Pendant que Napoléon, sous l’impression des nouvelles politiques reçues
de France, méditait son retour, et combinait son passage à travers les
croisières anglaises, Gohier, alors président du Directoire, scandalisé
de la liaison compromettante de Joséphine, prodiguait à celle-ci des
conseils aussi prudents qu’inutiles. Il l’engageait à divorcer, et il
ajoutait d’un ton quelque peu goguenard: «Vous me dites que vous n’avez
que de l’amitié l’un pour l’autre, M. Charles et vous: mais si cette
amitié est tellement exclusive qu’elle vous fasse violer les convenances
du monde, je vous dirai comme s’il y avait de l’amour: Divorcez, parce
que l’amitié, aussi abnégative des autres sentiments, vous tiendra lieu
de tout. Croyez que vous éprouverez du chagrin de tout ceci.»
Le conseil, quoique sage, ne faisait pas le compte de Joséphine. Elle
tenait aux hommages que lui valait son rang d’épouse du conquérant; elle
en voulait bien les privilèges, sans en accepter les devoirs.
Elle sentait, cependant, l’orage gronder sur sa tête; elle avait dû
recevoir des lettres qu’on nous a cachées, mais qui ne devaient laisser
aucun doute sur le courroux de son mari. Au fur et à mesure qu’elle
jugeait le retour de Napoléon plus imminent, elle se rapprochait
davantage du ménage de Gohier, pensant, par cette honnête fréquentation,
donner le change aux soupçons et aux médisances. Quand elle apprend le
retour de Bonaparte, Joséphine dit naïvement à Mme Gohier: «Je vais
au-devant de lui; quand Bonaparte apprendra que ma société particulière
a été la vôtre, il sera aussi flatté que reconnaissant de l’accueil que
j’ai reçu dans votre maison pendant son absence.»
Contrairement à ces prévisions, Bonaparte ne se montra nullement flatté,
ainsi qu’on va le voir:
«Par un contre-temps fâcheux, dit Eugène dans ses Mémoires, ma mère,
qui, à la première nouvelle du débarquement, était partie pour aller
au-devant de lui jusqu’à Lyon, prit la route de Bourgogne, tandis qu’il
prenait par le Bourbonnais. De cette manière nous arrivâmes à Paris
quarante-huit heures avant elle.»
Donc, le 16 octobre, à six heures du matin, Bonaparte ne trouva personne
en arrivant dans sa maison de la rue Chantereine; son irritation et sa
jalousie s’en accrurent encore. Lorsque Joséphine revint à son tour, il
ne voulut pas la voir et lui fit signifier son intention formelle de
divorcer.
Seul dans sa chambre à cet instant, Napoléon put-il bien concentrer
toute sa pensée sur son malheur domestique?
C’était, on en conviendra, une bizarre situation que celle de cet homme,
débarqué comme par miracle, qui vient de parcourir la France, acclamé
par la population entière, qui, à peine rentré à Paris, croit entendre
déjà, se pressant dans son escalier, les pas de vingt personnes avec
lesquelles vont être discutées les mesures propres à sauver l’État, et
qui se trouve tout d’abord sous la menace des ennuis sans nombre, des
écœurantes préoccupations qu’entraîne une instance en divorce!
Cependant, au premier moment, il fit bon marché de l’opinion publique.
Il est même à supposer que si, devant la colère de son mari, Joséphine
se fût retirée purement et simplement, la procédure du divorce aurait
suivi son cours naturel, pendant que Napoléon se serait occupé d’autre
chose, et cette autre chose, le complot du 18 brumaire, était assez
grave pour l’absorber entièrement.
Homme intraitable, sans commisération, Napoléon aurait fermé
vigoureusement sa porte et eût écrit à un homme de loi. Mais du moment
qu’il ne prenait pas un parti radical et qu’il condescendait à entrer
dans la voie des explications, à subir des scènes de larmes, la cause de
Joséphine était gagnée d’avance.
