l’esprit plus
qu’on ne le pense communément.» (25 juin 1807.)
«... Tout va fort bien. Je crois t’avoir dit que l’empereur de Russie
porte ta santé avec beaucoup d’amabilité. Il dîne, ainsi que le roi de
Prusse, tous les jours chez moi. Je désire que tu sois contente. Adieu,
mon amie, mille choses aimables.» (3 juillet 1807.)
«... La reine de Prusse a dîné hier avec moi. J’ai eu à me défendre de
ce qu’elle voulait m’obliger à faire encore quelques concessions à son
mari; mais j’ai été galant et me suis tenu à ma politique. Elle est fort
aimable. Quand tu liras cette lettre, la paix avec la Prusse et la
Russie sera conclue, et Jérôme reconnu roi de Westphalie avec trois
millions de population. Ces nouvelles pour toi seule...» (7 juillet
1807.)
«... Mon amie, je suis arrivé hier à cinq heures du soir à Dresde, fort
bien portant quoique je sois resté cent heures en voiture sans sortir.
Je suis ici chez le roi de Saxe, dont je suis fort content. Je suis donc
rapproché de toi de plus de moitié chemin.--Il se peut qu’une de ces
belles nuits, je tombe à Saint-Cloud comme un jaloux; je t’en
préviens...» (18 juillet 1807.)
Dans les années 1808 et 1809, nous allons trouver Napoléon prenant part
à la guerre d’Espagne, puis à l’entrevue des souverains à Erfurt, enfin
à sa dernière campagne d’Autriche terminée par la victoire de Wagram:
«Je suis arrivé ici bien portant, un peu fatigué par la route qui est
triste et bien mauvaise. Je suis bien aise que tu sois restée, car les
maisons sont bien mauvaises ici et très petites.» (16 avril 1808.)
«... L’infant Don Charles et cinq ou six grands d’Espagne sont ici, le
prince des Asturies est à vingt lieues. Le roi Charles et la Reine
arrivent. Je ne sais où je logerai tout ce monde-là. Tout est encore à
l’auberge... Je désire que tu fasses des amitiés à tout le monde à
Bordeaux; mes occupations ne m’ont permis d’en faire à personne.» (17
avril 1808.)
«... J’ai eu hier le prince des Asturies, sa cour à dîner; cela m’a
donné bien des embarras... je suis assez bien établi actuellement à la
campagne...» (21 avril 1808.)
«... J’ai assisté au bal de Weimar. L’empereur Alexandre danse; mais
moi, non; quarante ans sont quarante ans. Ma santé est bonne au fond,
malgré quelques petits maux...» (9 octobre 1808.)
«Mon amie, je t’écris peu, je suis fort occupé. Des conversations de
journées entières, cela n’arrange pas mon rhume. Cependant, tout va
bien. Je suis content d’Alexandre, il doit l’être de moi: s’il était
femme, je crois que j’en ferais mon amoureuse. Je serai chez toi dans
peu; porte-toi bien, et que je te trouve grasse et fraîche...» (12
octobre 1808.)
«Tu dois être entrée aux Tuileries le 12. J’espère que tu auras été
contente de tes appartements.--J’ai autorisé la présentation à toi et à
la famille de Kourakin: reçois-le bien et fais-le jouer avec toi...» (21
décembre 1808.)
«... Je serai à Paris aussitôt que je le croirai utile. Je te conseille
de prendre garde aux revenants; un beau jour, à deux heures du matin...»
(9 janvier 1809.)
«... Mes ennemis sont battus, défaits, tout à fait en déroute. Ma santé
est parfaite aujourd’hui; hier, j’ai été un peu malade d’un débordement
de bile, occasionné par tant de fatigues: mais cela m’a fait grand
bien...» (9 juillet 1809.)
«... J’ai reçu ta lettre du 16, je vois que tu te portes bien. La maison
(_Boispréau appartenant à mademoiselle Julien_) de la vieille fille ne
vaut que 120 000 francs; ils n’en trouveront jamais plus. Cependant, je
te laisse maîtresse de faire ce que tu voudras, puisque cela t’amuse;
mais une fois achetée, ne fais pas démolir pour y faire quelques
roches...» (23 septembre 1809.)
«J’ai reçu ta lettre. Ne te fie pas, et je te conseille de te bien
garder la nuit; car une des prochaines tu entendras grand bruit...» (25
septembre 1809.)