VII

Pendant que Napoléon, sous l’impression des nouvelles politiques reçues

de France, méditait son retour, et combinait son passage à travers les

croisières anglaises, Gohier, alors président du Directoire, scandalisé

de la liaison compromettante de Joséphine, prodiguait à celle-ci des

conseils aussi prudents qu’inutiles. Il l’engageait à divorcer, et il

ajoutait d’un ton quelque peu goguenard: «Vous me dites que vous n’avez

que de l’amitié l’un pour l’autre, M. Charles et vous: mais si cette

amitié est tellement exclusive qu’elle vous fasse violer les convenances

du monde, je vous dirai comme s’il y avait de l’amour: Divorcez, parce

que l’amitié, aussi abnégative des autres sentiments, vous tiendra lieu

de tout. Croyez que vous éprouverez du chagrin de tout ceci.»

Le conseil, quoique sage, ne faisait pas le compte de Joséphine. Elle

tenait aux hommages que lui valait son rang d’épouse du conquérant; elle

en voulait bien les privilèges, sans en accepter les devoirs.

Elle sentait, cependant, l’orage gronder sur sa tête; elle avait dû

recevoir des lettres qu’on nous a cachées, mais qui ne devaient laisser

aucun doute sur le courroux de son mari. Au fur et à mesure qu’elle

jugeait le retour de Napoléon plus imminent, elle se rapprochait

davantage du ménage de Gohier, pensant, par cette honnête fréquentation,

donner le change aux soupçons et aux médisances. Quand elle apprend le

retour de Bonaparte, Joséphine dit naïvement à Mme Gohier: «Je vais

au-devant de lui; quand Bonaparte apprendra que ma société particulière

a été la vôtre, il sera aussi flatté que reconnaissant de l’accueil que

j’ai reçu dans votre maison pendant son absence.»

Contrairement à ces prévisions, Bonaparte ne se montra nullement flatté,

ainsi qu’on va le voir:

«Par un contre-temps fâcheux, dit Eugène dans ses Mémoires, ma mère,

qui, à la première nouvelle du débarquement, était partie pour aller

au-devant de lui jusqu’à Lyon, prit la route de Bourgogne, tandis qu’il

prenait par le Bourbonnais. De cette manière nous arrivâmes à Paris

quarante-huit heures avant elle.»

Donc, le 16 octobre, à six heures du matin, Bonaparte ne trouva personne

en arrivant dans sa maison de la rue Chantereine; son irritation et sa

jalousie s’en accrurent encore. Lorsque Joséphine revint à son tour, il

ne voulut pas la voir et lui fit signifier son intention formelle de

divorcer.

Seul dans sa chambre à cet instant, Napoléon put-il bien concentrer

toute sa pensée sur son malheur domestique?

C’était, on en conviendra, une bizarre situation que celle de cet homme,

débarqué comme par miracle, qui vient de parcourir la France, acclamé

par la population entière, qui, à peine rentré à Paris, croit entendre

déjà, se pressant dans son escalier, les pas de vingt personnes avec

lesquelles vont être discutées les mesures propres à sauver l’État, et

qui se trouve tout d’abord sous la menace des ennuis sans nombre, des

écœurantes préoccupations qu’entraîne une instance en divorce!

Cependant, au premier moment, il fit bon marché de l’opinion publique.

Il est même à supposer que si, devant la colère de son mari, Joséphine

se fût retirée purement et simplement, la procédure du divorce aurait

suivi son cours naturel, pendant que Napoléon se serait occupé d’autre

chose, et cette autre chose, le complot du 18 brumaire, était assez

grave pour l’absorber entièrement.

Homme intraitable, sans commisération, Napoléon aurait fermé

vigoureusement sa porte et eût écrit à un homme de loi. Mais du moment

qu’il ne prenait pas un parti radical et qu’il condescendait à entrer

dans la voie des explications, à subir des scènes de larmes, la cause de

Joséphine était gagnée d’avance.

