VI

Les fêtes, les réceptions de toutes sortes n’empêchèrent pas Napoléon de

s’occuper activement de la mise à exécution des plans de conquête de

l’Égypte.

Le 4 mai, au soir, Napoléon quitta Paris, accompagné de Joséphine,

Bourrienne, Duroc et Lavalette. Contrairement à ce qui a été dit, Eugène

n’était pas du voyage; il était parti d’avance, dans les premiers jours

d’avril, et attendait à Toulon.

Le 8 avril, arrivée à Toulon. Le 19, Napoléon monte sur le

vaisseau-amiral _l’Orient_.

Les adieux à Joséphine furent touchants. Demanda-t-elle à son mari de

l’accompagner? Elle le dit dans une lettre à Hortense, sa fille.

Bourrienne ne parle pas de cette proposition.

Nous voulons bien croire cependant qu’elle a été faite. Il est dans

l’ordre naturel des choses qu’une femme, même sans en avoir aucune

envie, au moment d’un départ, fasse encore mine par bienséance de

vouloir accompagner son mari.

Il eût, du reste, été parfaitement fou d’emmener une femme au début

d’une entreprise aussi périlleuse.

A bord de l’_Orient_, Napoléon se plaisait à réunir autour de lui les

savants de l’expédition, entre autres Monge et Berthollet. Il soulevait

des discussions dont il donnait lui-même le texte: elles roulaient le

plus souvent sur des questions de religion, sur les différentes espèces

de gouvernement, sur la stratégie.

Après la prise de Malte (13 juin), Bonaparte débarqua à Alexandrie le 2

juillet. Alors se déroulèrent, pendant plus d’une année, les faits

d’armes prodigieux de cette campagne d’Égypte qui devaient porter le nom

de la France et de Napoléon jusqu’au fond de l’Asie.

C’est au cours de cette expédition que le dernier coup fut porté au peu

qui restait en Napoléon d’illusions sur Joséphine.

Dès son arrivée au Caire, appréhendant de nouvelles inconséquences de la

part de sa femme, il est pris d’une inquiétude dont nous trouvons la

trace dans une lettre à son frère Joseph: «... Aie des égards pour ma

femme: vois-la quelquefois. Je prie Louis de lui donner quelques bons

conseils...»

Et ne sent-on pas un regret intime, exhalé comme dans un soupir, quand

il termine par ces mots: «J’envoie un beau châle à Julie; c’est une

bonne femme, rends-la heureuse.»

Des rapports très détaillés ne tardèrent pas à arriver qui suscitèrent

en lui la plus noire jalousie. Le fait est indiscutable; il est attesté

par Napoléon lui-même dans une autre lettre à Joseph où il dit: «J’ai

beaucoup de chagrins domestiques...»

«Fais en sorte que j’aie une campagne à mon arrivée, soit près de Paris,

soit en Bourgogne; je compte y passer l’hiver et m’y enfermer: je suis

ennuyé de la nature humaine. J’ai besoin de solitude et d’isolement; les

grandeurs m’ennuient; le sentiment est desséché.»

Son âme tourmentée, non sans motifs antérieurs, était naturellement

ouverte à tous les soupçons. Écoutez un témoin qui n’est pas suspect:

«Vers cette époque, nous dit le prince Eugène dans ses Mémoires, le

général en chef commença à avoir de grands sujets de chagrin, soit à

cause du mécontentement qui régnait dans une partie de l’armée, et

surtout parmi quelques généraux, soit à cause des nouvelles qu’il

recevait de France, où l’on s’efforçait de troubler son bonheur

domestique. Quoique je fusse fort jeune, je lui inspirais assez de

confiance pour qu’il me fît part de son chagrin. Je cherchais à adoucir

ses ressentiments; je le consolais de mon mieux, et autant que pouvaient

le permettre mon âge et le respect qu’il m’inspirait.»

Pour faire des confidences de cette nature à un jeune homme de dix-huit

ans, il faut avoir le cœur bien gros, et, quand ce jeune homme est le

fils de votre femme, n’est-ce pas chercher à se rassurer soi-même par

les réponses naïves de l’enfant?

Comme tous les esprits inquiets, il est probable que Bonaparte

provoquait lui-même les entretiens sur ce sujet cuisant avec ceux qu’il

supposait être informés. Un jour, en février 1799, à El-Arich, comme il

se promenait avec Junot, celui-ci lui fit des révélations telles que

Napoléon entra dans une fureur extrême et, s’adressant à Bourrienne, lui

dit haletant de colère: «Si vous m’étiez attaché, vous m’auriez informé

de tout ce que je viens d’apprendre par Junot: voilà un véritable ami.

Joséphine!... M’avoir ainsi trompé! Elle... Si elle est coupable, il

faut que le divorce m’en sépare à jamais! Je ne veux pas être la risée

de tous les inutiles de Paris! Je vais écrire à Joseph; il fera

prononcer le divorce!»

Sur quels fondements reposaient les bruits qui, traversant la

Méditerranée, étaient parvenus jusqu’à Napoléon?

«En courant le monde, peut-être chez Despréaux, mari de Mlle Guimard,

17, rue du Mont-Blanc, le maître à danser à la mode, où elle allait

oublier l’absence de son mari, cette bonne Joséphine, comme dit Gohier,

avait eu le malheur de rencontrer l’ancien officier de hussards,

Hippolyte Charles, chassé de l’armée d’Italie par Bonaparte. Ce jeune

homme aimable, de nos jours on dirait irrésistible pour les dames, était

entré, à la recommandation de Joséphine, comme associé dans l’entreprise

de vivres de la compagnie Louis Bron.

Cette position lui permettait de tenir un état de maison assez brillant;

il n’avait donc rien perdu de ses moyens de séduction. Il commença par

faire quelques visites à Malmaison et finit par l’habiter tout à fait en

maître.

Ces relations scandaleuses furent l’origine des bruits persistants,

quoique mal définis, qui arrivèrent aux oreilles de Napoléon.

Impuissant, vu la distance, à se venger, il eut le temps de dominer les

premiers transports de sa colère, et finit par se détacher tout à fait

de Joséphine.

Dès cet instant, nous pouvons considérer comme éteint l’amour de

Napoléon pour sa femme... Tous les désirs du jeune général, jadis

attirés vers Paris, commencèrent à se donner libre carrière; il afficha

même ouvertement des sentiments chaleureux pour une jeune et sémillante

blonde, Mme Pauline Fourès, femme d’un officier de chasseurs à cheval.

La présence du mari était gênante, aussi fut-il envoyé en Europe. Les

assiduités dont cette jolie personne était l’objet l’avaient fait

surnommer par l’armée d’Égypte: «Notre Souveraine de l’Orient.»

Cette liaison était publique. Bonaparte et sa maîtresse se promenaient

ensemble en calèche. Eugène en conçut un violent chagrin qu’il confia à

Berthier. Du jour où Napoléon fut informé de la peine qu’il causait au

fils de Joséphine, il cessa de sortir avec Mme Fourès.

Napoléon intime · 第 35 / 111 题