Les mille considérations de l’opinion publique, peu sévère du reste, à
cette époque, pour les ruptures de liens formés en dehors de toute idée
religieuse, n’auraient pas suffi à détourner Bonaparte de sa résolution;
on le savait bien, rue Chantereine. Aussi Joséphine ne chercha-t-elle ni
à braver son mari, ni à le mettre au défi de provoquer un scandale
nuisible à sa situation politique. Le connaissant bien, c’est à son cœur
seul qu’elle fit appel, c’est là qu’elle ouvrit la brèche par où
devaient passer tous les arguments propres à amener une réconciliation;
ce sont ses deux enfants, Eugène et Hortense, qu’elle lui envoya
d’abord. Ceux-ci, tout en pleurs, se jetèrent aux pieds de Napoléon, le
suppliant de ne pas abandonner leur mère.
Sur le point d’accomplir une rupture définitive, quel est le mari qui
n’ait une hésitation et n’éprouve quelque compassion à l’idée que la
femme jadis aimée sera abandonnée aux pénibles difficultés de la vie?
Bonaparte, dont le cœur gardait encore l’empreinte vive de son ancien
amour, échappa moins qu’un autre à ces sentiments de protection et de
pitié. Enfin, il fut bien forcé de s’attendrir quand il vit Joséphine,
ruisselante de larmes, désespérée, conduite en sa présence par Eugène et
Hortense qui l’imploraient de ne pas les rendre orphelins pour la
seconde fois. Ne contenant plus son émotion, Napoléon ouvrit les bras à
sa femme et lui pardonna.
A partir de ce moment commence une autre existence entre les deux époux.
Joséphine a pu mesurer la profondeur de l’abîme qu’elle a creusé
elle-même. Contre son attente, elle a vu son mari prêt à ne reculer
devant aucune extrémité; elle a été saisie d’effroi à la pensée qu’elle
pouvait retomber dans l’état d’isolement sans prestige qu’elle
appréhendait par-dessus tout.
Obéissant encore à tous les instincts de son être, ne voulant à aucun
prix renoncer aux satisfactions vaniteuses que lui vaut la situation de
son mari, elle sentira la nécessité de se montrer attachée à Bonaparte.
Désormais, elle deviendra empressée, elle cherchera même les moyens de
plaire à Napoléon, et au 18 brumaire, elle saura s’employer avec
beaucoup d’intelligence pour seconder les vues de son mari. C’est elle
qui, afin d’endormir la vigilance du Président du Directoire, se
chargera de l’inviter à déjeuner pour l’heure même où doit s’accomplir
le coup d’État. Le 17 brumaire, elle écrit: «Venez, mon cher Gohier, et
votre femme déjeuner avec moi demain à huit heures du matin; j’ai à
causer avec vous sur des choses intéressantes.»
Dans l’avenir, par un juste et fréquent retour des choses d’ici-bas, ce
sera Joséphine qui deviendra amoureuse et jalouse sincèrement, au fur et
à mesure qu’elle sentira, par degrés, Napoléon se détacher d’elle; à
mesure aussi, disons-le, qu’elle se sentira vieillir.
Lui, complètement désillusionné, se contente des relations telles que sa
femme les a créées. Il cherche à avoir un intérieur convenable, et n’a
d’autre préoccupation que d’assurer le respect de sa dignité d’homme.
Nous allons le voir appliquer chez lui les règles ordinaires des ménages
les plus prosaïques. S’il ne voit plus dans sa femme l’idéal des
premiers jours, s’il n’a pas trouvé dans le mariage le charme qu’un
amour partagé vient chaque jour renouveler, il veut du moins, selon les
traditions qu’il a reçues, un foyer respectable, dans toute l’acception
usuelle et bourgeoise du mot. Il ne cessera d’être prévenant,
attentionné, désireux de rendre aussi heureuse que possible l’existence
de Joséphine, désireux seulement, peut-être, de voir autour de lui des
visages contents.
En résumé, si l’on nous permettait une comparaison, qui, bien que
hasardeuse dans l’espèce, nous paraît caractériser cette situation
nouvelle, nous dirions que Napoléon devint pour sa femme, naguère si
poétisée, ce qu’est le bourgeois prud’homme pour la compagne de ses
jours.