Les mille considérations de l’opinion publique, peu sévère du reste, à

cette époque, pour les ruptures de liens formés en dehors de toute idée

religieuse, n’auraient pas suffi à détourner Bonaparte de sa résolution;

on le savait bien, rue Chantereine. Aussi Joséphine ne chercha-t-elle ni

à braver son mari, ni à le mettre au défi de provoquer un scandale

nuisible à sa situation politique. Le connaissant bien, c’est à son cœur

seul qu’elle fit appel, c’est là qu’elle ouvrit la brèche par où

devaient passer tous les arguments propres à amener une réconciliation;

ce sont ses deux enfants, Eugène et Hortense, qu’elle lui envoya

d’abord. Ceux-ci, tout en pleurs, se jetèrent aux pieds de Napoléon, le

suppliant de ne pas abandonner leur mère.

Sur le point d’accomplir une rupture définitive, quel est le mari qui

n’ait une hésitation et n’éprouve quelque compassion à l’idée que la

femme jadis aimée sera abandonnée aux pénibles difficultés de la vie?

Bonaparte, dont le cœur gardait encore l’empreinte vive de son ancien

amour, échappa moins qu’un autre à ces sentiments de protection et de

pitié. Enfin, il fut bien forcé de s’attendrir quand il vit Joséphine,

ruisselante de larmes, désespérée, conduite en sa présence par Eugène et

Hortense qui l’imploraient de ne pas les rendre orphelins pour la

seconde fois. Ne contenant plus son émotion, Napoléon ouvrit les bras à

sa femme et lui pardonna.

A partir de ce moment commence une autre existence entre les deux époux.

Joséphine a pu mesurer la profondeur de l’abîme qu’elle a creusé

elle-même. Contre son attente, elle a vu son mari prêt à ne reculer

devant aucune extrémité; elle a été saisie d’effroi à la pensée qu’elle

pouvait retomber dans l’état d’isolement sans prestige qu’elle

appréhendait par-dessus tout.

Obéissant encore à tous les instincts de son être, ne voulant à aucun

prix renoncer aux satisfactions vaniteuses que lui vaut la situation de

son mari, elle sentira la nécessité de se montrer attachée à Bonaparte.

Désormais, elle deviendra empressée, elle cherchera même les moyens de

plaire à Napoléon, et au 18 brumaire, elle saura s’employer avec

beaucoup d’intelligence pour seconder les vues de son mari. C’est elle

qui, afin d’endormir la vigilance du Président du Directoire, se

chargera de l’inviter à déjeuner pour l’heure même où doit s’accomplir

le coup d’État. Le 17 brumaire, elle écrit: «Venez, mon cher Gohier, et

votre femme déjeuner avec moi demain à huit heures du matin; j’ai à

causer avec vous sur des choses intéressantes.»

Dans l’avenir, par un juste et fréquent retour des choses d’ici-bas, ce

sera Joséphine qui deviendra amoureuse et jalouse sincèrement, au fur et

à mesure qu’elle sentira, par degrés, Napoléon se détacher d’elle; à

mesure aussi, disons-le, qu’elle se sentira vieillir.

Lui, complètement désillusionné, se contente des relations telles que sa

femme les a créées. Il cherche à avoir un intérieur convenable, et n’a

d’autre préoccupation que d’assurer le respect de sa dignité d’homme.

Nous allons le voir appliquer chez lui les règles ordinaires des ménages

les plus prosaïques. S’il ne voit plus dans sa femme l’idéal des

premiers jours, s’il n’a pas trouvé dans le mariage le charme qu’un

amour partagé vient chaque jour renouveler, il veut du moins, selon les

traditions qu’il a reçues, un foyer respectable, dans toute l’acception

usuelle et bourgeoise du mot. Il ne cessera d’être prévenant,

attentionné, désireux de rendre aussi heureuse que possible l’existence

de Joséphine, désireux seulement, peut-être, de voir autour de lui des

visages contents.

En résumé, si l’on nous permettait une comparaison, qui, bien que

hasardeuse dans l’espèce, nous paraît caractériser cette situation

nouvelle, nous dirions que Napoléon devint pour sa femme, naguère si

poétisée, ce qu’est le bourgeois prud’homme pour la compagne de ses

jours.

Napoléon intime · 第 36 / 111 题